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Full text of "L'Artiste"

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L 'Artiste 



XXXVII» ANNÉE 



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I 




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L'ARTISTE 



REVUE DU XIX' SIÈCLE 

m 

HISTOIRE DE L'ART CONTEMPORAIN 

Rédacteur en chef : 

ARSÈNE HOUSSAYE 




i« JUILLET 1867 



PARIS 

BUREAUX : CHAMPS-ÉLYSÉES, AVENUE FR1EDLAND, 4 5 

Of la Librairie H. TLON, rue Garancière, 8 

VENTE AU NUMÉRO, A LA LIBRAIRIE INTERNATIONALE 

i5, boulevard Montmartre, i5 




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LA MUSE ITALIENNE 




{Merveilleuse beauté, tu viens de PHellénie, 
Tu naquis de Zeuxis et d'ofpelle un beau jour, 
Céthènes jusqu'à Qfyme a poussé ton génie, 
QAu Tibre rilissus a conduit ton amour. 

'Des peintres, des sculpteurs, tu fus la symphonie, 
Raphaël dans ses bras refleurit ton contour, 
Tu fus pour Léonard une pure harmonie, 
Corrége f adora, Titien t'a fait la cour. 

Tu fus la passion et tu fus la folie t 

Tes lèvres sont des fleurs, tes yeux la volupté. 

Et tu n'as pas vieilli pour avoir bu la lie. 

Tu reviens, jeune, belle, avec la liberté: 
Ifyuvre ton sein charmant à la grande Italie, 
{Muie, et fais-la renaître à l'immortalité. 




SONNET 



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EUSTACHE LE SUEUR 



Cet homme si doux, si résigné, si profondément religieux, capable 
d'un amour unique, d'une pensée immuable, et qui mourut de chagrin 
d'avoir perdu sa femme, fut un révolutionnaire en art. Ses contempo- 
rains purent s'y tromper, mais non pas les souverains, qui lui con- 
fièrent si peu de travaux, non pas Lebrun, disant aux obsèques mômes 
de Le Sueur, que la mort venait de lui ôter une grande épine du pied, 
non pas le grand Poussin, qui tout de suite avait reconnu en lui un 
frère d'inspiration et de pensée. La vie de ce suave artiste est de celles 
qui prouvent irrévocablement que l'art est immortel, puisqu'il a, comme 
la nature, le don de se reproduire et de se renouveler à jamais par des 
contrastes violents, prodigieux, inattendus, où le doigt de Dieu éclate, 
faisant sortir du rocher frappe de mort, la source fraîche et jaillis- 
sante. De la hideuse décomposition de la matière quelque chose s'é- 
lance ; ce quelque chose a le parfum divin, la couleur exquise, la vie 
pleine de grâce; c'est une fleur portant en elle tout un paradis de joie 
et d'amour. Ainsi, aux époques où l'art étouffé sous la matière, sous les 
procédés factices, sous l'imitation de l'imitation, a créé autour de lui 
l'éblouissement et le dégoût, soudain un homme surgit, nouveau, in- 
connu, ne devant rien à ses prédécesseurs ni à ce qui l'entoure, et qui 
rapporte dans son œuvre le pur et primitif parfum de la pensée hu- 
maine; cet homme, c'est La Fontaine, c'est Poussin, c'est Le Sueur, 
et son arrivée providentielle blesse les yeux de ses contemporains aussi 
douloureusement que le rayon du jour filtrant parmi les rayons des 
lampes et l'orgie. Fatalement, tant les yeux des hommes sont aveugles, 
nous en venons toujours à adorer quelque brutal et grossier carnaval 
qui, fatalement aussi, s'efface et tombe en poussière sous le premier 
regard de celte déesse toujours insultée et nue, la sainte Vérité. 




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EUSTACHE LE SUEUR 



Le Sueur fut, je le répète, un des révolutionnaires, un des initia- 
teurs qui font le jour dans un chaos et qui, à la place de la convention 
toute puissante, viennent apporter la vie et la lumière. Quel fut son 
procédé ? Nul que l'imitation puisse reproduire, car, plus sincère, plus 
idéal encore que Poussin, il puise dans son âme les moyens d'émou- 
voir. Les vingt-deux tableaux de la Vie de saint Bruno, peint pour le 
cloître des Chartreux de Paris, sont l'œuvre toujours jeune et triom- 
phante de notre Raphaël, mais d'un Raphaël plus spiritualiste, plus 
dégagé de la matière et qui dédaigne les pompes* de l'art comme les 
pompes de la vie, possédant, comme par une grâce spéciale, la naïveté, 
la pureté ineffable, l'intensité du sentiment, la grandeur de concep- 
tion qui préside aux créations simples. Regardez ces tableaux où toute 
une épopée est clairement et délicieusement écrite, depuis la légende 
du frère Raymond le Tartufe, qui sert d'introduction à celle du saint, 
jusqu'à la grande page où sa mort est racontée avec tant de ferveur ! 
Suivez cette série d'une harmonie si douce et si impérieuse, le recueil- 
lement, la prière, la vocation du saint ému par les frissonnements du 
monde surnaturel, la distribution de ses richesses aux pauvres, la 
prise d'habit, la lecture du bref du pape; quel charme invincible vous 
retient là toujours plus captif, toujours plus attiré dans le cercle de 
l'enchantement sacré? C'est celui qui déplace les montagnes et rend 
possibles tous les miracles : une foi profonde I Foi dans l'art, foi dans 
la religion, et même le peintre a eu la grâce d'une sorte de crédulité 
enfantine, adorable à cette époque où après le Rosso, après Prima- 
trice, après Fréminet, après l'éclectisme mondain et stérile de Simon 
Vouct, il est si doux de respirer celte fleur sauvage. 

Mépris de tout ce qui est terrestre, appétit des seuls biens éternels, 
détachement des choses, ardeur d'embrasser le réel infini, telle est la 
seule idée exprimée dans les vingt-deux tableaux de la Vie de saint 
Bruno; et n'est-ce pas un miracle vingt-deux fois renouvelé que d'a- 
voir pu faire comprendre, à l'aide d'un art fait pour les sens, cet appétit 
qui n'est pas des sens, ce désir extra-humain et hyperphysique dont le 
vol nous transporte en dehors de nous, cette soif de l'invisible que 
rien ici-bas ne peut tromper ni rassasier? Par quel miracle déjà quand 
l'Italie était encore fanatisée tantôt par les excès des successeurs de 
Michel-Ange, tantôt par des réactions impuissantes contre sa manière, 
quand la tentative des Carrache n'avait abouti qu'aux violences du 
Caravage et au chimérique idéalisme de Josépin, à la conscience un 
peu stérile du Dominiquin et à la systématique suavité du Guide, quand 
chez nous, après les travaux sans originalité des Dubreuil, des Am- 



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EUSTACHE LE SUEUR 



«J 



broisc Dubois, des Leramberg et des Jean de Brie, Fréminet renou- 
velait l'exagération à la Michel-Ange et les tons noirâtres du Caravage, 
par quel heureux don, par quel bienfait du ciel Le Sueur avait-il trouvé 
en lui-même des éléments pour créer de toutes pièces un art nouveau ? 
Que le goût lui indiquât, en des sujets comme ceux qu'il avait à tra- 
duire, la nécessité d'éviter tout tumulte, toute symphonie bruyante de 
couleur, toute magnificence théâtrale, cela se comprend du reste, mais 
une fois qu'il s'était privé volontairement de tout ce qui, pour ses con- 
temporains, constituait la peinture même, une fois qu'il avait renoncé 
aux procédés de l'Italie comme à ceux de Rubens, à l'affectation ana- 
tomique comme au prestige de la lumière colorée, qu'allait-il lui res- 
ter pour donnera ses tableaux la vie de l'art, charme qui séduit, la 
beauté durable? Je l'ai dit, rien que lui-même et sa propre foi. Dégagé 
de tout, il écoula la voix silencieuse qui nous parle, regarda sa propre 
pensée, et dans des altitudes exaltées et cependant tranquilles, dans 
une couleur sereine, peignit son âme. Quant aux moyens de se tra- 
duire, cet élève de Simon Youet ne les avait demandés qu'à deux 
maîtres, à Poussin son ami, et aussi à Raphaël, auquel tout d'abord 
s'adressent toujours ceux qui cherchent la vérité, car il n'apprend qu'à 
être sincère, qu'à trouver le beau en soi et dans la nature, à voir sur 
le front de l'humanité le sceau divin dont elle est marquée irrémissi- 
blement, et qui pour l'œil fidèle du penseur reste visible malgré les 
nuages passagers qui l'effacent ou le voilent. 

Eustache Le Sueur fut, comme le Poussin, un des fils bénis de la 
pauvreté. Son père, médiocre sculpteur, originaire de Montdidier, en 
Picardie, ne méconnut pas ses dispositions pour le dessin et le condui- 
sit chez le peintre du roi, chez le célèbre et triomphant Simon Youet. 
Déjà dans ce même atelier, un jeune homme nommé Pierre Mignard, 
un enfant nommé Charles Lebrun, venaient s'initier à l'art. Mais comme 
chaque destinée est semblable à elle-même, Lebrun était entré chez 
maître Vouet comme plus tard il entra partout, par la grande porte. 
La protection assurée du chancelier Séguier en faisait déjà un person- 
nage, tandis que Le Sueur était admis obscurément et par grâce. Bien- 
tôt l'Italie, alors le but et la terre promise de tous les jeunes artisles, 
enleva à Simon Youet Mignard et peu après Lebrun. Seul, Le Sueur, 
dont la grande destinée était écrite d'avance, fut retenu à Paris par sa 
bonne marraine, la Misère. 

Ohf combien nous devons la bénir, cette tutélaire marâtre! Si Le 
Sueur eût par malheur possédé les quelques pistoles qui lui manquèrent 
alors, l'Italie nous prenait le plus original, le plus sincère de nos pein- 



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EUSTAGHE LE SUEUR 



très; un simple hasard supprimait le Suint Paul préchant àÉphète, la 
Vie de saint Bruno, le Martyre de saint Gerrais et de saint Protais, la 
Descente de Croix, des chefs-d'œuvre sans nombre, et nous aurions eu 
un peintre théâtral de plus, quelque Carrache de seconde main, quel- 
que Vénitien de convention, ou tout au plus un grand artiste impo- 
sant et aligné comme les tragédies de Racine et comme les jardins de 
Le Nôtre. Mais un tel hasard n'est pas possible à supposer dans la vie 
des grands hommes; Dieu les mène par la main et sait où il les mène. 

Le Sueur n'eut-il pas l'âme enflammée et tendre des poètes destinés 
à mourir avec les premières fleurs de la jeunesse? Nous ne saurions pas 
nous le figurer vieux, non plus que Raphaël, non plus que tous ces 
êtres angéliques, à la fois homme et femme, qui ont gardé en eux la 
double nature. Par la virginité de son talent, par cette âme privilégiée, 
candide, qui lui fit retrouver l'inspiration naïve des plus beaux temps 
de l'art, il méritait le précieux privilège d'apparaître sous la figure d'un 
jeune maître, non-seulement pendant son voyage mortel, mais à travers 
les âges. Toujours comme le Poussin, car il devait y avoir plus d'une 
similitude dans les existences de ces deux apôtres de l'art, ce fut une 
circonstance fortuite qui révéla à Le Sueur sa vocation. Il suivait doci- 
lement les conseils de Simon Vouet, quand le maréchal de Créqui, 
revenant en 1634 de ses ambassades à Rome et à Venise, rapporta à 
Paris une riche collection de tableaux italiens. Tandis que tous les visi- 
teurs couraient au Guide, à l'Albane, au Gucrchin, Le Sueur se sentait 
attiré involontairement vers d'autres tableaux placés sans honneur au 
fond de la salle : c'étaient des peintures de quelques maîtres du 
xv e siècle, et aussi des copies de Raphaël exécutées sous ses yeux : un 
André del Sarto, un Francia. De ce moment, Le Sueur comprit ce qui 
s'agitait au dedans de lui-même; l'art qu'il avait rêvé, celui vers lequel 
s'agitaient ses aspirations, était là sous ses yeux, vivant, réalisé. Il 
avait soupçonné la vérité; maintenant elle était là sous ses yeux, bril- 
lante, lumineuse, invincible. Il ne faut pas croire pourtant que l'élève 
de Vouet eût alors le droit d'embrasser son idéal et de se dégager des 
liens où il était garrotté; obligé de travailler aux tableaux de son 
maître de plus en plus accablé de commandes, il fallait qu'il se confor- 
mât sans murmurer aux procédés rapides adoptés par lo peintre du 
roi, car on ne devait pas voir la trace de deux mains différentes sur ces. 
toiles si rapidement couvertes. Ainsi, le malheureux Le Sueur se sen- 
tait chaque jour envahir davantage par l'imitation, et une grave inquié- 
tude le tourmentait. Pourrait-il en effet s'affranchir de ces méthodes 
lâchées, presque mécaniques, le jour où, rendu à la liberté, il travaille- 



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EUSTACHE LE SUEUR 11 



rait pour son propre compte et tenterait de dégager l'artiste caché en 
lui sous le modeste et docile ouvrier. L'événement nous a prouvé qu'il 
s'alarmait en vain, mais à coup sûr il y avait là un légitime sujet d'é- 
pouvante. Ce qu'il apprenait sans s'en douter, à l'école de Simon Vouet, 
c'était l'humilité, la résignation chrétienne. 

Le Sueur avait environ vingt ans quand se présenta, pour la pre- 
mière fois, l'occasion si ardemment souhaitée de faire acte de pensée, 
d'être lui-même. Chargé de faire huit grands tableaux destinés à être 
exécutés en tapisserie, et dont les sujets devaient être tirés du poëme 
de François Colonna, dominicain, intitulé : le Songe de Polyphile, Vouet 
abandonna complètement cette tache à Le Sueur, qui en deux ans 
acheva les huit compositions. Une seule nous reste, et par sa grâce 
élégante, par l'heureuse disposition des flgures, laisse deviner déjà le 
peintre du Salon de l'Amour et du Cabinet des Muses. Toutefois, ne 
nous affligeons pas trop de la perte de ces tableaux ; Le Sueur, sans 
doute, n'était pas encore là, il ne devait être lui-même qu'après sa 
rencontre providentielle avec Le Poussin. A peine arrivé en France, 
ce grand homme était en butte à un dénigrement systématique, à des 
sarcasmes implacables, à des attaques sans nombre. Seul, parmi les 
élèves de Simon Vouet détrôné, Le Sueur refusa de s'associer à la 
haine dont on poursuivait le nouveau venu. Sans songer qu'il s'expo- 
sait à passer pour un courtisan de la faveur royale, Eustache Le Sueur 
osa admirer tout haut les œuvres du peintre des Andelys. Ce style 
noble, sévère, si courageusement pur et nouveau, si exempt de toute 
manière, l avait conquis et gagné du premier coup. Poussin apprit par 
* hasard qu'un jeune homme avait osé le défendre contre tous, et voulut 
voir ce Caton enfant qui ne tenait pas à être du parti des dieux. Est-il 
besoin de dire que l'esprit charmant et candide de Le Sueur gagna 
tout de suite Poussin, cet homme antique. Une amitié grave, féconde, 
s'établit entre eux, et, de la part du maître, fut une véritable paternité 
spirituelle. A sa voix Le Sueur, encouragé et fortifié, sortait des langes 
de l'éducation, se sentait libre, osait laisser paraître sa fierté long- 
temps contenue. Qu'elles durent être belles ces longues causeries où 
les deux grands hommes, l'un à son aurore, l'autre déjà en possession 
de tout son génie, se confiaient leurs projets, leurs désirs, leurs com- 
munes aspirations I Le grand, l'éternel sujet de conversation , on le 
devine , c'était l'art des anciens. A la voix de son nouveau maître, 
Le Sueur pénétrait avec délices dans ce monde, sa vraie patrie t jus- 
qu'alors fermé pour lui; il ne se lassait pas de parcourir, de feuilleter 
sans cesse les cahiers de croquis innombrables que Poussin avait rap- 



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EUSTAGHE LE SUEUR 



portés de Rome : précieux, inépuisable trésor, où il s'enivrait a la 
coupe même de l'idéal. Pendant toute une année, non-seulement il 
eut sans cesse à sa disposition la précieuse collection des croquis, 
non-seulement il jouit sans cesse des conseils et des enseignements 
du Poussin, mais il eut la rare fortune de lui voir peindre la Sainte Cène 
et le Miracle de saint François Xavier. Lui-même, il exécuta sous les 
yeux du maître son tableau de réception à l'Académie de Saint-Luc, 
Saint Paul imposant les mains aux malades, page où l'influence du Pous- 
sin est visible, et dont la gravure nous a conservé du moins le noble 
et imposant caractère. 

Hélas! le moment de la séparation était venu. Ces deux artistes, si 
dignes de s'apprécier, de se deviner, de se compléter l'un et l'autre, 
ne devaient plus se revoir en ce monde. Nous avons dit ailleurs com- 
ment Poussin, las des intrigues, abreuvé de dégoûts, quitta la France 
pour n'y plus revenir. Compromis, perdu pour ainsi dire par sa dévo- 
tion à l'homme de génie insulté , Eustache Le Sueur restait seul , à 
vingt-cinq ans, sans protecteur, sans appui, sans autres amis que 
Stella et Philippe de Champagne. S'il ne suivit pas en Italie le maître 
qui volontairement s'exilait et retournait tout meurtri à sa maison du 
monte Pincio, si Le Sueur demeura privé, pour ainsi dire, de la meil- 
leure moitié de lui-même, c'est que l'amour, un de ces amours purs, 
exclusifs, éternels, comme ceux qui naissent dans de telles âmes, venait 
de disposer de sa vie. Quelque temps après , Le Sueur épousait cette 
jeune fille, pleine de piété et de vertus, frêle et souffrante, pauvre 
comme lui. Hélas ! elle devait descendre bien jeune dans la tombe, 
emportant bientôt avec elle la vie de son époux, irrévocablement unie 
à la sienne. Ce beau mariage chrétien est encore un des traits qui 
peignent Le Sueur; enthousiaste et pensif comme les premiers apôtres, 
il devait aimer comme eux, mourir comme eux, avant d'avoir senti 
s'appesantir sur lui la froide main de la vieillesse. Mais alors il lui res- 
tait encore à parcourir treize années de luttes et de gloire. Uni à 
mademoiselle Goulay, il entrait sérieusement dans la bataille de la 
vie; jusque-là, il avait été uniquement occupé de ses études, il lui 
fallut alors songer à son foyer et travailler pour le pain quotidien. 
Mais cette impérieuse nécessité ne devait pas le faire descendre au- 
dessous de lui-même. Quelque travail qu'il entreprit, Le Sueur resta 
le digne élève du Poussin, et ne sut faire que des chefs-d'œuvre. 

On ne peut refuser ce nom aux vignettes qu'il fut obligé de compo- 
ser pour la librairie, aux frontispices de la Doctrine des Mœurs, des 
Œuvres de Tertullien, de la Vie du duc de Montmorency, et celui qui, 



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gravé pour un office à l'usage des Chartreux, représente une Adoration 
de la Vierge, non plus qu'au portrait de la Vierge soutenue par des 
anges et à la belle composition pour la thèse de M. Claude Bazin, de 
Champigny. Dans ce dernier tableau , les quatre figures qui forment 
l'encadrement sont d'un dessin noble et sévère qu'on admire et qu'on 
est heureux d'admirer. De môme le portrait de la Vierge, tôte chaste, 
sacrée, et d'une jeunesse ineffable, laisse celte impression saine qu'on 
reçoit des œuvres d'art où rien n'est surprise, embûche pour le spec- 
tateur, où ce qui vient de l'âme va directement à l'âme. Là , comme 
dans toutes les circonstances de la courte vie d'Eustache Le Sueur, 
nous pensons que la pauvreté fut pour lui une bonne conseillère, une 
digne inspiratrice; ces vignettes, qui ne le cèdent comme style à au- 
cune peinture, sont assurées du moins d'une longue durée matérielle; 
elles auront la presque éternité de ce qui est typographie et gravure, 
tandis que les tableaux du cloître des Chartreux sont déjà si cruelle- 
ment mutilés par le temps et par des restaurations successives. 

La galerie du duc de Devonshire, où l'on voit de Le Sueur plusieurs 
Saintes Familles, la Reine de Saba devant Salomon, la Nuit des noces de 
Tobie, le Moïse abandonné sur les eaux, VAgar chassée par Abraham, celles 
de lord Besborough, de lord Hougton, renferment presque tous les ta- 
bleaux qu'il peignit à cette époque, tout en menant à fin ces travaux 
pour la librairie qui établissent entre sa vie et celle du Poussin une 
similitude de plus, car, pendant son court séjour en France, le Raphaël 
français n'avait pas refusé de dessiner des vignettes et môme des re- 
liures pour les éditions de l'imprimerie royale. Enfin , l'heure de la 
gloire, l'heure de la justice arrivait : le prieur des Chartreux faisait 
restaurer le petit cloître de son couvent, et les peintures à fresque res- 
taurées pour la première fois en 1508, ne pouvaient subsister dans les 
arrangements nouveaux ; il fut convenu qu'on en ferait de nouvelles, et 
le prieur les demanda à Le Sueur, que sa grande piété et sa réputation 
d'artiste déjà grandissante lui recommandaient doublement. Eustache 
Le Sueur put donc entreprendre l'œuvre qui, entre toutes, devait l'im- 
mortaliser. Œuvre de foi, œuvre de pauvreté, car la modicité du prix 
dont elle fut payée ajoute encore à sa sainteté, à sa grandeur et surtout 
prouve que la commande des tableaux de la Vie de saint Bruno ne fut 
pas, comme l'a cru à tort La Ferté, une faveur royale. 

Il est des hommes à qui leur destinée sublime réserve la gloire de 
n'ôtre jamais récompensés de leur vivant, et de rester des bienfaiteurs 
envers qui les États ne tentent môme pas de s'acquitter. Le Sueur fut 
un de ces hommes, et si modeste d'ailleurs , qu'il prétendait n'avoir 



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EUSTACIIE LE SUEUR 



fait que des ébauches ; sa modestie , son humilité réelle ne purent 
cependant pas désarmer l'envie des contemporains, ni endormir la ja- 
lousie de Lebrun, qui à son retour d'Italie, devina en Le Sueur non pas 
un rival (il n'aurait peut-être pas eu peur d'un rival), mais un vain- 
queur dont les travaux devaient primer les siens devant le tribunal de la 
postérité. Dès lors commença entre les deux artistes une lutte ardente, 
acharnée, si l'on peut donner le nom de lutte à une guerre où Le Sueur 
ne faisait que se défendre et ne se défendait qu'à force de génie. Cette 
guerre, à laquelle la France dut tant de pages merveilleuses, ne devait 
pas être longue pourtant en enlevant si prématurément le peintre des 
Chartreux, la mort se prononça pour Charles Lebrun, et comme Lebrun 
l'avait douloureusement prévu, l'immortalité donna raison à Eustache 
Le Sueur. Mais disons en quelques mots quelle fut à sa fin cette noble 
carrière où croyance, vie, travaux, mort même, tout brilla d'une si 
profonde et si sainte unité. Lebrun revoyait Paris en triomphateur* 
fêté de la reine mère, du cardinal Mazarin, de Fouquet lui-même qui 
lui donnait douze mille livres de pension pour décorer le château de 
Vaux. 11 entrait de plain-pied et dès le premier jour dans tous ces palais 
qui devaient être à peine ouverts pour son ancien camarade à l'atelier 
de Simon Vouet, pour son nouveau collègue à l'Académie royale de 
peinture et de sculpture. L'organisation récente de ce corps avait porté 
le dernier coup à nos écoles provinciales, et tandis que Le Sueur, 
quoique si peu compris encore , n'était choisi que par une sorte de 
pudeur pour faire partie des anciens, Charles Lebrun promoteur ardent 
de la création nouvelle, obtenait du chancelier la présentation de l'ho- 
mologation de l'arrêt et en faisait pour ainsi dire son affaire person- 
nelle, comme s'il eût eu le pressentiment de la tyrannique domination 
qui devait plus tard mettre dans ses mains la toute-puissance de 
Louis XIV. Si Le Sueur se sentit ému et troublé ce fut, non pas en 
voyant que tant d'honneurs étaient décernés à Lebrun, mais en appre- 
nant qu'à Rome, Poussin l'avait encouragé de ses éloges et de son 
amitié. Si la jalousie eût pu entrer dans cette àmc exempte de fai- 
blesses, c'eût été à ce propos seulement. Mais Le Sueur était de ceux 
que la douleur inspire, fortifie et rend plus ardents au travail. 

En quelques années il peint son May, le Saint Paul préchant à Êphèse, 
qui balance le succès du Saint André de Lebrun; puis à l'hôtel Lambert 
où Lebrun n'avait voulu se charger que de la galerie d'Hercule, dix- 
sept tableaux, le Salon de V Amour, le Cabinet des Muses et d'Apollon, 
les Camaïeux de l'appartement des bains, et divers tableaux pour l'abbaye 
de Marmoulier et pour les églises de Saint-Gervais et de Saint-Ger- 



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main-l'Auxerrois. On sait qu'à l'hôtel du président de Thorigny, et en 
présence du nonce du pape, Le Sueur remporta une victoire complète. 
Pour deviner, en ce temps où la mythologie n'était qu'une mascarade, 
ce que le paganisme grec renferme de divin et d'idéal, ne fallait-il pas 
un chrétien et un mystique comme Le Sueur? Alors, il ne s'arrêtait 
plus, peignait le jour, passait les nuits à dessiner, dévorait sa vie, pris 
tout entier par la lièvre de l'art. La mort de sa bien-aimée compagne 
le terrassa, et il ne put achever son dernier plafond à l'hôtel Lambert. 
Il voulut mourir près de ces chartreux à qui il avait donné le plus pur 
de sa pensée ; il s'endormit les mains jointes entre les mains du grand 
prieur au commencement de mai 1655. En mourant, il laissait place 
libre à Lebrun qui devait régner et céder le sceptre à Mignard; il n'y 
aurait pas eu de rôle pour un génie indépendant dans cette splendide 
et pompeuse représentation qui fut la gloire de Louis XIV. Pour pro- 
tester au nom de la pensée contre l'autocratie morale du grand roi, 
Le Sueur n'aurait trouvé en lui ni la profonde ironie de Racine, ni la 
ruse exquise de La Fontaine. Il n'eut pas même une feuille de ce lau- 
rier banal qui fut prodigué un peu plus tard si libéralement à tous les 
figurants du grand siècle; mais ne devons-nous pas supposer que cette 
âme tendre et blessée trouva enfin l'apaisement, la joie infinie, et ces 
palmes que le ciel garde aux humbles et sincères génies qui ont su 
dédaigner tout ici-bas, même le laurier? 

THÉODORE DE BANVILLE. 



OEUVRES D'EUSTACHE LE SUEUR 

1. Saint Paul à Éphèse. - Pour la Confrérie des Maîtres Peintres. 

2. Songes de Polyphile. — 8 tableaux sur les mystères de la pierre philoso- 
pbale tirés du roman Ut Songes de Polyphile. — Exécutés en tapisserie aux Go- 
belios par Laplanche et Comans. 

3. A l'hôtel Lambert : - Entre deux rampes de l'escalier, un dieu des eaux 
et une nymphe peints en grisaille; — Dans le cabinet du président Lambert- 
Thorigny, cinq tableaux pour le plafond, un pour le dessus do la cheminée ; tous 
traitent le sujet de Cupidon ; - Dans la chambre de la présidente Lambert, plu- 



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EUSTACHE LE SUEUR 



sieurs tableaux accompagnés d'ornements; le plafond du Soleil et de Phaéton; 
un Mercure qui arrache les ailes de Cupidon en présence de Vénus; deux tableaux 
de coloris a fond d'or, Vénus et Vutcain ; au plafond de l'alcôve, Diane; - Dans 
la chambre des bains, au plafond, quatre bas-reliefs de grisaille; — Dans l'ap- 
partement de M. Lambert, une chambre dont le plafond représente Jupiter et les 
divinités assemblées; un dessus de cheminée, Énée et Anchise; dans le lambris, 
quatre panneaux, et deux bas-reliefs en grisaille, la Prudence, la Peinture et la 
Sculpture; — Dans une autre chambre, un plafond de Genymède monté sur 
l'aigle de Jupiter; — Dans la chapelle proche de la galerie peinte par Le Brun, 
un plafond du Père Éternel dans la gloire céleste. 

4. Au Louvre : — Dans la chambre du roi, un grand tableau de la Monarchie 
française appuyée sur un globe couronné. (Il n'est resté, dit Guillet de Saint- 
Georges, quequalre bas-reliefs des quatre parties du monde). — Dans la chambre 
à coucher d'Anne d'Autriche, au plafond, un tableau de forme ovale, des Enfants 
et des Fleurs; — Dansles panneaux, des Grotesques surfondd'or ; deux dessus de 
porte. Vases de fleurs et Enfants; dans l'alcôve, des petits sujets de Junon; — Dans 
le cabinet des bains d'Anne d'Autriche, au plafond, deux tableaux de forme octo- 
gone, bleu sur or : Jupiter donne des ordres à Mercure, Minerve préside les 
Muses; dans les panneaux, bleu.suror, la Simplicité, la Fidélité, la Magnanimité, 
la Force, la Justice; —Dans l'enceinte où sont les bains, au plafond, Cupidon et 
Psyché; panneaux des bains, petites figures de nymphes et de divinités des 
eaux; le tout bleu sur fond d'or. Une partie de cet ouvrage est de Le Sueur et 
le reste de Pœrson père. 

5. A l'hôtel Fieubet, proche l'Arsenal : — Au plafond et dans les bas-reliefs 
simulant le bronze, l'histoire de Tobie; — dans une chambre au-dessus de cet 
appartement, au plafond et au-dessus de la cheminée, trois sujets de Moïse. 

6. Hôtel de M. de Nouveau, général des postes, à la place Royale : — Deux 
tableaux de Moïse exposé sur les eaux; — au plafond, Diane, assise dans un char 
et accompagnée du Sommeil et de la Mort; — un autre plafond, Zéphyre et Flore. 

7. Un tableau particulier de l'histoire d'Alexandre, pour M. de Nouveau. — Ce 
tableau passa au Régent. 

8. Au cloître des Chartreux de Paris, vingt-deux tableaux de l'histoire de saint 
Bruno, — 1645-164S. 

9. Aux Chartreux, dans une des chapelles, un tableau de l'Apparition du Sau- 
veur à Madeleine. 

10. A la maison de M. de Guénégaud, rue Saint-Louis au Marais, un tableau 
de cheminée, l'Évasion des Vestales romaines. 

11. A la maison de M. Le Camus, surintendant des bâtiments, rue Vieille- Ju - 
Temple, deux plafonds de l'histoire de Moïse. 

12. A l'hôtel du président Brissonnet, proche des Enfants-Rouges, une cha- 
pelle : sur l'autel, une Annonciation ; au plafond, une Assomption. 

13. A l'église Saint-Étienne du-Mont, pour l'autel de la chapelle Saint-Pierre, 
un tableau de saint Pierre ressuscitant Dorcas. 

14. A l'église Saint-Germain-l'Auxerrois : — à l'autel d'une des chapelles, le 



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17 



Martyre de saint Laurent; — Dans une autre chapelle de la nef, le Sauveur reçu 
dans la maison de Marthe. 

15. A 1 église Saint-Gervais : — Dans la nef, saint Gervais et saint Protais 
conduits au temple pour sacrifier aux idoles; — à côté, la Flagellation des deux 
martyrs, dessin de Le Sueur, exécution de Goussey, son beau-frère; — Dans une 
petite chapelle près celle de la Conception, une Descente de Croix, et deux vitres 
peintes, le Martyre de saint Gervais et de saint Protais. 

16. A Tours, dans l'église abbatiale de Saint-Martin, deux tableaux : saint 
Benoit et saint Martin. 

17. A Conflans-Sainte-nonorine, près de Saint-Germain en Laye : — Pour 
l'autel de l'église du prieuré, un grand tableau du Martyre de sainte Honorine ; 

— pour un autre autel, un saint Nicolas avec trois enfants. 

18. Un tableau du Mai de Notre-Dame (1649). 

19. A l'hôtel do la comtesse de Tonnay-Charente, rue Neuve-Saint-Médéric 
(Saint-Merri), plusieurs plafonds et dessus de cheminée, tirés de l'Écriture 
Sainte. 

20. Un tableau, l'Aveugle né.— PuurM.Guillain, sculpteur et recteur de l'Aca- 
démie. 

21. Abraham chassant Agar et son fils Ismacl. — Pour M. Héron. 

22. Un tableau allégorique de la Sagesse, la Science, la Prudence et le Silence. 

— Pour M. Planson. 

23. Le Combat d'Hercule contro Archéloùs pour la possession de Déjanire. 

— Pour M. Baltazar, maitre des requêtes. 

24. AConflans, près de Charcnton, chez la marquise de Séneçay,~ gouvernante 
du roi, un plafond représentant le jeune Louis XIV assis dans un char avec le 
duc d'Anjou, depuis duc d'Orléans. 

25. A l'hôtel de Condé, chez la princesse douairière de Condé, Charlotte-Mar- 
guerite de Montmorency, mère du grand Condé, la peinture d'un oratoire : pour 
l'autel, une Nativité; au plafond, une Gloire céleste. 

26. A l'église de Mitry, entre Saint-Denis et Dammartin, le tableau d'une An- 
nonciation. 

27. Dans le couvent des CBpucins de la rue Saint-Honoré, dans le chœur inté- 
rieur, un Crucifix. 

28. Au Séminaire de Saint-Sulpice, une Présentation de Notre-Seigneur au 
temple. 

29. Un Saint Paul, grand comme nature (qui est entre les mains de M. Blan- 
chard, professeur de l'Académie). 

30. Darius faisant ouvrir par avarice le tombeau de Sémiramis. -- Pour M. Ve- 
deau de Grammont. 

31. Un Crucifix sur cuivre, et un tableau de la Vierge à mi-corps avec l'En- 
fant Jésus et saint Jean Baptiste. — Pour M. Bézard, trésorier des guerres. 

32. Coriolan écoutant sa mère Volumnia et sa fille Y irgilia, qui lui demandent 
la grâce des Romains. - Pour M. Bézard. 

1 



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18 EUSTAGHE LE SUEUR 



33. Un Crucifix et le tableau d'une Vierge qui tient l'Enfant Jésus. — Pour 
M. Pilon, son médecin. 

34. Môme tableau. — Pour M. Duron, chirurgien. 

35. Ébauche Jd'une Descente de croix. — Pour M. Duron, finie par Goussey, 
beau-frère de Le Sueur. 

36. Dessins en tapisserie. — Pour le président Le Coigneux. — t La présidente 
Le Coigneux lui demandait sans cesse des dessins pour des tapisseries, » dit Lé- 
picié dans sa Vie de Le Sueur, manuscrit de la bibliothèque de l'École des Deaux- 
Arts. 

37. Figures de coloris et quelques grisailles, dans le cabinet de l'abbé Parfait, 
chanoine de Notre-Dame. 

38. Un tableau destiné à l'autel d'une église de la campagne, le Sauveur qui 
parle à une troupe de Juifs sur les degrés du temple. — Tableau fait pour M. de 
Gomberville, de l'Académie française, ami de Le Sueur. 

39. Un tableau fait pour M. de Chambray, trésorier des guerres. « Dans ce 
tableau, dit Guillet de Saint-Georges, sont les portraits de plusieurs des amis de 
M. de Chambray, chacun d'eux représenté avec les symboles de leurs inclinations 
particulières ou de leur profession. De sorte qu'un d'entre eux, qui avait été en- 
seigne d'une compagnie d'infanterie, arborait un drapeau ; un autre qui excellait 
à jouer du luth tenait cet instrument à la main; et M. Le Sueur, qui était du 
nombre de ses amis, fut obligé de s'y peindre lui-môme. • 

La vie de Le Sueur se trouve racontée dans sept manuscrits de la bibliothèque 
de l'École des Deaux-Arts, parmi lesquels nous citons : le manuscrit de Guillet 
de Saint-Georges; la Vie de Le Sueur, par Lépicié; la lie de Le Sueur, parle 
comte de Caylus. 

Nous donnons l'acte de mariage d'Euslacho Le Sueur, qui n'est pas dans les 
biographies : 

Acte de Mariage de Le Sueur 

Du trente et un juillet mil dix cent quarante-quatre, furent mariés Enstache Le Sueur, 
de la paroisse Saint-Louis dans l'islo, et GonenefTe Goussé de cette paroisse (Saint-Êtienne- 
du-Mont), après la publication de trois bins et fiançailles faito sans opposition; 

El ont été présents au dit mariage Châtelain L« Sueur, père du dit Le Sueur, maistre 
tourneur en bon, demeurant me Mandar, de la paroisse Saint -Eustache; Rolland Toiny, 
cousin germain du dit Le Sueur, bourgeois de Paris, demeurant rue des Blancs-Manteaux ; 
Jean Goussé, père de la dite Goussé, maistre épicier, demeurant place Manbert, Jean 
Fougeret, prêtre habitué de Saint-André-des-Arcs, cousin-germain de la dite Goussé; 

Et oni tous signé, excepté le père du dit Le Sueur qui a déclaré ne se, avoir signer : 
i Goussé, Roland Thoiny, Fougeray, Genefviève Goussé et Eustache Le Sueur. • (Registre 
de Saint-Etienne du- M mt. ) 

La signature de Le Sueur est ainsi en trois mois : Eustache Le Sueur. 



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L'ABBÉ HARDY ET LUCILE GAUTIER 



1787-1792 



I 

L'histoire a ses dédaignés , héros ou criminels méconnus. Elle 
n'aime pas l'égalité, on peut le dire, mais l'élection. Elle est femmo. 
Parmi les générations tout entières, c'est un homme qu'elle choisit, 
un seul, scélérat ou martyr, et celui-ci accepté, elle se dit et so croit 
quitte envers les foules. Pendant co temps restent dans l'ombre les 
plus terribles ou les plus braves, les meilleurs ou les pires, ceux dont 
la vie heurtée ou fièrement unie, sinistre ou superbe, était faite pour 
attendrir ou pour effrayer par l'exemple. 

11 y aurait fort à faire si l'on voulait jamais réparer ces injustices. 
Pourquoi César et pourquoi pas Laridon f Pourquoi Isaïe et pourquoi 
pas Baruch ? Pourquoi Murât et pourquoi pas Rampon? Pourquoi Lacc- 
naire et pourquoi pas Bourçois ? 

Ce n'est pas un héros que j'ai découvert. Il n'intéressait personne. 
Un héros, fi donc! — C'est un assassin. Nul ne connait, d'ailleurs, 
cette cause ignorée qui allait être une cause célèbre. Et pourtant je 
n'invente rien, pas un détail, pas une date, pas un trait. Je ne veux 
même pas essayer de colorer à la moderne ce petit tableau d'un autre 
temps, t Monsieur mon neveu, disait M. de L" à un académicien qui 
n'est pas célèbre, voulez- vous être poignant? Soyez sobre. » 

Le 17 janvier 1787, un dimanche, le commissaire royal Pierre-Jean 
Duchauffour fut averti qu'un crime venait d'être commis, rue Saint- 
Louis, proche le Palais. Seize jours auparavant, le 2 janvier, une femme 
Lucile Gautier était venue louer, à raison de 120 livres par an, unepetite 



20 L'ABBÉ HARDY ET LUC.ILE GAUTIER 



chambre où gisait maintenant, frappé de plusieurs coups de couteau, 
le corps d'un homme qui fut bientôt reconnu pour être celui de Louis- 
Pierre Hardy, maître de la Chambre des Comptes de Montpellier. 
Millon, lieutenant criminel au Chàteiel, est averti sur-le-champ, l'en- 
quête commence, les voisins sont interrogés, un chirurgien est requis, 
et voici le rapport qu'il rédige et qu'il signe. Ces pièces authentiques, 
en quelque sorte tachées de sang, ont toujours une éloquence que le 
neveu de M. de L** lui-même ne saurait égaler : 

< Nous, conseiller-médecin et chirurgien ordinaires du Roy en son 
Chatelet de Paris, de l'ordonnance de monsieur le lieutenant criminel, 
sur le réquisitoire de monsieur le procureur du Roy, nous sommes 
transportés rue Saint-Louis du Palais, maison du sieur Caban, hor- 
loger, au premier étage sur le derrière, à l'effet d'y voir et visiter le 
cadavre du sieur Pierre-Louis Hardy, maître de la Chambre des 
Comptes de Montpellier, pour constater la cause dosa mort; l'ayant 
examiné extérieurement, nous luy avons remarqué : 1° une playe pé- 
nétrant jusqu'au péricràne prenant depuis le temporal gauche s'éten- 
dant jusqu'à l'occipital ; 2° une division totale de tous les téguments, 
prenant son origine de la première playe désignée cy-dessus, se pro- 
pageant jusqu'à l'os pariétal du côté droit; 3° une playe sur la partie 
moyenne de l'occipital, longue de trois travers de doigts, et ayant mis 
l'os à découvert; lesquelles playes ont été faites par un instrument 
contondant, tel qu'il soit ; 4" trois plaies : la première située sur le mi • 
lieu du coronal, la seconde sur l'orbite droit, et la troisième sur l'orbite 
gauche et pénétrant toutes trois jusqu'aux os ; 5° une plaie à la partie 
moyenne de l'os maxillaire droit, n'intéressant que la peau et le tissu 
cellulaire, oblique et longue de deux pouces ; G° une playe à la partie 
antérieure du col, large de cinq travers de doigts et longue de sept avec 
lésion de la peau, des muscles, des vaisseaux, de la trachée artère, de 
l'esophage (sic), et enfin la ditle playe pénétrant jusqu'aux vertèbres 
du col ; 7° enfin une playe à la partie antérieure et latérale de la poi- 
trine du côté gauche, large d'un pouce, pénétrant dans la capacité de 
la dilte poitrine sans lésion des parties y contenues, tous accidens 
occasionnés par un instrument piquant et tranchant, tel que couteau 
de chasse, rasoir, etc., que nous estimons avoir occasionné la cause de 
la mort prompte dudit sieur Hardy. 

» Fuit à Paris, le dix-sept janvier mil sept cent quatre-vingt-sept. 

» Dupdis. » 



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L'ABBÉ HARDY ET LUGILE GAUTIER 



21 



La Femme Gautier qui, deux semaines avant le jour du crime, ac- 
compagnée d'un quidam qu'on allait maintenant rechercher, était 
venue arrêter pour un an le logement de l'horloger Caban, avait brus- 
quement disparu. Les premiers soupçons se portèrent naturellement 
sur elle et sur cet inconnu, et le procureur du roi conclut à l'inhuma- 
tion du cadavre, et dès l'abord, à la prise de corps de Lucile Gautier 
et d'un quidam. 

Moins d'un mois après, le 6 février, le quidam t était appliqué à un 
certain Jacques-Maurice Hardy, frère de la victime, ci-devant abbé et 
actuellement homme de loi. > Logé rue Coquillière, hôtel de Calais, 
Jacques Hardy, que des affaires d'intérêt appelaient de Montpellier à 
Paris, n'avait plus reparu à son hôtel depuis le 17 janvier, et sa dis- 
parition coïncidait de façon singulière, significative, avec la fuite de 
Lucile Gautier. C'en était assez, et la justice n'avait plus qu'à suivre la 
trace des deux coupables. 

Elle était, en ce temps, assez lenle, fort empêchée dans sa marche, 
pliant sous le faix des paperasses volumineuses que comportait une 
instruction. Les procès duraient un an, deux ans, dix ans : on en citait 
de centenaires. Le I" mars, réquisitoire du procureur du roi à ce que 
l'abbé Hardy et la femme Gautier soient assignés à la huitaine, f à son 
de trompe par un seul cri public; » quelques jours après, récolement des 
témoins , puis déclaration de la contumace, commission rogatoirc 
adressée au lieutenant criminel de la sénéchaussée de Lyon, informa- 
tion faite par lui sur le passage présumé de Hardy et de Lucile par 
cette ville, interrogatoires, rapports, procès-verbaux, tous les pseu- 
donymes divers du papier timbré pleuvent et s'amoncellent dans le dos- 
sier de l'affaire, et l'on pourrait les retrouver entassés, poudreux, 
jaunis, momifiés, dans les Registres du cy-derant Parlement de Paris en 
la Tournelle criminelle. Cependant Jacques Hardy était loin de France 
et croyait bien n'y jamais rentrer. 

En 1787, l'abbé Hardy était un beau jeune homme de vingt-six ans, 
grand, de carrure solide, avec de longs cheveux qu'il portait sans 
poudre. Très-élégant, très-mondain , d'une famille considérable de 
Montpellier, il avait déjà couru le monde des aventures, batteur de 
fortune comme il eût été batteur d'estrade, et, si l'on en juge par les 
faits, assez maltraite du sort. Élevé au collège de l'Oratoire de Lyon, 
après ses premières études il prend l'habit de l'Ordre et se fait régent 
des basses classes. Il est tonsuré, mais il n'endosse, en quelque sorte, 
la soutane que pour la jeter aux orties, reprend l'habit séculier, et tout 
brillant de jeunesse ardente, le diacre réfraclaire se lance à corps 



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22 L'ABBÉ HARDY ET LUGILE GAUTIER 



perdu dans le monde, à la mort de son père. Il a raconté lui-même sa 
vie dans un Mémoire justificatif qui, trop souvent écrit dans le style 
emphatique du temps, parfois saisit par la vérité des détails, et je ne 
sais quelle franchise d'accent. « Avant d'entrer dans l'exposé des fails, 
» dit-il au déhut, il est à propos d'avertir tout lecteur impartial que 
» s'il s'attache à blâmer mes mœurs et ma conduite comme ecclésias- 
» tique, je les lui abandonne, vivant dans un siècle où ce qu'on appelle 
» mœurs n'est pas la vertu dominante. J'ai fait comme la plupart des 
» jeunes gens de mon âge, j'ai suivi le torrent. D'ailleurs je n'avais que 
» la simple tonsure. » Il faut le laisser parler : « Jeté de bonne heure 
» dans le monde, je suivis la carrière ordinaire; fier de quelques succès, 

• je m'attachai aux femmes les plus citées, me faisant une espèce de 

• gloire d'afficher les plus courues. Je passai ainsi les premières années 
» de ma jeunesse , effleurant le plaisir sans jamais me fixer. Mais 
» comme il faut subir son sort , tout mon système d'inconstance échoua 
» auprès d'une jeune Lyonnaise qui me fixa. Avec de l'esprit, de la 
» douceur, de la complaisance et de l'enjouement, elle joignait à toute 
» l'apparence des vertus une fermeté de résolution et une promptitude 
» d'exécution inouïes. Elle ne l'a que trop prouvé. i 

Hardy pourtant, en sa confession, oublie bien des choses. Il était 
joueur et ne parle pas, à dessein peut-être, d'un certain garçon perru- 
quier qui fut, durant des mois, son associé pour les parties detric-trac. 
Vient un jour où l'abbé est accusé d'avoir volé une chaîne d'or à un 
de ses partenaires. Le perruquier le défend, paye pour lui la chaîne, 
et le toile soulevé par ce scandale se calme peu à peu; mais Jacques 
Hardy quitte Lyon cependant et se réfugie dans les Cévennes, chez sa 
sœur, qui accueille à bras ouvert l'enfant prodigue... du bien des autres. 
Peu de temps après, dans cette retraite, nouveau haro. Qu'a fait Hardy 
cette fois? Il a voulu enlever la fille d'un chevalier de Saint-Louis, son 
voisin. On l'a empêché, l'épée à la main. Il faut encore céder le terrain. 
Hardy s'enfuit, rentre au séminaire, puis le quille, vient à Paris chez 
son frère, Pierre Hardy, logé rue Saint-Marc, étudie, se fait recevoir 
docleur ès-lois, et retourne enfin à Lyon où l'attend Lucile, le mauvais 
génie de ce damné. 

Cette jeune Lyonnaise f spirituelle, douce et complaisante », était 
la femme d'un certain Gautier, homme du commun, ainsi qu'on disait, 
palefrenier, je crois, et en tout cas moins scrupuleux qu'un hidalgo 
sur le point d'honneur. Sans plus de façons, Hardy lui prend sa femme 
qu'il emmène à Paris, et qu'il loge à ses frais dans un hôtel, sous le 
nom de madame Dulac. Pendant un mois c'est le bonheur, car l'amour 



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L'ABBÊ HARDY ET LUGILE GAUTIER 



23 



adultère connaît aussi la lune de miel. Mais ce n'est pas assez de s'aimer 
à Paris, il faut s'adorer aux champs, dans les sentiers verts, et courir 
les bois comme on a couru les carrefours. Hardy se relire, dit-il, dans 
une campagne isolée mais riante; et là, savourant la solitude à deux, 
oubliant les fièvres premières, les fautes, et (faut-il le dire ?) certaine 
jalousie contre son frère, née depuis longtemps, depuis longtemps 
combattue, l'abbé se laissait vivre, et n'avait d'autre horizon que les 
yeux bleus de Lucile et d'autre souci que son bonheur. 

Jacques Hardy, l'héritier d'un parent éloigné, était assez riche, 
moins cependant que son frère le maitre de la Chambre des Comptes 
de Montpellier, à présent établi à Paris, et à qui par testament le père 
avait laissé tous ses biens. Cette fortune, qui pouvait lui revenir un 
jour, miroitait bien parfois, s'étalait, pleine de tintements sataniques, de- 
vant la pensée du joueur. Le crime a des pentes savonnées, pis que cela, 
glissantes de sang. Un homme de moins et Jacques était riche! Notreabbé 
a d'ailleurs des façons de repousser toute idée de meurtre qui l'accusent 
étrangement, qui l'écrasent. Écoulez-le dans son Mémoire; en plaidant 
son innocence, il se condamne lui-même : c Un soir d'été, étant à Mont- 
pellier avec mon frère, nous étions allés à la campagne d'uno de mes 
tantes, M œo La Marier, et nous y allions ordinairement tous les soirs. 
Comme c'était le temps où la paille fraîche était amoncelée, nous nous 
amusions avec nos jeunes cousines à jouer sur celte paille : c'était à 
qui serait le mieux enseveli sous les monceaux de paille. Nous prolon- 
geâmes ce badinage jusque bien avant dans la nuit, et vers les 
une heure du matin nous nous retirâmes, mon frère et moi seuls. 
Nous avions coutume de passer en revenant à la ville dans un chemin 
de traverse, éloigné de tout secours, vrai coupe-gorge, si dangereux 
que j'avais toujours la précaution de porter des armes avec moi. Or, 
je le demande, si j'avais été assez scélérat pour attenter aux jours de 
mon frère, n'étaîs-je pas le maître de sa vie? Tous les biens m'étaient 
alors substitués? » Il raconte plus loin que son frère lui dit trois ou 
quatre jours après celte scène en lui tendant l'oreille : — Regarde donc 
ce que j'ai lâ, je souffre. Un fétu de paille s'était logé dans le tube au- 
ditif: « Je le retirai avec une pince. Qui m empêchait, au Heu de l'extraire, 
de l'enfoncer davantage, et qui eût deviné ensuite que mon frère n'était pas 
mort, par exemple, d'une tumeur dans la Me ? » 

Singulière façon de prouver que la pensée d'un crime ne lui était 
jamais venue I 

Mais, parmi les douceurs d'une vie champêtre, cette atroce pensée était 
oubliée. Jacques Hardy ne demandait plus rien, ni fortune ni situation, 



2-ï L'ABBÉ HARDY ET LUGILE GAUTIER 



lorsque, par la gazette, il apprend que Gautier, le mari de Lucile, a 
porté plainte contre elle au Chàtelet. L'affaire est grave, il faut en 
arrêter le cours. « Monnoie fait tout, disait Riques. Hardy connaissait 
la maxime; il n'hésite pas, il paye les juges, il paye le mari. Pour 
celui-ci, c'est mieux encore, il le garde auprès de lui en qualité de 
domestique, et Gautier bien nourri, bien logé, bien appointé, préside 
gros et gras aux amours des tourtereaux. Un mois après, Hardy forcé 
de soutenir, à propos de trois prieurés qu'il possédait là-bas, un procès 
à Toulouse, part pour le Midi en emmenant la femme et le mari, et ce 
ménage à trois court gaillardement les grandes routes. 

A Toulouse, pendant le séjour de Jacques Hardy, Lucile Gautier de- 
meurait cachée; il ne fallait indisposer ni les juges du Parlement ni 
la famille du plaideur; elle l'accompagna encore incognito lorsque, trois 
mois plus tard, il alla passer ses vacations dans un de ses prieurés. Ces 
soins qu'elle prenait à ne le point compromettre touchaient profondé- 
ment le ci-devant abbé, dont l'amour-propre et l'amour, également 
flattés, s'unissaient pour faire à Lucile comme une auréole. Quant à 
Gautier, il s'était cassé le bras dans une partie de cheval, on l'avait 
expédié déjà sur Paris et il y vivait maintenant, sans plus se creuser 
la cervelle, d'une pension régulièrement acquittée par l'amant de sa 
femme. 

Au mois de mai 1786, le Parlement de Toulouse rendit son arrêt 
dans l'affaire des prieurés. Hardy perdait son procès, et, débouté de 
ses réclamations, se voyait encore condamné à tous les frais. Le voilà 
furieux ; il use aussitôt du droit d'appel et reprend la route de Paris. 
Il connaissait là des avocats distingués, lumières du barreau de leur 
temps, M. Gerbier, M. Vulpian, et les voulait consulter. Lucile Gautier 
le suivait toujours. Pour conserver d'ailleurs un reste de décorum, elle 
logeait dans quelque chambre isolée comme celle où, six mois plus tard, 
rue Saint-Louis, chez Caban l'horloger, elle allait s'établir. 

Mais à Paris, dans cette province véritable, où tout est connu, com- 
menté, Jacques Hardy allait soutenir un assaut imprévu, et il allait 
retrouver son frère. 

La famille entière de l'abbé, ce clan d'honnêtes gens irrité, effrayé 
des désordres de leur parent, avait sollicité depuis longtemps contre 
lui une lettre de cachet, que M. Séguier, avocat général au Parlement 
de Paris, s'était chargé d'obtenir. La lettre signée, Pierre Hardy se 
chargea d'en faire usage. C'était assurément le moyen extrême et d'une 
violence peut-être dangereuse , mais déjà la liaison de Jacques Hardy 
et de Lucile Gautier était de notoriété publique. La honte, de l'abbé 



L'ABBÊ HARDY ET LUGILE GAUTIER 2T» 



rejaillissait sur tous les siens. Pierre alla donc franchement à lui, et 
chef de famille sévère, sévèrement parla de rupture. 

— J'aime cette femme, dit l'abbé Hardy, et je suis sûr de son amour. 
On ne nous séparera pas. 

Le ton était net, formel comme la réponse. L'autre n'insista point. Son 
parti, au surplus, était pris. C'était Lucilc Gautier qu'il allait frapper et 
brusquement arracher, de par la lettre de cachet, des bras de Jacques. 
On devine ce qui dut se passer entre les amants, les confidences de 
l'abbé, les reproches, les pleurs, les conseils deLucile. Non-seulement 
Pierre Hardy était maintenant pour eux le délenteur de la fortune pater- 
nelle, il devenait encore le représentant de l'autorité, le rude devoir 
incarné, le remords vivant, c Cet homme est de trop! » Ce dut être 
le mot de cette femme. Ce qu'il advint, on le sait. Pierre Hardy fut 
tué. Comment ? On l'ignorera toujours. 

L'abbé Hardy, dans son Mémoire, a raconté tout au long ce fatal 
dimanche, la journée du crime. 

Il devait, parait-il, le surlendemain, regagner Toulouse; il avait payé 
déjà M. Vauvert , procureur au Chatelet , rue des Bourdonnais , et 
Morisset, greffier, rue des Deux-Boules, l'un et l'autre utilisés dans la 
contre-enquétc. Tous ses comptes liquidés, rien ne le retenait plus à 
Paris. Ce matin-là, Jacques Hardy se leva de bonne heure. Il quitte la 
rue Coquillière, monte jusqu'à la rue de la Jussienne, où à l'hôtel Louis 
le Grand, il dîne • avec tout l'appétit d'un jeune homme bien portant qui 
teut bien employer ses trente sols » et va faire un tour au Palais-Royal, 
et y prendre le méridien. Il rencontre là son frère, le salue, lui trouve un 
air embarrassé (la version est de lui). 11 devine que Pierre songe à 
Lucile, que peut-ôtre va t-il chez elle. Son frère seul, et son ami le plus 
intime, l'abbé Dalès, savaient où logeait la femme Gautier. 

Jacques prit une chaise, s'assit et regarda les promeneurs. Il était 
dégustant et découpant une glace devant ce café Foy, où, deux ans 
plus tard, montant sur une table, Camille Desmoulins devait, d'un geste 
et d'un mot, pousser le peuple à la Bastille. On met en doute (c'est une 
parenthèse) l'histoire des trompettes de Josué, qui firent tomber les 
murailles de Jéricho ; le cri d'un gamin de génie fit bien s'écrouler d'un 
seul coup les pierres de la forteresse despotique. 

II faisait beau dans ce Palais-Royal, où Debucourt devait faire pirouet- 
ter ses muscadins et chiffonner les galants jupons de ses merveilleuses. 
Les gens circulaient, habits rouges ou verts, bas chinés ; les femmes 
cachaient le bas de leur visage dans leurs fourrures, et ne laissaient 
voir que leurs yeux. Les boutiques des arcades, louées depuis peu par 



20 



le duc d'Orléans 1,200 livres chacune, étaient fermées. Paris se prome- 
nait, buvait l'air et flânait. Peut-être les futurs révolutionnaires s'é- 
chauflaient-ils là-bas, sous les galeries, causant de l'avenir, le colossal 
marquis de Sainl-Huruge dominant déjà les groupes. A quelques pas 
de sa chaise, l'abbé Hardy pouvait voir le fameux n° 114, où, trois 
ans auparavant, l'abbé Rousseau, amoureux de la sœur de son élève, 
s'était brûlé la cervelle un beau soir. Ce n« 114 était un restaurant. 
Après avoir dîné dans un cabinet particulier, l'abbé Rousseau écrivit 
un billet qu'il posa sur son assiette : < J'étais né pour la vertu, j'allais 
être criminel, j'ai préféré de mourir 1 » El voilà un suicide. Il y a des 
maisons prédestinées. Dans ce môme restaurant, Lepelletier Saint- 
Fargeau devait être assassiné par Paris. 

Bien reposé, Jacques Hardy se leva, prit le chemin de la rue Saint- 
Antoine et, à la communauté des prêtres de Saint-Paul, demanda son 
ami, l'abbé Dalès. Il venait lui faire ses adieux et lui réclamer quelques 
ouvrages de théologie auxquels il tenait beaucoup. L'abbé Dalès était 
sorti. Hardy tira d'un petit sac de peau suspendu contre la muraille un 
morceau de craie blanche, et traça son nom sur la porte, en guise de 
carte de visite. C'était l'usage en bien des maisons. Voltaire et Piron 
en profitaient pour se fusiller d'injures. 

Le charron qui devait mettre en état la voiture de voyage de l'abbé 
avait justement son atelier près de la Bastille. Hardy n'était pas loin, il 
entra chez lui, causa, puis se rendit rue des Saints-Pères, chez M'Ger- 
bier, son avocat. 11 y resta, a-t-il dit, de deux heures à cinq heures de 
l'après-midi, et le crime dut être commis, rue Saint-Louis-du-Palais, à 
trois heures de relevée. A cinq heures, l'abbé Hardy était de retour à 
son hôtel, et écrivait des lettres, lorsque Claude Carré, son domestique, 
entra vivement, et lui dit : 

— Monsieur, il y a une dame qui vous demande dans l'église Saint- 
Eustache, et qui parait très-empressée à vous parler. 

c J'ai cru, dit Jacques Hardy, que c'était madame Campenon, mar- 
chande limonadière, tenant le café de la Bonne-Foi, rue Saint-Jacques, 
et qui avait déposé en ma faveur dans l'enquête de mon adversaire. » 

Et il sort. 

« Arrivé, dit-il, à Saint-Eustache, je cherche partout des yeux 
M™ Campenon, et, ne la voyant pas, je commençais à me douter de 
quelque tour, quand je me sens tirer par l'habit, et me retournant, je 
vois Lucile qui, étant mise très-proprement, me dit : « — J'ai des 
choses de la dernière importance à te communiquer, mais comme nous 
ne pouvons parler longtemps dans une église , mène-moi dans un lieu 



27 



où je puisse te parler librement. «Ne sachant trop où la mener, je pris 
avec elle le chemin du Palais- 1; yal. Chemin faisant, je voulais savoir 
ce qu'elle avait à me dire; mais, le fracas des voitures et le tintamarre 
des rues de Paris m'empôchant de l'entendre, je remis toute explication 
à notre arrivée au Palais-Royal. Nous y cherchâmes un endroit soli- 
taire et écarté de la foule, et nous nous assîmes près du bassin, adossés 
à un des cabinets de treillages, où nous étions absolument seuls. 

» Elle commença par vouloir me tromper en me disant d'un air em- 
barrassé : — On cherche à nous faire enfermer ; ta famille a obtenu 
des ordres et ton frère est chargé de les faire exécuter; l'on doit nous 
prendre demain matin dans notre lit chacun de notre côté, et si nous 
ne partons pas sur-le-champ, nous sommes perdus. — C'est une terreur 
panique, lui répondis-je, ce n'est pas au moment où je vais faire juger 
mon procès que ma famille cherchera à m'enfermer pour me le faire 
perdre. » 

C'est alors — toujours selon la version de Hardy — que Lucile, lais- 
sant éclater brusquement la vérité, lui déclare que Pierre Hardy était 
venu chez elle après l'avoir quitté, lui, son frère, au Palais-Royal ; qu'il 
l avait insultée, menacée, et que, « emportée par le premier mouve- 
ment, elle avait, dit l'abbé, pris mon couteau de chasse, qui était 
pendu à côté son lit, et que, saisissant un moment à l'improvisle, elle 
le lui avait plongé dans le cœur, qu'il était mort sur le coup, que tout 
était tranquille dans la maison, et que personne ne s'était aperçu de 
rien. • 

On le voit, Hardy ne songe qu'à bien établir son innocence. Tout à 
l'heure il écartait de lui l'accusation par Valibi, maintenant il la rejette 
simplement sur une autre, et la peint, égarée, toute pale, se jetant à 
ses pieds et lui disant : 

« Oui, je suis coupable, je m'accuse et je ne mérite que ton exécra- 
tion, mais quand j'ai commis le crime ce n'a été que pour ne pas être 
séparée de toi ; si cette considération ne te touche pas, traite-moi sans 
ménagements, ne crains pas de livrer au bras infâme celle qui pen- 
dant trois ans a partagé ta couche, va faire préparer mon supplice, et 
si c'est encore peu pour toi, viens toi-même être témoin du spectacle 
de ma mort. Mais songe que tu ne m'immoleras pas seule en assouvissant 
ta vengeance, tu sacrilitras à la fois deux victimes. As-tu oublié que 
je porte dans mon sein un gage sacré de notre union ? Après cela foule- 
moi aux pieds, ou plutôt si tu n'es pas attendri pour moi, prends pitié 
de ton sang, sauve cette innocente victime qui doit t'ètre encore chère 
et qui n'a pas participé à mon crime. » 



28 L'ABBÉ HARDY ET LUCILE GAUTIER 



« Grand Dieu ! ajouta Hardy, dans quelle agitation me plongèrent 
ces dernières paroles I J'en appelle non pas à vous, âmes stériles et 
stagnantes, mais à vous, âmes sensibles, qui ayant senti les élans et 
le délire d'une grande passion, avez éprouvé qu'elle commandait à tous 
vos mouvements et qu'il n'y avait pas une seule pulsation de vos 
artères qu'elle ne dirigeait ; dites, croyez-vous que ce fût du lait qui dans 
ce moment coulât paisiblement dans mes reines ? Non, c'était du vitriol. » 

Voilà de ces cris vraiment éloquents. Mais, partent-ils bien d'un 
cœur sincèrement ému, torturé, innocent ? La réflexion se fait accusa- 
trice. Lucile seule a-t-elle pu mutiler, comme on l'a vu, le corps de 
Pierre Hardy ? Ces blessures horribles n'accusent-elles pas une main 
d'homme, une main robuste et ferme? L'abbé Hardy a bien voulu en- 
core faire planer les soupçons sur le mari de Lucile : Mais Gautier n'était 
plus à Paris déjà en janvier 1787. Parti pour Lyon, logé je ne sais où, 
à Fourvières, on ne l'a jamais retrouvé, on ne l'a plus revu. 

En s'associant à la fuite de Lucile, Jacques Hardy d'ailleurs devenait 
son complice. 



II 

Il rentre à l'hôtel de Calais, il fait sa bâche, attelle son cabriolet, va 
chercher Lucile qui l'attend, et (c'était le soir) en passant sur le pont 
de la Tournelle, l'idée lui vient un instant de se jeter à l'eau. La Seine 
semble avoir parfois des remous magnétiques. « Le parapet n'est pas 
bien haut, songeait Hardy, la rivière est forte, tout sera fini*! Mais 
Lucile !... Il s'éloigne. « Me voici. Viens 1 » Elle monte en voiture. Ils 
sortent de Paris par la porte Saint-Bernard. Le garde insistait beaucoup 
pour savoir où allaient ces gens qui, j'imagine, étaient pales. A Ville- 
juif, ils prennent la poste. Lucile, que tout retard effrayait, attelle 
elle-même les chevaux. On abandonne le cabriolet sur la route, et vite 
les coups de fouet. Aux portes de Sens, par une fatalité, l'essieu casse. 
Il faut le réparer. Hardy entre dans une auberge, tombe épuisé sur un 
banc et regarde le parquet d'un œil fixe. Le géant est brisé ; la frôle et 
nerveuse Lucile va, vient, presse les ouvriers, prend le rabot, travaille 
elle-même. L'essieu refait, elle entre dans l'auberge. Hardy dormait. 

— Holà ! en route I 

Mémoire manuscrit de J.-M.-B. Hardy. Combien de pareils manuscrits qu'on 
ne consulte pas pour écrire l'histoire! 



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L'ABBÉ HARDY ET LUCILE GAUTIER 29 



Elle le secoue et l'éveille. Ils sont repartis. 

L'histoire ici tourne au roman. Je n écris pas une nouvelle, je raconte 
ce que j'ai lu. C'est dommage. L'abbé Hardy pourrait fournir un 
beau sujet aux faiseurs de récils d'aventures. Arrivés à Lyon, il prend 
un passe-port sous un nom supposé. Voilà qui est dit. Les fugitifs tra- 
verseront les Alpes, gagneront l'Italie, s'établiront à Milan ou à Bologne 
et vivront là comme ils pourront, heureux et libres ! Libres I 

Jacques Hardy avait emporté peu d'argent. C 'était une faute. Mais 
comment réaliser si vite la fortuno du mort ? On était parti un peu au 
hasard, fuyant le gibet, courant le salut. Ils allèrent plus loin qu'ils ne 
se l'étaient promis et ne s'arrêtèrent qu'à Venise. Hardy appelle cette 
course folle à travers la France et l'Italie < un voyage qui, en exceptant 
le passage du Mont-Cenis, aurait pu être agréable dans toute autre po- 
sition. » Italiam! Italiam t Sans doute. Mais ce n'était pas là Roméo 
et Juliette, c'était lord et lady Macbeth, et le spectre de Banquo les 
suivait. En route, l'abbé avait acheté en gros (sans doute à Genève) 
une douzaine de montres qu'il revendit aux Vénitiens avec bénéfices. 
Venise la républicaine ne lui déplaisait pas ; mais elle était encore bien 
près du royaume de France. Il projetait de passer la mer, de s'établir 
en Egypte, et déjà s'entendait avec un capitaine de vaisseau vénitien 
prêt à mettre à la Yoile pour le Levant. « Je connaissais le commerce 
d'Alexandrie, et j'espérais me tirer d'affaire par son secours en com- 
merçant sur le café, les sequins vénitiens, la saieta et autres objets, 
sans cependant changer de religion. » 

Parbleu I Bien entendu, l'abbé. 

Mais une chute de Lucilc vint tout gâter. Elle descendait de gon- 
dole, après une promenade au Lido; elle tombe et fait une fausse 
couche. 

— Pars donc seul, dit-elle à Hardy. 

Il s'embarque pour Trieste où je ne sais quelles affaires l'appelaient 
chez un marchand de verroteries, et, à son retour, quel étonnementî... 
Lucile n'est plus là. Fatiguée de son amant, effrayée de la pauvreté 
qu'il fallait maintenant partager avec lui, clic s'était fait simplement 
enlever par un nommé Lcsage, ayent secret de l'ambassade française. 
Le premier mot de Hardy fut celui-ci : Je le tuerai l 
Peut-être l'eût-il fait, mais un beau matin on éveille l'abbé dès l'au- 
rore, on lui ordonne de s'habiller et on le conduit aux prisons de l'In- 
quisition d'État. C'était le 8 juillet 1787, six mois après le meurtre. 
Sans autre forme de procès, l'abbé fut jeté dans le même cachot qu'un 
Titalarma qui me parait un énergique et joyeux compagnon. Ce Tita- 



30 L'ABBÉ HARDY ET LUCILE GAUTIER 



larma avait bien cà et là distribué quelques coups de couteau à ses 
contemporains, mais i! aimait à rire et payait volontiers à Jacques Hardy 
quelque réchauffant fiaschetto. 

— Ah I cà, lui dit-il au bout de trois ou quatre jours de fraternisation, 
est-ce que vous avez tué, vous, homme ou femme ? 

Titatarma aimait les confidences. 
L'abbé Hardy devint pôle. 

— Je ne sais même pas, dit-il, pourquoi je suis ici 1 

— Diable, fit l'autre, je suis donc plus instruit que votre Eccelenza. 
C'est comme assassin qu'on me loge. Et quant à vous, tenez, vous êtes 
un bon enfant, eh bien ! vous êtes accusé d'avoir tué votre frère. Bah î 
qu'importe 1 Le vrai mot d'ordre est celui-ci : Du marasquin et de la 
gaieté. Un mauvais quart d'heure est bientôt passé. 

L'abbé Hardy, qui nous raconte ce dialogue, ne nous dit pas si le 
vénitien Titatarma passa le mauvais quart d'heure, mais il a soin de ré- 
péter que lui, sujet de Louis XVI, demeura trois mois dans ces cachots, 
rongé de vermine, sans chemise, misérable et malade. L'inspecteur de 
police le remit à la fin bien et dûment enchaîné aux autorités fran- 
çaises et on le reconduisit, une chaîne cadenassée à chacun de ses 
pieds et formant nœud sous le ventre d'un mulet rétif. Il passa de la 
sorte le Mont-Cenis, par le froid, la neige, vêtu simplement d'un habit 
de camelot déchiré et les membres disloqués à chaque bond du mulet. 
On rencontre justement à mi-côte de la montagne une caravane de 
baladins, montreurs de bêtes. L'odeur des fauves monte aux naseaux 
du mulet qui prend peur, galope et broie littéralement, secoue, tor- 
ture son triste cavalier. Le voyage dura onze jours. A la fin d'oc- 
tobre 1787, Hardy arrivait à Lyon au château de Pierre-Cise où on 
l'enchaina par le cou dans un cachot. 

On lui laissait pourtant les mains libres. 11 résolut d'en profiter; il 
voulait mourir, e J'avais soustrait à cinq visites d'Argus plusieurs mor- 
ceaux de verre bien taillants. J'en choisis un en forme de lancette, je 
pilai le reste que j'avalai et je m'ouvris les veines. 

> D'abord nia main mal habile et peu au fait d'une opération qui 
exige de l'expérience et de la pratique, ne pouvait en venir à bout ; je 
me martyrisais inutilement, mais enfin réunissant tout mon courage, 
j'entrai le verre si profondément que je fis jaillir mon sang. Non con- 
tent d'y avoir réussi, je fis une ligature à l'autre bras et devenu plus 
expert, je donnai un autre passage à mon sang par une large ouver- 
ture, et je souffris beaucoup parce que le verre ne coupe pas, mais 
déchire. » 



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L'ABBÉ HARDY ET LUCILE GAUTIER 3i 



— C'est le seul sang, ajoute-t-il, que j'ai répandu de ma viel 

Puis il écrivit sur le mur, avec son doigt trempé dans ce sang : Je 
meurs innoc... et s'évanouit. 

« Je meurs innocent! » On le croirait parfois. 

M. le commandant de Belle-Cise était absent lorsqu'on vint annon- 
cer la tentative de suicide du prisonnier; mais la marquise entra dans 
le cachot et Ht donner des soins à Hardy. Il revint à la vie, ou plutôt 
la vie le reprit pour ainsi dire. Et avec la vie, l'espoir, la soif de salut. 
Rien ne prédispose à l'existence comme un suicide manqué. Jacques 
Hardy, nouvel Achille, résolut d'en échapper malgré les dieux. Il réca- 
pitula ses chances de succès , lit appel à ses parents , demanda du 
papier, écrivit— et cela dans l'ombre de la nuit — rima, adressa lettres 
sur lettres, composa ce Mémoire dont j'ai parlé et que j'ai cité, remua 
terre et ciel, compila, copia, versifia. Tous ses écrits sont un appel à 
la pitié. Aucune faiblesse pourtant. 

Il supplie, mais dignement. 

Il demande ù M. de Jolly, son parent, avocat aux conseils, de lui 
faire obtenir du bois pour l'hiver, une chambre, de l'air. 11 le demande 
en vers. — Et quel vers I 

Dans ce séjour malencontreux 
Jo suis cent fois plus malheureux 
Que le plus malheureux ermite, 
Car un chartreux a son jardin; 
Le plus austère anachorète 
A le plaisir, dans sa retraite, 
De voir l'aurore, le malin; 
Et le soir, assis sur l'herbette, 
Il voit le jour sur son déclin. 

Lacenaire était romantique byronien; l'abbé Hardy est gentil-ber- 
naraien. 

Il n'est pas ingrat, d'ailleurs, ce poëte de cachot, et paye sa dette à 
la marquise qui l'a secouru en chantant M. le marquis : 

Je vous le dis avec franchise, 
On ne me verra point chercher 
De vains moyens de m'évader; 
D'ailleurs monsieur de Belle-Cise 



32 



L'ABBÉ HARDY ET LUCILE GAUTIER 



Veille assez bien sur Pierre-Cise 
Pour être eûr de f empêcher. 
Il est bienfaisant au possible, 
Affable, humain, compatissant, 
Mais pour avoir le cœur sensible 
Il n'a pas moins l'œil vigilant. 

Verselets qui semblent tirés du Chapelle et Bachaumont de la cap 
tivité ! 



III 

Mais sur ces entrefaites 89 était venu, et cette secousse profonde, ce 
tremblement de terre moral qui allait renverser la royauté , renversa 
d'abord les Parlements. Toute la procédure instruite contre l'abbé 
Jacques-Maurice-Bruno Hardy fut réduite à néant, et, amené à Paris, 
le ci-devant abbé fut traduit au 6° tribunal criminel établi par la loi 
du 14 mars 1791. Le 16 septembre, l'instruction recommence, les té- 
moins sont rappelés, le chirurgien Dupuis mandé et interrogé, les con- 
frontations faites de nouveau. Bien des preuves manquent alors. Où est 
Lucile? où est Gautier? Pas plus que le mari, la femme n'a reparu. Elle 
est morte sans doute à Venise, ou cachée. Lesage, qui a dénoncé Hardy, 
a pris soin évidemment de la soustraire aux poursuites. C'est sa mal- 
tresse maintenant, il l'aime, elle l'aime peut-être. Elle vit fort honnête- 
ment là-bas, est-ce qu'on sait? Bref, quoique l'affaire soit portée comme 
pressée sur les rôles, elle traîne, elle ne finit pas. 

Le 22 septembre 1791, Lempereur, commis-greffier, lit le jugement 
qui annule la procédure de 1 787 à Hardy entre les deux guichets de la 
Force comme lieu de liberté. Hardy y acquiesce et refuse de signer. A la 
Force, malgré les vcrsiculets de tout à l'heure, il tente de s'évader. 
Enfermé au Chàtelet en 1790, il avait réussi déjà à sortir de prison ; 
il avait erré dans Paris pendant trois jours, sans ressources, il s'était 
présenté chez M. de Paslorcl, lui demandant de l'argent. Arrêté bien- 
tôt, on avait trouvé sur lui un certificat du district des Cordeliers sous 
le nom de Moïse Delcamps, de Bordeaux. En mars 1791, porté comme 
malade à l'infirmerie de Bicêtre, Hardy avait fait mieux. Après avoir 
fabriqué de faux assignats dans sa prison (ce qui est à peine croyable), 
il avait acheté les gardiens avec ces papiers, donné 50 livres assignats 
à chacun des infirmiers-prisonniers et s'était fait ouvrir la grille. Son 



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33 



portefeuille qui existe encore, bourré de notes, d'adresses, de projets, 
contient des renseignements curieux, des lettres faites pour dérouter 
les poursuites, l'une datée de Chambéry, l'autre de Laon ; des memo- 
randa : Chez le fruitier, rue des Blancs-Manteaux, à côté de la rue de 
l'Homme- Armé. — lie Soissons à Laon. — De Laon à Marie, chez la 
rétive Mauclerc , aubergiste sur la route de Moncarnet ; et des projets 
d'étapes : des trajets sont faits, au nord, au midi, en divers sens l 

De Paris à le Bourget : 1 1 fi poste. — De Paris à Leménil- 
Amelot : 2. — De Paris à Dammartin : I. 

Et toujours, toujours, au bout de la roule la frontière bénie; que ce 
soit l'Allemagne ou l'Espagne, Maubeugc, Liège ou Londres, — l'étran- 
ger, le salut ! 

L'administrateur de police fut instruit de la tentative d'évasion. 
Hardy y gagna d'être à l'avenir plus strictement verrouillé. 

Et le temps passait. L'accusé ne perdait ni ses espoirs ni son éner- 
gie. Une terrible maladie , qu'il n'avait pu soigner dans sa prison, 
l'avait rendu chauve. Il était pourtant encore superbe. Le mercredi, 
22 février 1792, il produisit un grand effet sur l'auditoire, lorsque 
transféré des prisons de l'Abbaye il comparut dans la salle d'audience 
du 6 e tribunal criminel, au Palais, le président dudit tribunal étant 
Claude-Emmanuel Dobsent qui devait présider bientôt le tribunal ré- 
volutionnaire pendant l'intervalle de la destitution de Monlané à la 
nomination d'Herman. 

Là, Hardy déclara se nommer Jacques-Maurice-Bruno Hardy, âgé 
de trente-trois ans, né à Montpellier, et quant à ses qualités, se dit 
« jurisconsulte cl docteur ès-lois en l'Université de Paris. » De son 
état ecclésiastique, pas un mot. 

Le drame louchait à sa fin. Le procès certes paraissait près du dé- 
noûment. L'arrêt cependant ne fut pas rendu encore, et l'abbé Hardy, 
transféré de prison en prison, de la Conciergerie du Palais à l'Abbaye 
et de l'Abbaye à la Force, devait finir bizarrement, fatalement, comme 
il avait vécu. 

J'ai dit qu'on n'a jamais su ce qu'était devenue Lucile. 

Le 3 septembre 1 792, les massacres commencèrent dans les prisons 
de la Force vers une heure du matin. Les vengeances voulaient du 
sang. Le peuple réclamait, lui aussi, sa Saint-Barlhélemy. Les prison- 
niers, jugés entre les deux guichets, étaient poussés à l'entrée du gui- 
chet de la Force, rue des Ballets, et sur-le-champ massacrés, expédiés. 
Weber et Malhon de la Varenne, enfermés là et épargnés, ont raconté 
ces terribles scènes. « A une heure du malin, dit Malhon, le guichet 

s 



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L'ABBÉ HARDY ET LUGILE GAUTIER 



» qui conduisait à notre quartier s'ouvrit; quatre hommes en uniforme, 
» tenant chacun un sabre nu et une torche ardente, montèrent à notre 
» corridor, précédés d'un guichetier, et entrèrent dans une chambre 
> attenante à la nôtre... J'entendis en môme temps appeler l'abbé 
» Hardy, qui fut massacré sur l'heure ainsi que je l'ai su... » L'écrou 
consulté, Chépy, président du tribunal de la Force, et Pierre Chantrot, 
accusateur public, n'eurent pas fort à faire pour déclarer l'homme cou- 
pable. Leur justice était expéditive. Jacques Hardy l'attendait depuis 
cinq ans! On retrouvera le nom de l'abbé sur la liste des victimes 
remise par le concierge de la prison au commissaire de police de la 
section des Droits de l'Homme. 

Étrange destinée I le nom du fratricide devait figurer sur le feuillet 
sanglant où l'histoire peut lire le nom de M me de Lamballe. 

JULES CLARETIE. 



Di 




A OEXIO HUE* 



LA JEUNESSE DE THORVALDSEN 




l'espe^axce 



Quand sur la tombe d'un grand artiste quel- 
ques années écoulées ont pacifié les esprits et 
ramené à une juste mesure ou l'admiration ou la 
rivalité, les contemporains remplissent un devoir 
de prévoyance en recueillant les faits qui concer- 
nent l'homme célèbre dont le souvenir est encore 
vivant dans la mémoire des personnes au milieu 
desquelles il a vécu. 

On sait de quelle utilité sont, pour l'histoire de 
l'art, les biographies que nous a laissées Vasari. 
Loin de penser à entreprendre un travail aussi 
considérable, qui embrasse plusieurs générations 
de peintres illustres, nous nous sommes limite à 
l'étude de la vie et de l'œuvre d'un seul artiste. 
Mais, sur ce point circonscrit, nous n'avons né- 
gligé aucune recherche, soit auprès des personnes 
qui ont connu le maître, soit auprès de celles qui 
pouvaient savoir quelque particularité sur son 
existence ou sur ses ouvrages : nous avons tout 



' La vie et les œuvres de Thorvaldaen auront bientôt leur historien en M. Eu- 
gène Pion. Celte histoire, qui parailra au mois de juillet en un magnifique volume 
avec gravures, renfermera la biographie du grand statuaire, l'esthétique et le ca- 
talogue de tous ses travaux. Les planches sont de M. Gaillard, et elles ont été fort 



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30 



LA JEUNESSE DE TIIORVALDS EN 



recueilli, jusqu'au moindre détail, dans l'espoir que les documents ainsi 
rassemblés seront un jour utiles à ceux qui écriront l'histoire des arts 
pendant la môme période. D'ailleurs toute physionomie de grand 
homme a un caractère d'originalité qui en rend l'élude digne d'atten- 
tion, en dehors de l'intérêt qui s'attache aux œuvres du génie. 

Le sculpteur dont nous nous sommes proposé de raconter la vie et 
de décrire les ouvrages, a joué un rôle considérable dans le grand mou- 
vement de rénovation qui a commencé avec Mongs et Winckelmann et 
s'est développé pendant les dernières années du xvm* siècle et la pre- 
mière moitié du xix* avec David, Ganova et Bartolini. 

Albert ou Bertel ' Thorvaldsen naquit à Copenhague le 19 novem- 
bre 1770 **. Son père, Gottskalk Thorvaldsen, était un pauvre artisan 

remarquées ;à l'exposiiion des beaux-arts qui les a médaillées. Les petils des- 
sins sur bois de M. Gaillard onl été gravés par M. Carbonneau, qui leur a 
gardé tout leur caractère. — L'bisloire de Thorvaldsen, par M. Eugène Pion, est 
un ouvrage aussi curieux que considérable, aussi nouveau que consciencieux, 
aussi littéraire que biographique. Nous en publions le premier chapitre : la Jeu- 
nesse de Thorvaldsen. 

' Bertel est en danois un équivalent familier du nom d'Albert. L'enfant fut tou- 
jours appelé Bertel par ses parents et par ses camarades, et jusque dans sa vieil- 
lesse ses amis les plus intimes lui conservèrent ce nom, sous lequel il est devenu 
populaire. 

Les biographes ne sont pas d'accord sur l'année de la naissance de Thor- 
valdsen. Les uns donnent 1771, d'autres 1772. Mais l'artiste lui-même a toujours 
dit qu'il était né en 1770; c'est cette date qui est adoptée avec raison par M.Thiele, 
son biographe danois, et, après lui, par Naglcr, dans le Nouveau Dictionnaire 
universel des artistes, ainsi que par Michaud, dans la Biographie universelle. 
C'est donc par une faute typographique évidente que David d'Angers, dans une 
lettre bien remarquée, qui a paru en 18U, indique 1779. Quant au jour précis, 
il donne lieu à de nouvelles erreurs : Michaud veut que ce soit le 9 novembre; 
M. de Loménie, dans sa Galerie des contemporains illustres, par un homme de 
rien, fixe le 29; pour adopter le 19, Nagler s'en rapporte à M. Haste, qui de son 
côté n'avait fait que s'en fier à son vieil agenda. M. Haste était un respectable 
magistrat, ami d'enfance de l'artiste, et qui, dans sa jeunesse, avait coutume de 
noter la date de naissance de ses camarades. Interrogé par M. Thiele à ce sujet, 
il a supposé que le renseignement inscrit sur son agenda lui avait été donné par 
la mère de Thorvaldsen. Ce qui nous parait une raison définitive pour nous y tenir, 
c'est la certitude qu'en Danemark, le sculpteur avait coutume de fêler son anni- 
versaire à cette date avec ses amis. Mais voici bien une autre difficulté : ce ne 
sont point, comme pour Homère, sept villes qui se disputent l'honneur d'avoir vu 



37 



sculpteur en bois; sa mère. Karen Gronlund, était fille d'un bon paysan 
jullandais *. La science artistique de Gottskalk se bornait à tailler 
assez grossièrement des ligures destinées à orner la proue des vais- 
seaux marchands. Ces travaux suffisaient bien juste à faire vivre la 
famille dans une situation de fortune très-médiocre; mais ils donnèrent 
à l'esprit de Bertel sa première direction. Tout jeune encore, il aidait 
son père, et, tant bien que mal, il commençait à sculpter le bois. De 
vieux charpentiers, vivants il y a peu d'années, se rappelaient parfai- 
tement ce bel enfant aux yeux bleus, aux cheveux blonds, qui souvent 

naître Thorvaldsen, ce sont deux iles et la pleine mer. En elTet, tandis que des 
biographes lui font voir le jour en Islande, David d'Angers (ou plutôt M. Charles 
Blanc, qui lui a prêté sa plume), de Loménie et Michaud prétendent, suivant une 
autre tradition, que sa mère l'aurait mis au monde pendant la traversée de Rej- 
kjavick à Copenhague. Cette version offrirait sans doute plus d'agrément ou récit, 
mais elle est inexacte, ainsi que nous l'a afllrmé l'ami et le biographe de l'artiste. 
Thorvaldsen est né à Copenhague, dans la maison de Store Gronncgade qui porte 
aujourd'hui le numéro 7 et qui était autrefois désignée par le numéro de quartier 
256. M. Thiele a eu l'obligeance de nous y conduire. 

* Si l'on s'en rapporte aux savants annalistes de l'Islande (John Espolin, An- 
nales islandaises), le sculpteur aurait pu s'enorgueillir d'une origine aussi ancienne 
qu'illustre. Ils font, en effet, remonter sa généalogie jusqu'au huitième siècle, 
car, suivant leurs tables, les ancêtres connus de l'artiste descendraient d'IIarald 
Hildeland, roi de Danemark, que des guerres civiles obligèrent d'abandonner sa 
patrie pour se réfugier d'abord en Norvège et plus lard en Islande. Là un des 
descendants de ce prince, Olaf Paa, devint un chef puissant, renommé dans les 
sagas de Land'ol et chanté par les bardes, qui vantent sa générosité et son goût 
pour les arts. Ce chef, qui vivait au douzième siècle, sculptait lui-même sur bois; 
de son temps, il jouit d'une grande célébrité, et son nom est encore connu dans 
les pays du Nord. Olaf revivrait donc en quelque sorte, à sept siècles d'intervalle, 
dans la personne de Thorvaldsen. Ces origines si reculées sont pourtant beaucoup 
moins légendaires qu'on ne pourrait le croire, car l'Islande est le pays classique 
des généalogies, et celles qui ne remontent pas au delà du huitième siècle ne pa 
raissent pas discutables aux savants du Nord. Quoi qu'il on soit, il est certain 
qu'au quatorzième siècle vivait dans l'Islande méridionale un homme riche et 
considéré dans le pays, Odd Pelcrsen, dont la famille et les descendants ont pres- 
que tous occupé des positions honorables dans la magistrature islandaise. L'un 
d'eux, Thorvald Gotlskalksen, pasteur de Myklabye, n'ayant qu'une médiocre for- 
tune, envoya ses deux fils à Copenhague. Le premier, A ri, mis en apprentissage 
chez un orfèvre, mourut jeune. Le second, Gottskalk, qui avait quelque aptitude 
pour la sculpture sur bois, trouva de l'occupation dans les chantiers des cons- 
tructeurs de navires. A vingt-sept ans il se maria, et c'est lui qui fut le père de 
Bertel. (V. Thiele.) 



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38 



LA JEUNESSE DE THORVALDSEN 



venait trouver son père, dans le chantier du port, à Copenhague. Nul 
ne l'avait vu sans éprouver pour lui une vive sympathie. 

Bertel était en effet d'un caractère doux et timide. Voici une anec- 
dote de son enfance que nous a racontée le poète Andersen, l'un des 
amis les plus intimes de ses dernières années. 

Il jouait un jour avec d'autres garçons de son âge sur la grande place 
royale de Copenhague, où se trouve la statue équestre de Christian V 
foulant aux pieds de son cheval le monstre de l'Envie \ Ses malicieux 
camarades surprenant Bertel en contemplation naïve devant cette 
statue, moitié de gré, moitié de force le hissèrent sur le cheval, et se 
sauvèrent. Le pauvre enfant, tout confus, demeura immobile, comme 
le royal cavalier, et c'était vraiment un spectacle comique de le voir, 
avec son bonnet de coton rouge, chevaucher en si illustre compagnie. 
Mais les gendarmes vinrent à passer, qui, en vrais gendarmes, s'em- 
pressèrent de conduire provisoirement au poste de police non les au- 
teurs, mais la victime du méfait. 

Le petit Bertel avait des dispositions précoces pour la sculpture. Bien 
que Goltskalk manquât lui-même de toute éducation artistique, il eut 
la sage pensée de cultiver sérieusement chez son fils une aptitude qui 
flattait sa tendresse paternelle. Sans doute l'honnête artisan ne pré- 
voyait pas les glorieuses destinées que l'avenir réservait à Thorvaldsen ; 
mais son bon sens lui faisait comprendre qu'avec quelque connaissance 
du dessin le fils pourrait un jour faire mieux que le père. L'enfant fut 
donc envoyé, à l'âge de onze ans, à l'école gratuite de l'Académie 
royale des beaux-arts, et dans l'espace de deux années il fit des pro- 
grès si marqués, qu'il fut bientôt en état de prêter un concours pré- 
cieux à Gottskalk, dont les ouvrages se firent dès lors remarquer par 
un dessin moins incorrect et par l'intelligence de la forme. Le jeune 
artiste éclairait de ses faibles lumières le travail de l'artisan. 

Cependant Bertel ne montrait pas une aptitude égale pour toutes les 
branches d'étude, surtout pour celles qui ne se rapportaient pas direc- 
tement à l'objet de sa vocation. On rapporte que, pendant les six pre- 
mières années qu'il passa à l'école de Charloltcnborg, il parut si peu 
zélé que l'aumônier 1 loyer, lorsque vint le temps de la première com- 
munion, le mit au dernier rang du catéchisme, le considérant comme 
à peu près dépourvu des connaissances les plus élémentaires. Mais à 
la même époque avait lieu la distribution des prix de l'Académie, et 

* Cette statue, qui date de 1688, est l'œuvre maniérée du sculpteur Abraham- 
César L'Amoureux. 



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Bertel obtenait en récompense de son application la petite médaille 
d'argent. Les journaux de Copenhague en firent mention, et le nom 
du lauréat fut remarqué par le maitre du catéchisme, qui interpella 
son élève : « Thorvaldsen, serait-ce votre frère qui vient de remporter 
un prix à l'Académie ? » L'écolier se redressa, rouge de surprise : 
t C'est moi, monsieur l'aumônier, » L'ecclésiastique, qui s'était habitué 
à juger Bertel comme un élève sans valeur, est fort étonné par celte 
révélation. Sur l'heure il change de ton avec lui: t Monsieur Thor- 
valdsen, lui dit-il, veuillez passer au premier rang. • A ce mot de 
Monsieur, l'enfant fut tout ému. Le professeur employa désormais celte 
formule, qui faisait à Bertel une situation à part dans la classe, et 
celui-ci en demeura tellement touché, que l'impression qu'il en res- 
sentit resta toujours profondément gravée dans son souvenir. Parvenu 
à un âge avancé, entouré de toute la considération dont un artiste ait 
jamais joui, comblé d'honneurs, le maître disait souvent à ses amis, 
lorsqu'il venait à reporter sa pensée vers ses jeunes années, qu'il n'avait 
jamais depuis savouré la gloire avec autant de délices que le jour où 
elle avait fait si violemment bondir son cœur d'écolier. 

Thorvaldsen avait dix-sept ans (1787) lorsqu'il remporta ce premier 
succès. Loin de concevoir une idée exagérée de son mérite, il ne tra- 
vailla qu'avec plus d'ardeur. Calme, sérieux, réservé môme, il parlait 
peu, et ses camarades pouvaient difficilement le distraire lorsqu'il avait 
pris ses crayons et s'était mis à l'étude. 

Nous avons dit que son père le destinait à devenir l'associé de ses 
modestes travaux. Le jeune homme cédait volontiers à l'impulsion 
paternelle ; souvent encore il portait au chantier le dîner de l'artisan, 
et tandis que celui ci prenait quelques instants de repos, Bertel s'em- 
parait du ciseau et terminait, en la corrigeant, la figure commencée. 

Deux ans après (1789), il remporta un nouveau prix: un bas-relief, 
l'Amour au repos, lui valut la grande médaille d'argent. Alors Goltskalk 
jugea que son fils était assez instruit pour se consacrer complètement 
à la carrière qu'il devait suivre. Bertel était disposé à se conformer à 
ces désirs ; mais le peintre Abildgaard, qui avait dirigé le jeune artiste 
dans ses études à l'Académie, avait reconnu en lui de trop sérieuses 
qualités pour l'abandonner à un métier indigne de son talent naissant. 
Il avait voué à Thorvaldsen une affection véritable, et, tandis que ses 
camarades pressaient leur condisciple de rester parmi eux, le profes- 
seur alla trouver Goltskalk. Ils curent quelque peine à s'entendre. Le 
père avait rêvé pour son fils, s'il le gardait près de lui, un état mo- 
deste sans doute, mais dans lequel il croyait avoir l'assurance de le 



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LA JEUNESSE DE THORVALDS EN 



voir gagner convenablement sa vie. Une carrière plus élevée, où il ne 
pouvait plus le suivre, c'était à ses yeux l'inconnu avec tous ses dan- 
gers ; sa tendresse s'en effrayait. 

Pourtant il fut décidé que le jeune homme partagerait son temps 
en deux moitiés à peu près égales, l'une réservée aux études acadé- 
miques qui devaient mettre un fonds de connaissances solides au ser- 
vice de ses instincts d'artiste , l'autre consacrée au labeur qui fait 
vivre. Avec ses parents il habita une petite maison d'Aabcnraa, et 
trouva le moyen de satisfaire à la fois son père* et Abildgaard. 

Dès cette époque, Bcrtel ébauchait des bas-reliefs et sculptait en 
pierre des figures de ronde bosse. Son premier ouvrage digne de men- 
tion est un médaillon de la princesse de Danemark, fait en 1790, d'après 
une mauvaise peinture, car le jeune artiste n'avait pu qu'entrevoir 
cette princesse qu'à son passage. Ce portrait eut néanmoins beaucoup 
de succès, et la ressemblance était si frappante, que le mouleur qui 
acheta le modèle en débita un nombre considérable d'exemplaires. 

Thorvaldsen travaillait ordinairement sur les dessins d'autres ar- 
tistes, et surtout d'après ceux de son maître Abildgaard. Une femme 
tenant un télescope, placée sur le fronton de l'édifice de la Douane, a 
été exécutée d'après un dessin du peintre Nicolas Wolff. 

De tout artiste de valeur les moindres essais sont à noter, parce 
qu'ils sont les tâtonnements d'un esprit qui cherche sa voie. C'est pour 
ce motif que nous mentionnerons quelques-uns des ouvrages du jeune 
sculpteur qui ne mériteraient pas autrement de prendre place dans 
l'énuméralion de ses travaux. En effet, l'Amour au repos, qu'un reli- 
gieux respecta fait conserver dans le musée du maître", n'est que 
l'œuvre d'un écolier heureusement doué. L'Académie possède les 
autres bas-reliefs pour lesquels Thorvaldsen a obtenu ses premières 
récompenses. C'est d'abord He'liodore chassé du temple. 

Bertcl s'était préparé au concours en même temps que d'autres jeunes 
gens, ses amis. Dans ce but, ceux-ci se réunissaient une fois par se- 
maine, et s'exerçaient en commun à composer des sujets tirés le plus 

' Une grande horloge de bois, léguée i! y a quelques années au Musée de Thor- 
valdsen et que l'on voit aujourd'hui dans la salle où se trouve l'ameublement du 
sculpteur, est un ouvrage de ce temps. Le jeune homme travailla également avec 
son père à l'ccusson des armes de Danemark placé au-dessus de la porle de la 
pharmacie du roi. Une œuvre plus artistique est celle qu'ils exécutèrent conjoin- 
tement pour le château de Frédéricsberg, résidence d'été du souverain : ce son 
quatre lions placés autour du rond-point qui précède l'entrée des jardins. 

- Ce bas-relief est placé dans les galeries du sous-sol. 



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LA JEUNESSE DE TIIOR VALDSEN 



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souvent de l'Ancien et du Nouveau Testament. Tandis que ses cama- 
rades discutaient, Tiiorvaldsen, plus disposé à l'action qu'au discours, 
modelait déjà sa terre, ou même sa mie de pain, et avant que les autres 
eussent trouvé la solution du problème, il avait achevé son modèle. Ce 
trait est caractéristique; il montre la tournure d'esprit de l'artiste, 
qui, toute sa vie, applique plutôt qu'il ne discute les théories qui lui 
paraissent justes. Nous verrons, en effet, qu'il n'a laissé aucun travail 
écrit pour dire son sentiment en matière d'art : rien dans ses lettres, 
qui sont d'ailleurs fort rares, ne laisse supposer qu'il ait jamais eu la 
préoccupation d'exposer des principes. Ses idées, il les a traduites en 
marbre, et c'est avec le ciseau, jamais avec la plume, qu'il a exprimé 
l'énergie de ses convictions. 

A l'époque dont nous nous occupons, il était d'ailleurs loin de se sen- 
tir encore maître de lui-môme, et, par suite de la timidité naturelle de 
son caractère, qui le portait à douter de ses propres forces, il ne dissi- 
mulait pas à ses condisciples la crainte que lui inspirait la pensée du 
prochain concours. Ceux-ci avaient fini par en faire un sujet de 
raillerie. 

Cependant, le 1" juin 1791, il se présente comme les autres, et, 
le sujet donné, il monte en loge. Mais à peine y est-il installé que, saisi 
de frayeur, il s'esquive par un escalier dérobé. Sur le point de prendre 
la clef des champs, il rencontre un professeur de l'école, qui le gour- 
mande doucement, et par quelques bonnes paroles l'encourage à ren- 
trer en loge. Le jeune homme, un peu honteux de son escapade, obéit, 
et se mit au travail avec tant d'ardeur, que dans l'espace de quatre 
heures il acheva l'esquisse de VHéliodore chassé du temple, qui lui valut 
la petite médaille d'or. Dans les deux mois suivants, il l'exécuta en 
marbre. 

Quand on examine aujourd'hui cet ouvrage, on a peine comprendre 
que Tiiorvaldsen en puisse être l'auteur : ce bas-relief, par ses qua- 
lités comme par ses défauts, est en désaccord complet avec l'œuvre 
du sculpteur. Mais les maîtres débutent bien souvent dans la carrière 
en suivant les traditions de l'école. L'inexpérience de la jeunesse ne 
leur permet pas encore d'agir autrement ; et ce n'est que lorsqu'ils se 
sont fait remarquer par quelque travail conforme au goût du jour, que, 
forts de leurs premiers succès, ils peuvent, en s'alîranchissant des en- 
traves, trouver eux-mêmes leur propre voie. 

Dans l'Hêliodore, la composition manque de sobriété ; la scène est 
confuse, les personnages n'ont pas une allure franche et naturelle : 
mais l'ouvrage est accommodé aux idées de l'époque, et l'exécution 



42 LA JEUNESSE DE THORVALDSEN 



montre assez de talent chez le jeune artiste pour attirer l'attention des 
contemporains. Le ministre d'État, M. Délier de Reventlow, remarqua 
ce bas-relief et le fit mouler. Il assura Thorvaldsen de ses bonnes dis- 
positions, et se mit à la tête d'une souscription organisée par le peintre 
Wolff dans le but de procurer au sculpteur les loisirs nécessaires au 
complément de ses études. On souhaitait qu'il appliquât son talent 
naissant à des sujets de l'antiquité païenne. 

C'est alors que Bertel composa Priam demandant à Achille le corps 
d'Hector*. Thorvaldsen a plus tard traité le même sujet, mais avec un 
tout autre accent. 11 est curieux de comparer l'essai de jeunesse avec 
l'œuvre magistrale de l'âge mûr. 

La première composition est banale : un vieillard s'agenouille , un 
jeune homme le relève avec bonté. Rien d'ailleurs n'indique , à pre- 
mière vue, ni quels sont les personnages, ni ce qu'il y a de dramatique 
dans l'action. 

Quelle grandeur, au contraire, et quelle énergie dans la seconde ! 
Ce vieillard, c'est Priam, c'est le malheureux père d'Hector; ce guer- 
rier, c'est Achille , assis , le regard fixe , le sourcil froncé ; on sent 
bouillonner dans son cœur cette terrible colère chantée par le poète. 
Se laissera-til toucher par la pitié, ou repoussera-t-il cette immense 
douleur d'un père? Les compagnons du héros attendent le dénoûment 
avec anxiété. Et pour produire un effet aussi saisissant, l'artiste n'a pas 
recours à des altitudes forcées : la composition est simple, et la pose 
de tous les personnages est naturelle. 

Pourtant la première œuvre de l'élève n'était pas absolument dé- 
pourvue de mérite. On rapporte que l'évêque Frédéric Munter, homme 
de goût et esprit éclairé, en fut satisfait à ce point, qu'il prétendit que 
Thorvaldsen deviendrait un des grands sculpteurs de son siècle. Corn 
paré à VHéliodore, le Priam dénotait un progrès important ; il se faisait 
surtout remarquer par un certain degré de simplicité et de naturel. On 
peut comprendre des lors comment l'élude de l'antiquité donnera dans 
la suite au talent de l'artiste sa véritable direction. 

A la môme époque, Thorvaldsen modela un autre bas-relief de plus 
petite dimension, Hercule et Ompkale. 

Mais ce fut en 1793 qu'il s'engagea dans une lutte sérieuse, dont le 

* Cet ouvrage a été donné comme souvenir par Thorvaldsen, au moment de 
son départ pour Rome, à l'un de ses camarades, le graveur Lande. Plus tard, 
il fut acheté par le gouvernement danois et placé dans la collection de l'Aca- 
démie. 



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LA JEUNESSE DE THORVALDSEN 



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résultat devait en grande partie décider de son avenir. S'il obtenait la 
grande médaille d'or, il acquérait le droit de voyager pendant trois ans 
avec une pension de l'Académie. En se présentant cette fois au con- 
cours, il n'était pas soutenu par une confiance présomptueuse, mais il 
n'avait plus d'appréhension. Saint Pierre guérissant le paralytique lui 
valut le grand prix*. 

Des biographes ont représenté Thorvaldsen à cette époque comme 
dépourvu de toute instruction. Il est évident que celte assertion est 
exagérée. Les professeurs de l'Académie avaient coutume de donner 
à leurs élèves, comme sujets d'études, les œuvres les plus sérieuses de 
la sculpture ou du dessin ; et dans le Saint Pierre on reconnaît déjà les 
traces d'une imitation et d'une sorte de réminiscence des compositions 
de Raphaël. Plus lard, tous les travaux religieux du sculpteur porteront 
l'empreinte de son admiration pour le grand peintre, de même que ses 
statues ou ses bas-reliefs recevront, dans les sujets païens, une sorte 
de reflet de l'antiquité grecque. Toutefois il est juste de dire que l'ar- 
tiste , en dehors des connaissances spéciales acquises dans son art, 
ignorait tout ce qui ne s'y rapportait pas directement ; la littérature 
et l'histoire étaient presque lettres closes pour lui, et toute sa vie il ne 
fut rien moins qu'un lettré. 

La pension attachée au grand prix de sculpture, et qui devait per- 
mettre au lauréat de voyager pendant trois ans, n'étant point dispo- 
nible, Thorvaldsen attendit à Copenhague. Pour lui permettre de con- 
tinuer ses études, l'Académie lui accorda une subvention pendant deux 
années. Il se trouva ainsi dans une position relativement bonne, parce 
qu'en outre il trouva l'occasion d'être chargé de quelques travaux. Il 
dessina des'jvignettes pour des éditeurs *'; il enseigna l'art de modeler 
à un certain nombre de personnes riches , et donna aussi des leçons 
de dessin. Il lit même plusieurs portraits, la plupart dessinés sur par- 
chemin et légèrement coloriés"*. 

Pendant cette même période, il exécuta quelques portraits-médail- 
lons, parmi lesquels on a retrouvé ceux du peintre N. Wolff et du mé- 
decin M. Saxtorff. On cite encore deux bas-reliefs, les Saisons et les 
Heures, faits d'après les dessins d'Abildgaard, et deux compositions 
originales, une Euterpe et une Terpsichore. 

• Ce bas-reliel figure à l'Académie. 

** Thalit, de Haste; Conte* du Nord, de Suhm; Essais en prose, de Rahbeck. 

"' On a retrouvé quelques-uns de ces portraits. H. Thiele possède une petite 
silhouette noire, gracieuse et fine, du jeune Bertel, dessinée par lui-même et of- 
ferte à son ami le peintre de fleurs Fritsch. 



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LA JEUNESSE DE THOUVALDSEN 



Le peintre Abildgaard, qui eut le mérite de discerner le premier les 
heureuses dispositions de Thorvaldscn et de le prendre sous sa pro- 
tection, n'exerça pourtant sur lui que peu d'influence. Cet artiste, 
très-maniéré, avait une vogue toute naturelle à cette époque. Sans 
doute les premières œuvres de Thorvaldscn durent se ressentir beau- 
coup de ce contact ; on pourra surtout le remarquer dans un petit 
groupe, travail de première jeunesse* et très-médiocre, représentant 
une femme assise qui fait boire deux jeunes garçons dont les poses n'ont 
rien de naturel. 

Mais bien que le sculpteur, dès qu'il fut sorti de la première période 
de tâtonnement, se soit franchement écarté du genre d'Abildgaard, il 
n'en a pas moins conservé dans ses dessins, et cela est très-remar- 
quable, le faire du peintre, qui dessinait d'après nature avec beaucoup 
de talent. 11 y a de cet artiste, dans les salles de l'Académie, de larges 
études anatomiques vraiment belles. Si les modèles ont en général les 
altitudes forcées, le crayon est ferme, correct et très-pur. Jusqu'à la 
fin de sa vie, Thorvaldscn a dessiné d'après les principes que lui avait 
inculqués Abildgaard. 

Dans sa jeunesse, Bertcl parlait peu. Son regard limpide n'était pas 
exempt d'une certaine mélancolie qu'on avait peine à s'expliquer. Na- 
turellement timide, et n'ayant pas l'habitude du monde, il était peu 
expansif. Du reste, il avait l'esprit paresseux pour tout ce qui ne touchait 
pas à la sculpture; et s'il apprit quelque chose en dehors de son art, ce 
ne fut que par l'observation ou par le commerce avec des hommes 
instruits. Les dernières années qu'il passa encore à Copenhague avant 
son départ pour Rome modifièrent en partie l'excès de réserve qu'on 
avait d'abord pu lui reprocher, et, lui qu'on n'avait jamais vu rire, il 
prit souvent part à la gaieté des autres au milieu de ses camarades. 

Deux années s'étaient écoulées depuis qu'il avait obtenu le grand 
prix de sculpture ; mais la pension qui devait lui permettre de voyager 
n'était pas encore vacante, et le temps de la subvention accordée par 
l'Académie touchait à son terme. Thorvaldsen demanda que cette 
subvention lui fût conservée une troisième année. En môme temps il 
présenta un petit bas-relief, Numa consultant la nymphe Éyérie**, 
œuvre assez gracieuse, mais où l'on remarque encore la pose forcée 
des figures. La prolongation de la subvention lui fut accordée, et il 
reçut en outre l'assurance que l'année suivante la pension deviendrait 
disponible à son profit. 

* Ce groupe est placé dans les galeries du sous-sol du Musée. 
" Placé dans les galeries du sous-sol du Musée Thorvaldsen. 



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15 



Pendant les derniers temps de son séjour à Copenhague, il fit, sur 
la commande de M. de Revcnllow, le buste du mioistre d'Klat, M. de 
Bernstorff. Il n'avait jamais vu ce personnage, et il fut obligé de repro- 
duire les traits du visage d'après un portrait peint. Pour mettre la der- 
nière main à son travail, il obtint, non sans difficulté, de M. de Berns- 
torff une séance de quelques minutes, et cependanr il eut le bonheur 
de réussir sous le rapport de la ressemblance. Cet ouvrage est aussi 
d'une assez bonne exécution. Il modela encore, mais avec beaucoup 
plus de facilité, le buste du conseiller d'État Tyge Hothc. Ce sont les 
deux premières œuvres de Thorvaldsen, dans l'ordre de date, qui figu- 
rent à son musée. Bien que les modèles eussent été terminés à Copen- 
hague, il n'en exécuta les marbres qu'après son arrivée à Rome. 

Le 20 mai 1790, Thorvaldsen s'embarqua sur la Thétis, en partance 
pour Naplcs. L'artiste, qui ne devait plus revoir ses parents*, s'éloigna 
de sa patrie, recommande au capitaine, M. Fisker, par le comte de 
BernslorlT, et muni de quelques lettres pour Rome. Le voyage fut long, 
et le jeune homme eut à supporter de nombreuses traverses avant d'en 
voir le terme. Après avoir croisé dans la mer du Nord, la Thétis alla 
tomber a Malaga, puis à Alger, et s'arrêta devant Malte. Là, elle subit 
une quarantaine très-sévère; et ayant ensuite remis à la voile pour 
Tripoli, elle fut assaillie par une tempête si terrible, qu'elle fut obligée 
de rentrer à Malte afin de réparer ses avaries. 

Toujours disposé à repousser toute étude autre que celle de la sculp- 
ture, Thorvaldsen, à bord, demeura dans la plus complète oisiveté. 
Son temps se passait en conversations ou le plus souvent en rêveries, 
et sa seule occupation fut de tracer sur un album " quelques notes qui 
nous montrent dans toute sa naïveté le caractère du jeune artiste à 
celte époque. 

En voici quelques extraits: 

« Malte, 18 décembre 1796. 

» A la quarantaine. Matinée aussi belle qu'on peut l'imaginer; on 
vient de nous annoncer que nous sommes désinfectes et libres. Le froid 
n'est pas tout à fait aussi piquant qu'il l'est chez nous par une belle 
matinée d'automne. Avec le chevalier messager de la bonne nouvelle, 
sept barques remplies de musiciens de toute espèce viennent s'installer 
au bas de nos cabines, et nous régaler probablement de ce que ces 
gens savaient faire de mieux. Ce n'est pas beau ; et cependant ce n'est 

* Sa mère mourut en 1801, et son père en 1806. 

" Cet album est conservé au Musée avec beaucoup d'autres papiers. 



40 LA. JEUNESSE DE THORVALDSEN 



pas non plus tout à fait mal. Mais cette belle matinée, la nouveauté, la 
haine et la crainte des Maltais changées tout à coup en amitié et en 
insouciance, surtout le vieux rêve de musique italienne sur l'eau, 
réalisé en quelque sorte sous mes yeux, tout cela en fait à mes 
oreilles la musique la plus délicieuse, quoiqu'elle se réduise le plus 
souvent à des airs de sérénade qui ne sont guère employés en temps et 
en lieux opportuns. 

« Malte, 16 janvier 1797. 

» Dans l'après-midi, à cinq heures, je quitte la frégate, qui se rend 
de Malle à Tripoli. Assis dans le canot, je souffre de la voir partir. J'ai 
de la peine à cacher mes larmes au vice-consul, qui se tient dans le 
canot avec le pilote et un autre homme que je ne connais pas. Je des- 
cends à terre. Le pilote m'indique le capitaine du Spironaro, avec lequel 
je dois partir pour Palerme. Il revient aussitôt. Il cherche à me con- 
soler lorsqu'il me voit triste. Je soupe chez lui; il me montre ensuite 
mon gîte, qui est assez bien. » 

t 17 janvier. 

> Je me couche, et je finis par m'endormir. Mon hôte vient me ré- 
veiller, moi et Hector, mon chien; il m'embrasse avec effusion. Je sors 
et je me rends à bord du Spironaro, pour changer de linge ; de là je 
vais au brick danois pour parler au capitaine, mais il n'est pas à bord. 
Je rentre au logis; en chemin, Hector prend ses ébats et fait la chasse 
à des chèvres qui exécutent des bonds et des cabrioles. 11 renverse une 
petite fille qui porte un enfant dans ses bras ; mais ils n'ont pas de 
mal. Il renverse encore un petit garçon; on en rit. » 

Ces courts fragments peignent dans toute sa candeur la bonhomie 
du jeune Scandinave. Sans nul doute, la musique, les statues , les 
tableaux, tout cela le passionne vivement ; mais ce qu'il ne peut ou- 
blier, ce sont les exploits d'Hector : Hector a renversé une petite fille 
sans lui faire de mal ; il a renversé un petit garçon, et l'on a ri I Voilà 
un chien décidément digne de son nom. Comme tous les rêveurs, Thor- 
valdsen aime cet animal sympathique dont la familiarité discrète ne 
vient pas interrompre la suite des idées, et que l'on retrouve là, tou- 
jours prêt à bondir joyeusement, quand la pensée, fatiguée, cherche 
une distraction . Où rencontrer un compagnon plus patient, plus accom- 
modant, plus résigné à se taire, plus disposé à parler et à courir, que 
ce compagnon du poète qui cherche son vers, du sculpteur dont l'ima- 
ginatioD parfait un chef-d'œuvre ? Les chiens de Thorvaldsen doivent 
avoir une place dans sa biographie. 



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LA JEUNESSE DE THORVALDSEN 47 



Le capitaine de la Thétis, qui avait promis de veiller sur le jeune 
artiste, avait tenu sa promesse. Il l'avait môme pris en amitié, et nous 
venons de voir que ce fut un chagrin pour Berlel de se séparer de lui. 
Pourtant, cet homme, habitué à une vie dure et active, ne goûtait pas 
l'oisiveté de son protégé. Voici un passage d'une lettre adressée à sa 
femme, et datée de Malte le 29 décembre 1796 : 

« Thorvaldsen est encore ici, mais il se met enfin à s'enquérir d'une 
occasion d'aller à Rome. Il se porte bien ; tu peux le faire savoir à ses 
parents. Dieu sait ce qu'il deviendra ! Il est si foncièrement paresseux 
qu'il n'a pas eu envie d'écrire Iui-mômc, et que, étant à bord, il n'a 
pas voulu apprendre un mol de la langue italienne, bien que l'aumônier 
et moi nous nous soyions offerts à lui donner des leçons. J'ai résolu de 
l'adresser à notre ambassadeur de Naples, afin que celui-ci le fasse parve- 
nir à Rome. Le jeune homme a une pension annuelle de quatre cents 
écus, et que Dieu lui soit en aide I II a un gros chien qu'il a baptisé du 
nom d'Hector. Il dort la grasse matinée et ne se préoccupe que de ses 
aises et de friandise. Mais tout le monde à bord l'aime parce qu'il est 
bon enfant. » 

Dans une autre lettre, le capitaine dit encore : « C'est un honnête 
garçon, mais un vilain paresseux. » 

Il est curieux de voir porter un tel jugement, de bonne foi et avec 
une apparence de vérité, sur celui qui devait un jour être l'un des 
sculpteurs les plus féconds et les plus laborieux de son temps. Qui sait, 
pourtant, quel travail de germination se cachait peut-être à l'insu même 
du jeune artiste, sous celte apparente oisiveté? 

Thorvaldsen s'était donc décidé à passer à Palerme. Voyons encore 
quelques fragments de son journal : 

t Palerme, 25 janvier 4797. 

» M. Malhé et le vice-consul me conduisent à un palais où il y a des 
tableaux de Rubens, et de là à une église peinte par un Sicilien nommé 
Manno. Il a peint le plafond, qui est assez bien. Il y a encore d'autres 
bonnes peintures et un beau monument dans cette église. De là, nous 
allons chez Manno; c'est un galant homme; il nous fait voir cinq tableaux, 
entre autres une sainte Madeleine en prière, qui est très-bien. On vient 
à parler de l'Académie; il me dit que je la verrai ce soir. J'arrive au 
moment où il s'habille. Il met l'uniforme guerrier que le grand maître 
de Malte lui a donné pour avoir peint une église. Il nous conduit à l'Aca- 
démie, qui se compose de trois classes. Je vois la classe du modèle; elle 
est faible. » 



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LA JEUNESSE DE TIIOR VALDSEN 



« 26 janvier. 

» Je sors le matin et je rencontre mon interprèle chez M. Mathé. 
Nous allons à la cathédrale, qui est en construction; nous visitons en 
même temps un atelier de sculpture; il y a quelques figures termi- 
nées; je n'en vois qu'une qui est très-médiocre. Je parcours plusieurs 
autres églises. Le soir, je vais à l'Opéra. Il y a deux ou trois chan- 
teurs excellents. » 

« 28 janvier. 

> Le paquebot part ce malin à sept heures, en môme temps que la 
frégate napolitaine qui doit le convoyer à cause des Turcs. Le lende- 
main dimanche (29 janvier), les hommes à bord croient distinguer 
Naples, dont ils ne sont plus éloignés que de quatre-vingts milles à peu 
près. Je pense arriver à Naples avant la nuit. Je commence à me sen- 
tir un peu mieux. Il y a à bord quelques jolies femmes, et la plus belle 
parle allemand. Il y a encore de mauvais drôles à physionomie hideuse, 
de vieilles femmes à peau tannée, et autres individus qui ne sont pas pré- 
cisément de la bonne compagnie. On me dit que je dois payer pour mon 
chien ; il y a tant de passagers que la pauvre bête trouve à peine assez 
de place pour se coucher; ils sont entassés comme des harengs saurs à 
fond de cale. A dix heures, nous jetons l'ancre dans la rade de Naples.» 

« Naples, 1 er février. 

» Je me lève et je m'habille à sept heures. Je descends à terre. Un 
homme vient au-devant de moi; il me demande si je désire un domes- 
tique de place. Je lui dis que non ; je lui demande de me conduire alla 
piazza francese. Il y consent; mais chemin faisant, il me dit qu'il va 
m'indiquer une hôtellerie bien meilleure, cellc-la étant détestable, et 
en effet elle en a l'air. Nous traversons un grand nombre de rues. Nous 
arrivons chez un traiteur avec lequel il convient du prix, fixé à quatre 
carlins, deux pour le coucher et deux pour le manger. Je suis bien aise 
de trouver quelque chose à manger, car je suis aussi affamé qu'on peut 
l'être. Le garçon monte à ma chambre et me demande si je veux déjeu- 
ner. Je descends dans la salle; il y a là quantité de gens, officiers et 
prêtres. C'est mauvais et sale ; bref, mon chien mange plus que moi, 
bien que j'aie grand'faim. Si ce traiteur est le meilleur qu'il y ait en 
ville, que Dieu ait pitié des mauvais ! » 

t 2 février. 

» Je m'habille pour aller chez le ministre résident [M. de Bourke, 
chambellan du roi de Danemark]. Une vieille femme est chargée de 



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me guider, mais elle ne sait pas le chemin; elle le demande à un mar- 
chand verrier qui sait parler allemand, ainsi que tous les verriers de 
Naples, à ce que je crois. Il ne sait pas non plus où ça est. La vieille 
est obligée de s'en informer. Avant d'arriver chez le ministre, j'ai avec 
moi trois individus et un petit garçon qui doivent m'indiquer la maison. 

» Arrivé chez le ministre, je me chamaille en allemand avec un do- 
mestique qui me dit que Son Excellence n'est pas visible, et qu'elle est 
à table. Je n'ai guère envie de m'en aller sans avoir obtenu quelque 
chose ; je lui demande de m'annoncer, il se décide en rechignant. Le 
ministre sort; il m'adresse la parole en français, je lui réponds en da- 
nois, qu'il a presque oublié. Il s'excuse de ne pouvoir (n'entretenir 
pour le moment; il aura le plaisir de causer plus longuement avec moi 
si je veux lui faire l'honneur de dîner chez lui le surlendemain. Je 
retourne au logis, en passant par la grande allée [Villa reale], où est 
un superbe groupe de marbre [le Taureau Farnèse]. > 

t 3 février. 

» Je dîne chez le ministre; j'y fais la connaissance du professeur 
Tischbein ; il me prie de venir le voir demain ; il me conduira partout. » 

t 4 février. 

» J'y vais le matin; je ne le trouve pas chez lui. J'y rencontre un 
de ses élèves qui parle aussi allemand. Je vois ses tableaux et quelques 
dessins qui sont très-bien. M. Tischbein revient; il charge un de ses 
élèves de me conduire dans tous les studj. 

» Nous allons d'abord à un atelier de sculpture où il y a beaucoup 
de belles figures en marbre; j'en copie une. De là, nous allons à un 
autre endroit où il y a quantité d'antiques, le grand Hercule et beau- 
coup d'autres. Mais il y fait si froid que je ne puis y rester longtemps; 
demain j'emporterai mon manteau. Quand tout sera placé, il n'y aura 
rien de pareil au monde. » 

« 5 février. 

» Aujourd'hui, le verrier allemand vient me trouver. Nous sortons 
ensemble pour voir plusieurs églises, entre autres celle qui est enrichie 
d'un grand nombre de ligures de marbre. Nous allons ensuite à la cam- 
pagne. Nous sommes assez heureux pour voir quelques-unes des figures 
provenant des fouilles faites au château de Plaisance [Portici]; il y en 
a deux qui sont excellentes. » 

« 7 février. 

• Aujourd'hui, je vois Capo di Monte ; M. Andréa a la bonté de m'ac- 

4 



50 



LA JEUNESSE DE THORVALDSEN 



compagner. C'est magnifique I Ah! que de belles choses! Il y a des 
tableaux de Raphaël et d'autres grands maîtres; il y a encore des vases 
étrusques, des médailles, des mosaïques. Je suis obligé de parcourir les 
salles à la hâte ; j'en suis lâché. J'y retournerai une autre fois. « 

« 9 février. 

> Je vais chez le professeur Tischbein, et de là à Capo di Monte. Je 
vois la galerie plus à loisir. Je dîne chez M. Andréa. Dans l'après-dinée , 
je retourne à la galerie. » 

Mais arrêtons-nous. Ces citations doivent suffire : au milieu de ce 
péle-mêle de notes intimes se peint déjà tout entier le caractère de 
Thorvaldsen. Son admiration sincère pour les antiques ne l'entraîne à 
aucun mouvement emphatique ou déclamatoire. Il marque tout simple- 
ment sur son album le Taureau Farnèse ou V Hercule, tandis que son 
esprit en gardera un bien autre souvenir. Et toutes ces nobles figures, 
qui se gravent si profondément dans sa mémoire, lui arrachent à peine 
une exclamation : t Ah ! que de belles choses ! » 

Son premier séjour en Italie ne fut point heureux. Il tomba malade; 
et, comme il était naturellement porté à la mélancolie, il souffrit beau- 
coup de son isolement. Plusieurs fois il fut tenté de reprendre la route 
du Danemark; mais la crainte d'avoir à rougir de cette faiblesse le 
retint. Dans un moment d'humeur moins noire, il monta dans un vettu- 
rino, et arriva enfin à Rome, le 8 mars 1797. Il y avait près de neuf 
mois qu'il avait quitté Copenhague lorsqu'il mit le pied dans la Ville 
éternelle. Et, quoiqu'il fût entièrement libre de voyager partout où il 
lui plairait, c'est là qu'il vécut tout le temps qu'il fut pensionnaire de 
l'Académie. 

EUGÈNE PLON. 




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LA POÉSIE ET LES POÈTES 



1 

Les hommes sont le rêve des dieux, comme les dieux sont le rêve 
des hommes. Les poètes, qui sont plus que des hommes, moins que des 
hommes, puisqu'ils ne trouvent jamais leur place, puisqu'ils ont leur 
quart de divinité, sont les historiens des hommes et des dieux. Et ce 
rêve qui descend du ciel et qui y remonte, comme l'échelle de Jacob, 
ils le portent dans leur ame avec la piété de la vestale. Mais qui donc 
allume en eux celte étincelle de divin sentiment, qui donc forge ce 
sublime trait d'union mariant la terre au ciel? 

Je pensais, cette nuit, à vous ; la lueur pâle 
Arrosait mon balcon de ses larmes dopa le, 
Et moi, sous les blancheurs de ce tendre rayon, 
Seul et pensant à vous, j'eus une vision. 

— Lazare, de qui Christ refit la vie éteinte, 
Avec une bonté majestueuse et sainte, 
M'accosta, puis me dit : « Frère, Dieu l'a béni t 

» Tes chagrins ne sont plus, et ton deuil est fini I 

» Comme moi tu mourus : que ton être s'enivre 

» Du bonheur que jadis je sentis à revivre, 

» Car ton Christ est venu I Ton cœur mis au tombeau 

» Se relève plus fort sous le charme du beau, 

» Et, pour mieux raviver celle source tarie, 

» Jésus se montre à toi sous les traits de Marie. * 

— Le chaste apôtre dit, puis disparut. Pourtant, 
Illumiués d'un feu moins pur, plus éclatant, 

Je vis venir à moi la foule des poètes, 



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58 LA POÉSIE ET LES POÈTES 



Des maîtres; leur esprit divinisait leurs têtes, 
Et leurs regards, semant les éclairs radieux, 
Par avance allumaient l'aurore dans les ciuux. 
Or, tous ces grands docteurs du suprême Évangile, 
Los Dante, les Platon, les Goethe, les Virgile, 
Parlèrent à la fois, cependant tous à 'part; 
Et pendant qu'ils parlaient, l'orchestre do Mozart, 
Communiant avec les voix du groupe immense, 
Pleurait en longs accords sa mystique romance : 
« 0 chercheur, jeune ami, maintenant ignoré, 

• Et demain glorieux, poëte, sois'sacrél 

i Le bapliseur de l'ame et l'accordeur des lyres 
- C'est l'amour; sois sacré I car après les délires 
» De tes vingt ans, après tes désirs promenés, 
» Au milieu des remords, sur des seuils profanés, 

• Enfin tu vas aimer! Et si cette enfant t'aime, 

• Si tu portes jamais l'auguste diadème 

. De ce baiser, tu vois, parmi les plus grands noms, 
» Graver ton nom sublime au mur des Panthéons! 

• Partout, toujours l'aimée a dicté nos volumes; 
» Mais la réalité, pour qui tu te consumes, 

• Loin de ton avenir que lu connus hier, 

» Cœur souffrant, ferme esprit, visage grave et fier, 

• Pour éclairer ta route et régler ton caprice, 

• Yaut mieux que Marguerite et mieux que Béatrice! » 
Ils disaient, et, tandis que s'approchait le jour, 

Je sentais dans mon sein déborder mon amour; 
Oui, mon amour pour vous, figure enfin saisie 
De ma religion et de ma poésie. 

Vous voyez le symbole qui éclate sous son voile d'or : celle qui fait 
le poëte, celle qui le console, celle qui répand sur son front le rayon 
d'immortalité, c'est la femme. La femme, n'est-ce pas pour lui la 
poésie visible? 

Ces beaux vers sont de M. Philoxène Boyer, ce chercheur d'infini, 
ce rêveur d'absolu, ce trouveur de rimes d'or qu'on a enfin décidé à 
publier ses poésies. Le recueil a paru sous ce titre philosophique Les 
deux saisons. Oui, les deux saisons, la saison des rêves et la saison des 
réalités, la saison des sourires et la saison des larmes, la saison où l'on 
escalade le ciel rayonnant et la saison où l'on descend de tout, la mort 
dans l'àme. Aussi les chants du poëte rappellent l'amoureuse cythare 
de Sapho et le violon brisé d'Hoffmann. M. Philoxène Boyer a traversé 



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LA POÉSIE ET LES POÈTES 



53 



tous les temps avec la Mélancolie d'Albert Durer; il a vu de haut et 
de près; il a regardé les soleils et il s'est penché sur les abîmes. 
La désespérance qui a pris Alfred de Musset après son premier cri 
de joie, a saisi le poêle des Deux saisons à ses premiers vers. Même 
quand il sourit, l'amertume, plutôt que la gaieté, baigne sa lèvre élo- 
quente; môme lorsqu'il est amoureux, même lorsqu'il couronne Molière, 
même lorsqu'il remet en scène celte immortelle comédie humaine qui 
commence à VÊtourdiei qui finit au Misanthrope. Dans cette nature de 
poëte, il y a eu, de prime abord, de l'étourdi et du misanthrope : ne 
l'avez-vous pas vu au temps où ils étaient quatre-vingts-rimeurs c dans 
les salons de Philoxène? » Mais sous l'étourdi, le misanthrope mon- 
trait déjà son rire amer. 

J'ai dit misanthrope, je devrais dire mystique. Il n'aime ni le bruit 
ni la foule, mais il aime les hommes parce qu'il voit Dieu en eux, 
parce que nul plus que lui ne s'est complu à suivre au Calvaire Celui qui 
en est redescendu Dieu. 

Ces vers ont été recueillis ça et là dans les journaux. Combien qui 
sont encore ensevelis, mais qui ressusciteront un jour. Il y a le vers hé- 
roïque et le vers familier. Ici le poète pense, là il chante pour chanter. 
Tout l'inspire : la Bible et Rosette, V Angélus et la Marquise Aurore, 
Dante et Corneille, la Coupe et la Marguerite, la Montagne et le Jardin. 
Ses doigts, légers et v ibrants comme ceux de son ami Litlolff, parcou- 
rent toutes les gammes et font jaillir les inspirations les plus variées. 

Comme les vrais poêles d'aujourd'hui , celui-ci est un peintre de 
son temps, peintre intime et familier, qui colore merveilleusement 
toutes les nuances de nos passions. Étudiez ce petit poème, tout le 
poète: 

Certe, à présent, je hais d'une haine profonde 

Tous mes anciens plaisirs, — la chevelure blonde, 

Frais ornement d'un cou virginal, — le printemps, 

Et les baisers furtifs des amants de vingt ans. 

Car, grâce à ces accords de douceurs décevantes, 

Depuis six mois je vis parmi des épouvantes, 

El j'écoute, penché sur ma poitrine, autour 

Craquer ma faible chair sous le bec du vautour. 

Or je prétends conter mon deuil à ceux qui plaignent 

Les yeux éteints, les fronts courbés, les flancs qui saignent, 

Pour qu ils ne cherchent plus les délires voilés 

Des désirs langoureux sous les yeux étoiles, 

Pour qu'ils ne courent plus choisir une maîtresse 



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LA POÉSIE ET LES POÈTES 



Aux tréteaux Séraphin, et pour que leur tendresse, 
Vaste et tranquille écho de leurs cœurs triomphants, 
Reste pour leur vieux père et leurs petits enfants. 

— C'était en mars, l'année où nous étions, vers Pâques. 

Après un jour passé dans le faubourg Saint-Jacques, 

Jour sombre avec la pluie et l'ennui réservé 

Aux dimanches perdus sans messe et sans Ave, 

J'arrive au boulevard, l'esprit vide, et la poche 

Garnie avec des sous. Un théâtre était proche : 

J'entrai. Car Sainte-Beuve et d'autres écrivains 

Ont affirmé qu'au bout de tous nos songes vains, 

Quand la tentation des choses défendues 

Nous tord, quand le regret de nos raisons perdues 

Dans notre sein gonflé monte comme la mer 

Pour prévenir l'abord du suicide amer 

Ou du spleen plus mortel, rien ne vaut une bribe 

Du gâteau qu'en trente ans a pétri monsieur Scribe. 

La foule s'entassait. Moi j'étais dans le fond 
D'une loge bizarre, incrustée au plafond, 
Cachot particulier d'où le regard ne tombe 
Que sur le bord plâtreux d'un fronton qui surplombe, 
Avant-scène commode aux propos clandestins 
Des femmes de notaire et des Mondors-Fronlins. 
A peine par moment un mot du dialogue, 
Comme passe un écho de flûte dans l'églogue. 
Montait vers moi : d'ailleurs je ne distinguais rien. 
De ces drames bourgeois public aérien, 
Je laissais au hasard ouvrir mes rêveries 
Sur les habitués des hautes galeries. 

C'était triste et charmant, pour moi, ce peuple gai, 
Ces travailleurs, effroi de l'oisif fatigué, 
Dans la communion d'une allégresse franche, 
Sentant avidement leur plaisir du dimanche; 
Cols blancs, brodequins gris et rubans violets, 
Ces Ûlles, retenant le timbre des couplets 
Qu'elles fredonneront demain encor peut-être 
En s'attifant auprès de leur humble fenêtre; 
Puis celles qui n'étaient pas seules, par moments 
livrant leur joue émue aux lèvres des amants. 
Une électricité voluptueuse et douce 
S'échangeait; un tableau de bergers et de mousse 



LA POESIE ET LES PO ETES 



Vaguement s'animait pour l'œil intérieur; 
Et près du vaudeville impuissant et rieur, 
Pris par cette atmosphère et par ces mains unies, 
J'écoutais naître en moi de longues harmonies. 

— Quand je sortis, j'aimais l'actrice de l'endroit. — 
Pourquoi ? Comment ? Mon Dieu t l'air devenait moins froid ; 
Le ciel, las d'étaler une mine ennuyée, 

Frottait d'étoiles d'or sa figure essuyée ; 

Leurs couples, pressentant avril, vers les dortoirs 

Se hâtaient; les causeurs encombraient les trottoirs ; 

J'étais seul; il fallait me tenir aux murailles 

Pour marcher ; le désir sonnait dans mes entrailles. 

Ce branle étourdissant des palpitations, 

Qui, dans les longues nuits de ses tentations, 

Agaçaient sous la peau le sang de saint Jérôme; 

Mon corps voulait un corps, mon cœur prit un fantôme. 

Le fantôme a vécu six mois, six mois entiers, 

Et pour lui j'ai contraint à de lâches métiers 

La muse, et j'ai laissé mes odes méprisées 

D'un café littéraire encourir les risées, 

Et je n'ai jamais su retenir dans mes yeux 

Mes pleurs mal dépensés, mes pleurs qui valaient mieux. 

Six mois de ce supplice infamant) 0 naturel 

Providence! est-il vrai que votre créature 

Doive fermer son âme et ses sens? Pour avoir 

Égaré ma pensée au delà du devoir 

Un instant, pour avoir trop subi la puissance 

Du printemps dans son luxe et dans sa renaissance, 

Pour avoir regardé trop sympathiquement 

La maîtresse surprime à côté de l'amant, 

Pour avoir écouté les voix désordonnées 

Que la fièvre répand dans les chairs mutinées, 

Avais-je mérité, répondez-moi, Dieu bon, 

De croire aimer, six mois, du bois et du carton? 

L'actrice était cela. Depuis une semaine 

Je la vois. Le mirage est fini. Je ramène 

L'imagination aux termes du réel, 

Et je reprends le goût du calme originel. 

— Mais n'est-ce pas, Seigneur, qu'en guérissant la plaie, 
Vous me laissez l'espoir d'une affection vraie ? 
N'est-ce pas que je puis solliciter encor 



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Une femme sincère à m'ouvrir son trésor, 
Et qu'après mes chansons ainsi prostituées, 
Des vers purs égaieront mes lèvres remuées? 
N'est-ce pas que j'ai fait mon expiation, 
Quo je suis racheté de mon illusion, 
Que jamais mes amis, ceux dont j'aime l'éloge, 
No me reprocheront d'avoir de loge en loge 
Promené, pour aider à d'autres rendez- vous, 
Ce produit vernissé d'un marchand de joujoux, 
Et d'avoir si longtemps souffert sous le stigmate 
Que m'infligeait la main d'une fille automate? 
Et n'est-ce pas surtout, Seigneur, j'aurais raison, 
Si quelqu'un, par sottise ou bien par trahison, 
Jetait ce mannequin contre ma renommée 
De répondre très-haut: • Je ne l'ai pas aimée?» 

J'aime ce poète d'une vieille et profonde amitié. C'est l'Artiste qui 
a publié ses premiers vers. Il n'avait pas encore quitté les horizons 
bleus et les Hères montagnes du Dauphiné. Ses oiseaux familiers venaient 
frapper de l'aile chez Victor Hugo et chez moi. Des deux côtés, on 
ouvrit les fenêtres , parce qu'on reconnut que c'étaient les oiseaux 
sacrés. On sait le reste. Le jeune poète s'aventura en mille aventures 
studieuses. L'absolu le tua à moitié; comme chez tant d'autres le rêve 
étouffa l'action. Il ne souleva jamais la plume qu'avec effroi. Pour 
lui, la souveraine éloquence, c'était la parole. Il était né poète, mais 
il élait né orateur. Si un minisire bien inspiré lui eût donné le droit 
à ia parole au Collège de France ou à la Sorbonne, il eût , du pre- 
mier mot, effacé tous les avocats de ces deux chaires. Il lui restait la 
tribune vulgaire de la conférence. Il s'y hasarda le premier. Il y conquit 
tout un public enthousiaste; mais il se réveilla de son succès avec le 
dédain de ces tréteaux. Il se renferma chez lui avec ses amis Shakes- 
peare et Goethe. Il s'obstina dans cette grande et savoureuse intimité. 

Il reparaît aujourd'hui avec ses cheveux blonds et ses cheveux blancs, 
avec ses Deux saisons dans les mains. Qu'il soit le bienvenu t Trop sou- 
vent on l'a vu passer avec des livres sous le bras, des puits de science 
où il se perdait. Par la poésie, il se retrouve. Dieu soit loué ! il a quitté 
l'herbier des savants pour cueillir en pleine nnlure la pervenche et la 
violette. Il avait trop respiré l'odeur malsaine des bibliothèques, il 
vient de prendre en pleine montagne une bouffée d'air vif. La science 
est comme Saturne, qui dévore tous les jours ses enfants. La poésie est 
comme Cybèle, qui, chaque matin, épanche la vie universelle. 



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LA POÉSIE ET LES POÈTES 



57 



II 

On a beaucoup malmené les poêles cet hiver. Quelques versifica- 
teurs, qui ne monteront jamais la montagne d'azur, ont crié contre les 
raisins, prenant la feuille pour la grappe. Le malheur pour la critique, 
c'est que la poésie est hors d'atteintes; c'est qu'elle est née déesse et 
reine ; c'est que, du balcon de son palais de marbre, elle dédaigne les 
cris du paon qui ne comprend pas ses chansons. La critique est née 
vieille fille, toujours inféconde et toujours jalouse. La pauvre créature, 
elle a beau railler et maudire, elle n'a pas illustré un seul nom. Elle a 
éclaboussé de son encre amère la robe blanche des renommées ; mais 
par le miracle des dieux protecteurs, chaque goutte d'encre est une 
étoile de plus. 

Et voilà pourquoi il faut naitre poëte et non critique. 

Si vous voulez être bien renseigné sur la critique, lisez Racine, lisez 
Vollaire, lisez Fontenelle, lisez tous les créateurs. Rappelez-vous ce 
que la critique disait de Manon Lescaut à sa première édition : un roman 
• pour F antichambre. 

Et Balzac, si grand romancier pour la critique depuis qu'il n'écrit 
plus, n'a-t-il pas créé cet admirable Revue parisienne c par l'hostilité 
flagrante et continue de la critique • ? Et il constate que la presse a 
été « ignoble » envers lui. 

Je sais bien que Diderot se croyait critique : c Mon métier est celui 
de critique; je suis un critique comme on est un procureur, un avocat, 
un médecin. J'ai des clients dont je sais les affaires, les tableaux, les 
livres : il me vient plus d'affaires que je n'en puis plaider. Il y a pour- 
tant des moments où le tracas de ma boutique me fait regretter, comme 
le barreau à Cicéron, les champs, le loisir des muses, et les entretiens 
d'amis à Tusculum. Sedaine me disait hier : C'est vrai, vous faites un 
vilain métier, mais vous le faites avec sensibilité, vous y mêlez votre dmet 
— Je ne nie pas que le métier ne gagne* à cela, mais moi, j'y perds. 
Vous autres poètes, vous employez votre sensibilité à faire l'amour, à 
procréer des êtres terribles ou charmants; moi, le critique, lorsque je 
mets mon cœur dans mes jugements et dans mes sentences, je fais 
comme un pauvre chirurgien qui, soignant ses malades, panse, saigne 
et tranche; avec une sensibilité qui s'y dépense douloureusement et 
stérilement. » 

C'est admirablement dit. Plaignez Diderot s'il a mis là son àme, selon 
le mot de Sedaine; mais rassurez-vous : Diderot n'était pas un critique, 
c'était un historien, l'historien des idées et des arts de son temps. Sa 



58 



LA POÉSIE ET LES POETES 



critique des peintres et des sculpteurs est tout un musée vivant. Les 
œuvres peuvent disparaître, elles ne mourront pas- Et les idées du 
siècle précurseur ne sont-elles pas en nous toutes brûlantes encore du 
foyer Diderot. Diderot un critique ! Lui, le contemporain de tous les 
grands siècles 1 Diderot un critique f C'est un peintre à la plume comme 
Théophile Gautier, un historien comme Paul de Saint-Victor, un humo- 
riste comme Nestor Roqueplan. 

La critique, fille des littératures anciennes, devrait être la mère 
des littératures nouvelles. Elle n'en est que la marâtre. 

Presque toujours la critique ne fait que dresser le procès-verbal des 
défauts d'une œuvre. Elle me rappelle ces athées d'outre-Rhin qui 
jugent à la loupe l'œuvre de Dieu sans s'apercevoir que si la terre 
est à l'homme, même à l'athée, c'est Dieu qui donne la lumière. 

La critique voit faux parce qu'elle louche. Quelques rares esprits, 
des poètes ceux-là, comme Sainte-Beuve, pour ne nommer que le plus 
célèbre, ont voulu que la critique fût une œuvre elle-même. Tel livre 
n'est devenu célèbre que parce que la critique y a découvert des idées 
et des symboles qui n'y sont pas. On s'est évertué à faire penser Dante 
et Goethe comme ils n'ont jamais pensé : on leur a fait gravir toutes les 
montagnes de l'infini, on a fait rayonner leurs âmes à tous les horizons 
poétiques. 

Mais à côté de ces esprits supérieurs qui ont honoré la critique, 
combien de plumitifs, dont c'est le métier, qui l'ont décriée à jamais. 

11 y a dans le demi-monde littéraire beaucoup de ces plumitifs qui 
sont arrivés — à tout, — et qui parlent du haut de leurs succès. Ils 
s'imaginent que leur parole est parole d'Évangile et que le public les 
prendra au mot; ils s'en vont dans les cafés, fiers d'avoir tiré leur 
poudre sur un écrivain. — Relire-toi de mon soleil ! — Mais ils en sont 
pour leur colère ; leur réquisitoire n'est écrit que sur les vagues du 
ruisseau. Le livre attaqué est lu, on le réimprime et on arrive à formu- 
ler cette question tout algébrique : Combien faut-il de petites critiques 
pour faire un grand succès *? 

* Je lis dans un journal qui n'était pas trop mal informé : 

• Quand fut publiée Mademoiselle Clêopdtre, un de ces grands hommes qui 
attendent leur jour, écrivit à l'auteur que son livre était détestable, mais que s'il 
voulait lui envoyer 300 francs il n'imprimerait pas son opinion. L'auteur aime 
trop l'esprit pour vouloir l'étouffer : il promit d'envoyer les 300 francs après l'ar- 
ticle paru. Les deux lettres seront autographiées. Ce fut au temps où un autre 
plumitif demandait contre le même écrivain et « ses privilèges » un 89 — que 
dia-je! - un 93 littéraire. » 



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59 



III 

Depuis quelques années il y avait un étrange divorce entre le public 
et les poètes. Le public ne daignait rien accueillir des poètes ; les 
poètes ne daignaient rien faire pour le public. Tout changeait autour 
d'eux. Je ne parle pas de Victor Hugo, plus poète et plus écouté que 
jamais. On s'attardait dans l'immobilité olympienne. L'un se croyait au 
lendemain de Lucrèce, l'autre à la veille û'Antony, celui-ci stationnait 
sous les balcons de Musset, cet autre s' essoufflai t. à pousser d'un vol 
lourd l'iambe agile d'Auguste Barbier. Aucun ne relevait de lui-même, 
ne voulait être de son temps. Aucun ne se souvenait que de 1820 à 
1850, tous les vrais poètes avaient débuté en novateurs. C'était alors 
le bon temps des hardiesses savantes, mais avec les nouveaux venus 
nous n'avions plus affaire qu'à l'imitation ou à l'archaïsme. Tous 
allaient au bois chercher des lauriers déjà coupés. 

On eût dit une bande de revenants littéraires, un mercredi des 
cendres romantique, une descente de la Courtille de 1830. 

Et voilà pourquoi ces rimeurs n'étaient pas des poètes. La vraie 
poésie lyrique n'aime pas cet éloignement dédaigneux, ces abstractions 
factices. Elle entre franchement dans l'époque où elle éclôt ; elle en 
subit le mouvement, elle en communique la vibration. Elle est écho et 
elle est miroir. Et cela ne date pas d'hier, mais de toujours, mais en 
quelque sorte du paradis terrestre où le serpent enseignait à tous les 
poètes de l'avenir à chercher la poésie autour d'eux et non dans les 
espaces et dans les nuages. Et depuis, tout poète digne de ce nom est 
un interprète passionné et fidèle des moeurs, des idées, des modes de 
son temps, un observateur inspiré qui voit plus profondément que les 
aulres et qui exprime définitivement. Tout ce qui échappe aux patients 
animalistcs comme aux philosophes de l'histoire, le poète le recueille 
et le fixe dans ses vers nets et saisissants qui ne sont pas autre chose 
que le relief de ses impressions quotidiennes. 

Les vrais historiens, ce sont donc les poètes, Suétones sans séche- 
resse, Procopcs sans prolixité, Sainl-Simons sans ténèbres. 

Faites votre voyage à travers le passé et demandez à ces lyriques la 
véritable histoire de tous les temps, I ' histoire des mœurs, du tour d'es- 
prit, des passions, de la vie en un mot . Ils vous la donneront sans se po- 
ser en petits Tacites comme ces doctrinaires retardés, Clios héréditaires 
qui, sous prétexte d'histoire, du canapé traditionnel ne font qu'une 
enjambée à l'Académie. Ces poètes, ils sont historiens tout comme ils 



60 LA POÉSIE ET LES POÈTES 



sont poètes, simplement et naturellement, à la façon des oiseaux qui 
volent comme on sait et qui n'en marchent pas moins bien. 

Sans remonter au déluge, dès les lemps primitifs, nous surprenons 
les grands poètes en flagrant délit d'observation contemporaine et 
d'études sur le vif. Toute la vie de l'Orient est dans Job et dans Salo- • 
mon. L'un a fait passer dans son poëme le tétc-à-tète de l'Homme avec 
le Désert, à peine interrompu par le frôlement de la bôte fauve et la 
rencontre de la caravane ; et il a fixé dans les moindres détails l'exis- 
tence nomade que mène encore aujourd'hui l'Orient barbare. 

L'Orient, qui se croit civilisé dans son immobilité fastueuse, il est 
encore tel que l'a vu Salomon. C'est la vie de sérail qu'il mène, et 
la vie du sérail est tout entière dans YÊcelèsiaste et le Cantique des 
Cantiques. Ivresses enthousiastes aux pieds de la Sunamite préférée, dé- 
lires sensuels, idéalisés par l'obsession d'une nature impérieuse qui, 
par son épanouissement, impose au poète un débordement d'images 
grandioses, sanglants caprices, mépris du maître tout-puissant pour la 
fourmilière humaine qui rampe à ses pieds, suprême déversement de 
la jouissance infinie, Salomon a tout vu, tout observé, tout peint. Et 
c'est ainsi qu'après Job et Salomon, il n'est pas besoin de consulter 
une histoire d'Arabie, de Judée ou de Perse. Job fait comprendre Ma- 
homet, Salomon explique Àureng-Zeyb. 

Et la vie primitive des Grecs, n'est-ce pas dans Homère qu'on la 
retrouve mieux encore que dans Hérodote ? Témoin qui devait être un 
peintre, Homère nous a rendu cette existence des premiers Grecs, 
simple et multiple à la fois, simple par la nature des occupations 
qu'elle embrassait, multiple par le nombre de ces occupations. La 
guerre incessante, le pillage régulier, les longs voyages sur mer, les 
repas grossiers et monstrueux, c'était la vie de tous les jours pour les 
Grecs de ces lemps héroïques, qui furent comme le moyen âge de 
l'antiquité. C'est aussi la vie des héros d'Homère, personnages qui ne 
dépassent la nature que par le génie du poète. Or, les historiens qui 
sont venus depuis n'ont fait que des récits conformes aux peintures 
homériques. Le véritable historien de ces temps primitifs et le plus 
sûr et le meilleur est donc encore le divin Mélésigène, puisqu'il a pour 
lui l'entière exactitude, l'indiscutable sincérité, le témoignage des 
faits, et qu'il s'est assuré toute la vérité en môme temps que tout 
l'idéal. 

Chose curieuse I les poètes modernes, relativement, ont plus souvent 
manqué que les poètes grecs et latins au devoir de s'associer aux 
choses de leur temps et de s'en inspirer avec amour. Ce besoin de vé- 



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rité et d'actualité, cette large curiosité qui fait regarder autour de soi, 
les poètes de Périclèset d'Auguste les ont eus bien plus que de grands 
inspirés des temps modernes. L'antiquité, cette mère des héros et des 
dieux, cette prêtresse du beau, on la croirait indifférente à la vie 
réelle. Nullement. Ses poètes ont été chercher la Muse sur la terre 
plus souvent que dans les cieux inconnus, par contraste avec nos 
maîtres du dix-septième siècle qui reprenaient la mythologie païenne 
dans une société régulièrement catholique; les poètes de la Grèce et 
de Rome n'ont pas fait intervenir dans leurs œuvres d'autres dieux que 
ceux dont l'âme humaine estait préoccupée de leur temps. Les poètes 
de Louis XIV chantaient des victoires remportées par un consul ou par 
un archonte; les tragiques et les lyriques de la Grèce et de Rome n'ont 
immortalisé que les grands événements dont ils étaient les témoins. 
En décrivant la vie de leurs contemporains, ils ne croyaient pas faire 
descendre Apollon du piédestal si haut et si marmoréen qu'ils lui 
avaient sculpté dans le paros, et, en étant poètes, ils ne se jugeaient 
pas obligés de cesser d'être hommes. 

Ainsi Théocrite, qui nous a donné devrais bergers, amoureux, vio- 
lents, tendres et farouches, n'a point pensé qu'il fût indigne de son 
art savant de nous faire entrer avec lui dans son intérieur de Syracuse. 
Il met en scène des femmes riches et frivoles, comme qui dirait des 
élégantes de nos jours. Il nous initie aux querelles de ménage, aux ar- 
tifices de toilette, aux manèges de coquetterie, puis il nous mêle au va-et- 
vient de la rue et des passants, comme un Parisien qui nous transpor- 
terait au Bois ou au concert Musard. Évidemment Théocrite faisait pour 
ses contemporains de l'art moderne. Cessait-il d'être grand poète 
pour cela ? 

Et tous les poètes de la Rome impériale ont-ils fait autre chose que 
de dérouler la comédie humaine de leur époque, ces amoureux qui 
n'ont laissé perdre aucun détail du luxe patricien et de l'élégance césa- 
rienne, ces satiriques qui n'ont fait grâce à aucun des vices de la dé- 
cadence et qu'aucun ridicule n'a trouvé indulgents ? La vie mondaine 
de Rome, est-ce Salluste, est-ce Tite-Live quinous l'apprend? Non, c'est 
ce fou de Catulle, c'est ce Properce toujours en quête d'amours sénato- 
riales et opulentes à la façon d'un Vandenesse ou d'un de Marsay. Sans 
eux, sans Ovide, sans Tibulle, connaîtrions-nous cette galante orgie 
qui commence au temps de Cicéron pour ne finir que devant l'éclair 
meurtrier de la lance du barbare ? Sans leurs révélations sur ces inté- 
rieurs de patriciens, comprendrions-nous comment les grandes famil- 
les, à Rome, se sont avilies, abaissées, et dans leur chute ont entraîné 



62 



LA POÉSIE ET LES POÈTES 



l'empire. Il y aurait quelque chose d'inexpliqué. Et cela ne suffirait 
pas encore à nous faire saisir cette rapide décomposition d'un aussi 
grand corps, si Horace et Juvénal n'étaient pas là pour faire passer 
devant nos yeux toute une armée de corrupteurs, parasites, magiciens, 
délateurs, prêtres des dieux orientaux, captateurs de testaments, el 
nous montrer les vices rongeant l'univers conquis et prenant d'assaut 
le Capitole. 

Voilà ce qu'avaient été les poètes dans l'antiquité, et plus tard aussi 
ce Dante, cet Arioste, ce Ronsard qui ont reflété pour jamais la vie 
chevaleresque du moyen âge et la vie turbulente et romanesque de la 
Renaissance. Tels avaient été quelques romantiques, serviteurs fidèles 
d'un temps qui demandait à la poésie de sortir hors de France et de 
voyager vers des horizons nouveaux. Mais depuis dix années, nos der- 
niers poètes, pôles ou violents imitateurs, s'étaient si aveuglément iso- 
lés du mouvement contemporain que, dans leurs innombrables volumes 
de vers, on n'eût pas trouvé un seul document pour reconstruire cette 
histoire d'une époque qui se fait avec les lyriques mieux encore 
qu'avec les bénédictins. 

El cela aurait duré longtemps sans l'apparition de quelque poètes 
de bonne volonté et d'une dixième Muse parisienne. Nous la connaissions 
déjà celte infante que Sainte-Beuve, Gavarni, Musset, Théophile 
Gautier, Roger de Beauvoir, Dumas II, Balzac, Paul de Saint- 
Victor, Augier, Monselet, Taine, Coligny, nous avaient présentée 
plus d'une fois capricieusement élégante, à la façon des ambassa- 
drices ou des bohémiennes, ironique comme un point d'interroga- 
tion, enthousiaste comme une enfant, sceptique comme un sphinx, 
tendre comme un ramier, enchanteresse et désenchantée. Musc nou- 
velle, elle avait eu ses romanciers, elle n'avait pas encore créé ses 
poètes. Or, l'analyse du cœur, l'évocation du passé, l'interprétation 
de la nature ayant inspiré les maîtres jusqu'à l'égarement, il ne res- 
tait plus pour ceux qui voulaient être maîtres à leur tour qu'à poétiser 
la réalité et à introduire dans le lyrisme la vie moderne. 

Que de ressources imprévues pour le rajeunissement de la poésie, 
des tableaux contemporains ; le mot aiguisé et tranchant, la person- 
nalité, tout le pittoresque des scènes réelles, un théâtre aux innom- 
brables acteurs, au multiple décor. Devant les nouveaux poêles se 
déroulait toute une Californie inexplorée. Il fallait pourtant ne rien 
abandonner des vieilles traditions du génie, maintenir dans tous ces 
tableaux de la vie réelle un plan pour l'idéal, préserver les délicatesses 
du goût, les exigences de la langue et de la prosodie, et mêler à cette 



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63 



combinaison du réalisme et de la Fantaisie un accent intermittent de 
•solennité et de grandeur, — l'accent de la poésie elle-même qui n'ab- 
dique jamais. 



IV 

Ici je veux dire un mot d'adieu à un ami des jeunes années et des 
jeunes amitiés. Je veux feuilleter pieusement le dernier volume de 
Roger de Beauvoir, un roman de la vie moderne s'il en fut. N'est-il 
pas mort de la vie moderne? 

Les Meilleurs fruits de mon panier, dit Roger de Beauvoir. Puisqu'il 
a choisi, je p"uis prendre le premier venu pour vous réveiller l'appétit 
poétique : 

J'eus un ami pendant vingt ans, 

C'était la fleur de mon printemps; 

Tout cédait à son gai délire; 

Le plus morose le l'était; 

Comme i! buvait, comme il chantait ! 

Cet ami s'appelait le Uire. 

A l'heure des soupers joyeux, 
Quand l'aï pétille à vos yeux, 

Que les couplets partent des lèvres, ; 
Qu'il nous tombe un conteur charmant, 
El qu'on boit le moka fumant 
Dans l'émail de Chine ou de Sèvres; 

Quel meilleur ami, répondez, 

Que ce garçon-là? Regardez 

Sur vous comme il prenait d'empirer 

L'œil vif, le gilet entrouvert, 

Il tirait sa flûte au dessert, 

Ce gai Roger- Bontemps, le Rirel 

Nous montions aux mêmes balcons, 
Nous vidions les mêmes flacons. 
Il était si beau dans l'ivresse ; 
A l'aube il pâlissait un peu... 
Nous nous quittions, et, pour adieu, 
Moi je lui laissais ma maîtresse! 



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- 



64 LA POÉSIE ET LES POÈTES 



Hélas I hélas! il est parti I 

A ses serments il a menti I 

Je demeure seul en ma chambre... 

La neige tinte à mes carreaux. 

Je me chauffe avec mes journaux . 

C'était Avril; je suis Décembre! 

Et quoi ! l'avoir sitôt perdu I 
J'ai brisé le verre où j'ai bu. 
Autour de moi monte le lierre, 
Le lierre qui festonnera 
L'humble tombe où l'on me mettra, 
Sans regret comme sans prière! 

Ce petit chef-d'œuvre m'a ravi. Pas une phrase ! C'est le cœur, c'est 
l'esprit, c'est la poésie qui parlent. Et combien d'autres petits chefs- 
d'œuvre dans ce livre d'un poète qui a pourtant gardé pour lui les plus 
beaux fruits de son panier, fidèle à cette pensée d'un contemporain : 
c Je suis un poëte en action ; ma vie est mon meilleur livre. > 

Roger de Beauvoir, surnommé le Musset brun, reprendra sa place 
comme poëte. Les académiques, les muses aux pâles couleurs, les 
amoureux transis seront oubliés depuis longtemps, quand le nom de 
Roger de Beauvoir sera dit avec le charme du souvenir. Il y a deux 
espèces parmi les poètes, ceux qu'on vante et ceux qu'on aime : on 
aimera toujours Roger de Beauvoir, 

Il était poëte jusque dans ses gais propos, jusque dans ses lettres ; 
je veux ici donner celle qui peint son âme et qui fut écrite peu de 
temps avant sa mort : 

Cher ami, 

J'apprends ce soir la triste nouvelle, et de mon fauteuil où je puis a peine 
écrire, je t'adresse ces quelques lignes. Ta destinée si heureuse en apparence 
aura donc eu comme tant d'autres ses pages cruelles I II te reste du moins la 
poésie, cette amie des premiers jours, cette coupe d'or de notre jeunesse! Celle- 
là est immortelle, elle ne craint rien des revers humains, elle est immuable! 
Songe, cher ami, à ce que lu lui dois déjà et à ce qu'elle est en droit de te de- 
mander encore. Maintenant tes vers jailliront comme autant de flèches trempées 
du sang de ton cœur : tu n'auras qu'à te regarder pour être athlète. Moi je te 
salue, hélas! du rivage des morts où je vais descendre bientôt, et j'appelle sur 
toi les bénédictions de la muse. 

Vale et ama, 

ROOEB DE BeAUVOIB. 

Je ne vais pas mieux, je m'en vais ! 



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LA POÉSIE ET LES POÈTES 65 



Je ne trouve pas un mot assez beau pour admirer cette prose du 
poëte mourant. 



V 

Un autre créateur de cette poésie nouvelle fut un des Aicibiades de 
l'Athènes shakspearienne, un des doges de la Venise fantaisiste, un 
des archontes de l'éternelle Cythère : Théodore de Banville qui hier 
encore reprenait. — Il se déclara l'arbitre des élégances, des ten- 
dresses et des folies de son temps. D9ns ses Odes funambulesques s'agite 
fébrilement notre mascarade de tous les jours, mais avec quelle fougue 
pindariquc, avec quelle aérienne légèreté 1 On dirait un bal de l'Opéra 
conduit par je ne sais quel Strauss dédaigneusement effréné, où bour- 
siers, comédiennes, loreltes qui vont à deux, gandins et gandines, 
réalistes et rêveurs tourbillonnent dans le galop final d'un quadrille 
carnavalesque, mais où les intervalles des figures seraient remplis par 
les modulations féeriques des plus doux cygnes et des plus chers 
rossignols de la Muse ! Triomphes exquis des Odes funambulesques, 
victoire du poëte des Cariatides et des Exilés qui parvenait à traduire 
l'intraduisible, s'élançait au double sommet du Comique et du Lyrisme, 
et faisait murmurer aux amis du Rire magistral le nom de Daumier, 
aux amants du Beau vengeur le nom d'Aristophane. 

Depuis Roger de Beauvoir et Théodore de Banville, aucun poëte n'a 
repris cette tentative héroï-comique avec plus de franchise et de brio 
qu'Emmanuel des Essarts dans ses Poésies parisiennes. Ce livre a fait 
le tour de Paris qui croit encore aux muses et aux femmes. Une fois 
encore, la vie moderne a passé dans le lyrisme. Il fut le bienvenu 
ce livre juvénile. Aussi sérieux que frivole, il est vivant. Artistes et 
dilettantes de la rime, qui cherchez la pourpre du style, vous y trou- 
verez tous un attrait qui vous convie et un charme qui vous retien- 
dra. Sans doute toute la vio parisienne n'est pas là, mais qui ferait 
tenir un océan dans une coupe ? 

L'important, c'est que tout ce que le poëte a pris à la réalité est 
singulièrement parisien et moderne, jusqu'à nous donner souvent 
l'impression de la chose vécue. Tout nous est familier et contemporain 
dans celle œuvre variée qui, partant d'un élincelant paradoxe, t la 
Fortune de Lazare », suit toutes les nuances de l'amour, parcourt le 
domaine mondain de la haute vie, se promène à travers le monde des 

s 



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66 LA POÉSIE ET LES POÈTES 



artistes, fait une course en pleine vie aventurière et galante pour se 
terminer par des feux d'artifice. 

N'est-ce pas déjà un voyage assez long à travers la ville incompa- 
rable, et ne doit-on pas savoir gré à M. Emmanuel des Essarts de 
l'égal bonheur avec lequel il vivifie des sujets si divers ? Quand il chante 
le retour de Mignonette, on croirait voir Chérubin à l'école de Murgcr. 
Plus loin il glorifiera une femme de trente ans avec l'enthousiasme rai- 
sonné d'un Rastignac qui en a fini avec ses enfances. 

Cetle reine des bals à l'air si triomphant, 

A le regard profond et tendre d'une enfant. 

Tout annonce l'aurore et le printemps en elle, 

Elle prête à la mode une grâce nouvelle 

Et ferait applaudir aux dandys féminins 

Les foula tiges d'antan, les gothiques hennins; 

Car tout se rajeunit autour de cetle fée, 

El quand elle apparaît, de diamants coiffée, 

Flamboyante au milieu des salons éclatants, 

Auprès d'elle on ne voit que vieilles de vingt ans. 

M. de Scudéri n'a pas mieux trouvé. Dans Y Etemel Gulliver, lisez ces 
quelques vers sur les illusions du jeune homme : 

On dirait qu'il renferme en ses vagues prunelles 

Un éblouissement de fêtes éternelles. 

Tout est enchantement, tout est bonheur pour lui. 

Demain doit lui payer les dettes d'aujourd'hui. 

Tous les ambitieux lui paraissent austères. 

Dévoués à l'État bien plus qu'aux ministères, 

11 baptise Marco du surnom de Philis. 

Pour deux camélias il compterait vingt lis, 

Et cherche une Harcelle au fond du demi-monde 

Gomme un plongeur poursuit une perle dans l'onde. 

Et maintenant chantons pour railler ceux qui ont tout ces triolets 
sur la Fortune de ceux qui n'ont rien. 

De la Seine au Mançanarès, 
Les vrais riches sont les Orphées. 
Notre nectar vaut le Xérès, 
De la Seine au Mançanarès, 
Nous avons pour faire florès, 
Des rentes au pays des fées. 
De la Seine au Mançanarès, 
Les vrais riches sont les Orphées! 



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LA POÉSIE ET LES POÈTES 



67 



Nous avons beaucoup d'actious 

Dans le soleil et dans la lune. 

Au crédit des illusions 

Nous avons beaucoup d'actions : 

Dividendes de visions, 

C'est bien encore une fortune. 

Nous avons beaucoup d'actions 

Dans le soleil et dans la lune. 

Fol échanson de nos repas, 
L'enfant Amour nous dédommage 
Des reports que nous n'avons pas. 
Fol échanson de nos repas, 
Il vient prodiguer sur nos pas 
Les billets doux au frais ramage. 
Fol échanson de nos repas, 
L'enfant Amour nous dédommage. 

Nous avons de bons intendants, 
Le Caprice et la Fantaisie. 
Toute pomme s'offre à nos dents. 
Nous avons de bons intendants : 
Ils ouvrent à nos vœux ardents 
La mine de la poésie. 
Nous avons de bons intendants, 
Le Caprice et la Fantaisie. 

S'il connaissait notre bonheur, 
Rothschild jalouserait Lazare, 
Drapé dans son fantasque honneur, 
S'il connaissait notre bonheur I 
La Muse nous dit : « Monseigneur! • 
Nous passons fier comme Pizarre. 
S'il connaissait notre bonheur, 
Rothschild jalouserait Lazare. 

Et par-dessus tout cela, M. Emmanuel des Essarts a fait planer des 
poèmes dont l'Amour est le sérieux inspirateur. Après quoi il a sifflé la 
Chanson du Lundi, comme une fauvette ivre de soleil. 

Le poète ressemble à son livre. 11 y a mis sa vie de vingt ans, sa vie 
d'une heure mêlée d'études bénédictines et de distractions mondaines. 
II a surtout mis dans son livre sa vie de demain ; car un poète vit par 
les inspirations avant de vivre par les souvenirs. 



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LA POÉSIE ET LES POÈTES 



VI 

Parmi les nouveaux venus— les bienvenus — je remarque, entre tous, 
M. Armand Silvestre, le moins signalé par la critique. La critique porte 
des lunettes et ne voit ni de haut ni de loin. M. Armand Silvestre a le 
timbre d'or. Mais ce n'est pas tout que de bien dire, il faut-avoir 
quelque chose à dire. M. Armand Silvestre dit son âme. Sa poésie 
éclate en beautés et en sanglots. Il a le rire railleur, mais son front 
saigne sous la couronne d'épines. 11 ne veut pas de sa prison terrestre, 
lui l'exilé des sphères radieuses ; il ne croit pas aux ténèbres du tom- 
beau : 

En vain nous étreignons nos cœurs pour retenir 
Le souffle fugitif qui court dans nos poitrines. 

— Pour savoir le secret des voluptés divines, 
Nous ne sommes pas Dieux, maîtres de l'avenir. 

Eu s' élançant des flots, Vénus a fait jaillir 
Avec l'eau de la mer, sur notre pauvre monde 
Les gouttes d'infini dont notre ùme s'inonde. 

— Seule, elle nous a fait le regret de mourir 1 

Qu'importe le trépas des plus superbes choses ? 
A peine les enfants pleurent-ils sur les roses : 
Notre pitié s'arrête au monde inanimé. 

Mais nous, les affolés do ton image auguste, 

Si nous ne renaissons, Vénus, tu fus injuste I * 

— On doit être immortel rien que d'avoir aimé. 

Cette âme de la poésie il la voudrait répandre partout et surtout, 
comme en ce beau sonnet sur la fille de marbre qui ne descendra pas 
du piédestal : 

Rosa, puisque les Dieux de beauté font vêtue, 
0 gloire de la chair 1 ô corps marmoréen .' 
Qu'importe, n'est-ce pas, que ta beauté me tue, 
Moi qui maudis les Dieux et n'en espère rien I 



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Comme un lierre qui mord les flancs d'une statue, 
A tes flancs de granit, mon désir irrité 
Tord ses rameaux vivants, s'épuise et s'évertue... 
Qu'importe! — Ma souffrance a paré ta beauté. 

Mon sang fuit de mon cœur, et des veines nouvelles 
Promènent, sur ton corps aux splendeurs immortelles! 
Mon àme qui voudrait en toi s'emprisonner I 

0 Rosa, fleur de pierre au Carrare ravie, 

Val les Dieux n'ont rien fait, — il te manque la vie, 

Et tout mon sang, hélas! ne peut te la donner! 

Mais voici le contraste : l'homme d'Angelico da Fiesole en face de 
la courtisane de Praxitèle. 

Tel qu'un prêtre à l'autel courbé sous l'osteusoir, 
Il portait, parmi nous, son cœur comme une hostie, 
Sanglant, immaculé. — Sa tête, appesantie 
Sous le divin fardeau, fléchit avant le soir. 

Plus haut que la misère et que le désespoir, 
Il portait, parmi nous, son cœur comme une hostie. 
Tel qu'un prêtre à l'autel courbé sous l'ostensoir, 
Il priait lentement quand son àme est partie. 

Quand l'Ange de la Mort entr'ouvrit sou linceul, 
Il vit à son flanc gauche une blessure ouverte. 
Un coup mystérieux que je connaissais seul. 

Que le printemps joyeux porte, en sa robe verte, 
A chacun de nos morts, sa fleur de souvenir ! 
— L'épine du Calvaire ici devra fleurir. 

Et comme dernier cri, le poète défie la mort dans ce sonnet superbe 
qui est le poëme de la vie : 

Sans pitié ni souci du rêve audacieux 
Qui promet au îïéant notre àme tout entière, 
L'infatigable Écho promène, sous les cieux, 
La plainte de l'Esprit. que trahit la Matière. 



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LA POÉSIE ET LES POÈTES 



Sous les sens révoltés, une voix prisonnière 
S'accroit et les défie, et leur chant orgueilleux 
Traîne, sans l'étouffer, à l'oreille des Dieux, 
Cet éternel sanglot qui sort de la poussière. 

De ruines couverte et de inondes flottants, 
La Mer de l'Infini gronde aux rives du Temps. 
— L'espérance au tombeau descend inassouvie ; 

Et la Mort nous étreint entre ses bras jaloux, 
Sans briser cette foi que nous portons en nous, 
D'une force d'aimer qui survit à la vie I 

N'est-ce pas le cri d'un grand poète? Qui donc a mieux dit depuis 
Platon? Ce que j'aime en ce jeune poète c'est qu'il n'a point d'école. S'il 
pnrle comme les maîtres c'est qu'il serait un maître. 

Son premier livre a pour titre : Rimes neuves et vieilles. C'est un titre 
à peu près juste. Il a une main dans tous les trésors du passé et dans 
l'autre toute la passion contemporaine. Voilà pourquoi il peut redire 
encore une fois le vers d'André Chcnier. Combien peu aujourd'hui, 
parmi les romantiques et les néo-grecs, savent faire « des vers an- 
tiques sur des pensers nouveaux; » ou ils sont trop grecs ou ils sont 
trop français. Le grand poëte est celui qui a respiré l'air vif du mont 
Olympe, et qui a gravi le calvaire des passions modernes. 

Et maintenant que les poêles se consolent des critiques par cet apho- 
risme que j'ai inscrit en mes premières pages en voyant des petits 
vers de M. Gustave Planche : 

« Les poètes sont vengés des critiques le jour où les critiques se font 
poètes. » 

L'autre soir, à la reprise de Hernani, Victor Hugo a reparu dans une 
apothéose. Or que sont devenus ses critiques? Ceux qui sont morts 
sont bien morts et ceux qui vivent se cachent. 

ARSÈNE HOUSSAYE. 



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LES CHATS 



CAPRICES, LECTURES, OBSERVATIONS * 



LE CHAT EST-IL UN ANIMAL DOMESTIQUE? — DISCUSSIONS ENTRE NATURALISTES. 

• Tous nos animaux domestiques sont, de leur nature, des animaux sociables, 
dit M. Flourens. Le bœuf, le cochon, le chien, le lapin vivent naturellement en 
société et par troupes. Le chat semble, au premier coup d'œil, faire une excep- 
tion; car l'espèce du chat est solitaire. Mais le chat est-il réellement domestique? 
Il vit auprès de nous, mais s'associe-t-il à nous? Il reçoit nos bienfaits, mais 
nous rend-il en échange la soumission, la docilité', les services des espèces vrai- 
ment domestiques? Le temps, les soins, l'habitude ne peuvent donc rien sans 
une nature primitivement sociable, comme on voit par l'exemple mémedu chat.» 

A son appui M. Flourens appelle RuITon qui a dit que : ■ quoique habitants 
de nos maisons, les chats ne sont pas entièrement domestiques et que les mieux 
apprivoisés n'en sont pas plus asservis. » 

A ceci un autre naturaliste, M. Fée, réplique : 

<( On a établi que le chat n'était pas un animal domestique, sans trop expliquer 
ce qu'on doit entendre par domesticité. Pour nous, la domesticité consiste à 
changer les habitudes d'un animal, à lui rendre nos caresses agréables, à le faire 
obéir à notre appel, à le fixer au foyer domestique ou du moins à le faire vivre 
au milieu de nous. La chèvre et le cheval sont nos esclaves; le chat ne l'est pas; 
c'est là toute la différence. » 

N'est-ce pas M. Fée qu a raison? 

• Parmi les carnassiers, le plus indomptable est la panthère; le seul qui tue 
pour tuer, est le cougouar; le seul dont les mœurs ont une douceur native, le gué- 
pard; le seul vraiment intelligent, le chat. Celui-ci consent à être notre hôte : il 
accepte l'abri que nous lui donnons et l'aliment qui lui est offert; il va même 

• Le lecteur est averti qu'il ne trouvera pas de classement méthodique dans ces études, 
présentées seulement comme des fragments d'une œuvre depuis longtemps entreprise (C-y.j 



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72 LES CHATS 



jusqu'à solliciter nos caresses, mais capricieusement,.et quand i! lui convient 
de les recevoir. Le chat ne veut point aliéner sa liberté; Si nous l'exploitons il 
nous exploite, et ne veut être ni notre serviteur comme le cheval, ni notre ami 
comme le chien. » 

Dans le livre remarquable d'où sont tirées ces citations, je coupe encore quel- 
ques répliques destinées aux contempteurs des chats. 

Le chat, suivant M. Fée, est susceptible d'attachement et même à un très-haut 
degré : mais il faut le laisser aller à ses allures et attendre ses caresses. Une 
chatte, qui ne pouvait souffrir qu'on la touchât, venait s'offrir à la main quand 
il lui semblait bien prouvé qu'on ne voulait pas la retenir captive. Elle restait 
seule difficilement et, comme un chien, suivait le maître dans les appartements en 
miaulant doucement. L'isolement lui pesait et il lui fallait une compagnie. Cha- 
que lois que son maître s'absentait pour plusieurs jours, on ne voyaitplusla chatte, 
prompte à reparaître aussitôt qu il était de retour; elle manifestait alors une 
vive joie. 

■ Un chat de la campagne connaissait l'heure où son maître revenait de la 
ville, et il allait l'attendre au coin de la route, à plusieurs centaines de pas de 
l'habitation ; mais de telles preuves de sympathie avaient été méritées par d ex- 
trêmes bontés. Le chat, quand il aime, n'est point banal. Il faut beaucoup pour 
obtenir son affection ; peu de chose suffit pour qu'on la perde : c'est précisé- 
ment en quoi il diffère du chien. On le dit traître parce qu'il griffe. Ses pattes 
sont armées d'ongles rétractiles, et souvent il s'en sert sans méchanceté véritable. 
Le chat est très excitable par l'électricité et peut-être c'est à celte influence que 
l'on doit attribuer en partie les inégalités d'humeur auxquelles il se montre sujet. 
Toutefois, il est juste de remarquer qu'il n'est jamais agresseur. • 

Celte dernière observation est d une extrême justesse. Non-seulemeot le chat 
n'est pas agresseur, mais il ne griffe jamais sans motifs. J'irai plus loin. Le chat, 
quand il est arrivé à l'âge de raison (de trois à quatre mois), ne griffe que parce 
qu'on l'excite à griffer. 

Son système nerveux étant d'une excessive délicatesse, les caresses trop prolon- 
gées l'énervent et il mord ou griffe la main qui l'excite; mais qu'un mot le 
rappelle à la douceur, l'animal paraîtra honteux d'avoir méconnu un être ami 
dans un moment d'oubli. 11 griffe encore quand la main passant et repassant 
sans cesse devant ses yeux lui parait un objet mobile à saisir; tel est le doigté 
particulier dont l'a doué la nature. Il griffe également l'enfant qui veut le priver 
trop longtemps de sa liberté, lui presse le cou dans ses bras au risque de l'étran- 
gler, lui tire les oreilles et les barbes. Sans doute l'enfant n'a pas conscience du 
tracas qu'il cause à l'animal; mais le chat a conscience de la perte de sa liberté, 
de l'asphyxie, de la douleur vive que lui causent oreilles et barbes tirées et avec 
justice il se sert de ses armes. 

Pour moi, je n'ai jamais vu un chat griffer quelqu'un sans raison. Avec M. Fée, 
je dis que le chat n'est ni hargneux, ni agressif, ni colère, qu'il n'attaque pas 
80 n espèce et qu'il ne se jette pas sans pitié sur les faibles, comme trop souvent 
le chien. 



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LES CHATS 73 



« Chacun, ajoute le naturaliste, peut Taire une remarque qui est en faveur de 
l'espèce féline. Lorsque les chats mangent à la même gamelle, ils restent en 
paix; lorsque les chiens prennent leur repas en commun, ils se battent. L'ani- 
mal égoïste et tartufe laisse la pitance à ses compagnons : ranimai doux et cares- 
tont arrache l'os à son voisin...» 

— Il n'est ni sociable ni docile, affirme gravement M. Flourens. 

J'ai vu des chats vivre en bonne intelligence avec des perroquets, des singes, 
iesrats! Et on est parvenu, sans grands efforts, a faire coucher dans la même 
niche chiens et chats. 

Le chartreux Vigneul-Marville, dans ses Mélange», rapporte qu'il vit à Paris 
une dame qui, par son industrie et par la force de l'éducation, avait appris à 
un chien, à un chat, à un moineau et à une souris à vivre ensemble comme 
frères et sœurs. Ces quatre animaux couchaient dans le même lit et mangeaient 
au même plat. Le chien, à la vérité, se servait le premier, et bien; mais il n'ou- 
bliait pas le chat, qui avait l'honnêteté de donner à la souris certains petits 
ragoûts qu'elle préférait, et laissait au moineau les miettes de pain que les 
autres ne lui enviaient pas. 

• Après la panse venait la danse, ajoute Vigneul-Marville ; le chien léchait le 
chat et le chat léchait le chien; la souris se jouait entre les pattes du chat, qui, 
étant bien appris, retirait ses griffes et ne lui en faisait sentir que le velours. 
Quant au moineau, il voltigeait haut et bas et becquetait tantôt l'un, tanlôt 
l'autre, sans perdre une plume. Il y avait enfin la plus grande union entre ces 
confrères d'espèces si différentes, et l'on n'entendait jamais parler ni de querelle 
ni du moindre trouble entre eux, tandis qu'il est impossible à l'homme de vivre 
en paix avec son semblable. » 

Dupont de Nemours qui a observé une extrême douceur sociale chez les ani- 
maux jouissant d'une pâture abondante, cite à ce propos une anecdote touchante : 

« Au Jardin des Plantes, un vieux chat de grande taille, qui sans doute avait 
perdu son maître, conduit par la misère au brigandage, n'y trouvait qu'une 
ressource insuffisante. A peine restait -il dans ses pattes desséchées de quoi ca- 
cher ses griffes; son œil était large et hagard, sa maigreur affreuse, son aspect 
hideux. C'était près de la cuisine de M. Us Fontaines qu'il avait établi son em- 
buscade ordinaire. A la moindre négligence, il y entrait avec l'audace du déses- 
poir, saisissait la première prise, était loin en trois sauts. On le poursuivait 
avec des balais : — Au chat t Vieux chat t Vilain chatt 

» On n'attendait plus ses attaques. D'aussi loin qu'il paraissait on courait à 
lui; il fuyait. La garde était si bonne, ci sa frayeur si grande, qu'il ne pouvait 
plus rien attraper. Il mourait de faim. 

» Un jour M. Des Fontaines à sa fenêtre, et seul dans la maison, vil le mal- 
heureux chat chancelant, se traîner sur le mur voisin, prêt à tombler en fai- 
blesse. Qui ne connaît la bonté du cœur de M. Des Fontaines ? II eut pitié de 
l'animal, fut chercher trois morceaux de viande, et les lui jeta succes- 
sivement. 

• Le chat happe le premier morceau, puis voit que celte fois on ne le poursuit 



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74 LES CHATS 



pas, revient un peu plus près, prend le second morceau et se sauve encore. La 
troisième fois il se rapproche davantage et, la viande prise, s'arrête un instant 
pour regarder son bienfaiteur. 

» Une demi-heure après, il était entré par la fenêtre dans la chambre dcil.Des 
Fontaines, et paisiblement couché sur le lit. Il s'était dit : — Celui-là n'est pas 
impitoyable. Il avait eu occasion d'observer dans ses campagnes et ses expédi- 
tions précédentes que celui-là était le maitredes autres, et son âme reconnais- 
sante ajoutait : — Mes malheurs sont finis, j'ai un protecteur. • 

CURIOSITÉ ET SAGACITÉ 

La fenêtre vient d'être ouverte. Il est rare que le bruit de l'espagnolette ne ré- 
veille le chat qui, étendu sur un fauteuil, le quitte pour s'accroupir sur le balcon 
et respirer l'air. 

Quand il a pris une dose d'air suffisante, qu'il l'a flairé et humé, pour ainsi dire, 
au moindre bruit dans la rue, il baisse la tête, avance le corps en dehors du bal- 
con, tant les choses vivantes le préoccupent. 

La croisée d'en face s'ouvranl pour donner passage à une servante qui se- 
coue un tapis, la voisine qui arrose ses fleurs, le voisin qui fume, la voiture en- 
rayée, le chien qui passe, l'alerte facteur de la posle, le maraîcher criant ses 
légumes, le gamin qui siffle, autant de motifs d'extrême curiosité pour le chat. 

Tous ces détails il en fait son profit; replié paresseusement, fermant à demi 
les yeux, un sourire philosophique caché dans la barbe, le chat médite sur les 
divers profils dont il vient de meubler son cerveau. Il cherche à se rendre 
compte des actes et des choses qui l'ont plus particulièrement frappé : la dis- 
tribution des lettres, les (leurs, la fumée de tabac, le gamin, les légumes. 

Voltaire tenait pour la curiosité innée chez les animaux. 

t La curiosité est naturelle à l'homme, aux singes et aux petits chiens, dit-il 
dans le Dictionnaire philosophique. Mettez avec vous un petit chien dans votre 
carrosse, il mettra continuellement ses pattes à la portière pour voir ce qui se 
passe. Un singe fouille partout, il a l'air de tout considérer. » 

En effet, pourquoi le chat quitterait-il le fauteuil où il est si paresseusement 
étendu quand on ouvre la fenêtre, si la curiosité ne l'y poussait? 

Cependant le plus spirituel sceptique de la bande d'Holbach (on ne repro- 
chera pas aux amis du baron d'avoir abusé du spiritualisme) combat l'opinion 
de Voltaire. 

« Voltaire, dit l'abbé Galiani, aurait dû faire sur la curiosité une réflexion 
qui est très intéressante : c'est qu'elle est une sensation particulière à l'homme, 
unique en lui, qui ne lui est commune avec aucun autre animal. Les animaux 
n'en ont même pas l'idée. » 

Et ailleurs : « On peut épouvanter les bêles, on ne saurait jamais les rendre 
curieuses. ' » 

• Pourtant Gallani aimait les animaux; sa sympathie pour le chat particulièrement est 
extrême, témoin ce fragment d'une lettre à M"« d'Épinay : Votre vie à Paris est 



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LES CHATS 



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Et voilà un philosophe qui conclut contre la curiosité chez les animaux. 

< Le chat, dit-il, cherche ses puces aussi bien que l'homme; mais il n'y a que 
M. de Réaumur qui en observe les battements du cœur. Cette curiosité n'ap- 
partient qu'à l'homme. Aussi les chiens n'iront pas voir pendre les chiens à la 
Grève. » 

Ce que Voltaire appelle curiosité, Galiani l'appelle sagacité. Un métaphysicien 
remplirait un gros volume avec cette curiosité et cette sagacité. Je propose de 
trancher la question en une ligne : 

Le chat est curieux et saga ce. 

Pour la sagacité, personne, je crois, ne la niera. En voici un exemple. 

Après déjeuner, j'avais pour habitude de jeter le plus loin possible, dans une 
piècevoisine, un morceau de mie de pain qui en roulant excitait mon chat à courir. 
Ce manège dura plusieurs mois ; le chat tenait cette miette de pain pour le 
dessert le plus friand. Même après avoir mangé de la viande, il attendait 
l'heure du pain et avait calculé juste le moment où il lui semblait extraordinai- 
ment gai de courir après le morceau de mie. 

Un jour, je balançai longuement ce pain que le chat regardait avec convoitise 
et, au lieu de le lancer par la porte dans la pièce voisine, je le jetai derrière un 
tableau séparé du mur par une inclinaison légère. La surprise du chat fut ex- 
trême; épiant mes mouvements, il avait suivi la projection du morceau de pain 
qui, tout à coup, disparaissait. 

Le regard inquiet de l'animal indiquait qu'il avait conscience qu'un objet ma- 
tériel traversant l'espace ne pouvait être annihilé. 

Un certain temps le chat réfléchit. 

Ayant argumenté suffisamment, il alla dans la pièce voisine, poussé par le rai- 
sonnement suivant : Pour que le morceau de pain ait disparu, il faut qu'il ait 
traversé le mur. 

Désappointé revint le chat. Le pain n'avait pas traversé le mur. La logique 
de l'animal était en défaut. 

J'appelai de nouveau son attention par mes gestes et un nouveau morceau de 
pain alla rejoindre le premier derrière le tableau. 

Cette fois le chat monta sur un divan et alla droit à la cachette. Ayant ins- 
pecté de droite et de gauche le cadre, l'animal fit si bien de la patte qu'il écarta 
du mur le bas du tableau et ainsi s'empara des deux morceaux de pain. 

N'est-ce pas là de la sagacité doublée d'observation et de raisonnement? 

BNF AN CE DES CHATS. 

Un petit chat c'est la joie d'une maison. Tout le jour la comédie s'y donne par 

moins insipide que la mienne à Naples, où rien ne m'attache, excepté deux chats que j'ai 
auprès de moi, dont l'un s'étant égaré hier par la faute de mes gens, je suis entré en fureur; 
j'ai congédié tout mon monde. Heureusement il a été trouvé ce matin, sans quoi je me 
serais pendu de désespoir. » 



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LES CHATS 



un acteur incomparable, et le fameux Carlin, l'Arlequin de la Comédie-Italienne, 
vivait entouré de chats, avouant qu'ils étaient ses maîtres. 

« On reconnaissait dans ses gestes, dit un contemporain, les traces de leur 
école. » Il est certain qu'un chat alerte vaut à lui seul les cours de tous les pro- 
fesseurs du Conservatoire. 

J'ai connu un homme accablé d'affaires j sur son bureau rôdait toujours quelque 
petit chat. Au milieu d'un travail grave cet homme s'interrompait pour admirer 
les gambades de l'animal; plus d'une fois il manqua d'importants rendez-vous, 
ne se doutant pas qu'une heure s'était écoulée à contempler le chat. C'était à son 
avis une heure bien employée. 

Les maniaques qui cherchent le mouvement perpétuel n'ont qu'à regarder un 
petit chat. 

Son théâtre est toujours prêt, l'appartement qu'il occupe, et il a besoin de peu 
d'accessoires : un chiffon de papier, une pelote, une plume, un bout de fil, c'en 
est assez pour accomplir des prodiges de clownerie. 

t Tout ce qui s'agite devient pour les chats un objet de badinage. Ils croient 
que la nature ne s'occupe que de leur divertissement. Ils n'imaginent point 
d'autre cause du mouvement; et quand, par nos agaceries, nous excitons leurs 
postures folâtres, ne semble-t-il pas qu'ils n'aperçoivent en nous que des panto- 
mimes dont toutes les actions sont autant de bouffonneries. > Ainsi dit Moncrif 
qui connaissait bien les chats. 

Même au repos rien dé plus amusant. Tout est malice et sainte-n'y-louche 
dans le petit chat accroupi et fermant les yeux La téte penchée comme accablée 
de sommeil, les yeux mourants, les pattes allongées, jusqu'au museau lui-même 
semblent dire : — Ne me réveillez pas, je suis si heureux! Un petit chat endormi 
est l'image de la béatitude parfaite. Surtout ses oreilles sont remarquables dans 
le jeune âge par leur développement. Immenses et comiques ces deux oreilles 
garnies de poils soyeux. Le moindre bruit va droit à ces oreilles qui remplissent 
l'appartement. 

Voilà le petit chat sur pied ; ses yeux sont presque aussi grands que ses oreilles. 
Ce qui se loge là dedans d'observations est considérable; pas un détail n'é- 
chappe. Qui sonne? qui frappe? qui remue? qu'apportc-t-on à manger? Car, 
avec la curiosité et l'attention, la gourmandise est la faculté dominante du petit 
chat. 

Un physiologiste voulant bien faire comprendre la jouissance de tous les or- 
ganes quand un sentiment de plaisir s'éveille à l'occasion de l'action d'un organe 
sensitif quelconque, a pris pour exemple le chat dans l'enfance : 

c Voyez un petit chat s'avancer lentement et flairer quelque liquide sucré; 
ses oreilles se dressent; ses yeux, largement ouverts, expriment le désir; sa 
langue impatiente, léchant les lèvres, déguste d'avance l'objet désiré. Il marche 
avec précaution, le cou tendu. Mais il s'est emparé du liquide embaumé, ses lè- 
vres le louchent, il le savoure. L'objet n'est plus désiré, il est possédé. Le sen- 
timent que cet objet éveille s'empare de l'organisme entier; le petit chat ferme 
alors les yeux, se contidèrant lui-même tout pénétré de plaisir. 11 se ramasse sur 



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lui-même, il fait le gros dos, il frémit voluptueusement, 1/ temble envelopper de 
ses membres son corps, source de jouissances adorées, comme pour le mieux pos- 
séder. Sa téte se relire doucement entre ses deux épaules, on dirait qu'il cherche 
à oublier le monde, désormais indifférent pour lui. Il s'est fait odeur, il s'est fait 
saveur, et il se renferme en lui-même avec une componction toute significative *. » 

Un .petit chat ason utilité et je conseille aux amis de la race féline de 
laisser pendant au moins deux mois l'enfant à sa mère, non pas seulement pour 
l'écoulement du lait. 

Le père et la mère sont arrivés à l'àgo de tranquillité, de quiétude et d'assou- 
pissement, état auquel il est utile de prendre garde. 

Un nouveau-né, par sa gaieté, les tire de leur paresse. Ce n'est pas lui qui les 
laissera dormir ni rêver. 

Le matin follement il gambade sur le corps de ses parents et les lèche 
jusqu'à exciter leur système nerveux. Le père a beau marquer son irritation par 
les mouvements saccadés de sa queue; sans respect le petit chat saute sur 
cette queue frétillante, la mord sans craindre les coups de patte et force ses pa- 
rents à prendre part à ses ébats. Ainsi contribuera-t-il à rendre la souplesse à ses 
père et mère dont les membres tendaient à la paresse. 



LE DRAME DE L'HORLOGE 

SCÈNE PREMIÈRE. 

L'HORLOGE, seule. 
Tic tac, tic tac, tic tac, tic tac. 

SCÈNE II. 

L'HORLOGE, LE CHAT. 
Le chat fait le tour de f appartement, saute sur la cheminée, se regarde un instant 
dans la glace, descend à terre, donne un coup d'œU aux meubles et s'assied sur un 

l'horloge. 

Tic lac, tic tac. 

le chat. {Il ferme les yeux, les ouvre de temps à autre et semble s'assoupir 

tout à fait.) 
l'horloge. 

Crrrrrrrr ! 



* Gratiolet, De la physionomie et des mouvements d'expression, 1 vol. in-18, Hetzel, 1865. 



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le chat. (Set oreUlet pointent.) 
Qu'est-ce ça? (L'horloge sonne une demi-heure.) Voilà qui est curieux. 

l'eoblogb. 

Tic tac, tic tac. 

LE CHAT. 

Que peuvent signifier ces tic tac incessants? (Il ouvre à demi tes yeux.) Et celte 
machine qui va, qui vient et ne s'arrête jamais! 

l'hobloge. 

Tic tac, tic tac. 

le chat, accablé par le nombre considérable de réflexions qui s'agitent en son 
cerveau, se lève et détire ses jambes. 
Rien de plusfatigant que de réfléchir 1 (Il se promène, sachant que la marche active 
les idées.) 

l'horloge. 

Tic tac, tic tac. 

LE CHAT. 

Cette machine est vraiment agaçante. 

l'horloge. 

Crrrrrrr!.... Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze. 

LE Cil AT. 

De quelle utilité sont ces longs fils qui pendent? On pourrait voir. (Il se poste 
devant Ihorloge.) 

l'horloge. 

Tic tac, tic tac. 

LE CHAT. 

Toc 1 (// donne un coup de patte aux poids.) Ces ficelles sont là pour mon amuse- 
ment. Amusons-nous. Toc! Toc! (// donne deux coups de patte aux poids.) Un peu 
de gymnastique ne Tait pas de mal dans la journée. (/.' saute après les ficeUet, 
retombe sur les pattes et se recule pour regarder l'effet.) Ahl le balancier est arrêté... 
Je l'aimais mieux en activité... Il faut lui rendre le mouvement. {Il saute après les 
ficelles.) Cela ne suffit pas encore. (// donne de grands coups de pattes aux poids.) 

scène m. 

LE MAITRE, LE CHAT, L'HORLOGE. 
LE MAITRE. 

Eh bien! Eh bien! 

LE CHAT. 

Il est temps de me fourrer sous la commode. 

LE MAITRE. 

Que je t'y prenne encore, maudit animal l 

le chat, blotti dans un angle noir. 
Monsieur a l'air vraiment en colère. 



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79 



LE MAITRE. 

Je ne m'étonne plus maintenant des caprices de l'horloge... Cet animal la tra- 
cassait tout le jour... Catherine ! 

SCÈNE IV. 

CATHERINE, LE MAITRE, L'HORLOGE» LE CHAT sous la commode. 

LE MAITRE. 

A l'avenir, Catherine, j<i ne veux pas que le chat entre ici. Un animal qui dé- 
truit tout, que j'ai surpris sautant après les ficelles do l'horloge I... Vous devriez y 
veiller... 

CATHERINE. 

Monsieur, je ne peux pas être en même temps à la cuisine et dans votre cabi- 
net... Où est-il ce chat? 

LE MAITRE. 

Sous la commode... Catherine, ouvrez la porte... (Au Chat.) Allons, sortez... 
Sortez, monsieur, vous dis-je. 

LE CHAT. 

Avec joie. (Il fuit.) 

SCÈNE V. 
CATHERINE, LE MAITRE, L'HORLOGE. 
LE MAITRE. 

Catherine, aidez-moi à recaler celle horloge. 

CATHERINE. 

Voilà qui est fait. 

LE MAITRE. 

Maintenant ma côtelette, pas trop cuite... 

CATHERINE. 

Tout de suite, monsieur. 

SCÈNE VI. 

- 

LE MAITRE, L'HORLOGE. 
l'horloge. 

Tic tac, tic tac. 

LE MAITRE. 

Heureusement je suis arrivé a temps. 

CATHERINE, au dehort. 

Ah! monsieur, la côtelette 1 

LE MAITRE. 

Elle est brûlée, je parie. 



80 



LES CHATS 



SCÈNE VII. 
CATHERINE, LE MAITRE, L'HORLOGE. 
CATHERINE. 

Le chat a volé la côtelette. 

le maître, ècumant. 
Ma côtelettel Ne pouviez-vous garder votre cuisine? 

CATHERINE. 

Vous m'appelez ici pour l'horloge. 

LE MAITRE. 

Oh! l'horloge! la côtelette! Ce chat abrégera ma vie... Je n'en veux plus... Un 
voleur qui ne respecte ni côtelette ni horloge! J'avais une faim! Quelle heure 
est-il ? Bon, l'horloge est arrêtée ! Ah! si je tenais ce chat, il passerait un mau- 
vais quart d'heure. 

SCÈNE m 

LA MAITRESSE, LE MAITRE, CATHERLNE, L'HORLOGE, LE CHAT. 

LA maîtresse. Elle entre tenant le chat dans ses bras. 
Est-il gentil ! Jamais on n'en a vu de plus beau, de plus doux! {Elle présente le 
chat au maître qui recule.) Eh bien, monsieur, vous ne l'embrassez pas? 

LE MAITRE. 

En effet cet animal est d'une amabilité... Il a démonté l'horloge ! 

LA MAITRESSE. 

lia bien Tait... Mon petit chat, tu as bien lait... Cette horloge gothique me dé- 
plaisait. 

LE MAITRE. 

Ce n'est pas tout... Il a mangé ma côtelette. 

LA maîtresse, couvrant le chat de baisers. 
Mon amour, votre mailre est plus gourmand que vous ; il ne pense qu'à manger. 



TRANSMISSION HÉRÉDITAIRE DBS QUALITES MORALES DES ANIMAUX. 

Un ami dévoué, qui a étudié de près les qualités des chais, m'envoie quelques 
fines observations. 

t Je crois que les chats ont une intelligence qu'ils cherchent à appliquer. 
C'est comme les enfants qui jouent à la guerre, aux métiers, aux voleurs et aux 
gendarmes; c'est le besoin de s'appliquer à quoique chose de sérieux et de réel, 
mais les forces leur manquent et leurs sens ne sont pas développés. Voilà une 
petite chatte dans le jardin; elle grimpe sur l'arbre après des pigeons qu'elle 
est bien sûre de ne pas atteindre; mais l'instinct la pousse à ce jeu de chasse. 



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> Elle guette au passage l'homme qui fend du bois au fond du jardin, elle 
veut jouer avec lui, elle le suit des yeux: ses yeux clignotent, ils sont intelligents, 
il y a là une intelligence qui n'est pas développée, et qui est un pur jeu comme 
pour les enfants. 

• G. Le Roy, qui demande deux mille ans pour développer l'intelligence des 
animaux, au point de les rendre serviables, d'en faire des serviteurs utiles, 
demande peut-être trop. Plusieurs générations, élevées et tenues en serre 
chaude, aux petits soins, suffiraient peut-être à appliquer ces instruments intellec- 
tuels à de petits offices; mais il faudrait que les hommes eux-mêmes portassent 
plus d'attention à ces choses qui ont l'air chimérique et surtout qui ne sont pas 
d'une utilité immédiate. Il faudrait aussi une famille d'observateurs-naturalistes, 
dont le père transmettrait au flls, le fils au petit-flls, le soin d'une famille de 
chats dans leur descendance. Cest ainsi qu'on résout les grands problèmes. 

» 11 y a de par le monde un savant ouvrage de mathématique. C'est un exem- 
plaire unique. 11 a été transmis par son auteur à M...., par celui-ci à un autre, 
(toujours au plus digne), et par cet autre, je crois, à M. Biot, qui a dû le trans- 
mettre aussi à la plus forte tête mathématique de notre temps. Sur la garde 
les.trois ou quatre illustres dédicaces sont écrites à la main, et la dernière est 
toujours en blanc jusqu'à la mort du testateur. « Transmis par M.. 

• C'est ainsi qu'on devrait se transmettre une famille d'animaux, d'un natu- 
raliste à l'autre. • 



MALADIES DES CHATS. — MOTINS OB LES GUERIE. 

Les maladies des chats sont en général inflammatoires; quelques affections 
cutanées sont d'autant plus dangereuses qu'elles se communiquent à l'espèce et 
peuvent atteindre les enfants et les hommes. 

Hurlrel d'Arboval, savant médecin vétérinaire, a donné, dans son Dictionnaire 
de médecine et de chirurgie vétérinaire*, une description d'une maladie cutanée 
qu'il est possible de guérir. 

• C'est une gale darlreuse, dit-il, qui se manifeste d'abord autour des oreilles 
par quelques pustules dont l'invasion s'étend sur le nez et ensuite embrasse 
la tête; dans quatre ou cinq jours le mal gagne les pattes, si on ne s'oppose 
à temps à ses progrès. Cette maladie est si intense que l'animal ne cesse de se 
gratter. » 

L'auteur de ces études a élevé nombre de chats et n'a pu constater cette 
affreuse maladie qui doit provenir du manque de soins, à moins qu'un 
courant épidémique ne circule comme en 1673 où la plupart des chats de West- 
phalie moururent. 

Dès qu'apparaîtront les premières pustules, il est bon de lotiooner pendant 

* Paris, 4 voL in-8», J.-B. Bailliôre, i8*ô. 

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LES CHATS 



quelques jours la partie malade avec une décoction de mauve, de guimauve 
ou de g aine de lin, à laquelle on ajoute des lavages composés de feuilles de 
tabac bouillies dans la lessive, ou d'une dissolution de deutoxide de potassium. 

Exposez l'animal à un soleil ardent et frictionnez-le avec la composition aoti- 
sporique suivante : Deux onces d'huile de lin dans laquelle a été fondu un 
dixième d'onguent citrin. Le tout bien mêlé, étendez une couche épaisse sur les 
parties aiïectées; ajoutez-y, comme traitement interne, quelques infusions de 
bureau, de fumeterre et de lait. L'animal guérira bientôt, s'il a été purgé 
préalablement avec quelques grains de jalap délayés dans un peu d'eau miellée. 

Les médecins de chats emploient un remède plus prompt pour combattre 
l'inflammation ; mais l'animal a besoin d'un fort tempérament pour résister à un si 
énergique traitement. 

Ces praticiens font vomir le chat au moyen de la staphisaigre, de l'euphorbe 
et du tabac. Deux fois par jour l'animal est trempé dans une décoction de pieds 
de griffon ou de tabac. Traitement sommaire, mais dangereux. 

Il en est un plus doux lorsque l'éruption est déclarée. Il faut tenir le chat 
dans un endroit chaud, lui faire prendre quelque boisson sudoriflque laxative 
et le frictionner avec une lotion de nitrate d'argent fondu (quatre gros) et d'eau 
naturelle (une livre). 

Mais celle grave maladie qui décime la race féline se compte comme les inva- 
sions de choléra, et depuis l'année 1779, où succombèrent la plupart des chats 
de France, d'Allemagne, d'Italie et de Danemark, la science n'a pas enregistré 
de nouvelles épidémies. 

A la suite de celte maladie on devra servir au convalescent du mou, du foie 
délicat, du lait sucré. Plus sage que les hommes, le chat ne commet pas d'im- 
prudences et s'en tient le plus habituellement à l'eau fraiche. 

La maladie s'empare quelquefois des femelles privées de la société des 
môles. Si la chatte tombe dans un état d'abattement et de langueur, il importe 
de la laisser courir. 

Les fractures des chats sont plus difficiles à guérir; alors la science du vété- 
rinaire doit être invoquée. 

J'ai vu un chat dont la colonne vertébrale avait été cassée, se promener plus 
tard avec quelques difficultés, il est vrai. Sa chute du haut d'un toit élevé, 
quoiqu'elle lui eût enlevé l'agilité, n'avait modifié en rien l'affabilité de son 
caractère. 



DO LANGAGE DES CHATS. 

Un philosophe naturaliste, de la race des hommes de la fin du xvin» siècle, 
préoccupés de la prospérité des nations et du bonheur des citoyens, le vertueux 
Dupont de Nemours, ne crut pas inutile d'étudier l'intelligence des animaux et 
le parti qu'en pourraient tirer les hommes. 



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LES CHATS 



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Hais co n'était pas un naturaliste ordinaire que ce disciple de Quesnay, ami 
de Turgot, membre de la Constituante en 1789, qui contribua à faire reconnaître 
l'indépendance de l'Amérique. 

Dans un Mémoire adressé à l'Institut, Dupont de Nemours donnait aux obser- 
vateurs un moyen de comprendre les animaux : Etudier Ut animaux en nou$, 
telle était sa méthode. Les arides controverses sur l'àme des bêtes, ils les aban- 
donnait aux méiaphysieiens ; pour lui il se rattachait à l'école de Montaigne, so 
demandant à propos des animaux : 

c C'est à deviner, dit-il, à qui est la faulte de ne nous entendre point, car nous 
ne les entendons pas plus qu'elles nous : par cette mesme raison, elles nous 
peuvent estimer besles, comme nous les en estimons. • 

L'homme, intelligence supérieure, a la faculté de se rendre compte des intel- 
ligences inférieures Ses puissantes sensations, il peut les passer à l'alambic de 
la raison et les étudier jusque dans leur infinitésimale atténuation. Si l'enfant 
ne peut suivre les rouages compliqués dont la civilisation a armé l'homme, 
l'homme juge nettement des perceptions de l'enfant, de même que la nourrice 
comprend l'enfant qui ne comprend pas la nourrice. 

L'animal, c'est l'enfant. Or, Dupont de Nemours, faisant un pas de plus que 
Montaigne, voulait comprendre l'animal. 

t Ce qui nous empêche, disait-il, de comprendre les raisonnements de la plu- 
part des animaux est la peine que nous avons à nous mettre à leur place : peine 
qui tient aux préjugés par lesquels nous les avons avilis en même temps que 
nous exagérions notre importance. 

> Mais quand nous avons acquis la conviction que les animaux qui nous sont 
inférieurs sont néanmoins des êtres intelligents et que par cela même qu'ils n'ont 
à exercer leur intelligence que sur un moindre nombre d'idées et d'intérêt», ils 
y portent une attention plus durable, plus répétée, ou sont plus fortement frappés, 
les repassant plus souvent dans leur mémoire; quand, revenant ensuite sur 
nous-mêmes, nous réfléchissons à ce qu'éprouverait notre intelligence avec des 
organes semblables, dans des circonstances pareilles, nous pouvons, d'après 
leurs sensations de la même nature que les nôtres et leurs conclusions conformes 
à notre logique, découvrir la chaîne de leurs pensées; nous pouvons reconnaître 
la suite de souvenirs, de notions, d'inductions, qui mène de leurs perceptions à 
leurs œuvres. » 

Tout ceci est d'une extrême justesse. Aucun naturaliste, je crois, n'a mieux 
posé la question. Dupont de Nemours parlait en observateur de l'école de Bonnet, 
de Saussure, d'Hubert de Genève. Et il est bon de dire ce que ces naturalistes 
entendent par observations. Ce sont des séries de faits étudiés d'après nature, qui 
ont besoin d'être revus de nouveau, des années d'attention scrupuleuse, une 
existence de prisonnier et de Siméon slylite, des détachements de toutes choses 
humaines, des dossiers de notes, qui ne sont rien si un cerveau sainement équi- 
libré ne préside pas à leur classement et ne commande la soumission aux ca- 
pricieuses inductions. 

Pas de métaphysique chez l'observateur. Des faits, un sens droit (chose peu 



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LES CHATS 



commune), une méthode de groupement et des méditations dont plus tard pro- 
fitera le public. 

Poussant son système jusqu'à ses dernières limites, Dupont de Nemours disait : 

« On me demande comment on peut apprendre des langue* d'animaux et parvenir 
à se former de leurs discours une idée qui en approche f 

i Je répondrai que le premier pas pour y réussir est d'observer soigneusement 
les animaux, de remarquer que ceux qui profèrent des sons y attachent eux- 
mêmes et entre eux une signification, et que des cris originairement arrachés 
par des passions, puis recommencés en pareille circonstance, sont, par un mé- 
lange de la nature et de l'habitude, devenus l'expression constante des passions 
qui les ont Tait naître. 

» Lorsque l'on vit familièrement avec des animaux, pour peu que l'on soit 
susceptible d'attention, il est impossible de ne pas demeurer convaincu de cette 
vérité. 

» Ces langues reconnues, comment les apprendre ? Comme nous apprenons 
celles des peuples sauvages, ou môme de toute nation étrangère dont nous n'a- 
vons pas le dictionnaire et dont nous ignorons la grammaire. — En écoulant le 
son, nous le gravons dans la mémoire, le reconnaissant lorsqu'il est répété, le 
discernant de ceux qui ont avec lui quelques rapports sans être exactement les 
mêmes, l'écrivant quand il est constaté, et à l'occasion de chaque son observant 
la chose avec laquelle il coïncide, le geste dont il est accompagné. 

> Les animaux n'ont que très-peu de besoins etde passions. Ces besoins sont im- 
périeux et ces passions vives. L'expression est donc assez marquée; mais les idées 
sont peu nombreuses et le dictionnaire court; la grammaire plus que simple; — 
très-peu de noms, environ le double d'adjectifs, le verbe presque toujours sous- 
entendu; des interjections qui, comme l'a très-bien prouvé M. de Tracy, sont en 
un seul mot des phrases entières : aucune autre partie du discours. 

» En comparaison de cela, nous avons des langues très-riches, une multitude 
de manières d'exprimer les nuances de nos idées. Ce n'est donc pas nous qui 
devons être embarrassés pour traduire de l'anima/ en langue humaine. 

> Ce qui est plus difficile à comprendre est que les animaux traduisent nos 
langues si abondantes dans la leur si pauvre. Ils le font cependant; sans cela, 
comment notre chien, notre cheval, nos oiseaux privés obéiraient-ils à notre 
voix ? » 

Une théorie si ingénieuse aboutit malheureusement au début à la traduction 
d'une chanson de rossignol, dont les adversaires de Dupont de Nemours se mo- 
quèrent trop facilement. 

Marco Betlini *, il y a plus de deux siècles, avait donné une transcription du 
chant du rossignol. 

Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou, tiouou, 
Zpe tiou zqua 
Quorrror pipi 

* Ruben, Hilarotragedia Satliro pastorale, in-4». Parme, 1614. 



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LES CHATS 



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Tio, tio, tio, tio, tio , 
Quoutio, quoutià, quoutiù, quoutià, 

Zquà, zquà, xquô, zquô, 
Zi, zi, zi, zi, zi, zi, zi, zi, si, 
Quorrror twu zqua pipiqui. 

Ces ingénieuses onomatopées, admissibles dans l'état actuel de la science, Du- 
pont de Nemours les traduisit ainsi, Taisant parler • le rossignol pendant la cou- 
vaison. * 

Don, dors, dors, dors, dors, dors, ma douce amie, 
Amie, amie, 
Si belle»* ri chérie : 
Dors en aimant, 
Dors en couvant 
Ma belle amie, 
Nom jolit enfante, etc. 

Un faiseur de romances n'eût pas mieux dit; et on railla la découverte avec 
raison. 

A la suite de cette déconvenue, Dupont de Nemours, mieux inspiré, se retira 
à la campagne et passa deux hivers dans les champs à recueillir des matériaux 
pour le Dictionnaire des Corbeaux. Ainsi il nota les mots : 



Cro, 


erè, 


cro, 


erou, 


crouou. 


Grau, 


grm. 


grott. 


grouu, 




Craè, 


cria. 


croa, 


troua, 


grouau. 


Crao, 


crié, 


croi. 


cremè, 


grouu». 



• Craou, creo, croo, crouo, grouou. 

Suivant le philosophe, ces vingt-cinq mots expriment : ici, là, droite, gauche, 
en avant, halte, pâture, garde à voue, homme arme, froid, chaud, partir c et 
une douzaine d'autres avis que les corbeaux ont à se donner selon leurs be- 
soins, i 

Chateaubriand, qui avait un vif amour pour les corbeaux, admira sans doute 
le nouveau dictionnaire dont le naturaliste venait d'enrichir les sciences natu 
relies. 

Lui aussi, l'homme de génie, se fût intéressé à la langue chat que tenta plus 
d'une fois de noter Dupont de Nemours qui accordait plus d'intelligence au chat 
qu'au chien. 

« Les griffes et le pouvoir qu'elles lui donnent de monter sur les arbres, disait 
le naturaliste, sont pour lui une source d'expériences d'idées dont le chien est 
privé. » 

Et il ajoutait : 

t Le chat a en outre l'avantage d'une langue dans laquelte ou trouve les 



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LES CHATS 



mêmes voyelles que prononce le chien, et de plus six consonnes : l'm, l'n, le g, 
l'A, le v et Vf. Il en résulte pour lui un plus grand nombre de mots. 

« Ces deux causes, la meilleure organisation des pattes et la plus grande éten- 
due du langage oral, sont ce qui donne au chat isolé plus de ruse et d'habileté 
dans son métier de chasseur que n'en a le chien isolé. > 

Il ne nous reste rien de cette langue comparée du chien et du chat; et on 
peut sourire des affirmations de Dupont de Nemours. 

Moi-même j'ai reculé devant la tâche difficile de donner le vocabulaire des 
chats, et je m'en tiens, pour le commerce habituel avec les animaux, à ce que 
dit Montaigne : 

t Quand je me joue à ma chatte, qui sçait si elle passe son temps de moi, 
plus que je ne Tais d'elle ? Nous nous entretenons de singeries réciproques : si 
j'ai mon heure de commencer ou de refuser, aussi a-t-ello la sienne. • 



LES AMOURS DES CHATS. 

Au commencement d'un hiver je pus observer les phénomènes de l'amour chez 
un chat et une chatte que je tenais renfermés; aucune de leurs évolutions ne 
fut perdue, grâce à un accident qui me faisait garder la chambre. 

La chatte, plus joueuse que d'habitude, houspillait particulièrement le chat; le 
chat supportait ces agaceries en philosophe et se tenait dans le platonique. 

I.e lendemain ce fut au tour du chat de poursuivre la chatte qui à son tour fit 
la sourde oreille. 

Trois jours durant ces animaux jouèrent le Dépit amoureux. 

Le chat poussait de longs gémissements; la chatte restait inflexible. Pas d'écho 
dans le cœur de la cruelle! 

L'amant devenait sombre, mangeait à peine. Les pupilles de ses yeux étaient 
extraordinairement dilatées; à son regard on voyait combien il souiïrait. Il 
miaulait d'une façon désespérée par intervalle, frottait sa robe contre les meu- 
bles, cherchant à éteindre le feu qui le dévorait. Pelotonnée sur un fauteuil, la 
chatte semblait ne pas avoir conscience de ce martyre. 

Tout à coup j'entendis un cri lamentable, suivi de fffff ; énergiques. Sur le 
parquet de la pièce voisine se roulait la chatte en proie à une sorte d'attaque 
névralgique. De son dos elle eût usé le plancher tant elle frottait ses flancs avec 
acharnement. 

Debout non loin d'elle, gravement le chat contemplait ces bizarres convulsions, 
lui plein de calme, se demandant qui poussait la chatte à se lécher les pattes, à 
se rouler de nouveau, à se lécher encore. 

Quelques instants après, l'amoureux, croyant le calme revenu dans l'esprit de 
la chatte, s'approcha d'elle et en reçut deux soumets vivement appliqués sur le 
museau, ce qui ne parut pas l'inquiéter démesurément, car cinq minutes plus 
tard ses galanteries recommencèrent. 



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LES CHATS 



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Qu'ils sont curieux les prodromes do l'amour! D'abord le chat mord le cou de 
la chatte. L'immobilité est égale au silence. Puis le chat pétrit de ?es pattes le 
corps de la femelle, jusqu'à ce qu'un long cri retentisse. 

Une semblable lutte se renouvela souvent le premier jour et sans trêves 
pendant les trois journées suivantes, la chatte jurant fortement après chaque 
triomphe et administrant à la suite de la cérémonie deux soufflets dont le chat 
riait dans sa barbe. 

Toutefois, à partir du quatrième jour, le gaillard prit quelque repos. Allongé 
sur un fauteuil, il méditait sans doute surses bonnes fortunes; mais la chatte ne 
l'entendait pas ainsi. Ayant appris de son seigneur et maître les secrets de l'en- 
sorcellement amoureux, à son tour elle mordit le cou du chat, piétina son corps 
malgré ses grondements et ne cessa ce manège qu'elle n'eût entraîné le mâle 
dans quelque coin. 

C'est en pareille matière qu'il faudrait pouvoir Iraduiro la langue chat. Entre 
la grande variété de miaou (on peut en compter soixnnle-trois, mais la notation 
est difficile), j'en citerai un si particulièrement expressif et accompagné d'un 
geste si précis qu'il ne peut être traduit que par viens tu ? Alors d'un commun 
accord les chais vont dans une pièce voisine se prodiguer mille serments. 

Il est à remarquer que l'amour chez les animaux enfermés dans des apparte- 
ments commence au jour pour se terminer à la nuit, et qu'au contraire, en plein 
air, il commence à la nuit pour se terminer au petit jour. 

A l'extérieur le matou, ne trouvant pas toujours des voisines obligeantes, pu- 
blie sa flamme par de tels cris que toutes les chattes l'entendent à une 
portée de fusil. 

La rencontre se passant entre futurs qui se voient pour la première fois, offre 
un cérémonial particulier. 

Soit contrainte ou timidité, chat et chatte restent d'abord à une certaine dis- 
tance l'un de l'autre. Ils épient leurs moindres gestes et se regardent dans le 
vert des yeux. Sans s'inquiéter si leur musique est d'accord (ce qui choque tant 
les gens au sommeil léger), ils entament un duo qui dure quelquefois plusieurs 
heures. Ne s'étanl jamais vus, ils ont beaucoup à se dire. Le chat se sert de pa- 
roles brûlantes, à quoi la chatte fait connaître ce qu'elle attend du soupirant. 

Tous deux rampant contre terre lentement se rapprochent l'un de l'autre; 
mais à peine le matou est-il près de la chatte que celle-ci prend la fuite. 
Tours et détours, sauts périlleux , jeux de cache-cache dont sont témoins 
cheminées et gouttières. La fuite a excité les amoureux; ils s'arrêtent de nou- 
veau, entrecroisent d'ardentes prunelles jusqu'à ce que la chatte s'élance sur le 
mâle, l'égratigne et le morde. 

Elle est plus violente qu'à l'intérieur la passion en plein air. La férocité se 
mêle aux transports de l'amour. Des jalousies féroces entraînent les matous 
dans des combats sans trêve ni merci- Le chat a qui a coum > revient au logis 
le nez griffé, l'oreille déchirée. Pendant ses excursions il n'a vécu que d'amour 
et d'eau fraîche. Et pourtant son corps meurtri, son poil sale, sa maigreur» 
ses oreilles fendues ne le retiendront pas longtemps au logis. 



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LES CHATS 



Trois mois plus tard, au moindre appel féminin, il n'aura de cesse que de re- 
prendre ses travaux d'Hercule.* 



» Une coquette édition que H. Ristelhuber Tient de donner de Galiani, me remplit 
d'orgueil. Lui aussi, le Napolilain, a traité de l'amour chez les chats; sauf le détail du 
miaulement, je me rencontre arec l'ami de Diderot sor la question de linguistique. • Il y a 

> des siècles, dit le spirituel abbé, qu'on élève des chats, et cependant je ne trouve personne 

> qui les ait bien étudiés. J'ai le mile et la femelle; je leur ai ôté toute communication avec 

• les chats du dehors et j'ai voulu suivre leur ménage avec attention ; croiriez-vous une 

• chose? Dans le mou de leurs amours, ils n'ont jamais miaulé; le miaulement n'est donc 

• pas le langage de l'amour des chats; il n'est que l'appel des absents. Autre découverte 

• sûre : Le langage du mâle est tout à fait différent de celui de la femelle, comme cela de- 

• vait être. Dans les oiseaux celte différence est plus marquée, le chant du mile est tout à 

• fait différent de celui de la femelle; mais dans les quadrupèdes je ne crois pas que per- 

• sonne se soit aperçu de celte .différence. En outre, je suis sur qu'il y a plus de vingt 

• inflexions différentes dans le langage des chats, et leur langage est véritablement une 

• langue, car ils emploient toujours le même son pour exprimer la même chose. » 



CHAMPFLEURY. 




LE GRAND PRIX DES ARTS 



EN 1869 



Il y a trois ans, le 7 juillet 1864, le jour de la distribution des récom- 
penses de l'Exposition des Beaux-Arts, dans le grand salon carré du 
musée du Louvre, au pied de ['Assomption de Murillo et en face des 
Noces de Cana de Véronèse, M. le maréchal Vaillant annonçait qu'un 
prix de Cent mille francs était créé par l'Empereur, aux frais de la liste 
civile, pour être décerné, tous les cinq ans, à l'auteur d'une grande 
œuvre d'art, de peinture, de sculpture, ou d'architecture. 

Voici les textes du décret daté de Saint-Cloud, le 12 août 1864 : 

a Le grand prix de l'Empereur sera décerné sur la proposition d'une 
» commission présidée par le ministre de notre Maison et des Beaux- 
» Arts, et composée de trente membres, dont dix seront choisis dans 
» le sein de l'Académie des Beaux-Arts. 

» Ne seront admises à concourir que les œuvres d'artistes français. 

» La commission dressera elle-même la liste des œuvres qu'elle 
» croira digne de concourir. 

» Le prix sera décerné pour la première fois en 1869. » 

Les artistes se souviennent-ils de ces mémorables paroles d'il y a 
trois ans, prononcées au milieu des chefs-d'œuvre du Louvre? Le dé- 
cret officiel d'un grand-prix ne peut certainement pas avoir force de 
loi pour créer des œuvres de génie ; mais il provoque le talent des 
hommes les plus distingués, il permet aux plus jeunes artistes d'en- 
trer en possession tout à coup de la fortune et de la célébrité. Un peu 
de fortune, c'est déjà conquérir une grande liberté. La liberté, c'est 
souvent la moitié du talent, c'est souvent le génie. 

Je ne sais quel philosophe misanthrope, — ils le sont tous, — a dit 
pour faire un joli mot : « La France aime les arts, mais on les paye en 
Angleterre. » Ce philosophe ne connaît pas son histoire. Il n'est pas 
de pays plus franchement prodigue que la France envers ses artistes. 
On dirait qu'Alexandre le Grand a fait école chez nous dans cette 
famille de potentats ou d'amateurs qui payent magnifiquement les 



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LE GRAND PRIX DES ARTS EN 1869 



arts. D'abord la Macédoine païenne a servi de modèle à la Rome catho- 
lique de Léon X et à la France pompeuse de Louis XIV. Jamais les ar- 
tistes n'ont été plus heureux qu'aujourd'hui. La cour de Pella, la cour 
du Vatican, la cour de Versailles, n'ont peut-être jamais tant payé 
pour les arts que n'a payé en cinquante ans le peuple français, par les 
mains de l'empereur-soldat, du roi-divin, du roi-citoyen. Le calcul de 
ce que les arts ont coûté à la France serait curieux à connaître, me 
disait une fois un député à la Constituante en 1848, si on le mettait en 
face de ce que les arts ont rapporté de gloire à la France. On a beau 
avoir versé beaucoup d'or, la balance serait encore en faveur de la 
gloire. 

L'influence du gouvernement sur le caractère d'un peuple, et l'in- 
fluence que le caractère d'un peuple doit exercer sur la forme d'un 
gouvernement, sont un éternel sujet de recherches pour les écrivains. 
Nous croyons, ce n'est pas pour la première fois, que de la perfection 
des arts dépend la perfection d'un pays. Comme autrefois l'Italie, la 
France a obtenu sur les autres nations la supériorité actuelle des arts. 
Autrefois la main royale, la classe noble, la classe riche, étaient les 
seules protectrices des arts; elles seules en favorisaient les progrès, 
mais avec toutes les faiblesses de la nature humaine; elles montraient 
parfois plus de vanité aristocratique que de dévouement à l'art. Celte 
protection, chez le petit nombre de ces grands seigneurs ou de ces 
beaux financiers, c'était bien autant un vain orgueil qu'un véritable en- 
thousiasme. Maintenant le monde a pris l'amour des arts, et il veut 
qu'on les protège pour l'amour d'eux-mêmes. La sympathie du public 
a le loisir de se développer en temps de paix. L'histoire, ce passé qui 
sert tant de fois à prédire l'avenir, nous montre que les époques illus- 
trées d'un grand nombre de grands hommes ont toujours succédé à 
quelque autre période de crise générale et batailleuse. Je ne remonte 
pas au déluge. Tel fut à Rome, pour les lettres, le siècle d'Auguste. Il 
ouvrit une carrière à la littérature et aux arts, en fermant le temple des 
discordes, des procès et des crises. Le même exemple s'est renouvelé 
en Italie, à l'unique époque de la Renaissance, avec Léonard de Vinci, 
Michel-Ange, Raphaël, Corrège, Titien, les cinq premiers grands dieux 
de la peinture : — les deux autres sont Rubens et Rembrandt, et cela 
fait sept. — Ainsi en France : quand le soleil de Louis XIV aveugle tout 
le royaume, il éclaire les arts et les lettres. Ce n'est pas la faute de 
Louis XIV si Corneille appartient plutôt au règne de Louis XIII, si 
Poussin peint plus à Rome qu'à Paris ; ce n'est pas de sa faute s'il n'a 
point connu Pascal ni Le Sueur. 11 a fait de Molière et de Racine ses 



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LE GRAND PRIX DES ARTS EN 1869 



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poètes, il a fait de Le Brun et de Mignard ses peintres. Pourquoi 
Le Brun n'est-il pas un Michel-Ange? Pourquoi Mignard n'est-il pas un 
Raphaël ? — Et pourquoi Molière se monlre-t-il si courtisan ou si poète 
quand il appelle Mignard le Raphaël du Val-de-Gràce, quand il appelle 
Raphaël le Mignard de Rome? 

Ensuite voulez vous jeter un regard en Angleterre : à la fin du 
xvm' siècle, l'esprit public de l'Angleterre commence à se calmer, le 
gouvernement s'occupe davantage des arts, la sage Angleterre sait 
que les arts contribuent à la gloire intérieure et aux triomphes pai- 
sibles ; le génie anglais produit Reynolds, Barry, Gainsboroug, Wilson, 
et l'école anglaise est fondée. Alors ia Révolution française éclate et 
change toute la direction des esprits de l'Europe. Cependant Napoléon 
métamorphose le génie de David et crée le génie de Gros. Gros, avec 
ses grands coups de pinceau, c'est le Murât de la peinture. 

Napoléon, qui écoute tout ce qui murmure à son oreille le nom glo- 
rieux de la France, qui a été jaloux de faire venir la troupe de Corneille 
en Allemagne, qui s'occupera à Moscou des destinées du théâtre de la 
rue Richelieu, institue en 1810 des prix décennaux. Il veut que tous 
les ouvrages scientifiques, littéraires, artistiques, achevés depuis 
1800, depuis le premier jour de son règne de premier consul, soient 
présentés à des concours jugés par l'Institut : l'auteur du meilleur ou- 
vrage en chaque genre sera couronné et recevra une récompense na- 
tionale. 

Il est curieux, en 1867, plus d'un demi-siècle après l'idée gigantesque 
de Napoléon I er , et deux ans avant le premier concours quinquennal 
décrété par Napoléon III, de lire la liste du concours décennal de 1810 : 

Les Sabines, par David; — la Famille de Priam, par Garnier; — * 
les Trois Ages, par Gérard ; — le Déluge, par Girodet; — Atala, par 
Girodet; — Marcus Sextus, par Guérin; — Phèdre et Hippolytc, par 
Guérin ; — les Remords d'Oreste, par Hennequin ; — Télémaque dans 
l'Ile de Calypso, par Meynicr; — deux plafonds allégoriques au Louvre, 
par Berthélcmi ; — la Justice et la Vengeance divine, par Prudhon. 

On ajouta au concours une liste de tableaux, représentant un sujet ho- 
norable pour le caractère national : 

Le Couronnement de Napoléon, par David; — l'Empereur saluant 
des blessés ennemis, par Debret ; — Allocution de l'Empereur à ses 
troupes, par Gautherot; — l'Empereur recevant les clefs devienne, 
par Girodet ; — la Peste de Jaffa, par Gros ; — le Champ de bataille 
d'Eylau , par Gros ; — la Bataille d'Aboukir, par Gros ; — les Soldats 
du 76" retrouvant leur drapeau à Inspruck, par Meynier; — la Révolte 



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LE GRAND PRIX DES ARTS EN 1809 



du Caire, par Guéri n ; — le Passage du Saint-Bernard, par Thévenin ; 
— le Matin de la bataille d'Austerlitz, par Vernet. 

Au jugement du public, David et Girodet, le maître et l'élève, rem- 
portèrent tous les deux le prix dans la liste des peintres d'histoire. Dans 
les tableaux honorant le caractère national, on se partagea entre le Cou- 
ronnement de Napoléon et la Peste de Jaffa, entre David et Gros, en- 
core le maître et l'élève. Restait à l'Institut de faire un rapport et à 
décerner le prix. Plusieurs artistes académiciens étaient eux-mêmes 
concurrents; l'Académie fit un rapport évasif; l'Institut se partagea 
plus encore que le public. Il n'y eut ni de jugement définitif, ni de 
couronne décernée. Napoléon avait affaire à la plus intraitable des ré- 
publiques, la république des ai ls et des lettres. 

Mais le décret du 12 août 1864, pour notre prochain concours de 
1809, a prévu ce qui rendait impossible le résultat de 1810. L'art. 5 du 
décret porte : a Dans le cas où un membre de la commission serait in- 
» scrit sur la liste des concurrents, il serait réputé démissionnaire, et 
» il serait pourvu à son remplacement. » 

Diderot a dit : « Il faut qu'il y ail un grand nombre d'hommes qui 
s'appliquent à un art pour faire sortir l'homme de génie. » L'homme de 
génie sortira peut-être, car nous avons beaucoup d'hommes de talent 
qui concourront tous en 1869. Toutefois le grand art sera seul admis. 
La France sent le besoin impérieux d'en appeler au grand art. Voyez 
au Salon : c'est toujours la fantaisie qui domine ; ce sont des rêves par- 
ticuliers, des vues personnelles, des scènes d'intérieur, d'autres scènes 
empruntées aux biographies, aux chroniques, à l'histoire des arts, ou à 
l'imagination des grands poètes, comme Dante, Shakspeare, Byron, 
• Goethe ( hélas t déjà l'on délaisse Hugo et Lamartine! pourquoi?) 
Sans doute la fantaisie a son prix, et un grand prix ; mais il ne s'agit 
pas d'elle pour le grand-prix de Cent mille francs. On ira même plus 
loin : le paysage, la peinture de genre, la statuaire décorative, les 
simples plans, ne compteront pas dans la catégorie des grandes œuvres 
d'art de peinture, de sculpture, ni d'architecture \ 

* Nous ne voulons pas préjuger aujourd'hui l'avenir; même l'avenir de deux 
ans déjoue toutes les prédictions. Disons pourtant qu'en architecture M. Charles 
Garnier aura bâti l'Opéra, M. lin II u aura signé l'église de la Trinité, M. Viollet- 
Leduc aura restauré le château de Pierrefonds, H. César Daly la cathédrale 
d'AIbi, M. Manguin aura parachevé l'hôtel Païva, M. Lcfuel aura reconstruit le 
pavillon de Flore. — M. Couture exposera-t-il les Volontaires de 179S, M. Meis- 
sonier la Charge de cuirassiers à Waterloo ? M. Cabanel vient d'exposer le 
Paradis perdu. M. Courbet expose le Cerf forci dans la neige. Et MM. Gérôme, 
Lehmann, Hébert, Jules Breton, Gustave Moreau ? — Et en sculpture, MM. Jouf- 



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LE GRAND PRIX DES ARTS EN 18G9 



93 



Certainement l'autre art, qui ne s'appelle pas le grand art, n'est pas 
dédaigné par le décret ; il n'en fait pas moins pour le public des chefs- 
d'œuvre qu'on admire etqui s'achètent à prix d'or. M. de Nieuwerkerke 
disait dans un de ses éloquents discours, il y a quelques années : « Si 
les préférences de quelques-uns se portent vers l'étude du paysage, 
par exemple, leurs succès ne doivent pasnous inquiétersur les destinées 
du grand art en France. Chaque époque, en effet, obéit à un mouve- 
ment particulier, à une pression mobile de l'esprit et du goût, L'impor- 
tant, c'est que, dans chacune des directions parcourues, le talent soit à 
la hauteur de la tentative. D'ailleurs, comme pour être signé de Ra- 
phaël ou deRuysdaël, de Michel-Ange ou de Clodion, un chef-d'œuvre 
n'en est pas moins un chef-d'œuvre, en raison de la diversité des 
esprits, de la variété des talents et des aptitudes originelles, nous com- 
prenons que la plus grande liberté règne dans la pratique et la direc- 
tion de l'art. > M. de Nieuwerkerke parlait ainsi à la distribution des 
récompenses du Salon de i8G3, et il ajoutait : c Le grand art sera tou- 
jours l'objet de nos prédilections. » 

Au concours de 1869, ce seront donc l'architecture, la sculpture, la 
peinture , prises dans leur plus belle expression, qui s'avanceront 
comme trois déesses pour recevoir la pomme de la fortune. L'architec- 
ture est une carrière où l'on n'aperçoit aucune issue pour arriver à la 
grande renommée d'autrefois ; cet art, le premier de touschez les Grecs, 
quia le même rang chez les autres peuples, cet art sans lequel les autres 
manqueraient leur but, n'occupe plus que des constructeurs et des or- 
nemanistes; et même parfois les véritables constructeurs de nos mo- 
numents, ce sont les charpentiers et les maçons : l'architecte ne fait 
que les interroger. La statuaire est un art monumental dont la nature 
caractéristique est de ne pouvoir se prêter aux pensées vulgaires, aux 
sujets difformes, aux débauches hideuses ; la statuaire était appelée 
dans l'antiquité l'art des héros, c'est-à-dire des grandes actions, l'art 
des dieux, c'est-à-dire des grandes croyances ; il a la mission de repro- 
duire les types les plus élevés de la nature humaine ; il a la mission 
d'exalter l'imagination par l'histoire , la religion et les mœurs. Mais 
tous les beaux-arts, surtout les grands arts, ont besoin d'argent pour 
créer. La statuaire surtout. La litléralure, l'architecture, la peinture, 
trouvent des ressources dans les fortunes particulières ; mais la sculp- 
ture est un art public, un art pour lo peuple, elle ne peut être encou- 

froy, Guillaume, Perraud, Carrier-Belleuse, Clésinger, Carpeaux, Paul Dubois? 
Comme surintendant des Beaux-Arts, M. de Nieuwerkerke ne pourra pas con- 
courir. — C'est peut-être parmi ceux que j'oublie que se révélera le triomphateur. 



9i 



LE GRAND PRIX DES ARTS EN 1869 



ragée et payée que parles empires qui représentent le peuple. Nous ne 
parlons pas politique, puisque nous ne parlons que d'art. 

L'artiste n'a pas besoin de s'emparer de la politique : il s'inspire à 
toutes les formes de gouvernement. Qu'est-ce que dans les arts le 
choix même d'un sujet? Le mérite de l'œuvre donne seul la sympathie 
des connaisseurs et la reconnaissance de la postérité. Les hymnes de 
Joseph Chénier sont restés au-dessous des chœurs de Jean Racine. La 
statue d'un général a souvent moins d'admirateurs qu'un faune. Les 
Sabines de David pâlissent devant les Vierges de Raphaël. On deman- 
dait une fois si en musique la Marseillaise vaut le Stabat. Les arts ont 
doté la nation française d'un sens nouveau, mais ils ont gardé à l'esprit 
humain l'éternel sens plastique. Tout est là. Phidias oublie de conspirer 
contre Périclès, Apelles ne poignarde pas Alexandre, une compagnie 
de poêles et d'artistes offre un banquet à Auguste. Et que font à Michel- 
Ange et à Raphaël les petites républiques et les petits tyranneaux qui 
s'entre-dévorent? Pourquoi David ne ferait-il pas le portrait de Pie VII 
après avoir fait le portrait de .Marat, et le portrait de Napoléon après le 
portrait de Robespierre? Les maîtres du monde sont souvent les meil- 
leurs amis des maîtres de l'art. Que diriez-vous d'un peuple qui laisserait 
sans acheteurs les plus beaux tableaux, qui laisserait sans récompense 
les artistes dont l'habit ne vaut pas le talent, enfants pleins de génie, 
mais sans fortune, qui justifient à merveille ce beau vers de Juvénal : 

Haud facile emergunt quorum virtutibus obstat 
lies angusta domi. 

Payer les artistes au poids de l'or, ce fut là le luxe innocent de 
François I er , qui lui en a fait pardonner bien d'autres. Ce fut le grand 
luxe de Louis XIV. Henri VIII enleva Holbein à la misère. L'empereur 
Maximilien tint lui-même l'échelle où était monté Albert Durer. Quel 
autre roi, quel autre empereur, ramassa le pinceau de Titien? C'était 
jadis une gloire d'être entouré d'artistes riches. Un artiste riche, cela 
dit tout ; mais un artiste pauvre, cela signifie plus encore ! 

Les concours comme celui de 4869 peuvent rendre productifs les 
millions donnés de tout temps par la France à la peinture, à la sculp- 
ture, à l'architecture. Le terme est proche ; nous le rappelons aux ar- 
tistes. Il n'y a plus que deux ans. Avec deux années devant soi, tout le 
monde peut encore tenter des chefs-d'œuvre, tenter la fortune, tenter 
la renommée. Mais dès aujourd'hui, il est temps de rappeler les paroles 
prononcées par M. le maréchal Vaillant, en 1864, dans le grand salon 
carré du Louvre, au pied de l'Assomption de Murillo, en face des 
Noces de Véronèse. 

CHARLES COL1GNY. 



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SALON DE 1867 



LE PORTRAIT 



La peinture historique étant la plus haute interprétation de l'art qu'il 
nous soit donné d'explorer, il s'ensuit que le portrait pourrait bien être 
considéré comme une branche greffée au môme tronc, puisqu'il est la tra- 
duction la plus élevée des mouvements de l'àme, et que le choc des idées, 
le rayonnement surnaturel, les impétueux tressaillements de l'esprit 
apparaissent à la surface dans un éclair de la visualité. Rien n'étant plus 
complexe que l'expression pure et identique de la personnalité intellec- 
tuelle et physique, sa réalisation appartient donc à la grande école. Le 
portrait est un des monuments les plus indestructibles d'une époque et 
son irrécusable témoignage. Entre Higaud et Chardin, quel immense in- 
tervalle et combien la pensée a posé de jalons 1 L'un, c'est la pompe 
monarchique, exprimée à grands traits de brosse avec les amplifications 
du grand style. L'autre, (c'est la bourgeoisie fine et railleuse, assistant 
au déclin de la royauté, avec son sourire d'incrédulité et sa bonne foi 
d'honnête homme à la Diderot. Aujourd'hui nous cherchons à fusionner 
deux écoles : les tendances réalistes ou l'imitation exclusive de la nature, 
avec la recherche de l'individualité morale dans sa plus éloquente accep- 
tion, qui renferme dans un type la volonté, la puissance, la fixité de l'âme 
sur un point quelconque de la pensée. 

Nous avons déjà étudié M. Cabanel à l'Exposition annuelle. Auprès de 
lui viennent se grouper MM. Lehmann, Robert-Fleury, Charles Bonne- 
grâce, Edouard Dubufe, Bouguereau, Carolus Durand,Viger, Pommayrac, 
Pérignon; tels sont les noms que l'on peut revendiquer avec un certain 
orgueil national au k Salon de 1867, car ils se rallient à des principes d'art 
dans la vérité. 

Le portrait de Mgr Darboy, par Lehmann, est dans un style sévère, d'une 
tonalité concentrée, d'une expression mûre et pensive, d'une direction 



96 



LE SALON DE 1867 



simple et savante. Ces lèvres austères, cetté physionomie grêle et médita- 
tive, ce buste légèrement courbé, ces mains d'une maigreur un peu 
asc tique, l'ensemble enfin enveloppé d'une lumière serrée, sont d'une 
réalisation si mâle qu'elle assombrit un peu l'imagination, qui en em- 
porte une sorte de tristesse. Cependant on ne peut disconvenir qu'il n'y ait 
un tact d'ordonnance exquis dans la conception de l'œuvre, la dispensa- 
tion des ombres, et dans la note de basse qui vient dominer les parties 
éclairées. Il existe donc là un cachet de grandeur véritable. Ce type d'ar- 
chevêque un peu froid, un peu rigide, mais noble, grave, concis, peut 
aller retrouver ces têtes de prélats, Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, Flé- 
chier, d'une touche plus fastueuse, alignés dans nos galeries du 
xvii e siècle. 

Voici une gamme plus claire ; c'est celle de Bouguereau dans le por- 
trait de M a * la vicomtesse de C... La gorge et les mains sont d'une transpa- 
rence de teinte qui donne à la carnation de cette chair une diaphanéité du 
plus beau caractère. Les mains d'une pulpe satinée et croisées à l'extré- 
mité des doigts sont frappées en dedans par des accents lumineux. Mais 
l'étoffe de la robe, qui parait être en velours cramoisi, n'a pas assez de 
volume et de matité, et les reflets sont trop soyeux ; on ne sent point d'é- 
paisseur dans le tissu; en un mot, le vêlement manque d'ampleur. Cepen- 
dant les bras sont largement touchés et le buste est d'une prestance qui 
révèle un dessin emprunté aux grandes sources. 

Si la connaissance approfondie du nu est nécessaire dans la peinture 
historique, elle ne l'est pas moins en toute composition où il s'agira d'une 
ou de plusieurs physionomies. La draperie magistrale de l'antiquité doit 
être curieusement étudiée par l'artiste dans ses attitudes les plus multi- 
ples avant de songer à la représentation du costume moderne. C'est ce 
qui a communiqué à certaines réalisations une indiscutable portée. Ainsi 
le général Dix, ministre des États-Unis, par M. Pérignon, et le portrait de la 
baronne de P..., sont deux œuvres de valeur qui jettent au temps un auda- 
cieux défi. Les qualités si évidemment virginales du premier sont renfer- 
mées dans le second avec une incision de volonté des plus expressives. Cette 
Qne et gracieuse tête de femme, si élégamment jetée entre deux épaules 
d'un mouvement fier et hardi, qui porte sa magniûque chevelure avec une 
caressante désinvolture, dont le nez et la lèvre, un peu accusés, ont une 
accentuation si aristocratique, est d'une vive et amoureuse direction dans 
la lumière. La simplicité des accessoires fait ressortir la pose d'une excel- 
lence de naturel qui en exprime tout le charme, comme la sévérité de 
l'exécution donne un plus franc caractère au piquant du visage, d une 
coupe nerveusement sentie. C'est peut-être d'une nature un peu frêle, mais 
la taille est si élancée, si flexible, d'une courbure si svelte, qu'elle se dé- 
ploie avec une mollesse d'allure d'un cachet prompt et résolu. 

Ce que nous cherchons ici, ce n'est point le système, mais bien plutôt le 
parti pris d'un point de vue. Le caractère le plus puéril serait de n'en pas 



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avoir; le point de vue ou le parti pris, c'est la donnée de la composition 
qui le circonscrit dans ses liens les plus étroits. Voir, c'est créer dans la 
pleine lumière ou la demi-teinte ; dans une gamme rembronesque, ou 
dans un accord plus voile. Entre ces diverses acceptions, M. de Pommny- 
rac choisit une tonalité moyenne. Son portrait de J/«« fi... est une œuvre 
chaude et vivace où nous retrouvons le peintre de [à Nymphe désarmant 
l'amour. Cela est venu tout un et sans aucun tâtonnement. Les chairs 
sont d'un grain mat et d'une touche délibérée; il y a de ces passages 
riches, choyés, délicats et fermes; mais pourquoi la gorge n'a-t-elle pas 
une rondeur de relief plus consistante? Pans ce corsage découpé carré- 
ment, la poitrine pouvait posséder un cachet plus large, plus opulent et 
surtout une prestance de modèle qui n'existe nullement. On ne devine 
point la partie de celte poitrine que l'artiste a voulu dérober sous la dra- 
perie et qu'il a pour ainsi dire coupée dans son plus vigoureux exposé. 
Néanmoins les plans sont liés, les contours ont un certain aspect tranchant 
qui enlève la figure sur un fond neutre, avec des énergies d*s premier 
ordre dans les ombres. Il y a de l'air dans les cheveux glacés avec des 
noirs-gris opales. Le front, plus haut que moyen, s'élance et s'arrondit 
entre les deux lignes temporales; mais nous trouvons que le sérieux et 
magistral pinceau de M. de Pommayrac n'a que foire d'un colifichet d'or- 
nement comme celui qu'il a laissé subsister sur le col. Que vient donc 
essayer cette croix bleue d'un goût faux dans le costume presque austère? 
Elle ne fait point ressortir la peau qui a des tons si fins, si justes, si moel- 
leusement frappés et qu'il valait mieux laisser dans sa beauté fière 
et solide. Quoi qu'il en soit; il y a là un sentiment trop profond, une science 
trop vraie et une force d'expression trop évidente pour ne point réclamer 
une heure de discussion. 

M. Edouard Duhufe, dont nous n'avons pas apprécié l'année dernière la 
grande toile de l'Enfant prodigut , a donné une fort belle réalisation 
dans le portrait de Gounod, qui est d'un dessin libre, hardi, accentué dans 
les deux contractions sourcilières qui semblent retenir l'idée inspiratrice 
avec une intensité profondément volontaire. Le front a des bosses très- 
accusées ; l'œil brun manque d'éclair, mois la visualité porte très-loin. Le 
nez est droit, un peu carré, renfle aux narines. La bouche est d'une viri- 
lité qui s'arfirme en reliant aux coins les deux traits du menton. Les che- 
veux sont mouvementés, l'ensemble est d'un coup de crayon délibéré. Le 
second portrait, qui offre un type de femme à la fois énergique et noncha- 
lant, M rae II..., est d'un rendu si velouté, si précis, si chatoyant, dans sa 
gamme jaune d'ambre, que l'effet en est irrésistible. Lorsque l'artiste veut 
bien concentrer ses forces, elles ont un redoublement de puissance qu'elles 
perdent aussitôt que l'artiste essaie de poursuivre la profusion des teintes 
et de les unir par d'inadmissibles rapprochements. L'essor non contenu 
s'amollit. La tension des fibres de l'imagination réalise souvent des créa- 
lions d'un goût sobre et d'un caractère plein d'élévation. Il en est de 

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même en peinture, où le relâchement est dû à la trop grande facilité, où la 
condensation ne s'oblient que par le pouvoir et l'impulsion qui se maî- 
trisent. M. DubulY' a prouvé qu'il savait vouloir : ses deux têtes sont inci- 
sées avec un rare bonheur; que n'a-t-il apporté à l'Exposition universelle 
une ou deux œuvres semblables, au lieu de ee grand panneau où la para- 
bole de 1 Evangile est un peu trop lestement jetée en une scène de courti- 
sancric moderne sans verdeur ! 

M. Lazanis Wilh possède une gamme se rapprochant de celle de Dévé- 
ria dans ses deux portraits. L'un, celui de M. G. F... Le second représente 
M. Faure, de l'Académie impériale de musique, dans le rôle de don Juan. 
Ce dernier serait sans contredit le plus beau si la lumière ne s'éparpillait 
pas un peu dans les accessoires : structure athlétique, pourpoint de ve- 
lours cramoisi, sur lequel est jeté un manteau de même étoffe a revers de 
satin. Chapeau noir à plume blanche, manche a crevés, main plantée sur 
la hanche, dont le dedans est éclairé tandis que la face extérieure est dans 
l'ombre. Ces deux contradictions dans un seul effet sont d'un cachet très- 
energiqueet rappellent ces chocs de l'ombre et du rayon franc et dilaté 
comme l'or dans l'école allemande. 

M. Charles Bonnegrace a peint une adorable jeune fille, qui révèle un 
nouveau génie de couleur chez le peintre de MM. Théophile Gautier, Ana- 
tole de Laforge, deSoubcyrau et de Flahauit. C'est la grâce après la force, 
c'est l'idéal après la puissance. C'est ainsi qu'en France on sait aller de 
Velasquez à Reynolds. 

Est-ce que le génie de Louis David se perpétue ? Voici un portrait excel- 
lent, très-expressif de M. Jérôme David, vice-président du Corps législatif, 
petit-fils du peintre conventionnel, signé Louis David. 

M. Pomoy a été moins heureux dans celui de M" 8 J. P..., qui est faux 
de couleur avec des tons criards; ce sont de ces teintes venues un peu 
crûment et qui n'ont pas le mérite d'avoir été trouvées d'un seul coup. 

11 y a une grande douceur dans l'air de t^le de M me la comtesse de C..., 
par M. Piot, qui est une belle peinture sans fermeté, mais dont les plans 
fondus, unis, moelleux, ont des reflets d argent d'une cousounance amou- 
reuse. La gorge est enveloppée dans une note un peu grisâtre. Cependant 
il y a de la transparence et de la fraîcheur dans le modelé. Avec une pâte 
plus consistante, plus solide, plus travaillée, plus compacte, ce portrait 
deviendrait une œuvre achevée. 

Les plus énergiques qualités de brosse reviendront cependant à 
M. Quesnet. Dans les deux portraits, l'un de M™» S..., l'autre de M m « L..., 
deux modèles d'un contraste piquant et d'une tonalité particulière. Celui 
de M m «5..., costume un peu sombre, écharpe de dentelle roulée autour du 
bras gauche, épaules brunes aux fiers emmanchements, taille un peu 
ronde mais d'une cambrure pleine de noblesse, et d'une coupe profilière 
accentuée, fine et robuste. Il y a du caractère dans cette téte vivement 
posée sur un col aux flexions ondulantes. L'artiste n'a pas surchargé son 



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LE SALON DE 1867 



costume d'ornements. Les parties drapées font valoir les nus qui se dé- 
tachent sur le velours et les fonds neutres, et s'enlèvent par fractions vigou- 
reuses. 

Saluons le portrait de M"« Nilsson, du Théâtre-Lyrique, rôle de dona 
Elviredans Don Juan, d'un épanouissement de jeunesse, d'un sentiment 
plein de finesse, d'un rayonnement amoureux et tendre, de M. Philippe ; 
celui de M"' Jane Esslcr, rôle de Mario dans les Beaux messieurs de Bois- 
Doré, par M. Piot-Normand : costume de satin d'une richesse et d'un éclat 
féérique; ce salin a des éclairs et des luisants qui se choquent, se brisent, 
s'atténuent, se modifient ou se rompent avec de puissantes intersections 
d'ombres ou de lumières. Les mains sont admirables. Ce sont les plus 
magistralement réalisées. A elles seules, elles formeraient un tableau 
d'une physionomie remarquable. 

A côté d'œuvres aussi caressées des lueurs vives d'un réjouissant so- 
leil, il y en a de ternes et d'opaques, comme celle de M. Pichon avec le 
portrait de M ,,e Marie P... L'artiste, il est vrai, ne pouvait guère tirer 
parti de cette robe verte où les consonnances du jour viennent s'érailler, 
mais le modelé eût semble moins plat si les dessous avaient été mieux 
préparés. 

La grande peinture, c'est toujours M. Robert Fleury, avec ses deux por- 
traits : l'un celui de M. le comte Greffulhe; l'autre celui du docteur Des- 
marres. Tous deux sont parlants. 

Les personnalités qui sont lesedigies vivantes et restent frappées au coin 
de l'esprit nouveau comme les médailles d'une époque caractéristique, 
voilà l'histoire future. 

Lorsqu'on fera des fouilles dans nos temples en ruines, nos palais, nos 
églises et nos musées, on en extraira cette filière d'individualités 
gravées d'une main savante et solide qui aura incisé sa griffe dans le 
masque railleur ou sceptique, dont le regard dévoilera une organisation 
aux passions dévorantes, aux tourments divins, aux ardeurs concentrées, 
aux voluptueuses amours. Quelques-uns, encore jeunes, aux fronts chau- 
ves comme des vieillards, s'avanceront ayant aux coinsdes lèvres le rictus 
sataniquequi indique parfois un cri moqueur jeté dans le vide de leurs 
grandes âmes ; d'autres porteront sur leur front le signe lumineux d'une 
immortelle renommée. Ceux-là s'en iront comme des mendiants; ceux-ci 
comme les derniers potentats du vieux monde. Bienheureux peut-être 
ceux qui disparaîtront d'en bas sans qu'aucune étoile ait brillé sur leurs 
tempes! Le temps les roulera dans ses flots sans les représenter aux re- 
gards de la postérité; aucun peintre ne se sera inquiété de nous rendre 
leurs traits périssables, et lorsque le stylet de l'historien arrivera interro- 
ger tous ces portraits pour tâcher d'y percevoir une conscience, d'en 
scruter tous les plis, afin de changer toutes ces personnalités ou de les 
faire resplendir aux vives clartés de la critique, ils dormiront, n'ayant 
rien à craindre, ni les reproches accablants, ni 1 s manifestations tar- 



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10) 



LE SALON DE 1867 



dives d'une génération oublieuse; alors un homme viendra soulever tous 
ces masques et s'écriera d'un rire d'acier, froid, sonore et pénétrant 
comme celui de Balzac : « La comédie humaine! » 

Nous croyons qu'on peut renfermer dans les portraits le Zurbaran pei- 
gnant le moine en prière, de M. Victor Renault, qui a essaye de rendre le 
visage d'après des documents originaux; il est réalisé dans une pâte en 
relief d'une intensité de chaleur qui enveloppe la composition d'un brû- 
lant rayonnement. C'est large, aeré, plein d'une inspiration toute méri- 
dionale, où l'on devine la vivacité de la touche qui a enlevé ce froc de 
moine sous lequel on sent palpiter un cœur d'homme. 

M"* Pocckel, avec son portrail i'enfant intitulé le Favori, s'est révélée 
pour une élève de Chaplin. On la reconnaît sans effort à première vue. On 
pourrait môme lui reprocher de copier un peu trop son maitre. C'est la 
même couleur de vêtement, le même choix de lypes qui causera un jour 
quelque déception a l'artiste; car, ne pouvant l'atteindre dans ce qu'il a 
d'inimitable, d'inhérent à son organisation au point de ne pouvoir se 
communiquer, c'est piinc perdue que vouloir le copier servilement. Ja- 
mais un effet nouveau ne pourra surgir dans celle identification de l'élève 
avec le maitre. La matinée a une si expressive* variabilité en jclanl ses 
sourires sur des dénis de nacre; pourquoi ne pas s'enfoncer plus avant 
dans cette gamme enchanteresse qui fait courir des frissons roses sur dos 
seins nus, el ne pas essayer de pénétrer en elle un nouveau caractère, 
soit une gradation dans la note, ou une plus vive gaiele dans les clartés 
mystérieuses de l'aube? Cela établirait au moins une organisation, un 
parti pris, une volonté d cire et non une fusion de deux individualités 
en une. 

A côté, on rapproche presque involontairement les deux charmantes 
têtes de M. Dcdreux-Dorcy. Une tête de jeune fille ; la jeune fillt tenant son 
voile. Cette dernière a un peu d'afféterie dans la pose, mais ces deux phy- 
sionomies jumelles, si effilées, si délicates, d'une carnation rosée par les 
brises d'avril, sont vraiment d'un entantement plein de poésie daus leur 
scintillement doux, modeste, ingénu. 

La lumière n'est pas assez motivée dans le portrait de M»« T. A..., de 
M"» Cécile Ferrère. Elle arrive on ne sait comment; elle s'épanche avec 
des tons un peu acides sur le cou, les bras, les mains, le costume, sans que 
l'on devine pourquoi. Il y a plus de science chez M. Genty. Son style de 
femme est pur, élégant, gracieux, naturel, dans ce fond de feuillage va- 
guement indiqué. La robe, d'une étoffe de soie gris-perle, l'enveloppe de 
ses plis opulents. Le bouquet de violettes, attaché au corsage avec ce 
cachet delà femme du monde, semble exhaler un arôme discret. Ce por- 
trait respire une fraîcheur de solitude, un calme, une plénitude de rêverie 
d'une expression qui embellit l'ensemble d'un reflet spirttualiste qui s'est 
dégagé sur ce front noble, dea verts massifs où l'ou voit transparaître les 
lueurs sérieuses des bois. 



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LE S^LON DE 18.Ï7 101 



Il y a des conceptions que nous regretterions de ne pas désigner ici. 
Telles sont celles de MM. Devers, Gérome Della-Ribbia, faïencier florentin 
venu en France sous François I er ; le portrait de M. W. P..., par M. Eugène 
Lagicr, vigoureuse peinture très condensée dans ses plans, très sobre, 
très intense. M. Eugène Lagicr est un de nos bons coloristes. 

C'est une grande physionomie que celle qui a été rendue par le talent 
énergique de M. Lanteschutz avec le portrait de M m * de P... Elle est 
peinte avec un entrain et une largeur qui rappellent beaucoup la manière 
de Lcprincc dans sa composition de la grande Catherine. On y rencontre 
une direction forle et une hardiesse excessive dans la disposition des ajus- 
tements réalisés avec une fierté d'exécution des plus expressives. L'cpaule 
droite, sur laquelle se trouve une torsade d'or, est d'un mouvement vif et 
majestueux, comme le col élancé est d'une grâce impéralivc. Ce brillant 
édifice de coiffure est porté avec un air de grandeur qui se répand sur 
l'ensemble. 

Dans cette môme allure délibérée, nous rencontrons encore un portrait 
de M. Rodakowski; une autre figure de jeune femme d'une remarquable 
énergie par M. Lépaulle, qui possède l'art d'accentuer ses modèles et de 
les traduire avec une ampleur de style qui ne se soutient peut-être pas 
dans l'œuvre entière, mais qui accuse des passages très châtiés et très 
virulents. 

Il y a de l'insignifiance dans cette tète de M ,u JA..,par M. Faivre Duffa. 
On préférerait plus de dureté dans les lignes, plus de roideur dans l'air de 
téle et voir percer une originalité, un point de vue nouveau. C'est ce que 
l'on constate chez M. Carolus Durand avec sûu portrait du comte de 
très sobre, très caractérisé cl suffisamment concentré d'effet pour réaliser 
une œuvre forte et serrée. 

On n'en peut dire autant de celle de M. Fantin-Latour, qui a fait de son 
ami, M. Manei, une personnalité curieuse, maisenveloppéede teintes grisâ- 
tres assez déplaisantes à l'ail. Le dessin est correct, fermement ressenti 
dans ses contours, mais l'ombre n'est pas heureuse et la pàtc manque de 
solidité- Pourquoi celle affectation d'un coluris terne, sans chaleur, sans 
vitalité? Il y a dans ce tableau les éléments d'un succès que l'artiste au- 
rait pu obtenir en se plaçant à un point de vue plus sérieux. 

En terminant, nous citerons la têle de vieWardicU. lUbol, comme une 
conception d'un vigoureux essor, si la physionomie n'était pas trop écra- 
sée. C'est d'une touche âpre, incisive, pleine de mordant. Les yeux bleus 
ont une perçante visualile. Le front, contracté sous les rides, ressort avec 
une puissance de relief qui en a développe tous les plans. La rudesse de 
la peau légèrement écaillée, les touffes de chevelure mouvementées dans 
leur sombre teinte, celte force athlétique que l'urne respire encore dans la 
caducité de l'âge, lout cela n'est peut-être pas sans discussion, mais la 
peinture a du genre et une certaine finesse de verve qui atteint parfois la 
vraie grandeur. 



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LE SALON DE 1807 



Le Salon de 1867 ne compte pas beaucoup de portraits célèbres. On y 
voit à peine quelques physionomies connues; on dirait que nous crai- 
gnons de laisser notre image aux siècles qui nous succéderont. Jadis le 
portrait était plus à la mode; on ne jugeait bien d'un peintre que lorsqu'il 
s'exerçait dans l'art de peindre la figure humaine. Est-ce que nos opinions 
auraient changé, comme nos costumes? Est-ce que le portrait ne serait 
plus la pierre de louche de la peinture? 



LES TABLEAUX DE GENRE 

Le genre et le paysage sont les branches inférieures de cet arbre monu- 
mental de l'art qui plonge sa cime dans les vastes cieux. Mais ils n'at- 
teignent guère le sommet, ils ne peuvent prétendre à devenir les mêmes 
sources d'enseignement, comme ils ne comportent pas tous le même cachet 
d'autorité. Absorbés par des œuvres d'un plus large souffle, ils ne sem- 
blent pas destinés à perpétuer les énergiques traditions, à garantir les 
inviolables préceptes de la science. Au contraire, ils deviennent souvent 
la cause d'un relâchement dans les fortes tendances; l'esprit moderne est 
aux petites scènes, aux camées, aux petits poèmes de la nature; il recher- 
che ce qui est élégant, fleuri, distingué; il semble que le doigt de l'homme 
soit trop débile pour se poser sur une grande artère et la faire battre. 
Qui nous ramènera pour une heure seulement à cet âge antique où le 
peintre et le sculpteur n'osaient prendre la brosse elle ciseau que lorsqu'ils 
sentaient pouvoir représenter des dieux? Quelle déchéance, quel vent amol- 
lissant ont succédé aux souffles austères de la Grèce en cessant d'activer 
ces organisations qui préparaient dans l'enceinte d'un temple un conseil 
des divinités? 11 y a vingt-cinq ans à peine que, nous levant en masse, 
nous proclamions une réédification de doctrine puisée dans l'étude de la 
statuaire. Mais les fortes éclosions sont faites; il n'appartient qu'à cer- 
taines époques de porter en elles les germes ignorés d'une agrégation 
d'hommes plus vigoureux que leurs devanciers. Il faut attendre, confiant 
dans cette nature que Platon disait faire naître à son heure l'homme qui 
devait arracher à la terre le secret qu'elle garde en ses vieux flancs. 

C'était toujours cependant avec un plaisir nouveau que nous retrou- 
vions chaque année au Salon le môme tableau de M. Meissonicr, avec quel- 
ques variantes et un titre neuf. Au fond, le sujet restait le même; les per 
sonnages avaient seulement changé de place; quelques-uns gardaient le 
costume, précédent. Il n'y a pas grand mal à servir aux amateurs le même 



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LE SALON DE 18G7 



échiquier, la même panoplie, le môme coin de cabaret, la môme tapisse- 
rie des Gobelins quand il leur plaît d'en compter les points et d'en 
analyser la trame, d'écouler une heure devant un grès, un etain fourbi ou 
une faïence. Tout cela a eu sa raison d'être, si toutefois cela a ele admis 
autrement que comme un amusement de l'œil, un caprice de l'imagina- 
tion qui veut bien consacrer quelques instant! d'assiduité ù la contempla- 
tion du sabot d'un cheval et à ces myriades d'êtres microscopiques que 
Gulliver écraserait dans sa main do géant. Pauvre humanité que celle-là I 
Je ne sais pas si l'àme s'en revient plus émue,plusfortunée. plussurexcitée 
après le spectacle d'une de ces étourdissantes réalisations qui n'ont pas 
même la saveur d'une scène grivoise, et la philosophie large et acerbe 
d'une page de Rabelais; il ne m'appartient pas de le dire. 

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aujourd'hui M. Meissonier a élevé lo 
genre à la hauteur de l'histoire, avec sa figure équestre de Napoléon I er , 
renfermée dans un cadre moyen. La physionomie est assez grande pour 
qu'il soit permis d'en scruter les admirables beautés et la fermeté concise 
de celte touche qui a incrusté dans son œuvre un de ces accents d'une vi- 
rilité saisissante comme un trait de brièveté à la Tacite. Pourquoi donc 
s'obstiner à poursuivre des types lilliputiens, quand on peut dire plus et 
mieux dans une toile d'une dimension plus soutenabie? Il y a au moins 
de l'air dans les plis de celte fameuse redingote, dans cette tète d'un ca- 
ractère triste, concentré, presque sombre, et dont toute la personne semble 
enveloppée rar ce dur et profond jaillissement du regard qui transperce 
comme un rayonnement d'aigle. On peut s'écrier que cela est fort, du- 
rable, puissant, autant que les autres créations sont dénuées de gran- 
deur. M. Meissonier a donc agi avec esprit en abandonnant pour une 
fois ce monde de pygmées dans lequel il se complail trop, hélas! pour tar- 
der à y revenir. 

Les diux compositions de M. Tou'mouche, le Lilas blanc et Y Attente, ont 
toujours le même charme un peu banal de SCS conceptions antécédentes. 
Disons cependant qu'il personnifie le genre dans ces élégantes scènes pa- 
risiennes crayonnées à main courante et caressées de son pinceau ner- 
veux. M. Toulmouche mérite d'être signalé dans la façon dont il comprend 
et éclaire ses étoffes. Il y a là deux velours, l'un bleu, l'autre rouge, qui 
se font valoir avec de superbes énergies d'ombres et de reflets. 

Il y a de la fraîcheur en cette téte de jeune fill? de M. AussanJon res- 
pirant une fleur jusqu'à la dernière parcelle d'arome, dans ce tableau qu'il 
intitule YOraclt des Champs. 

M. Gerome, toujours peintre excellent, n'a pas une variété de composi- 
tions qui couvre un champ vaste à la discussion; en l'étudiant on s'engage 
dans une filière de sujets assez semblables les uns aux autres, mais tou- 
jours aussi corrects, aussi soignés, aussi enchâsses dans leurs contours 
bénévoles, comme des joyaux turcs portant sur uns de leurs faces l'effigie 
du souverain. Il a ces coups de soleil qui viennent ruisseler sur les verro- 



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LE SALON DE 1867 



teries d'un bazar, les satins et les damas d'un harem, ou les housses sur- 
chargées de pierreries. Son marchand d'habits au Caire, considéré isolé- 
ment dans le personnage du marchand, à lui seul ferait un tableau. Il est 
vrai qu'il serait peu remarqué, si la lumière ne frappait pas ses tons les 
plus riches sur les vestes de janissaire d'une doublure de soie tour à tour 
rouge et orange, jetées sur l'épaule gauche du brocanteur. En face est un 
oisif vétu en mamelouck qui examine des pistolets damasquinés. Les 
ligures sont un peu sacrifiées, mais les accessoires sont merveilleusement 
exécutés. 

Sur la môme ligne il faut placer les Savants Israélites transcrivant les lois 
de Moïse pour les synagogues, de M. Landelle, création plus grave et moins 
réussie que celle de M. Gérome, mais d'une précision de dessin remar- 
quable. 

Il y a un morceau très- vigoureux dans la FHeDieu de M. Perrault ; c'est 
le bras gauche de la petite fille étendu en avant et présentant la coquille. 
Ce bras est réalisé avec des harmonies lumineuses tranchées par quelques 
ombres, s'enlevant en demi-teintes vigoureuses sur le fond lisse et bleu de 
la chapelle. Le visage resplendit dans une de ces lueurs souverainement 
gaie, folle, éblouissante, lustrée. 

M. Viger emprunte le style semi-historique, semi-intime, dans la visite 
de Joséphine de Beauharnais à son mari détenu au Luxembourg. Le vicomte 
de Beauhamais est assis auprès d'une eroiaéc ouverte et grillée, à côté 
d'une table de travail , sa main droite dans celle de son fils Eugène. II 
contemple sa jeune femme coiffée du inadras créolien, surmonté d'une 
aigrette noire. Celle-ci, debout, tient sa fille contre son cœur et considère 
finement son mari. Ce groupe est d'un seul mouvement. La cellule est 
. pleine de clarté. L'artiste a trouvé moyen avec une seule note de réaliser 
quatre ou cinq tons. Chacune de ces têtes est dessinée avec une correc- 
tion pleine de finesse, de fermeté, de justesse et d'élégance. Quelle trans- 
parence de teinte dans les empalements, et comme il y a de l'esprit 
dans cette touche retenue par la science I 

Il y a un grain d'originalité exquise dans les Vieilles de la place Navare 
de Santa Maria Délia Puce, de M. Tony Hoberl-FIcury ; mais il est permis de 
regretter qu'une main si magistrale, une imagination qui a enfante le 
Massacre des Polonais, se soit relrecie dans la petitesse d'une scène de genre, 
au lieu de continuer d imprimer l'essor à ses grandes ailes. M. Tony Ro- 
berl-Fleury est un peintre d'histoire. Quels amusements vient il essayer 
loin du noble lieu de ses luttes? Ce n'est point là qu'il siège, ce n'est pas 
ici que nous comptions le trouver le lendemain de cette belle page héroïque 
qui fit gronder la colère comme un ouragan en chaque poitrine. 

M. Émile Lévy, le peintre de l'Idylle, qui possède une gamme si saiueet 
si forte, dont le dessin a lu fermeté éblouissante et pure d'une ligne de 
marbre, a édifié une création que l'on pourrait dire venue d'un seul mor- 
ceau . le Vertige. Sur une étroite saillie de roc, aux denticules riches et 



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LE SALON DE 1867 



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coupants, deux enfants d'un précoce et indicible rayonnement plon- 
gent leurs regards dans le bleu et tournoyant abîme qui leur cramponne 
le vertige au cœur. La jeune Rlle qui entoure de ses deux mains crispées 
la poitrine de son compagnon fixe encore les profondeurs du vide avec des 
yeux fascinés, d'un mouvement de tétc heureusement saisi. Le jeune 
garçon, jambes nues, sa robe liée au milieu par une ceinture de poils, et 
rattachée sur l'épaule droite en hissant l'autre à découvert, se lient debout, 
calme, impassible, dévoilant l'idée frappée de stupeur en sa lempe éblouie. 
Un trait lumineux et ferme part de l'extrémité du menton, creuse légère- 
ment le col, et vient serpenter sous la draperie en faisant saillir les fines 
soudures des os du sternum. Un second trait, qui prend naissance à la clavi- 
cule droite, se renfle aux d Itoïdes, enveloppe le torse en indiquant la 
taille par une courbe rentrante, remonte la hanche comme une montagne 
pour l'enrayer dans son contour nerveux et distingué, et continu sans 
interruption, dans son jet simple et savant, jusqu'à la pointe du talon 
admirablement posée. Ainsi en ces divers plans sont contenues toutes les 
élégances profiliéres. Un seul contour, sans oscillation ni fracture, accuse 
en un fier dessin le personnage tout entier. Rien de plus large, de plus 
expressif et de mieux ressenti que le dessin de celte peinture, d'un cadre 
si vaste et si concis, où les muscles, comme les touches d'un clavier, vien- 
nent rendre à la surface les plus imperceptibles frissons de l'organisme. 
Le modelé est d'une pâle travaillée, d'une note incisive, d'une succession 
d'accents serres donl le rendu est velouté comme des tons de pèche qui 
commencent à poindre à l'epiderme. Les jambes et les pieds sont d'un fini 
qui dépasse les plus surprenantes réalisations. Ce groupe est étonnant 
dans la lumière. C'est l'art dans ses consonnances musicales, précises et 
intenses. La main qui a pétri ces chairs en a sculpte les formes. La téte 
du jeune homme vient ressortir sur ce fond de roches durement contex- 
turé dont les blanchâtres réverbérations renvoient en avant cette physio- 
nomie d'un rayonnement africain. On devine en cette réalisation un avant 
goût de l'antique, qui survit dans un sentiment plein de feu. 

Il y a dans les Femmes et le secret, de M. Merle, l'étoffe d'un peintre 
d'histoire. Vos connaissez tous cette adorable idylle amoureuse Prima- 
vera, du Salon de 1864. Ici c'est le même charme. Admirables bras, 
que ceux des deux jeunes femmes du premier plan, qui causent au bord 
de la fontaine jaillissante, vêtues de leurs jupes de laines soyeuses, de 
leurs corsages de soie bleue, ou rayée de rose, qui ont peine à contenir 
leurs seins rebondissants. Ce sont lu deux télés qui portent presque un 
cachet héraldique, tant on les reconnaît pour avoir vécu au temps des 
belles oisivetés d'un vieux règne. Ne dirait -on pas que ces chucho- 
tements se sont éveillés un malin en quelque coin de Marly? Et l'en- 
fant, comme il a hâte d'en finir; quelle moue charmante il a, en tirant 
vers lui le brus ferme et rond de la première femme en bleu ! C'est bien 
son fils, car ces boucles blondes qui s'enrouleraient autour du doigt et 



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LE SALON DE 1867 



qui couvrent le front, s'échappent aussi du chignon de la mère. Il est 
frais, robuste, suppliant. Mettez un peu plus de mirage dans les yeux, 
humectez la tempe des vapeurs d'or de la chevelure et vous aurez uno 
tôle de Grcuze. Dans Hugues-Merle, il y a le peintre ennemi des natures 
grêles et dont la brosse, toujours en belle humeur, saura renfermer dans 
ses types d'un embonpoint réjouissant, cette fleur de santé, cette grâce 
alerte, ce parti pris de la tournure, qu'il enlève avec de saisissantes éner- 
gies. Comme il caresse opulemment certaines parties découvertes dont il 
sait faire valoir le nu 1 Comme les poignets de cette brune piquante tor- 
dent le linge dans les herbes de l'étang I Quelle hardiesse dans les emman- 
chements, quelle prestance et quelle vivacité dans les physionomies d'une 
teinte carminée ! Quel cachet résolu et fort dans les carnations d'une si 
grande verdeur ! 

Le Départ des Saltimbanques, de M. Drunet Houard, est d'une jovialité 
humoristique. Avec un peu plus de fracas et des costumes d'une coupe 
plus ancienne, avec un Gilles, un Cassandre, et une Colombincon aurait 
une scène de caractère empruntée au beau pays des bohèmes. Une 
pause devant les deux tableaux de M. Plassan : l'Enfant malade, une Lec- 
ture, et en face du Salut d'un raffiné, — époque Louis XIII, — de M. Cor- 
venne. 

Schiavoni et Giacinta, par M. Genaille, appartient plutôt au genre qu'à 
l'histoire, à en juger d'après l'allure familière du style. Le sujet est em- 
pruntée un récit de M. Arsène Houssaye. Après avoir terminé un tableau 
pour les pères de Sainte-Croix, Schiavoni, au lieu d'argent qu'il comp- 
tait recevoir, ne rapporta que des roses, et, rentrant chez lui, il les 
jeta avec fureur aux pieds de Giacinta, en disant : — Voilà la monnaie 
des pères de Sainte-Croix ! Il y a de la finesse dans chacune de ces 
tôtes modelées dans une pâte brune aux retouches énergiques avec des 
clairs et des parties ombreuses habilement ménagés dans les fonds. 

Mais comme il ne faut pas s'engager imprudemment, nous terminons 
ici cette revue des peintres de genre. 

Il est à craindre que dans une trop vive efflorescence, amenée par la 
grande facilité d'enfanter, l'état ne ressente un profond affaiblissement 
dans les organes de la vie. Il faut se défier de cette facilité, de cette com- 
plaisance de la main, qui est parfois la cause unique d'un relâchement 
dans les fortes conceptions. C'est par la volonté qui se maîtrise que l'ima- 
gination parvient à condenser tous les éléments épars de l'esprit. Lo jet 
qui se contient étreint nerveusement une œuvre et l'enveloppe d'un rayon- 
nement d'airain. 



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LE SALON DE 1807 



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IV 

Le paysage a été le texte d'une série de discussions que nous ne voulons 
pas renouveler ici. Quels que soient les griefs dont on l'ait chargé, il a ses 
adeptes, un peu trop nombreux peut-être, qui désertent les sentiers de 
l'histoire pour essayer une voie plus accessible aux elTorts des initiés, qui 
se reposent des I ut tes ardentes sous les fraîcheurs de cette nature que 
chaque révolution vient rénover. On a analysé depuis l'inauguration 
de la critique les œuvres des paysagistes. On ne pourrait s'engager 
en d'autres descriptions sur eux sans formuler des redites; ils sont 
jugés et assez fermement assis dans l'esprit de leurs contemporains pour 
qu'il soit inutile de tenter quelque chose encore sur cette légion de 
maîtres qui poursuivent dans le même cycle des effets qu'ils n'ont guère 
renouvelés. 

Us auront de nombreux disciples, ils réaliseront encore de vigoureuses 
créations, mais, la sensation est éprouvée et conservée. Celle d'hier sera 
encore celle de demain. Dans dix ans la lumière s'essaiera dans leur feuil- 
lage comme au premier jour avec les mêmes intensités dans la note; elle 
remontrera les collines enflambécs avec la même robe de pourpre sans 
qu'une empreinte de sa sandale brûlante ait laissé une trace neuve sur les 
monts poudreux. Il n'appartiendra qu'à une autre génération d'hommes 
de voir trembloyer le soleil avec des forces encore inconnues dans les fo- 
rêts de l'avenir. 

Il en est cependant dont l'imagination, toujours rafraîchie à son heure, 
oublie ce qu'elle a exprimé pour se renouveler et renallre. Quand ils ten- 
tent d'écrire un poème, il en est qui n'ont pas cherché à copier tel ou tel 
coin de la création, mais qui, chaque fois qu'ils conçoivent, la montrent 
en corrélation avec l'homme, en sorte qu'ils participent en même temps 
du paysagiste et du peintre d'histoire. Tel est M. Jules Breton, qui sait 
renfermer dans un tableau tous les ressorts de l'humanité. Ses femmes 
sont celles de la Bible; leurs physionomies ont un reflet des lueurs ar- 
dentes du désert d'Eugaddi. Elles ont fait la moisson dans les champs de 
Booz, elles ont dans l'air de tète ce caractère simple, religieux de cette na- 
ture qu'elles traduisent avec le plus haut degré d'élévation. Chacune de 
ses compositions semble s'être iuspirée d'une do ces grandes hymnes pri- 
mitives qui rassemblaient à genoux ces peuplades rurales des races hé- 
braïques, et les lançaient ainsi comme des travailleurs évangéliques dans 
les diverses directions de cette terre, qui ne se montrait point rebelle aux 
efforts de ses fils et leur livrait ses fruits savoureux. 

Il y a dans les paysannes de M. Jules Breton cette puissante expression 
de la force physique jointe à un sentiment de l'ordre le plus sublime qui 



108 LE SALON DE 18G7 



ferait courber le genou à l'une de ces femmes dans le vallon qu'elle tra- 
verse, dans une invocation au Jéhovah de l'Écriture. 

Son Retour des champs est une page de ce vieux style français d'une ver- 
deur, d'un tranchant, d'un emporte-pièce qui ne se retrouvent mainte- 
nant que chez quelques rares adeptes. On constate en lui une affinité avec 
quelques-uns de nos maîtres fameux et disparus, mais qui pourront bien 
revivre dans une de ces toiles dont le parfum durera cent ans et plus. 
Avec moins d'intensité que Léopold-Robert, qui cnflambe d'une manière 
terrassante les visages de ses Napolitains et qui épand ses ardeurs calci- 
nantes avec une prodigalité vénitienne, il est plus concentré, plus calme, 
plus concis. 

Les paysannes qui s'en reviennent des champs, au nombre de trois, 
portent leur tète sur une même ligne de hauteur. L'une d'elles marche les 
mains posées sur les épaules de ses deux compagnes; la dernière étend 
son bras gauche vers un enfant qui vient de fourrager les blés et qui em- 
porte une poignée de coquelicots et de folle avoine. Ce bras à la manche 
retroussée jusqu'au coude, aux tendons nerveusement sentis, qui se rat- 
tache a l'épaule avec un sentiment plein de force, est d'une densité de 
modelé compris dans une note de bronze qui s'éclaire au contour parti de 
l'articulation du coude. Les hanches sont carrément découpées; les ac- 
cents de hàle, jetés ça et là sur le cou et les mains, vivement touchés. Ces 
trois têtes, enveloppées dans l'air ombragé, d'une accusation typique éner- 
giquement donnée, les corps d'une membrure richement venue, d'un 
essor identique, drapés dans une bure passée, s'avancent dans le sentier 
tracé dans les seigles, sur un terrain vigoureusement trempé. La lumière 
est nourrissante. On devine que c'est un beau et franc soleil qui s'est levé 
matin, qui a chauffé le sol, et laissé l'empreinte de ses traces vives. Le 
paysage est fumant, dégourdi, plein d'sromes qui vous grisent les sens. 
Le couchant, qui vient d'embraser les quatre angles du ciel, n'est plus 
guère vieilli qu'aux extrémités, sur une ligne d'horizon qui se prolonge 
dans sa rougeur. Cette nature reluit puissamment sous la main de l'au- 
teur. Dans son ciel on pourrait suivre la direction des coups de brosse, 
tant ils sont frappamment justes. Il est évident que celte composition a 
été pensée, mûrie et rendue d'un seul coup, sans aucun tâtonnement 
dans la note ou dans la louche, sans aucun raccord ou aucun brisement 
de ligne, sans aucune dissonance dans l'exposé I 

Le tempérament de M. Jules Breton implique les s<Sves aelives s'inQl- 
trant peu à peu dans les œuvres du maître avec ce jet rapide et nerveux 
qui lance le sang dans les grandes artères. Il entrevoit cette même nature 
à peine déblayéede ses argiles; rustaudement vêtue dans ses habillements 
d'une coupe antique, avec ces airs de matronité qui lui siéent admirable- 
ment. Ce ne sont plus ces fonds surexcités et comme embrasés sous l'ha- 
leine des bacchantes. Cesont des plans calmes, unis, reposés, qui conser- 
vent dans leurs flancs les semailles de la terre, el qui rendront toujours 



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LE SALON DE 1867 



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cent pour un. On les voit fuir ou décliner dans le lointain, et mélanger, à 
leurs accents d'allégresse, certains airs de solennité, que la création, en 
train de rendre à l'homme le prix de ses sueurs, possède quelquefois 
dans la pleine mesure et la dispensation de ses biens. 

M.Jules Breton, qui parait ressentir une sorte de prédilection pour le 
jour à son déclin d'après ses récentes compositions, choisit ce moment 
parce qu'il est précisément celui ou le soleil, qui a donne tous ses feux 
dans la matinée, les darde avec un flamboiement plus terrible. C'est 
l'heure ou il se concentre sur un seul point pour fixer avec des traits plus 
aigus, plus pénétrants, acérés comme des flèches, les objets dispersés dans 
l'univers. Les instants qui suivent ces crises solaires sont les plus doux, 
les plus enivrants au regard et à l'odorat, les plus échappés à l'avidité du 
coutempluteur. Ou parvient rarement à surprendre ces lassitudes des 
champs, quand la main de l'homme les a pressurées, et que Cybèle se 
complaît dans un demi-repos, comme une jeune mère épuisée laisse re- 
tomber sa mamelle.Ces instants-la sont rendus avec une vivacité d'impres- 
sion qui ne peut faire méconnaître le tempérament du peintre qui les a 
portés, nourris, et transposes avec une science musicale qui ne laisse pas 
moins courir, en ses conceptions, les plus beaux souffles terrestres. 

M. Emile Breton, dans son Effet de nuit et sa Chaumière, poursuit une 
individualité qu'il ne peut manquer d'atteindre et dont l'interprétation 
s'est déjà fait sentir. Comme son devancier, il y a deux ans, il nous faut 
citer Paul Fluudrin, dont nous possédons deux envois : Dans le bois; Un 
paysage en Provence. Ce sont là deux noms d'une forte souche. 

M. Emile Breton a des intentions très-hautes dans sa Chaumière, où 
les grandes masses découpent leur dentelure cl s'accentuent par l'énergie 
de leurs oppositions, en atteignant les plus grandes intensités dans la 
note qui s'éclaircit dans les fonds, pour se rehausser dans les massifs 
buissonneux, qui ont un caractère de lumière absorbante vigoureusement 
sentie. 

M. Corot, dont l'inexprimable individualité renferme, en chacun de ses 
paysages,un sentiment particulier qui ne sera pas celui de l'œuvre précé- 
dente, comme il ne s'épanouira pas dans celle de demain, M. Corot, dis-je,a 
deux joyaux mignons de la plus curieuse venue : Une vue de Marisselle; Un 
coup de vent. Dans le premier, un chemin bordure d'arbrisseaux entrelaçant 
leurs branchures grêles dans un fond de feuillages vaguement indiqué, 
avec des notes ascendantes, atteignant les plus grandes intensités du colo- 
ris, en remontant vers le fût de leurs touffes vertes. Sur le plan principal, 
une mare d'eau claire, lustrée, éblouissante, frappée en pleine lumière, 
et dont le refletdescend à une excessive profondeur, avec des répercussions 
dégradées, duquel la dernière modulation disparaît à travers l'onde comme 
un rubis, ou une perle cristalline, à l'extrémité du sentier, et comme point de 
repos une petite église exhaussée de deux marches. On pourrait compter 
les valeurs de tons admirablement dispensées dans une douce demi-teinte, 



LU SALON DE 1867 



si verte, si transparente, si fluide, qu'elle trembloie dans les niasses. 11 y a 
entre chaque composition de Corot la même transition qu'entre les sonates 
de Mozart. Il n'a jamais formule une redite; sous une apparence de parité 
qui semble relier la filière de ses conceplious, on retrouve une physionomie 
originale, une création dont toutes les parties sont solidaires, d'un rayon- 
nement qui semble faire tressaillir pour la première fois les lobes et les 
vulves charnues des haies fleuries. Entre chacune de ses matinées, de ses 
soiri et de ses matins, il y a l immense intervalle d'une octave à une autre 
octave, il y a unrhythme particulier dont l'accent scrute encore plus avant 
dans la nature, quelque chose de plus persistant, de plus révéla tif, d'un 
caractère solide, qui grave la pensée toujours saine et forte au fronton de 
l'œuvre. Corot, le bon, l'insouciant Corot, qui est si parfaitement goûté, 
peut-être parce qu'il n'est pas l'homme d'aujourd'hui, dont l'imagination 
s'embellit d'un charme souriant et auguste comme cette nature qu'il inter- 
prète; Corot, sous son enveloppe semi-gauloise, semi- poétique, est une de 
ces organisations destinées à se voir frapper en médaille dans l'esprit des 
contemporains. Longtemps en butte à d'inextricables difficultés, il ne 
peutdonnercoursà ses tumultueuses aspirations, que sa vocation de peintre 
faisait surgir en lui chaque fois plus impérieuses et plus vives. L'heure 
venue de se livrer à ses travaux dévorants, il se sent accable par d'insur- 
montables obstacles. Il ne trouve pas en ses devanciers une constitution 
qui s'entr'ouvre dans la sienne, évidemment trop individuelle pour ren- 
contrer une sorte d'identité d'àme avec lui, l'homme des brièvetés et des 
langueurs. Quelquefois, terrassé sous la puissance des inspirations, il 
s'éprend d'une vague tristesse, pendant laquelle la création lui apparait 
comme une femme qui a quitte ses vêlements d'apparat, pour se plonger 
dans ce bain froid et bleu d>s ondes immaculées, afin d'y ressaisir ses 
vigueurs primesautières. Téméraire, il a surpris Diane dans son repos 
voluptueux. Encore quelques efforts, et couché au pied de la déesse, il 
pourra lever sur elle un œil inquiet, suppliant, passionné. Enfin la vision 
disparaît, laissant à l'artiste la douce persuasion de son heure charmante. 
Il part, il quitte son atelier, il sait que les feuillets de son livre sont dissé- 
minés dans les creux des vallons dormants. Il plante son chevalet dans 
un ravin. Tout objet, toute scène, toute physionomie qui passe devant lui, 
il l'étreint profondement, il lui fait rendre la sensation ou l'idée dans la 
pleine mesure de son être, il veut traduire avec une loyale franchise ; il est 
scrupuleux jusqu'à la naïveté; en même temps, avec une parcelle d'ombre 
oude couleur, un miroitement plus intense, des feux gazés dans ses larges 
cieux, il exprime ce qu'il y a de poignant, d'amoureux ou d'agité dans ce 
même univers qu'il sent tressaillir sous ses doigts inspirés. II y mêle aussi 
les rêveries de son âme exquise, qui s'imprègne de je ne sais quel parfum 
austère et religieux. Bientôt son œuvre lui sourit : c'est l'instant de 
triomphe. Cependant les mois se sont rapidement écoulés t il a déjà gagné 
l'âge mûr en poursuivant ses immenses travaux; malheur à celui qui n'a 



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LE SALON DE 1867 



111 



su résister à l'entretien des dieux I Quand il se réveille de son engoue- 
ment, il s'aperçoit que les ans ont argenté sa tempe, et que son œil con- 
fond les lueurs terrestres; mais il emporte en lui-môme toutes les pléni- 
tudes de ta science ; et lorsqu'il s'endort comme un sage dans le souverain 
repos, ses amis, en voyant son front plein de lumière, se demandent s'il 
n'est pas déjà en train de converser avec les immortels. 

Nous devons signaler un etîet nouveau dans les deux tableaux de 
M. Chenu, déjà cites; la consonnanec de celte neige est d'une vérité si lo- 
cale, si impressionnante, d'une intensité si pénétrante dans sa froideur, 
qu'elle envahit d'un frisson glacial. M. deCock a deux belles créations d'une 
grande fierté d'allure : Vaches à l'abreuvoir, Vacfus dans laprairic. M. Saal, 
dans les Chasseurs de rennes, a frappé ses glaciers d'une superbe réver- 
bération qui n'est due à aucune supercherie du faire, mais qui révèle la 
science la plus consommée. Cette lumière est si concentrée qu'elle éclate, 
submerge, éblouit en se réfractant avec de magnifiques échos. M. Fran- 
çais aspirerait-il à l'Académie, qu'il nous ait donne ce paysage historique 
d'une si haute conception dans la sévérité de ses grandes lignes corin- 
thiennes d'une pureté de dessin nerveuse et sobre? Les deux compositions 
de M. Mazure, Une matinée pluvieuse en Provence, Beau temps[en Provence t 
sont virilement accentuées. On pourrait cependant leur reprocher une mi- 
nutie de louche qui ne semble pas avoir jeté la scène avec assez de har- 
diesse. MM. Courdouan, Reynart, Morris, sont trois talents de premier 
ordre qui paraissent enveloppés du même rayonnement, ils semblent pos- 
séder la môme imprcssionnabilité de sentiment dans l'organisation, t 

M. Brandon est un fécond dessinateur, et en même temps un peintre 
qui n'oublie aucune de nos expositions; tous les ans il apporte des dessins 
et des tableaux. Il nous fait tour à tour connaître Rome et la vie romaine, 
les intérieurs ou les curiosités de nos villes de France. Cette année, c'est 
Amsterdam ; il a peint le Sermon du Daïan Cardozo, dans la synagogue, 
tel que cet événement se passait l'an dernier au mois de juillet. A la sé- 
vérité de son style, on sent l'artiste qui a appris chez Picot; comme on 
sent le poète de la famille de Corot, dans cet autre tableau intitulé : Le 
Soir. 

Dans la galerie des dessins, M. Brandon a exposé un portrait d'homme, 
et une aquarelle, un carton de vitrail, la Prière a la Méditation. Peintre co- 
loriste ou simple dessinateur, on reconnaît en M. Brandon une grande 
assurance dans le style comme dans l'idée; ses dessins indiquent quelle 
serait sa sûreté de main pour la fresque. La nouvelle école de peinture 
française a un nom de plus à compter. 

L'école de Parme vient jusqu'à Paris avec un souvenir rajeuni du Cor- 
rège. M.Cecrope Baril li est un jeune peintre italien qui vient demander 
pour son talent la consécration que ne peut lui fournir aujourd'hui son 
pays, car les expositions sont plus que rares sous le ciel jadis tant aimé 
des dieux et des artistes. M. Barilli nous montre deux tableaux, un d'his- 



112 



LE SALON DE 1867 



toire et un de genre. Les Persécutés vaudois accusent une connaissance 
dramatique de l'histoire; il est toujours bon de mettre sous les yeux de la 
foule les scènes que l'humanité déplore; ce sont des enseignements, et 
rien n'est plus frappant qu'un tableau viMe ton et de couleur. La Jeune 
Veuve est d'un modèle très gracieux; c'est le charme, le sentiment, l'élude 
du cœur, c'est la sensibilité de l'esprit et du pinceau. M. Barilli est donc 
naturalisé français par son talent de peintre, puisqu'il y lient ; mais qu'il 
n'oublie jamais d'être Italien, nous y tenons pour le charme même de 
son art. 

M. Victor Teinturier est fidèle à ses paysages de Fontainebleau, à ses 
vues et à ses couchers de soleil de Bas-Breau- Cette année, la reine 
Blanche a captive son pinceau. M. Teinturier n'entend pas le paysage 
comme Corot, comme Théodore Rousseau, comme Paul Huet; il n'a pas 
autant de rêverie, autant d'ardeur, autant d'émotion. Il entre plus avant 
dans le domaine de l'esprit que dans tout autre. Est-ce que ce serait De- 
camps, son mailre d'atelier, qui lui aurait recommande l'originalité 
expresse? Est-ce que Watteau, son compatriote de Valenciennes, lui au- 
rait dit : Sois spirituel, sois gai, sois mondain , et mets de la gaite dans 
toute ta verve. M. Victor Teinturier fera toujours un bon paysagiste de 
genre. 

On ne pourra s'empêcher de jeter un regard de convoitise sur ce petit 
coin de jardin de M 1 - Estelle Gautier, qui a des phrases de coloris d'une 
fraîcheur vaporeuse, et des notes perlées dans ses buissons qui étirent 
leurs ramures comme pour faire sorlir le printemps. 

Dans les sections réunies de dessin, d'aquarelle, de gravure, d'architec- 
ture, il y a plus d'une vignette signée d'un maître ; nous en avons déjà cite 
que nous ne ferons que rappeler ici : une eau-forte de M. Tancrède Abra- 
ham : Une Clairière en Anjou. 

Deux vues de Vendéme de M. Queyroy, et dix portraits de M. Léopold Fla- 
meng. M. Nargeot, avec ceux do l' Impératrice et du prince Impérial, a réa- 
lisé une fort belle œuvre d'après M. Henri de Montaut. 

M. Brouty, qui est à la tète des plus jeunes architectes, a donné un pro- 
jet d'église pour Sainl-Mandé en trois dessins, qui sont l'œuvre d'un artiste 
et d'un savant. 

Toutes les forces de l'école française se sont concentrées au Salon de 1867, 
qui peut hardiment réclamer la préséance et possédera un trait caractéris- 
tique dans l'histoire contemporaine. Que demandons-nous à l'art? D'élre la 
traduction infaillible de toute manifestation intellectuelle, de tout fait 
particulier ou social, car l'action c'est l'humanité dans les péripéties pro- 
gressives de ses transformations. La grande machine humaine, si compli- 
quée en ses rouages, est le monument principal où Dieu ail établi la per- 
manence de son séjour. Comme l'àmc des heures apparaît sur le bronze 
du cadran, l'âme de la divinité se refléchit en son œuvre pensante sur ses 
plus augustes faces. Dieu fait ombre en l'homme quand il se penche sur 



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l'esprit, comme le chêne sur le sentier. Il y a une inflexion, un trait de 
mouvement, une spontanéité de geste, il y a l'expression immédiate de 
l'être immuable qui jaillit dans un éclair de volonté, et qui nous traverse 
comme une grande artère, dont les battements sont les pulsations de l'in- 
fini. Il y a donc en tout mouvement la force impulsive de cette divinité. 

C'est à ce but, quelque inaccessible qu'il apparaisse, que sont conviées 
toutes les modernes tentatives de l'école. Par l'école nous entendons l'ave- 
nir de celte peinture française qui est le grand œuvre du xvu* siècle. Si 
• nous ne possédons plus celte pléiade d'artistes d'une vigueur d^ téte et de 
main si curieuse et si manifeste, c'est la Taule du siècle qui ne saurait 
encore renouveler aussitôt la même phase historique. La crise que nous 
subissons doit être résolue en un certain laps de temps qu'il est impossible 
de préciser, mais qui a son commencement et son couronnement, puisque 
toute force impulsive ne peut aboutir a la stérilité. Mais l'école française 
esl seule chargée de résoudre ces problèmes comme aussi de l'aventurer 
dans les voies inexplorées de l'avenir; seule elle est douée de forces assez 
positives pour lenler de reedifler une doctrine avec les principes qu'elle a 
déjà mis en vigueur et qui pourraient bien remonter aux sources impéris- 
sables de l'art grec. C'est là que sont les lueurs vives qui traverseront peut- 
être les océans pour nous offrir ces nouvelles aubes que nous rêvons sur 
les confins de notre Occident. 

MARC DE MONTIFAUD. 



3 



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PARIS EN 1867 



EX POSITION UNIVERSELLE 

LE PARC DU CHAMP DE MARS 

La plus belle promenade de Paris à l'heure qu'il est, c'est celte promenade 
universelle qui s'appello le parc de l'Exposition. Le monde y a été créé pour six 
mois, et c'est le paradis de la curiosité humaine. 

Sur tout l'emplacement du Champ de Mars, compris entre le palais de l'Expo- 
sition, la rive de la Seine et la façade de l'Eeole-Militaire, est ce fameux parc 
des mille et une nuits, je veux dire des mille cl une merveilles de la nature, de 
l'industrie et de l'art. Allées splendides, massifs d'arbres, corbeilles de fleurs, 
monuments exotiques, de toutes parts on se trouve en face des horizons les 
plus riches et les plus pittoresques. Je voudrais bien y voir La Fontaine et son 
amateur des jardins; il n'y manque que des singes sur les arbustes: quant aux 
plantes, on va leur donner des médailles d'honneur et d'encouragement. 

Le Parc est divisé en trois parties, comme une belle pièce de théâtre en trois 
unités : — le jardin d'horticulture; — les constructions officielles érigées 
par les commissions étrangères ; — les constructions personnelles des expo - 
sants. 

Le jardin d'horticulture réservé longe l'avenue Labourdonnaye depuis la 
porte Saint-Dominique jusqu'à l'École-Mililaire. La tente de l'Impératrice, toute 
égère et tout élégante, s'élève au milieu; un perron l'exhausse assez pour 
qu'elle domine les installations et les édifices qui l'environnent et qui saluent sa 
très-gracieuse Majesté. 

Tout près de la tente impériale, une grande serre de plantes des tropiques, 
où le magnolia se révèle dans une nouvelle végétation. Puis une serre de pal- 
miers tropicaux et africains. On entre ensuite dans le diorama botanique. Tout 
près encore, le palais des colibris, la volière des oiseaux de tous les parages et 
de tous les plumages. 

Un aquarium d'eau douce, où nagenftoutes les espèces de poissons de tous 
nos ruisseaux, de toutes nos rivières, de tous nos fleuves. Qui veut peindre des 



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poissons? en voilà! Inutile de voyager comme Oudry, qui alla trois fois jusqu'à 
Dieppe pour peindre des poissons sur nature, dont il devait fairo des décors 
pour les châteaux de la Pompadour. A coté de l'aquarium, un lac peuplé de 
carpes de Fontainebleau, qui ont peut-être été peintes par Primatice et Rosso, 
qui ont peut-être nagé dans la main impérieuse de la duchesse d'Élampes, et 
dans la main mignarde de la duchesse de la Vallière; car les carpes vivent 
plus longtemps que les reines. 

La deuxième partie du Parc a pour scènes et pour décors les conslructions 
élevées par les commissions étrangères. Les puissances invitées ont voulu donner 
ainsi à la France un tableau de leurs principales curiosités, un spécimen de 
leur génie civil. Sur l'avenue de SufTren, l'Espagne a bàli une vaste exposition 
de tous les produits de ses colonies de Manille et de Cuba. A côté des Espagnols, 
toujours les Maures : une ferme mauresque où Allah est Dieu, mais où le génie 
de l'agriculture n'est guère prophète. 

L'Italie a réuni l'outillage complet avec lequel on perce depuis plusieurs an- 
nées le Mont-Cenis : un tunnel qui aura douze lieues de longueur! Les Alpes 
percées de part en part par système de forage, voilà qui étonnerait bien aujour- 
d'hui Napoléon, et qui faciliterait singulièrement le passage du Mont-Saint- 
Bernard. — L'annexe des États-Romains montre en réduction les catacombes 
de Rome. A côté du plan des célèbres et historiques catacombes, un spécimen 
des fouilles qu'on pratique en ce moment au mont Aventin. L'archéologie peut 
se réjouir et peut apprendre sans quitter Paris! La vue de ces débris et de ces 
morceaux de marbre lui rendront les grands âges de Rome. Si Chateau- 
briand était là , il s'écrierait encore : « Ce sont les dieux de César et de 
Pompée! » 

La Germanie borde à droite et à gauche, de ses constructions tudesques, la 
large avenue qui fait suite au grand arc du palais, du côté de l'École-Militaire. 
La Prusse a un kiosque militaire. La Saxe royale, une maison d'éducation pour 
les enfants. L'Autriche, un restaurant de Pantagruel et de Gambrinus, entouré 
d'architectures de la Valachie, de la Hongrie, de la Gallicie, de la Styrie, du 
Tyrol. 

Aimer, boire et chasser, voilà la vie humaine 
Chez le» fils du Tyrol, peuple héroïque el fier, 
Montagnard cooiine l'aigle el libre comme l'air! 
B 'au ciel où le soleil a dédaigné la plaine, 
Ce paisible océan dont les monts sont les flots! 
Beau ciel tout syrnphalique et tout peuplé d'échos! 
Là, siffle autour des puits l'écumeur des montagnes, 
Qui jette au vent son cœur, sa flèche et sa chanson. 
Venise vient au loin dorer son horizon, 
La robuste Helvétie abrite «es campagnes. 
Ainsi les venls du sud t'apportent la beauté, 
0 Tyrol, et les vents du nord la liberté! 

La Suisse a mis un musée dans un chalet; la république helvétique a importé 
là la république de ses artistes. 



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PARIS EN 1867 



La Norwége a un hangar de chasse et de pêche, l'âpre génie Scandinave. 
Cependant voici une élégante habitation princiùre : la maison de Gustave Wasa 
— en reproduction. Il n'y manque que de la neige. 

La Russie, qui ne veut pas croire à l'hiver depuis qu'elle fait tant d'excur- 
sions sous le soleil de France, s'est confectionné une maison d'été, — en langue 
russe, isba/t. Auprès de I'ù6a/i, une lente, — en langue cosaque, yourte. L'isbah 
est en troncs d'arbres ; Yyourte est en peaux. L'isbah est faite pour les proprié- 
taires, l'yourte est faite pour les cosaques nomades. — Les écuries de l'empereur 
Alexandre nous montrent une collection de chevaux autocratiques. 

En quittant cet angle nord-ouest du Champ de Mars, en revenant vers le jar- 
din d'horticulture réservé, nous abordons la Belgique. L'annexe des beaux-arts, 
remplie des maitres de l'école flamande contemporaine, les peintres que nous 
avons vus dans nos expositions de Paris, les Werboeckoven, les Wappers, les 
Gallais, les Leys, toute la gloire moderne du puys de Rubcns. 

La Hollande exhibe un matériel complet de chemins de fer : wagons, machines, 
rails, tout ce qu'on ne connaissait pas du temps de Rembrandt. 

Passons en Orient, b âbord, du côté de l'avenue de Suffirai, la Turquie. A tout 
Grand Seigneur tout honneur. Une mosquée avec un minaret; dans le minaret, 
un muezzin; le muezzin qui appelle les Musulmans à la prière, au lever et au 
coucher du soleil. Aimer, boire et chasser, dit le Tyrolien. Aimer, fumer et 
prier, dit le Turc. 

L'Égyple a un palais d'été, le palais du vice-roi, reproduction de celui des 
bords du.Nil, à quelques pas du Caire. L'or, les tapis, les vitraux, tout révèle 
l'Orient. L'Égypte n'a pas de peintres, mais elle a des architectes et des déco- 
rateurs. Derrière ce palais, une rangée de sphinx mène à un monument carré 
qui s'appelle le temple d'Edfou; les colonnes sont pleines d'hiéroglyphes; les 
sphinx sont en plâtre d'une couleur brune. L'Égypte est en train de te révéler 
tout entière à l'Europe. Napoléon, a vaincu le Nil, Champollion a vaincu le 
sphinx, M. de Lesseps a vaincu l'isthme de Suez. — Le plan en relief du canal 
de Suez se trouve encore dans le carré de l'Egypte. 

Un autre Lesseps, le baron Jules de Lesseps, commissaire général du bey de 
Tunis à l'Exposition, a fait construire une copie du palais du bey en Tunisie. Ce 
palais s'appelle tl Dardo; en Tunisie, il est à quelques pas de Tunis; au Champ 
de Mars il est dans l'angle de l'avenue de Suffren et du quai d'Orsay. 

La Chine occupe le plus considérable espace de tous les pays orientaux; la 
Chine n'estelle pas la Russie de l'extrême Orient? Elle a ici un théâtre chinois, 
un café chinois, des femmes chinoises, des maisons chinoises. Léger taillis de 
bambous, balustrades coudées en grecques, piliers vernis, portes rondes, loils 
recourbés, arêtes hérissées de dragons, longues pancartes hérissées de pièc s 
de vers que traduit si poétiquement Judith Walter, voilà une maison chinoise. 
Immobiles sur une estrade, vêtues do longues robes de couleur sombre, celle 
robe s'agrafent au col, cheveux retroussés, ces cheveux rattachés au milieu de 
la tête par de grosses épingles à boules; voilà les trois Chinoises de l'exposition 
chinoise. Avec leur air modeste et mélancolique, elles ont l'air de trois Grâces 



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PARIS EN 1867 117 



qui mangeraient un potage de nids d'hirondelles dans un crâne de Bouddha 
peint par Boucher. 
A présent que nous avons fait le tour du monde, entrons en France. 



Il 

Il y a douze ans que Paris inaugurait sa première Exposition universelle, et 
déjà la seconde Exposition surpasse l'autre de douze coudées. S'il y a celte 
grande différence entre 1833 et 1868, que sera-ce donc en l'an 1900, que sera-ce 
donc en l'an 2000? Nos fils, nos neveux, nos héritiers, nous en diront des nou- 
velles surprenantes, si I on suppose qu'au paradis nous nous occupions jamais 
des choses de la terre. L'homme finira par se croire un dieu sur la terre môme, 
s'il continue ses merveilles, merveilles artistiques, merveilles industrielles, mer- 
veilles scientifiques. Nous avons dépassé ce fameux Salmonéc qui faisait rouler 
un char sur des arcades do bronze pour imiter le bruit du tonnerre, quand il 
rentrait dans son palais. Nous portons la foudre, la sagesse, le génie de la dé- 
couverte et de l'application. La science moderne est une Minerve si l'art est un 
Jupiter, et l'industrie est une Pallas si l'art est un Apollon. 

L'Exposition du Champ de Mars est un inépuisable sujet d'admiration ; elle 
durerait douze mois au lieu de six mois, qu'on ne s'en lasserait pas; elle serait 
permanente, qu'on la trouverait toujours nouvelle. Jamais pareille rencontre des 
génies humains n'a été plus fantastique, plus féconde, plus incroyable, et plus 
quasi surhumaine. Les macbines sont pour notre pensée comme un épouvante- 
inent. Le fer est formidable; le plomb est ruisselant, l'acier lance des éclairs, 
l'or et l'argent sont là comme des mines ciselées, le marbre et le bronze sont des 
musées entassés comme Pélion sur Ossa. La métallurgie a des révélations im- 
menses et des utilités incalculables. Dans le style artistique et monumental, on 
coule en zinc quantité d'œuvres remarquables d'exécution et d'effet; les plus 
beaux échantillons do minerais de zinc proviennent de la Belgique et de la Prusse 
rhénane; les feuilles laminées sortent le plus heureusement des usines de la 
Vifille-Montagne et de la Nouvelle-Montagne. L'étain est devenu d'un usage très- 
multiplié; on peut le regarder comme l'argenterie du pauvre; les Anglais sur- 
tout en tirent parti par des combinaisons habiles avec d'autres métaux; chez 
nous il sert à la fabrication des mesures de liquides; le grand commerce le débite à 
l'état de saumons et de lames, provenant en général de la Bohême, de la Saxe, 
de la Cornouailles et même de l'Inde. Le bon marché de la fonte de fer et son 
abondance lui ont valu depuis quelque temps les préférences des économistes et 
des constructeurs. L'acier fondu, utilisé comme la fonte, donne un caractère spé- 
cial à l'Exposition de 1867. L'usine de Barbezat est en téte de la fonte de fer. 
Le cuivre, prédécesseur du plomb, de l'étain, de l'argent, de l'or, du fer, et peut- 
être de tous les métaux connus, a aussi ses habiles ouvriers; mais il faut bien 
faire attention au degré d'habileté des fondeurs. Ainsi pour le plomb, ainsi pour 



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le bronze. Au dernier siècle, les Cifilée, les Guibal, plusieurs autres artistes sculp- 
teurs distingués renoncèrent à la fonte de bronze, dont le prix était si élevé, et se 
servirent tantôt du plomb seul, tantôt d'alliage où ce métal entrait dans des pro- 
portions variables; c'est de l'Angleterre, de l'Espagne, de l'Autriche, de plusieurs 
régions de l'Amérique, que provient presque tout le plomb du commerce. Mais 
l'art industriel a su se rendre le bronze docile par le prix, tout en lui gardant sa 
valeur artistique. Le grand bronze doit une statue reconnaissante à M. Victor Thic- 
baut. 

M. Thiébaut a plusieurs expositions au Champ de Mars : dans l'industrie mé- 
tallurgique, classe 40; dans la classe 65, dans le parc; dans la classe 83, à l'expo- 
sition d'horticulture; et à 111e de Billancourt à l'agriculture. Celle qui ofTre le plus 
d'attrait au monde artistique se trouve dans le 3 m « groupe, classe 22, aux bronzes 
d'art. Les bronzes Thiébaut sont divisés en deux parties. L'une contient unique- 
ment les grandes figures sculptées par nos artistes modernes, et est située dans 
la galerie n° 3, à l'entrée de la salle des bronzes. La seconde, au contraire, qui ne 
contient que la collection de* modèles de M. Thiébaut, est placée dans l'intérieur 
même de cette salle générale des bronzes. — La première, celle des grandes fi- 
gures modernes, est comme un musée à part, divisé en deux sortes de salons, 
c'est-à-dire sur deux plans, dont le centre est occupé par une grande statue aca- 
démique. 

Ce petit muséo de modernes a un encadrement antique; l'encadrement est formé 
des bas-reliefsde la fontaine des Innocents par Jean Goujon; la patine vert antique 
adaptée s'accorde parfaitement aux sujets : on pourrait les prendre pour des an- 
tiques véritables, grâce aux traces produites par la friabilité de la pierre. Vous 
connaissez ces admirables bas-reliefs de la fontaine des Innocents; c'est toute 
une histoire. Jadis la célèbre fontaine, au treizième siècle, était à l'angle de la rue 
Saint-Denis et de la rue aux Fers; elle fut réparée, je veux dire reconstruite, en 
1530, par Pierre Lescot et sculptée par Jean Goujon. Deux siècles et demi plus 
tard, un ingénieur appelé Six fit transporter au milieu du marché des Innocents 
toutes les parties de la fontaine qui lui semblèrent dignes d'être conservées : 
voyez-vous cet ingénieur obscur faisant et défaisant Pierre Lescot et Jean Goujon ! 
L'œuvre des deux grands maitres de la Renaissance se composait seulement de 
trois faces, formées de trois arcades; ces trois ar«ades séparées l'une de l'autre 
par deux pilastres corinthiens, avec un entablement de trois frontons. C'était un 
monument peu élevé, mais c'était un bijou; Lescot et Goujon l'avaient fait petit 
exprès pour en faire mieux un chef-d'œuvre. Un nommé Poyet et un nommé 
Mol i nos architectes ordinaires et très-ordinaires de la bonne ville de Paris, ima- 
ginèrent d'en faire une fontaine colossale. lis voulurent la faire plus grande, ne 
pouvant la faire plus charmante, et c'était à leur dire comme à cet artiste grec 
qui surchargeait Vénus d'oripeaux : Vous faites votre Vénus plus riche, ne pou- 
vant la faire plus belle. La fontaine devait être isolée; ils lui donnèrent quatre 
faces; ils ( élevèrent sur trois gradins. Au faite des gradins un bassin carré; sur 
ce vaste bassin un soubassement décoré aux angles de quatre lions qui lancent 
de l'eau; heureusement qu'on ne songea pas à employer dos él phants jetant l'eau 



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PARIS EN 1867 119 



avec leur trompe. Poyel et Molinos surmontèrent le tout d'une coupole lamée 
extérieurement d'écaillés de cuivre. Une vasque en fonte au centre donne un filet 
aquatique qui retombe en nappe. Voilà Pierre Lescot amplifié, revu, augmenté 
et corrigé. Jean Goujon, n'échappa pas a cette nouvelle édition; on ajouta à ses 
sculptures incomparables, on n'y uta à ses Naïades sans rivales. Aux Naïades de 
Goujon sculptées en très-bas relief entre pilastres, Pajou ajouta trois Naïades nou- 
velles. Pajou est certainement un gracieux petit-fils de Jean Cousin. De nos 
jours la fontaine des Innocents a été remaniée, déblayée, purifiée, embellie, 
et elle s'élève dans un square verdoyant, en murmurant encore les noms de 
Pierre Lescot et de Jean Goujon. C'est avec les bas-reliefs de Jean Goujon quo 
M. Victor Thiébaut a entouré son exposition de statues, et l'on passe par le génie 
de la Renaissance pour visiter la sculpture contemporaine. Ce n'est pas tout : le 
soubassement est orné de médailles détachées de la collection des bustes de David, 
dont M. Thiébaut est le propriétaire-éditeur; et ainsi l'exposition Thiébaut est 
sous la double invocation française de Jean Goujon et de David d'Angers. 

La statue du Prince impérial, par Carpeaux, est sur le premier plan; elle est 
argentée, et de grandeur nature. A côté est le Faune, de Perrault, qui a obtenu 
la grande médaille d'honneur; Perrault a reçu encore la grande médaille d'hon- 
neur par le jury international de 1867. M. Perrault est de l'Institut; M. Carpeaux 
en sera aussi. Un autre Faune, riant et tuant un chevreau, par Charles Gumery, 
un des bons élèves de Toussaint, un grand prix de Rome, médaillé aux exposi- 
tions cinq ou six fois. Le Vainqueur au combat de Coqs, par Alexandre Fal- 
guière, un des meilleurs élèves de Jouffroy, grand prix de Rome aussi, qui a 
ouvert tout de suite sa carrière par des médailles, et qui marche dans le même 
chemin que son ami Carpeaux . Un Génie funèbre, par Bnrtholdi ; le Jeune Équi- 
libriste, par Blanchard; un Joueur de flûte assis, par Delorme. Tous ces sujets 
en grandeur nature. Voilà pour le premier plan. Au second plan, sur un fond 
clair parfaitement approprié au bronze, viennent se détacher les figures de: la 
Vérité, par A. Dumont, de l'Institut; l'Éducation de Bacchus, par Doublemard; 
Enfant debout sur une tortue, par Dclaplanche; Agar dans le désert, par Gau- 
thier; le Joueur de bilboquet, par Victor Chapuys, qui a appris la sculpture aca- 
démique chez Armand Toussaint, et qui semble né pour la sculpture plus pas- 
sionnée de David et de Rude; nous conseillons à M. Victor Chapuys les bustes 
et non le genre, la vérité humaine et non l'allégorie ; nous avons vu dans son 
atelier des portraits pleins de ressemblance et pleins de couleur. Il est bon d'ail- 
leurs que nos jeunes sculpteurs ne laissent point périr l'art du portrait, et qu'ils 
ne s'abandonnent plus aux fantaisies ou aux amphigouris. Léguons au moins 
des bustes à la postérité. 

Au centre de cette première exposition Thiébaut s'élève une grande statue aux 
lignes académiques, destinée à la place publique, par A. Dumont, un nom dynas- 
tique dans la sculpture, un nom qui se retrouve fort souvent dans la fonte do 
Victor Thiébaut. La statue du Napoléon actuel de la place Vendôme est sortie du 
ciseau Dumont et du moule Thiébaut. 

La seconde exposition Thiébaut se trouve dans l'intérieur de la salle, dans le 



120 



PARIS EN 1867 



groupe des fabricants de bronze. C'est une belle collection de modèles, qui sont 
la réduction de la plupart des œuvres de nos artistes modernes admises à l'Ex- 
position universelle. De même, les œuvres que nous nommions tout à l'heure, qui 
sont entourées des bas-reliefs de Jean Goujon et des bustes de David d'Angers, 
ont été en grande partie récompensées par le jury des beaux-arts, et les mar- 
bres figurent dans le jardin central, ce jardin merveilleux aux yeux de l'artiste 
et de l'amateur. 

La double exposition de H. Tbiébaut est pour ainsi dire faite sans mélange 
vulgaire; l'art y reconnait les siens. Nous admirons cet Aristophane de M a [burin 
Moreau, qui est aussi une œuvre de réduction excellente; elle peut inspirer toute 
confiance aux artistes sur les procédés employés dans la grande fonderie du 
faubourg Saint-Denis. Ici l'habile fondeur n'est pas un simple fabricant do 
bronze; il s'attache à reproduire fidèlement l'œuvre, sans s'abandonner au goût 
actuel des choses riflces, où la ciselure vient jouer un rôle toujours plus ou 
moins profane. On peut employer ce mol, qu'il conserve l'art à l'art. 

Et s'il conserve à l'art sa beauté, il lui donne aussi la fortune. La pensée arlis- 
tique est fécondée par la popularité. L'exposition de M. Tbiébaut est un inter- 
médiaire entre les artistes sculpteurs et les véritables amateurs < l'œuvre* d'art. 
Si les peintres ont depuis longtemps leurs marchands de tableaux de la rue 
Laffltle, du boulevard Hontmanrc, de la rue de Seine et de la rue du Bac, les 
sculpteurs n'ont guère do magasins semblables, même les sculpteurs qui sont 
dignes des musées. Chaque année, après que les portes du Salon sont fermées, 
et après les acquisitions faites par le ministère d'État, toutes ces œuvres qu'on 
a vues seulement -i\ semaines aux Champs-Elysées, même celles que le jury a 
sanctionnées etdécorées, rentrent dans les ateliers où le public ne va pas les cher- 
cher, où l'artiste est réduit à les regarder mélancoliquement, où enfin elles sont 
oubliées ou perdues pour toujours. M. Victor Tbiébaut nous semble rendre ungrand 
service à l'art en reproduisant, et en reproduisant aussi ariistement, les nouvelles 
œuvres remarquables. Il rend de grands services aux sculpteurs en exposant et 
en vendant leurs statues; au bas est leur nom avec la récompense des mentions 
obtenues. Il leur donne ainsi une publicité resplendissante, comme à l'Exposition 
universelle du Champ de Mars. Il leur consacre une exhibition fructueuse dans 
son exposition permanente du faubourg Saint-Denis, là où est située la fonderie 
Thiébaut, célèbre de père en fils. 

Cette fonderie elle-même vaut une visite historique. Titres de noblesse de la 
maison, on y voit des exemplaires et des modèles des grandes statues pédestres 
et équestres qui sont sorties de là en grand nombre, pour peupler la France de 
ses grands hommes, comme autrefois la Grèce se peuplait des statues de ses 
héros et de ses dieux. Avec ces images d'hommes illustres ou d'hommes immor- 
tels, rangées aux murs, accrochées aux poutres, suspendues aux parois de cette 
immense fonderie, on peut faire une sorte do cours d'histoire de France con- 
temporaine par les apothéoses publiques. Nous rappelions tout à l'heure le 
Nnpoléon -César de la place Vendôme : il en est bien d'autres, de ces monuments 
de bronze, que nous pourrions nommer dans un pompeux catalogue, si nous ne 



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PARIS EN 1867 121 



tenions à rester dans l'actualité de 1867. Inscrivons feulement deux statues mé- 
morables qui sont sous nos yeux depuis le mois de mai : le duc de Morny, par 
M. Iselin, sur la place du Louvre et du pont des Arts; l'empereur Napoléon l« T , 
à cheval, par le général Pajol, devant la porte d'entrée du palais des Champs- 
Elysées. 

La grandeur et l'art pur de la sculpture sont conservés dans le moule artiste 
de II. Thiébaut. Les cinq cents bu»tes de célébrités contemporaines sculptés par 
David d'Angers sont inspirés du génie réel et du génie idéal du maitro. David 
voyait tout au point de vue de l'apothéose, le seul qui soit vraiment digne de la 
statuaire, car des êtres fameux qui n'appartiennent déjà plus au temps, ont le 
droit de revélir à nos yeux une surhumaine grandeur. Une lois David était en 
Allemagne; il passa une quinzaine de jours à Weimar, dans la maison même de 
Goethe, ce Goethe à qui Napoléon avait dit : « Vous êtes un homme, vous! » 
C'est au milieu de son commerce intime avec Goethe, que David entreprit le 
buste du grand poëte allemand ; les mœurs de l'auteur de Faust qui vidnil de quart 
d'heure en quart d'heure une vaste coupe de vin du Rhin, sa conversation tour 
à lour gaie ou sublime, la tournure gigantesque de ce génie renfermé dans une 
tétc cyclopéenne, tout vint éblouir les yeux de l'artiste : David se représenta 
Goethe avec des dimensions fabuleuses. Le buste de Goethe sortit de cette pen- 
sée : il était colossal. La duchesse de Saxe-Weimar, une grande dame allemande 
sévère et imposante, visita l'ouvrage du statuaire français; elle le regarda 
quelque temps en silence : — C'est très-beau, dit-elle, mais pourquoi l'avez- 
vous fait si grand ? — Je ne sais, répondit naïvement David, mais je l'ai vu 
comme cela. 

C'est ainsi que Bossuet, ce statuaire de la phrase du grand siècle, disait du 
grand Condé : • Je ne veux rien voir en lui de ce que la mort y efface I » 

Non loin du bronze, les tapisseries. Autrefois tout ce qui était beau venait des 
Gobelins ou de Beauvais. Aujourd'hui, si l'on n'y prend garde, le gouvernement 
sera dépassé par la fabrique privée. J'en prends pour exemple les belles choses 
de MM. Réquillart-Rousscl etChocqueel; non-seulement ces hauts industriels 
ont fondé toute une école d'ouvriers merveilleux, mais encore ils ont appelé à 
eux d'excellents artistes pour leurs d.ssins de figures, pour leur coloris, pour 
leurs fleurs, pour leurs ornements. Rien de vulgaire ne sort de leur maison; 
l'œil y est charmé comme dans l'atelier d'un coloriste toujours préoccupé du 
dessin. Vous avez tous admiré ces belles portières, ces rideaux, ces canapés, 
ces tapis, ou ils ont tour à tour les belles choses du vieux style et où ils ont 
peint les plus heureuses fantaisies de l'imagination moderne. 

Voici une autre harmonie. C'est l'orgue Aloxandre, qui est toujours l'orgue 
par excellence. Un autre Orphée que cet Alexandre, car n'est-ce pas avec ses 
orgues qu'il a élevé cet autre palais, les Magasins-Réunis, qui sont la vraie 
caisse d'épargne du travailleur ? 

Le fer est aujourd'hui travaillé comme il ne le lut jamais. N'avez-vous pas 
admiré les grilles, les serres, les cages, les jardinières de Tronchon? Là aussi 
le sentiment de l'art se révèle avec bonheur. La fonte a du bon, mais elle n'est 



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PARIS EN 1867 



guère que la photographie : le fer est plus vigoureux et plus léger, plus ferme et 
plus hardi. Sans compter qu'on peut s'appuyer sur lui comme sur un ami des 
vieux âges. La Tonte au contraire a s<>s défaillances : ne vous y fiez pas les jours 
de gelée; ne lui donnez pas un coup de pied de travers les jours d'été. Aujour- 
d'hui beaucoup de mains ingénieuses travaillent le fer avec talent, mais rendons 
à Tronchon ce qui est à Tronchon : il est le premier rénovateur; il a commencé 
ce que d'autres continuent; mais il reste un des maîtres, sinon le mailre. Les 
expositions de Londres l'ont consacré comme celles de France. 

Je ne fais que passer : mais je veux saluer d'un mot les émaux de M. Pinard 
pour les figures et de M. Michel Buquel pour le paysage ; les papiers de Rouget, 
les beaux meubles de Groé, les meubles sculptés de Wirth ; les chefs-d'œuvre 
des Froment-Meurice, des Odiot, des Pull, des Fourdinois, tous ceux qui sont 
l'honneur de l'art industriel en France. 

Nous aurions bien envie d'aller jusqu'à l'île de Billancourt. C'est un beau 
temps pour Billancourt et l'agriculture. Si une Exposition universelle donne à 
une capitale de l'orgueil pour plus de dix ans, l'agriculture donne en France du 
pain à quarante millions d'hommes. Nous voudrions savoir combien a fait de 
progrès l'art de Triptolème, de Dioscoride.de Cincinnatus, de Pline, d'Olivier de 
Serres, de Thaër, de Thouin, de Mathieu de Dombasle, de tous ceux qui ont fait 
de l'agriculture la charrue ou la plume à la main. 

X. DE V1LLARCEAUX. 



» 



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L'HOTEL LAMBERT 



ET LE PALAIS DE FONTAINEBLEAU 



Tout le monde connaît l'hôtel Lambert à Paris, mais peu de per- 
sonnes savent par qui il a élé construit. Tous les historiens l'ont 
attribué à M. Lambert dcThorigny, président de la cour des comptes : 
tout récemment M. Sauvageot a attaqué avec raison ce fait, en se 
fondant sur la dédicace du Recueil des peintures de l'hôtel fait par le 
graveur Picart, laquelle est adressée à Nicolas Lambert, président au 
parlement de Paris. M. Sauvageot est fondé en refusant à Thorigny 
l'honneur d'avoir fait bâtir celte magnifique habitation, mais il n'est 
pas dans le vrai quant au nom qu'il propose. La vérité se trouve dans 
l'excellent Dictionnaire critùiue de biographie et d'histoire, dans lequel 
M. Jal a accumulé des trésors d'érudition. Voici donc l'histoire aulhen- 
tique de l'hôtel Lambert. 

Jean-Baptiste Lambert, riche financier, qui finit par acheter une 
charge de secrétaire du roi, jeta les fondations de l'hôtel qui nous 
occupe; il mourut le 29 décembre 1644, et fut, conformément à ses 
dernières volontés, inhumé à l'hospice des Incurables. Son frère Miolet 
Lambert, président à la cour des comptes, continua les travaux com- 
mencés, et c'est lui qui fit exécuter les célèbres peintures de Lesueur 
et de Lebrun ; il mourut le 8 mai 1692, laissant de Marie de l'Aubé- 
pine deux fils, Claude-Jcan-Bapliste Lambertde Thorigny, président en 
la cour des comptes, et Nicolas Lambert, qui devint président au Par- 
lement. Claude épousa la fille de Bontemps, valet de chambre du roi, 
et mourut laissant plusieurs enfants, le 7 juin 1702. M. Sauvageot at- 
tribue la construction de l'hôtel au président au Parlement, à cause de 




I 



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124 L'HOTEL LAMBERT 



la dédicace de Bernard Picart. « Monsieur, dit le graveur, comme c'est 
à vous que je dois les dessins que je donne ici au public, puisque c'est 
vous qui m'avez permis de les graver sur les originaux, qui sont un 
des principaux ornements de votre belle maison... » Ce passage me 
parait indiquer uniquement que Nicolas Lambert servit d'intermé- 
diaire entre Picart et son frère de Thorigny pour procurer à l'artiste les 
moyens de reproduire les toiles des deux plus grands peintres du temps. 
Nicolas Lambert porta dans sa jeunesse le nom de Lambert de Vermont, 
comme le constate l'abbé de Villiers dans son poème sur V Amitié, qui 
nous montre Lambert de Vermont comme un modèle. Picart nous ap- 
prend qu'il jouissait d'une grande estime jusqu'en Hollande ; du reste, 
la vie de cet honorable magistrat est complètement inconnue et pro- 
bablement insignifiante. Tallemant des Réaux nous apprendra le détail 
des Lambert et nous servira à démontrer que M. Jal s'est trompé en 
faisant de Nicolas Lambert le fils de Jean-Baptiste, tandis qu'il était 
son frère, comme nous l'avons dit. 

Jean-Baptiste Lambert était fils d'un procureur à la courdes comptes, 
petit-fils d'un médecin de Paris et neveu du médecin Guillemeau ; il 
appartenait donc à la bonne bourgeoisie parisienne. L'amour de l'ar- 
gent le décida à entrer comme commis chez M. de Bullion, surinten- 
dant des finances ; il fut ensuite placé comme commis du comptant 
chez Fieubet, trésorier général de l'épargne : « Il mourut jeune, s'étant 
mis, dit Tallemant, à amasser du bien... » Il parait qu'il faisait grande- 
ment « profiter » l'argent de l'épargne et qu'il savait en outre presser ses 
débiteurs de manière à se faire payer largement les délais qu'il accor- 
dait. Gui-Patin, qui le soigna pendant les huit dernières années de sa 
vie, parle de « son grand ménage, n'ayant eu de maison faite que depuis 
Pâques dernières, » c'est-à-dire l'année môme de sa mort. Il laissa trois 
millions dont hérita Nicolas Lambert, lequel, au contraire, mourut à 
un âge très-avancé. Il eut une assez piquante mésaventure amoureuse: 
il s'éprit, n'étant déjà plus jeune, de la fille du président Perrot, mais 
quand on arriva aux articles du contrat, malgré son immense fortune, 
il ne voulut jamais céder pour la dot de sa future qui était de 
50.000 livres, tandis qu'il exigeait 25,000 écus. Sur ces entrefaites, 
M. Le Ragois de Brelonvilliers, également maitre des comptes, re- 
cherchait M"* Perrot et il obtint une promesse. Lambert se récrie et 
offre alors de reconnaître cent mille écus à M"' Perrot, proposant mémo 
de mettre pour cela des pierreries entre les mains du père pour « asseu- 
rance, > dit Tallemant, qui raconte ainsi la fin de l'historiette : « Celui 
qui fut faire cette offre estoit un maistre des comptes nommé le Boulez ; 



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ET LE PALAIS DE FONTAINEBLEAU 



125 



il s'adressa aussy à la fille et luy dit : Et vous, mademoiselle, après 
avoir tant de fois promis à If. Lambert que vous n'en auriez jamais 
d'autre... Elle l'interrompit et dit que cela esloit faux. Le président 
s'eschauiïa, et si l'autre n'eust filé doux, il y eust eu du bruit. On se 
mocqua terriblement du pauvre Lambert et toutes les dames de l'isle 
(Saint-Louis) lui envoyèrent des bouquets de sauge. Il voulut parler 
de lettres et faire le Roquclaure, cela redoubla la mocquerie. Depuis, 
il espousa M" e de l'Aubespine de Verderonne, belle et sotte, mais 
bonne femme. » 

Claude- Jean-Baptiste Lambert de Thorigny épousa, le 9 juin 4682, 
à Ivry-sur-Seine, la fille de Bontemps, et Saint-Simon nous assure que, 
grâce au duc de Brissac, les débuts de cette union furent singulière- 
ment agités : la jeune femme se réconcilia cependant avec son mari, et 
à partir de 1G87, elle lui donna cinq ou six enfants. Mais Marguerite 
Bontemps mourut à l'hôtel Lambert, le ;i août 1700, et son mari, comme 
nous l'avons dit, ne lui survécut que quelques mois. 

En 1719, l'hôtel fut acheté par le marquis du Chatelet : . M"" du 
Chatelet, écrit Voltaire, vient d'acheter une maison bâtie par un des 
plus grands architectes de France, et peinte par Le Brun et Le Sueur; 
c'est une maison faite par un souverain qui serait philosophe; elle est 
heureusement dans un quartier éloigné de tout; c'est ce qui a fait 
qu'on a eu pour 200,000 livres ce qu'il a coûté 2 millions à bâtir et à 
orner. » Dix ans plus lard, la spirituelle marquise, la capricieuse amie 
de Voltaire, mourait en couches au palais de Lunévillc. 

Le fermier général du Pin acquit ensuite l'hôtel Lambert, à peu près 
en même temps qu'il achetait Chenonccaux, grâce à la fortune que lui 
apporta M" e de Fontaine, sa femme, qui passait, suivant Jean-Jacques 
Rousseau, pour tille de Samuel Bernard. Toute la famille du Pin s'y 
installa; avec elle, l'amie intime de M m< du Pin de Chenonccaux, la 
princesse de Léon ; Jean-Jacques y demeura souvent. Puis une belle 
nuit, le lils de M me du Pin, marié depuis peu à M lle du Rochechouart, 
perdit au jeu 700,000 livres ; le lendemain, il fallut vendre une partie 
de bien, et l'hôtel Lambert fut du nombre. Marin de la Haye, fermier 
général, s'en rendit adjudicataire en 1876, et il céda au roi les princi- 
pales toiles de Le Sueur qui ornaient l'hôtel. A la Révolution, l'hôtel 
devint propriété nationale; le comte de Montalivet l'acheta en 1809, et 
son fils transporta dans son château de la Grange presque tout ce qui 
restait de l'œuvre de Le Sueur ; en 1816, il fut loué à une institution de 
jeunes iilles et aux fournisseurs de lils militaires. Enfin, en 1842 il passe 
entre les mains du prince Czartoryski, dont la famille le possède encore. 



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L'HOTEL LAMBERT 



Je ne ferai pas ici une description abrégée de l'hôtel, d'après l'ex- 
cellente monographie de M. Sauvageot. Il faut la lire et aller ensuite 
en constater sur place l'exactitude. Malheureusement le monument a 
subi bien des vicissitudes depuis que Le Sueur et Le Brun ont orné la salle 
construite par Le Vau. Tel qu'il est cependant, il reste l'une des princi- 
pales curiosités de Paris, tant par les beautés qu'il conserve encore que 
par l'idée qu'il peut donner de la demeure de nos opulents devanciers. 
Il y a de merveilleux détails d'architecture , de délicieux ornements 
intérieurs et l'on peut sans trop de peine se représenter ce que devait 
être cette magnifique résidence. La grande galerie, dont la voûte est 
peinte par Le Brun, la chambre des Muscs, entièrement décorée par Le 
Sueur, et le cabinet de bains, dit aussi cabinet de Voltaire, sont les pièces 
les plus remarquables de cet hôtel dont la réputation est européenne, 
mais dont je cr«is avoir pour la première fois rétabli l'authentique gé- 
néalogie. 

II 

Peu de semaines avant de mourir, M. Champollion-Figeac avait du 
moins la satisfaction de voir paraître le grand travail auquel il avait 
consacré les dernières années de sa vie et dans lequel il racontait, par 
ordre de l'Empereur, l'histoire du palais dont il était bibliothécaire, et 
en décrivait les splendeurs et les richesses. C'est une œuvre considé- 
rable, digne de sincères éloges et dont la magnilique exécution maté- 
rielle, due à l'imprimerie impériale, rehausse encore singulièrement 
la valeur. J'ose espérer que mes lecteurs ne seront pas fâchés de trouver 
ici un résumé de ces richesses qui leur permettra de connaître en 
quelques pages les annales de ce palais célèbre que tout le monde va 
visiter, mais dont le plus grand nombre certainement, à quelques traits 
principaux près, ignorent le passé. 

Et d'abord nul ne sait probablement l'origine du nom de cette 
localité. La forêt était dénommée Biera, Bierrc, dès le «• siècle; un des 
cantons portait la désignation de Fons Blaaudi; mais à mesure que 
le château royal prit du développement et acquit plus de notoriété, 
son nom l'emporta sur celui de la forêt qui devint la forêt de Fon- 
tainebleau, au lieu de demeurer la forêt de Bierre. Quant au sens 
de Fons Blaaudi, les interprétations ont varié : on y a vu le nom 
d'un chien qui dans une chasse royale aurait fait sourdre miracu- 
leusement une source : en souvenir de la pureté de l'eau qui coule en 



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ET LE PALAIS DE FONTAINEBLEAU 



127 



cet endroit, belle eau. Maison a oublié qu'aux xi 9 et xn* siècles, époque 
de la fondation du palais, les actes étaient toujours écrits en latin, et 
que c'est dans une forme latine qu'il faut rechercher l'élymologic de 
ce nom : Fontainebleau vient donc de Fontaine-Bliaull, comme on disait 
au xiv" siècle, mauvaise traduction de Fons Blialdi, fontaine du Man- 
teau, désignation probablement motivée par quelque miracle dû à l'in- 
tervention d'un ermite à grand manteau, comme il devait s'en trouver 
plusieurs alors dans la forêt. 

Quelques cabanes de bûcherons et de gardes ont été l'origiiie de la 
ville qui est devenue l'une des principales résidences de plaisance de 
nos rois. En 1256, nous voyons une charte royale mentionner pour la 
première fois un village apud Fontem Blaaudi, tandis que le palais est 
déjà cité du temps du roi Louis VII. Ce palais porta d'abord le nom 
de Vielry-en-Bière et M. Champollion explique très-judicieusement 
l'existence d'un château fort dans cette partie du Gatinais dont les 
seigneurs, alliés du roi de France, avaient souvent à se défendre contre 
de puissants voisins, notamment contre les comtes de Champagne : 
nos rois possédaient ce château qui leur permettait de s'assurer plus 
intimement la fidélité de leur vassal et de venir plus facilement à son 
secours. Une maison de chasse fut probablement ensuite construite à 
côté de Vitry, dans une situation apparemment plus agréable et peu 
à peu elle amena l'abandon de l'ancien château : pour la première fois 
nous voyons le roi dater deux chartes, en H 37, apud Fontem Blahaut. 
Ces chartes, par l'énuméralion des témoins, prouvent que cette maison 
de plaisance était assez grande pour recevoir la cour. M. Champollion 
se livre ensuite à de minutieuses recherches et à d'ingénieux rappro* 
chements qui lui permettent d'afllrmer que le palais de Fontainebleau 
doit son origine à Louis VI ; un fait notable de l'administration de ce 
prince appuie singulièrement en effet la conclusion de M. Champol- 
lion. Le continuateur du chroniqueur Aimoin rapporte qu'en 1127 
Louis VI fortifia Grcz, Chaumont et Lorezle-Bocage ; que ce prince 
acheta en même temps douze fiefs environnants dont il devint le sei- 
gneur direct. Or ces mêmes lieux sont tous situés dans la forêt de 
Bière, et Fontainebleau se trouvait précisément au centre. Louis VI 
eut donc un intérêt direct de sûreté et d'autorité à faire construire ce 
palais dominant ses nouvelles seigneuries, et qui de plus était situé 
dans un emplacement parfait pour convenir au goût cynégétique si pro- 
noncé du roi. 

Nous n'essayerons pas de faire connaître les annales du palais de 
Fontainebleau aussi minutieusement que le fait son regrettable histo- 



128 



rien. M. Champollion a eu le soin de recueillir tous les faits pouvant 
intéresser le sujet qu'il s'est proposé de traiter ; ces faits trouvent natu- 
rellement leur place dans une monographie aussi complète, mais il 
ne saurait en être de même dans cette notice nécessairement très- 
courte. 

Louis Y1I résida souvent à Fonlainebleau qu'il acheva peut-être ou 
du moins agrandit apparemment : il s'y rendait avec toute sa cour, 
et bon nombre des actes les plus importants de son règne sont datés 
de ce lieu où il fonda une chapelle (H 69), richement dotée et qu' 
fut consacrée par Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, alors 
réfugié en France. Tous ses successeurs imitèrent son exemple et vin- 
rent souvent à Fonlainebleau. Louis IX surtout s'y plaisait infiniment 
et il y fit exécuter des travaux de réparation assez considérables. Mais 
par l'examen des comptes de ce prince, M. Champollion démontre que 
la tour qui porte le nom de ce saint roi est ainsi désignée non pas 
parce qu'il la fit bâtir, mais seulement parce qu'il en faisait sa de- 
meure habituelle. Philippe III date souvent ses Charles de Fontaine- 
bleau : Philippe IV y naquit et y mourut. Charles IV et Philippe VI 
se réfugièrent à Fonlainebleau pendant les pertes qui désolèrent le 
royaume à celte époque : ce dernier y mourut. Aucun de ces princes 
ne songea à augmenter ou à embellir celle résidence, ce qui prouve 
surabondamment combien la fondation de Louis VI avait dû être ori- 
ginairement complète. Charles V le premier songea à doter le palais 
d'une bibliothèque. Charles VI comprit ce domaine dans le domaine 
de sa mère qui, ainsi que son fils, forme des plans considérables d'a- 
grandissement. Isabeau de Bavière eut le projet de rebâtir tout à neuf 
le palais qui se composait uniquement alors des bâtiments entourant 
la cour ovale. Charles VII y demeura encore plus fréquemment que ses 
prédécesseurs et il y fit peindre ses principales victoires* dans la chambre 
dite de Saint-Louis. Louis XI ne s'occupa que de Plessis-les-Tours, 
Charles Vlll d'Amboise; Louis XII préférait Blois. Mais François I" 
se consacra entièrement à Fontainebleau. 

François I er commença par agrandir ce domaine en y joignant celui 
de Monceaux; il y résidait presque constamment. C'est là qu'il reçut 
les ambassadeurs du dey, et ensuite Charles-Quint, pour lequel de 
magnifiques fêtes eurent lieu; que naquit le fils aîné du dauphin, puis 
sa propre fille, pour laquelle un tournoi fut donné. Ce prince transforma 
complètement le palais de Louis VI, et en fit la splendide demeure que 
nous admirons. Je n'entrerai point dans le détail, me contentant de 
dire que François l w refit Fontainebleau, et qu'il a transmis à ses suc- 



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ET LE PALAIS DE FONTAINEBLEAU 129 



cesseurs son goût pour cette royale résidence. Henri II y séjourna très- 
fréquemment : ses enfants y naquirent, et il poursuivit avec soin les 
travaux de son père. De 1555 à 1558, il y dépensa 63,529 livres (en- 
viron 245,000 fr. de notre monnaie). Une grande partie des sculp- 
tures datent de son règne, et il enrichit singulièrement la bibliothèque. 
François II vint beaucoup à Fontainebleau, et, malgré la courte durée 
de sa vie, il y fit activement travailler, notamment au grand bâtiment 
de la cour du Cheval-Blanc et à la grande galerie. Charles IX fit tra- 
vailler partout, et c'est à lui que l'on doit la salle dite de la Belle- 
Cheminée: de 1560 à 1570, il y dépensa un demi -million de notre 
monnaie. 

Henri III naquit, comme son frère, à Fontainebleau, et comme eux, 
il y séjourna fréquemment. Il se contenta de réparer soigneusement 
les bâtiments sans y rien ajouter de nouveau ; mais il embellit singu- 
lièrement le jardin. Henri IV agit tout autrement, et c'est lui qui ter- 
mina véritablement le palais, qui en acheva l'ornement, enrichit son 
mobilier, y multiplia les peintures, et en fit la plus magnifique des 
résidences royales. Il s'y plaisait, et il aimait à y recevoir la plupart 
des visiteurs illustres qui se rendaient auprès de lui. Des fêtes splen- 
dides y eurent lieu sous son règne. C'est à Fontainebleau que Louis XIII 
vint au monde et qu'il habita pendant la régence de sa mère. Devenu 
majeur, il voulut poursuivre l'œuvre de Henri IV ; il agrandit le châ- 
teau et y ordonna la distribution des appartements. Comme son père, 
il se plut à y recevoir ses visiteurs; il y fit exécuter des embellisse- 
ments portant sur toute la partie du palais, sans oublier les jardins, 
qui changèrent d'aspect et devinrent magnifiques. 

Nous avons parcouru rapidement jusques à présent les annales du 
palais de Fontainebleau ; mais je voudrais maintenant m'arrêter un 
moment au règne de Louis XIV, pour lequel la magnifique création de 
François 1 er offrait un cadre si merveilleusement approprié à ses fêtes 
et à sa pompe majestueuse. 

Louis XIV vint à Fontainebleau pour la première fois en 1644, et 
il serait difficile d'énumérer toutes les fêles qui se succédèrent à Fon- 
tainebleau depuis cette époque. Le roi donna le palais comme demeure 
au roi et à la reine d'Angleterre, expulsés de leur royaume; puis à 
Christine, reine de Suède, qui l'ensanglanta par le meurtre de Monal- 
deschi. Fouquet y fut amené, et la chambre de justice s'y réunit. 
Depuis, il n'y est plus question que d'événements heureux : les repré- 
sentations des comédiens français, italiens, espagnols s'y succèdent 
sans interruption ; les bals, les dîners, les fêles les plus splendides y 

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divertissent la cour et augmentent sans cesse la célébrité de ce palais. 
C'est à Fontainebleau que Louis XIV reçut l'ambassadeur d'Espagne, 
lui apportant les excuses de son maître pour la conduite de son repré- 
sentant envers le nôtre à Londres; que le légat Chigi apporte égale- 
ment les excuses du pape au sujet de l'insulte faite au duc de Créijuy à 
Rome. 11 semble que Louis XIV se soit plu à venir à Fontainebleau 
pour la plupart des événements heureux de sa famille; il aimait à y 
recevoir les princes et les ambassadeurs étrangers, et nul ne savait 
mieux que lui déployer, dans ce magnillquc château, un faste vraiment 
royal. 

Louis XIV, qui aimait les travaux de bâtisse et d'arrangement, ne 
manqua pas d'en faire profiter Fontainebleau. De 1664 à 1690, il y 
dépensa 2,800,000 livres. Les comptes du palais fournissent de curieux 
détails sur le prix des choses à cette époque et sur les préparatifs faits 
dans certaines circonstances. Ils nous apprennent par exemple que 
pour l'installation des Majestés déchues de la Grande-Bretagne, — ce 
qui prouve que le mobilier du palais était médiocrement riche, — on 
loua vingt-cinq matelas à trois sols par jour, dix-huit couvertures de 
laine blanche, douze traversins de plumes d'oie, trois pavillons de serge 
rouge et grise, deux lits de sangle et deux chaises d'affaires. Nous 
trouvons aussi ce curieux règlement de 1690, qui donne une idée de 
ce qu'il coûtait pour vivre à celte époque. Le concierge de la cour ovale 
recevait pour son ordinaire deux pains, un quart de vin de table, un 
gibier et une demi-livre de lard, valant le tout 3 liv. 4 s. ; les jours 
maigres, on remplaçait le gibier par une carpe et le lard par une quan- 
tité égale de beurre. 

Vers la fin du siècle, Louis XIV montre moins de prédilection pour 
Fontainebleau : il préférait Marly et surtout Versailles. Il s'y trouvait 
cependant lorsque, en 1702, un incendie y détruisit le pavillon des 
Armes, une portion du clocher, la partie supérieure de l'Orangerie et 
de la galerie des Chevreuils et entraîna malheureusement la perle d'un 
assez grand nombre de tableaux et d'objets d art, notammenl la mer- 
veilleuse horloge à trois cadrans. 

Louis XV habita très-souvent Fontainebleau où il restait volontiers, 
niais il n'y fit que des dépenses de strict entretien. Louis XVI y vint 
assez fréquemment pendaul qu'il n'était encore que dauphin : il s'y 
rendit aussitôt après son avènement et multiplia ses visites pendant la 
première année de sou règne. Le dernier séjour de la cour eut lieu du 
1" octobre au 15 novembre. L'année précédente, le roi avait accordé à 
la ville de Fontainebleau un conseil municipal. 



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ET LE PALAIS DE FONTAINEBLEAU 



La Révolution se fit sentir à Fontainebleau, mais pas aussi cruelle- 
ment qu'on aurait pu le craindre. Sur le rapport de Berthollel, tout ce 
qui existait en métal précieux ou non précieux dans la chapelle , les 
appartements et les jardins, fut envoyé à la fonderie. La société popu- 
laire de la ville s'en mêla et elle s'avisa de brûler plusieurs portraits du 
roi, notamment une magnifique toile de Philippe de Champagne repré- 
sentant LouisXIlLpourfairehonncuràMaratdont on encensait en môme 
temps le buste. En 1798, la bande noire voulut acquérir le palais, mais 
l'Institut protesta contre un pareil danger, rédigea un rapport qui fut pu- 
blié, et le gouvernement décida que Fontainebleau demeurerait dans le 
domaine national à cause de ses richesses artistiques. On proposa alors de 
l'approprier à de nouvelles destinations pour lesquelles il fallait démolir 
quelques bâtiments, en construire quelques autres et mutiler la plupart 
de ceux qui existaient. Ce projet insensé n'eut heureusement aucune 
suite : on se contenta d'installer dans le palais l'école départemen- 
tale. L'empereur y établit plus tard l'École militaire dans une partie 
du bâtiment et fit exécuter une réparation générale, ayant repris l'ha- 
bitude des anciens souverains de la France et venant souvent se re- 
poser à Fontainebleau. Le palais lui plut extrêmement et il se décida 
en 1808 à transférer l'école à Saint-Cyr afin de reprendre sur les bâti- 
ments pour son usage particulier; il y dépensa une dizaine de millions. 
L'on sait que c'est dans la rue du Cheval-Blanc que Napoléon fit ses 
adieux à son armée. 

Louis XVIII visita peu Fontainebleau où eut lieu cependant le ma- 
riage du duc de Bcrry : il n'y fit exécuter que les réparations indis- 
pensables. Charles X n'y vint qu'à l'occasion des chasses. Louis-Phi- 
lippe au contraire se plut dans celle résidence et y dépensa des sommes 
considérables : il reprit les usages de l'ancienne cour. Fontainebleau 
revit des fêtes, des spectacles galas, des cérémonies pompeuses : il y 
eut des visites de souverains, des camps. L'empereur Napoléon III a 
toujours montré une prédilection marquée pour ce château, auquel cet 
événement si considérable de la vie de son oncle se rattache, et il y a 
fait exécuter de très-grands travaux de toute espèce. 

Tel est le résumé de l'histoire du palais de Fontainebleau. M. Cham- 
pollion a complété son travail par un choix de quelques documents 
inédits et par un magnifique allas composé de plans et de gravures 
des plus belles parties du château. C'est une œuvre magistrale et 
digne du sujet dont l'auteur a voulu se faire l'historien. 

E. DE BARTHÉLÉMY. 



LE GÉNIE DU SANSCRIT 



Les Grecs et les Romains ont traité l'Asie de barbare, sans penser 
qu'ils outrageaient leur mère. Ingrats, ils oubliaient celle dont ils 
tenaient leur origine: injustes, celle dont ils tenaient leur première 
instruction. Plus équitable aujourd'hui, l'Europe sent ce qu'elle doit 
à celte antique et noble contrée; elle rend à ses vénérables rides un 
respect filial; elle ne la juge point par sa faiblesse actuelle: elle la 
salue dans les magnifiques productions de son âge de force. 

Un observateur philosophe, académicien de Calcutta, William Jone, 
dans les Recherches Asiatiques, a reconnu en Asie cinq nations princi- 
pales. Parmi ces nations les Indiens tiennent le premier rang. Les 
autres sont les Chinois, les Tartares, les Persans et les Arabes. 

L'Inde primitive doit être regardée comme un foyer lumineux, qui, 
concentrant à une époque très-reculée les connaissances acquises par 
un peuple antérieur, les a réfléchies et en a dispersé les rayons sur les 
nations voisines. Kl le a été la source de la théogonie égyptienne, grec- 
que et latine. Elle a fourni les dogmes philosophiques que les premiers 
poêles de la Thracc et de l'Ionie ont ornés des beautés de l'eumolpée et 
de l'épopée. C'est elle qui a policé les Persans, les Chaldéens, les Ara- 
bes et les Éthiopiens. C'est elle qui , par ses colonies nombreuses, a 
entretenu des relations avec les Chinois, les Japonais, les Scandinaves, 
les Celtes, les Étrusques, et môme avec les Péruviens de l'autre hémis- 
phère. 

Le sanscrit — si l'on écoule ceux qui ont été le plus à portée d'étudier 
la langue savante des Indiens — est la langue parfaite qu'aient jamais 
parlée les hommes. Rien au-dessus de sa richesse, de sa fécondité, de 
sa structure admirable. Il est la source des plus belles conceptions 
poétiques; il est le père de tous les dialectes qui sont en usage depuis 



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LE GENIE DU SANSCRIT 



133 



le golfe Persiquc jusqu'aux mers de la Chine. Si quelque chose peut 
prouver aux yeux des savants les droits maternels que cette langue 
s'arroge sur toutes les autres, c'est l'étonnante variété de sa poésie: 
ce que les autres peuples possèdent en détail, elle le possède en tota- 
lité. C'est là que l'eumolpée, l'épopée, l'art dramatique, brillent d'un 
éclat natif. C'est là que la poésie divine et rationnelle, la poésie allé- 
gorique et passionnée, la poésie agissante et même romantique, trou- 
vent leur berceau. Toutes les formes y sont admises, toutes les es- 
pèces de vers y sont reçues. Les Yedas — ou livres sacrés par 
excellence — sont écrits en prose cadencée , — comme le Koran 
de Mahomed. — Les Pouranas, qui contiennent la théosophie et la 
philosophie des brahmanes, leurs systèmes sur la nature, leurs 
idées sur la morale et sur la physique, sont composés en vers phi- 
losophiques non rimés : ils sont attribués à Vyasa, l'Orphée des Indiens. 
— Valmik (on peut dire Valmiki), qui est leur Homère, a déployé dans 
le Hamayan (on peut dire Ramayana) une épopée magnifique et sublime, 
le sublime au plus haut degré. — Les drames, qui s'appellent Nataks, 
sont, suivant les genres, rimés et non rimés: Bheret passe pour les avoir 
inventés; Khalidas, pour les avoir portés à leur perfection. — Les 
autres espèces de poésies sont toutes rimées ; leur nombre est immense; 
leur variété infinie. Merveilleuse l'industrie et merveilleuse la délica- 
tesse des rimeurs indiens. Les Arabes, tout habiles qu'ils y sont, n'ont 
jamais approché de leurs modèles. On en peut dire autant de nos fa- 
meux et charmants troubadours occitaniques. 

Ainsi, non-seulement on trouve chez les Indiens les vers mesurés des 
Grecs et des Romains, non-seulement on y voit des rhythmes inconnus 
à ces deux peuples illustres, mais on y reconnaît encore notre rime 
avec des combinaisons dont nous n'avons aucune idée. 

Une observation importante, c'est que tandis que l'Inde, dominatrice 
de l'Asie, était la maîtresse de la terre, elle ne connaissait encore que 
l'eumolpée des Vedas et des Pouranas, que l'épopée du Maha-Barat et 
du Ramayan. Sa poésie était la langue des Dieux; elle se donnait à elle- 
même le nom de « Ponya-Bhoumi, • Terre des Vertus. Ce ne fut que 
lorsqu'une longue prospérité l'eut amollie, que l'amour de la nouveauté, 
le caprice de la mode, — et peut-être, comme il arriva en Grèce, la 
déviation du théâtre, — lui firent chercher des beautés étrangères à la 
véritable poésie. Il n'est pas rare de dépasser le point de la perfection 
quand on l'a atteint. L'étonnante flexibilité du sanscrit, l'abondance 
de ses finales consonnantes, ouvrirent une double issue à la corruption. 
Les poêles multiplièrent les mots, croyant multiplier les idées; ils dou- 



134 LE GÉNIE DU SANSCRIT 



blèrent les rimes; ils les triplèrent dans le môme vers, croyant en aug- 
menter proportionnellement l'harmonie, — ainsi qu'ont essayé de faire 
chez nous tant de contrefacteurs de Ronsard. — Leur imagination 
suppléant au génie inspirateur, devint vagabonde; ils crurent s'élever 
au sublime, ils tombèrent dans la boursouflure. Ne sachant plus com- 
ment donner de l'emphase et donner de l'importance à leurs extrava- 
gantes et puériles pensées, ils créèrent des mots d'une telle longueur 
qu'il fallut des vers de quatre mesures de dix-neuf syllabes chacune. 
C'était la plus folle et la plus indigeste queue de ce romantisme indou. 

Si l'on en croit les annales des Indiens, la Chine est une de leurs 
colonies dès longtemps schismatique et rebelle. Si l'on ajoute foi aux 
plus anciennes traditions des Chinois, ils forment de temps immémo- 
rial un corps de peuple autochthone : le Céleste Empire ne veut rien 
devoir aux fils de la terre. Je n'entrerai pas dans la discussion de cette 
difficulté historique. Les Chinois, ayant commencé par avoir des vers 
rimes, ont à nos yeux l'air d'avoir une poésie qui date de la décadence 
de l'empire indien, quand la rime envahit la poésie. Ils nous ont l'air 
de conserver, par caractère et par religion, avec un respect inviolable, 
les usages antiques. Le Ché-King, qui contient la plus ancienne poésie 
des Chinois, n'est qu'un recueil d'odes, de chansons, de silves, sur 
différents sujets historiques et moraux. Leurs principaux livres sacrés, 
les Kings, sont composés de caractères symboliques ou hiéroglyphiques, 
formant par groupes des espèces de tableaux, d'une conception pro- 
fonde, souvent sublime, mais dénués de ce que nous appelons l'élo- 
quence du langage. Ce sont des images muettes, incommunicables au 
moyen de la voix; il faut longtemps les considérer des yeux et long- 
temps les méditer pour les comprendre. Voilà la poésie antique des 
Chinois. 

Les Tartares — les Talars Manlchoux — qui régnent aujourd'hui 
en Chine, et qu'on appelle Manlchoux pour les désigner des autres 
Tartares, — n'avaient aucune espèce de poésie, quoique possesseurs 
d'une langue formée dont les philologues ont vanté la richesse. Le 
Père Parennin dit que la langue des Manlchoux a une énorme quantité 
de mots qui servent à exprimer, de la manière la plus concise et la plus 
pittoresque, ce que les langues ordinaires ne peuvent faire que par des 
épithèles multipliées ou des périphrases. On ne connaît pas de leurs 
épopées. 

Les autres Tartares n'étaient guère plus avancés avant que les con- 
quêtes les missent à même de profiler des lumières des peuples vain- 
cus. Les Turks n'avaient point de caraclèrcs alphabétiques. Les Huns 



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LL GÉNIE DU SANSCRIT 133 



en ignoraient même l'existence. Gen-Gis-Khan, ce superbe vainqueur 
de l'Asie, ne trouva pas un seul homme parmi ses Mogols capable 
d'écrire ses dépêches. L'alphabet de quatorze lettres, que possèdent les 
Tatars Oïghouris, parait leur avoir été donné par les anciens Perses. 
Les Perses leur ont aussi donné le peu de poésie qu'ils connaissent. 

Ces Perses, aujourd'hui les imitateurs des Arabes, furent jadis disci- 
ples des Indiens. Alors leur langue sacrée, le Zend, dans laquelle sont 
écrils les fragments qui nous restent de Zoroastre, était un dialecte 
du sanscrit. Ces fragments de Zoroastre, que la France doit à Anquetil 
du Perron, paraissent être écrits, comme les Vedas, en prose cadencée. 
Après le Zend-Avesta, le livre le plus fameux chez les Parsis est le 
Boun-Dehesh, écrit en pelhvi: il contient la cosmogonie de Zoroastre. 
Le pelhvi, qui dérive du chaldaïque, indique une traduction; il témoi- 
gne que déjà la Perse était passée de la domination de l'Inde sous celle 
de l'Assyrie. 

Mais lorsque grâce aux conquêtes de Cyrus la Perse fut devenue 
libre et maîtresse de l'Asie, le pelhvi (qui rappelait son ancienne servi- 
tude) fut banni de la cour par Artaxercès Longue- Main, — dont le vrai 
nom est Bahman-Espandiar. — Le parsi remplaça le pelhvi. Ce der- 
nier idiome, leparsi, modifié parlegrec sous les successeurs d'Alexandre, 
mêlé de beaucoup de mots tatars sous les rois parthes, poli par les 
Saçanydes, envahi enfin par les Arabes et soumis à l'influence intolé- 
rante de l'islamisme, n'a plus eu de caractère propre: — il a pris dans 
le persan moderne tous les mouvements de la langue arabe, malgré 
son peu d'analogie avec lui. A son exemple, il a concentré toutes les 
beautés de la poésie dans la rime, et il n'a pas eu d'épopée. 

Entrons maintenant en Arabie. L'Arabe est l'esclave de la rime. 
L'abbé Massieu, dans son histoire de la poésie française, a fait coïn- 
cider avec l'irruption des Maures en Europe, au commencement du 
vm' siècle, l'irruption et l'usage de la rime en France. La Provence 
aurait été la porte introductrice. Cette assertion est très-probable: les 
Arabes avaient toute influence sur les sciences et les arts au midi de 
la France, après qu'ils y eurent pénétré par l'Espagne. Charles Martel 
avec son terrible marteau ne frappa point la rime de maie mort. L'Arabie 
avait reçu des Indes la poésie rimée. Cependant la prétention de 
l'Arabie est d'avoir inventé la rime; il est vrai que la langue arabe 
parait plus apte à la recevoir que le sanscrit. Ceux qui possèdent à un 
certain point le génie des langues asiatiques, aperçoivent dans l'arabe 
même des preuves en faveur de l'Inde. Par exemple, le mot Diwan, 
qui est le titre des poésies antiques arabes. Ce mot, qui s'attache à 



136 LE GENIE DU SANSCRIT 



l'expression sanscrite detra ou diwa, désigne tout ce qui est divin, 
céleste, tout ce qui émane de l'Intelligence universelle : c'est la poésie 
des Grecs, la langue des Dieux, la voix de l'Être universel des Égyp- 
tiens et des Phéniciens. Le mot iw f qui est aussi persan, s'appliquait 
également en Perse à l'Intelligence divine, avant que Zoroastrc en eût 
changé la signification par une nouvelle doctrine, qui, remplaçant les 
Dites par les ïseds, leur ôta la domination du Ciel, et les représenta 
comme les Démons de la Terre. — C'est ainsi que nous-mêmes nous 
avons change le sens du mot démon: nous l'avons rendu synonyme du 
Diable; il signifiait dans son principe Esprit divin et Génie. 

Le Diwan, le recueil poétique de l'Arabie, remonte aux temps les 
plus anciens. On y trouve des vers attribués aux premiers patriarches 
des Hébreux, et à Adam même. Des vers attribués au premier homme! 
Adam poëtc comme Goethe et comme Hugo! 

La cosmogonie de Moïse — on peut écrire Moyse et on peut appe- 
ler la Bible le Sépher — est devenue celle des musulmans, comme 
elle a été la nôtre depuis le christianisme. C'est là, dans ce Diwan, 
que se conservent les plus authentiques traditions. Elles sont toutes 
en vers. Elles ressemblent beaucoup, par la forme, à celles que le 
Moine de Saint-André renferme dans un livre intitulé : Les faits et 
gestes deChartemagiie, source vive d'où sont sortis tous les ordres et les 
institutions de chevalerie de l'Europe. Le Diiran arabe, c'est le môme 
esprit chevaleresque et les mêmes fictions romantiques. — A son tour, 
le poète persan Ferd'iucy semble avoir suivi des traditions semblables 
sur les anciens rois de l'Iran, dans son poëmc Shah-Nameh. 

La rime, apportée en Europe par les Arabes, il y a plus de mille ans, 
s'y est répandue de proche en proche parmi toutes les nations. On ne 
trouve plus partout que des vers rimés, à l'exception quelquefois des 
Anglais. Tout rime, les Espagnols, les Portugais, les Italiens, les 
Français, les Allemands de tous les dialectes, Hollandais, Danois, 
Suédois, Norwégiens. Les Grecs modernes eux-mêmes ont oublié 
leur ancien rhylhme pour prendre notre manière et notre prosodie. 

Ainsi notre poésie descend de l'Arabie par le Diwan, de la Perse 
par le Zend-Avesta, de la Chine par les Ktngs: ce qui nous reporte aux 
Indes, ce qui nous rejette au sanscrit. Aux Indes, la poésie avait deux 
formes, elle s'est pliée à tous les genres, tour à tour intellectuelle et 
rationnelle, épique, dramatique, romantique. La langue française, 
comme la sanscrite, doit tendre à l'universalité. Ce que l'indoustan 
fut pour l'Asie, la France le doit être pour l'Europe. 

CARL KREYDER. 



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LA SCIENCE 



J'ai fait le tour du monde en ses métamorphoses, 
J'ai longtemps traversé les âmes et les choses, 
J'ai tout vu ; j'ai veillé la nuit jusques au jour ; 

J'ai rêvé vainement la gloire en ses fumées ; 
Au milieu des docteurs, comme sous les ramées, 
J'ai cherché la sience et j'ai trouvé l'Amour. 

L'Amour, c'est Madeleine, une jeune lionne, 
Un portrait de Reynolds qui sourit et rayonne, 
Ses cheveux odorants sont en blé de maïs. 

C'est un charme divin que sa désinvolture 

Quand elle ouvre ses bras, chef-d'œuvre de sculpture; 

Elle détrônerait Aspasie et Lais. 

Elle a le vert regard des félines tigresses, 
Son sourire égaré me verse les ivresses. 
Hier elle m'a dit avec son air moqueur : 

« Avec les pommes d'or c'est en vain que tu joues; 

» Ta gloire, c'est la fleur qui colore mes joues, 

» La fleur dont la racine est au fond de mon cœur. » 



ARSÈNE HOUSSAYE. 



LE MONDE ET LE THÉÂTRE 



Qui donc reconnaîtrait Paris dans ce tourbillonnement d'empereurs, de sul- 
tans, de rois et de taicouns? Les peintres ont ils ouvert leur boite à couleurs? 
Car no sont-ce pas toujours les peintres qui écrivent l'histoire ? 

Comme le mois de mai, le mois de juin a été tout en fêtes. El ce ne sont plus 
des fêles parisiennes, ce sont des fêtes universelles. Qu'elles se donnent aux 
Tuileries, à l'Hôtel-de-Ville ou aux ambassades, ce sont des fêtes internationales. 

Par exemple, qui se fût cru à Paris à l'ambassade de Prusse quand le roi Guil- 
laume et le comte de Bismark traversaient la cohue comme en pays conqu s? 
Saluons nos ennemis chez nous; j'aime le sourire du roi, j'aime le regard de son 
ministre. 

On dansait chez M. de Goltz sur le volcan de la paix. 

On dansait à l'ambassade d'Autriche sur l'abime des roses. Quel luxe de mise 
en scène! quelle féerie imprévue I Et des beautés, comme s'il en tombait du 
ciel! Nulle part on ne voit tant de jolies femmes qu'à l'hôiel do Metlernich; 
comme a très-bien dit Henri de Pêne, on dirait que la princesse en fait faire 
exprès. 

Voulez-vous que je vous conduise à cette fête ? La cour et l'entrée de l'hôtel 
dont l'illumination a tenu éveillé cette nuit-là le somnolent faubourg Saint-Ger- 
main, ont un grand air seigneurial. C'est le plus beau du logis, avec le jardin. 
Le reste, celte enfilade de salons jaunes, vous paraîtrait pauvrement et mala- 
droitement distribué pour les grandes réceptions, le jour où une fée cesserait 
d'en faire les honneurs. 

Il y a du théâtre partout. Les rideaux qui fermaient les portes se sont ouverts 
à l'arrivée des souverains que leur trône attendait dans cette salle de bal fée- 
rique. 

En face des trônes était l'orchestre de Johann Strauss, dont on ne voyait guère 
que le chef, au milieu d'un bosquet de fleurs. 

Au fond de cette galerie, — tendue et meublée de satin vert rose, avec autant 
de soin et de fini qu'un boudoir de petite-maitresse, — éclairée par une série de 
lustres où il y avait aulant de fleurs que de lumières — là où devaient trôner les 



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valses et les quadrilles, trois immenses ouvertures garnies de glaces sans tain 
faisaient face aux trois portes d'entrée et l'on admirait au milieu des verdures, 
un véritable aquarium en miniature; des rochers, une cascade, un bassin, des 
profusions de fleurs disposées avec art, et le tout éclairé par l'électricité et se 
colorant alternativement en rouge, en vert, en jaune, toutes les couleurs, l'une 
après l'autre. Vrai feu d'artifice. 

A droite et à gauche, par trois autres glaces sans tain, donnant aussi sur le 
jardin qui faisait ainsi spectacle pour la salle de bal, des statues avaient été grou- 
pées artistement pour la joie des yeux. Les mêmes effets de feux électriques se 
reproduisaient. 

Le cotillon a été le dernier feu de bengale de cette fête. Toutes ces toilettes 
qui volaient étaient comme des comètes en délire, et l'on voyait à travers les 
flammes et les lumières se secouer les chevelures blondes des Bérénices. 

Qui donc aujourd'hui oserait être brune f 



Il nous est venu un hôte illustre entre tous : l'empereur de toutes les Russics. 
Ses titres de noblesse tiennent une page tout comme ceux de M. Ingres. 
Le czar Alexandre II donne ainsi sa signature : 

« Par la grâce de Dieu qui aide, nous, Alexandre, empereur et autocrate de 
toutes les Kussies, de Moscou, de Kiof, de Wladimir, de Novgorod; tzar de Ka- 
zan, tzar d'Astrakan, czar de Pologne, tzar de Sibérie, Uar de Kersonèse tau- 
rique, tzar de Géorgie, seigneur de Pskof et grand-duc de Smolensk, de Litua- 
nie, de Volhynie, de Podolie et de Finlande; prince d'Eslhonie, de Livonie, de 
Courlande, de Sa moitié, de Bulgarie et autres; seigneur et grand-duc de Nov- 
gorod des basses contrées, de Hiazan, de Polotsk, de Jaroslaf, de Vilebsk, et 
dominateur de toute la contrée du nord ; seigneur d'Ivorie, de Kallalinie et de la 
région d'Arménie, seigneur héréditaire et monarque des princes de Circassic et 
des Montagnes; héritier de Noroège, duc de Sletwig-Holttein, de Stermann, de 
Dentmarsen, d'Oldembourg. » 

L'empereur de Russie pourrait ajouter : Parisien de Saint-Pétersbourg. En effet, 
ne lui trouvait-on pas l'air très-parisien? Mais on sait qu'entre Pélersbourg et 
Paris, depuis Voltaire et Catherine le Grand, il y a de3 affinités singulières. 

L'empereur de Russie a donné, pendant son séjour à Paris, des cordons et des 
rosettes. On ne croyait pas qu'il fût encore possible de le décorer, lui qui a toutes 
les étoiles. Et pourtant il a mis quelque chose de nouveau à sa boutonnière aux 
grandes courses du bois de Boulogne : c'était une décoration qu'il avait reçue 
des mains d'Isabelle, la bouquetière du Jockey-Club. 

Voilà donc l'empereur de Russie membre du Jockey-Club. Les fleurs vont vite, 
— comme les chevaux. 

Si l'empereur de Russie est venu en France avec les yeux He Pierre I", il a dû 
être quelque peu surpris. Il n'a pas retrouvé M m «de Mai ntenon, cette vieille momie 
entrevue à son lit de mort. 11 n'a pas retrouvé cette petite ville qui allait du 



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LE MONDE ET LE THÉÂTRE 



Louvre à la Bastille. Mais il a retrouvé à chaque pas ce fameux marquis de Nesle, 
qui changeait tous les jours d'habit et Taisait dire à son ironique aïeul: « Ce 
pauvre monsieur de Nesle a un bien mauvais tailleur, puisqu'il ne peut trouver 
un habit fait à sa guise. > 



A cette Tête des courses, on remarqua beaucoup le prince GortschakofT, à qui 
on reproche d'avoir l'air trop lin pour un diplomate. Il causa longtemps avec 
M. de Rothschild, un outre diplomate qui a beaucoup d'esprit argent comptant. 

A propos du prince GortschakofT, on nous coûtait celle histoire avec le comte 
de Bismark : 

M. de Bismark était ambassadeur à Saint-Pétersbourg. Il s'était montré, un cer 
tain soir, au cercle du ministre, assez médisant dans ses vifs propos. Il sort du 
salon pour partir. M. de Gorlschakoff ordonne qu'on lâche dans sa cour un 
chien d'humeur aboyeuse. M. de Bismark arrivé sous la marquise, appelle les 
domestiques du ministère pour retenir ou attacher le chien. Le prince Gortscha- 
kofT, aussitôt se penchant sur son balcon, lui crie : • Hé! monsieur lo comte, je 
vous prie, ne mordez pas mon chien! » Aucun mot de M. de Talleyrand ne vaut 
peut-être celui-là. 



On s'est quelque peu étonné de voir l'empereur de Russie s'amuser aux Varié- 
tés, comme si nous autres nous avions l'habitude de nous amuser à l'Odéon,— je 
veux dire à l'Athénée. — M. Henri de Pêne a Tait avec beaucoup d'esprit la sa- 
tire de cette critique lacédémonienne, en publiant, sans y rien changer, le célèbre 
mémoire de Paul-Louis Courier pour les paysans qu'on empêche de danser. 

L'empereur de Russie a voulu tout voir; il a eu raison et il était dans son 
droit; il voulait juger le théâtre et ses coulisses. 11 s'est promené dans les galeries 
du Louvre plus longtemps qu'il n'est resté au théâtre des Variétés, et il a prouvé 
à M. le comte de Nieuwcrkcrke que, lui aussi, il comprenait les beaux-arts 

A la Comédie-Française, il a eu la bonne fortune de voir Y Aventurière et la 
Gageure imprévue. Comme aux courses, comme au Louvre, comme partout, il a 
été acclamé. 

Le czar a prouvé qu'en histoire il était, comme Napoléon III, de l'école provi- 
dentielle. Quand Berezowski eut tiré sur lui à la cascade, et que l'empereur des 
Français lui eut dit : « Nous avons été au Teu ensemble, > il répondit simple- 
ment : t Nos destinées sont dans les mains de Dieu. » 



A l'Hôtel de Ville et aux Tuileries, l'empereur de Russie était accompagné du 
roi de Prusse et de princes européens, — sans compter le jeune taicoun. 

M. Alphand a montré sa main Téerique dans toutes ces Têtes. M. Alphand est 
le Le Nôtre de Napoléon III. 

Que di»-jol c'est Ovide en ses métamorphoses! 



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141 



A l'Hôtel-de-Ville, il avait M. Baltard pour collaborateur. 

La cour de Marbre était cette nuit-là digue de rappeler l'Alhambra. Aussi les 
souverains s'y sont arrêtés longtemps, comme eniparadiscs dans un bouquet de 
femmes, toutes ruisselantes de pierreries sur les marches de l'escalier. Il est vrai 
qu'ils ont attendu leurs voilures comme de simples mortels. 

Aux Tuileries, pour la^première fois, la féte est descendue dans le jardin. Et 
quelle féte! Il faudrait être Giorgione ou Watteau pour la peindre; Watleau sur* 
tout, qui aimait les tons bleus de la nuit. 

Ceux qui ne connaissent que les fêles ordinaires des Tuileries ne connaissent 
pas celle-là. Il y avait eu très- peu d'invitations; on n'avait pris que le dessus du 
panier; on n'était admis à côté des souverains qu'avec une certaine part de sou- 
veraineté, soit dans la politique, soit dans les lettres, soit dans les arts. Parmi 
les écrivains, les poêles et les artistes, je n'y ai rencontré que MM. de la Guéron- 
nière, de Nieuwerkerke, de Sacy, Arsène Houssaye, Paul de Saint-Victor, Caba- 
nel, Théophile Gautier, Gérome, Albéric Second, Jouffroy, Robert Fleury. 

L'uurore aux doigts de rose, ouvrant les portes du soleil, n'avait pas été invitée 
à la féte; mais elle y vint, comme une déesse qui n'est pas attendue dans l'O- 
lympe, et qui, en saluant les danseuses, donne congé aux divinités. 



Les rois viennent, Paris s'en va. 

Le comte Paul de DemidofTa épousé la princesse Metchersky. Le mariage a été 
célébré à l'église russe. 

La chronique raconte que M. de Demidoff avait donné, la veille, à quelques 
amis, un brillant dîner d'adieux à la vie de garçon. Lis convives étaient vingt- 
quatre, entre autres : MM. de La Rcdorle, de Kougé, H. et E. de Lambertye, de 
Caux, de Modcne, le prince A. Mural, de Saint-Maurice, le duc de Rivoli, Paske- 
witch, Obreskow, Juliaui, le prince Wiltgenstein, le comte Woronzoff, le comte 
Poushkine. 

M. DemidolT avait pour témoins de son mariage M. Masséna, duc de Rivoli, 
M. le prince Serge Troubetzkoy. 

La princesse Mestzcrski avait pour témoins et garçons d'honneur le duc de 
Leuchteiiberg, le prince P. de Sayn-Wittgenslein et le prince Dabanoff son 
cousin. 

La grande-duchesse Marie de Russie, et le duc de Mccklembourg Schwerin 
étaient les père et mère d'honneur de la princesse. 

Les épousés sont partis pour Bade, d'où ils partiront pour Pétersbourg: c'est- 
à-dire que Paris les poursuivra partout. 



Avant de donner vingt-cinq mille livres de rente à M. de Lamartine, la France 
lui avait donné une villa au bois de Boulogne. Mais M. de Lamartine, qui ne con- 
naît pas le bois de Boulogne métamorphosé, n'avait pas jusqu'ici voulu habiter 
sa villa. A peine s il s'y était reposé quelques heures pour y voir peindre les pan- 
neaux de la salle à manger par M m * de Lamarline. 



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142 



Ces jours-ci, le grand poète s'est décidé pour cette chaumière bâtie dans les 
fleurs et les arbres : une vraie chaumière a la Jean-Jacques. 

Et puisque nous parlons de la chaumière de Rousseau, nous demandons avec 
quelque surprise pourquoi M. Boniface, si familier à I histoire littéraire, a vendu, 
ces jours-ci , la table, le lit et le canapé de Jean-Jacques, qui fut la table, le lit 
et le canapé de Grélry ? Je sais bien que ce ne sont pas là dos objets d'art ; le 
luxe de Jean-Jacques, c'était le luxe de sa cuisinière. 

C'est égal : il fallait donner ces objets-là au Musée des Souverains. 

Que si vous allez visiter M. de Lamartine dans sa chaumière, vous n'oublierez 
pas de juger que M"« de Lamartine avait un fort joli talent de peinlre de (leurs 
et de fruits : cœur chrétien, esprit français, palette anglaise. 



Il y a trois ans, M. Cenac-Moncaut eut la bonne chance d'acheter un tableau 
de Greuze chez un marchand de curiosités. Il trouva, collé à la toile, un billet 
autographe ainsi conçu : 

t Monseigneur, — Je vous envoie le portrait de M 1 '* de Beaulieu. 

» Votre très-humble serviteur, J. B. Gbeuzb. » 

Il ne s'agissait donc pas d une de ces toiles de fantaisie comme l'artiste en fli 
un si grand nombre ; c'était un portrait ; celui d'une jeune fille du monde, et non 
d'une de ces petites personnes que Greuze aimait depuis qu'il en avait si bien 
idéalisé le type dans la Cruche cassée. Quelle était cette M"* de Beaulieu : 

Un jour, un monsieur se fait annoncer chez l'amateur. Homme d'une distinc- 
tion et d'une grandeur de manières bien rares aujourd'hui, il n'eut pas besoin 
de dire l'objet de sa visite; c'était un héritage direct de l'élégante noblesse du 
dix-huitième siècle ; il avait en lui quelque chose du portrait de M"' de Beaulieu. 
« C'est bien cela dit- il, avec une douce émotion. C'est le portrait de ma tante 
Cécile à 17 ans. > El il en raconta l'histoire. 

Greuze, qui n'était pas plus riche que bon nombre de peintres de ce temps-ci, 
eut le bonheur de rencontrer un Mécène généreux, M. Boissier Des Fargcs, 
gentilhomme de M. le prince de Condé. Accueilli chez cet officier de dragons de 
la reine avec la plus intime cordialité, le peinlre trouvait toujours chez son pro- 
tecteur quelques louis à sa disposition. L'artiste lui témoignait sa graiitude et 
s'acquittait en faisant les portrait* des membres de sa nombreuse famille. 
M. et M Des Farges, tous leurs enfants posèrent successivement ; leurhabitation 
s'enrichit ainsi d'une vingtaine de toiles de ce peinlre de famille par excellence; 
quelques-unes ne furent pas moins que des chefs-d'œuvre, notamment lepor- 
trait de M m « Des Farges, véritable perle que j'ai vue chez M. Des Fargcs, son 
fils. Un portrait de M. Des Farges père aurait atteint le même degré de porfec- 
fection, si la Révolution n'avait empêché le peintre de le terminer ; il est resté 
en ébauche. 

Greuze était d'autant plus heureux de reproduire les traits des membres de la 
famille Des Farges qu'ils lui fournissaient des modèles de la beauté la plus aris- 
tocratique. 



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LE MONDE ET LE THÉÂTRE 143 

m _ 

Bientôt la Révolution éclate ; la famille Des Farges quitte Beaulieu où elle ne 
se croyait pas en sécurité ; elle se réfugie dans un appartement de la rue de 
Lille. Elle emportait avec elle ce qu'elle avait de plus précieux, notamment les 
tableaux de Greuze. 

Un jour le Comité de salut public fait opérer une visite domiciliaire chez 
M. Des Farges, accusé de correspondre avec l'émigration. Les perquisitions ne 
trouvèrent pas de papiers compromettants ; mais des voleurs s'étant faufilés 
parmi eux, trouvèrent les tableaux de Greuze de leur goût; ne pouvant se ré- 
soudre à se séparer de ces petits chefs d'oeuvre, ils en emportèrent une demi- 
douzaine. La famille Des Farges se plaignit de ce détournement. Les magistrats 
perquisileurs eurent la délicatesse, non pas de rendre les tableaux, ils n'en con- 
naissaient probablement pas la valeur, mais de donner une déclaration authen- 
tique accompagnée du sceau de la République, et portant que plusieurs des 
tableaux qui se trouvaient chez M. Des Farges, au moment de la visite domici- 
liaire, avaient disparu pendant l'opération. Le portrait de Mlle Cécile était très- 
probablement du nombre. 

Et voilà c imme on garde une éternelle jeunesse quand on rencontre Greuze 
sur son chemin. 



Nous parlions le mois passé de l'avenue Friedland. Nous avons omis deux 
célébrités : Marguerite Bellanger, qui vient de bâtir son hôtel - style Louis XIV, 
— et Lola Montes, qui y a bàù l'hôtel du duc de Brunswick. 

Lola Montés! quolle vie et quelle mort I Sa vie est connue. Redisons ses der- 
nières heures, sur la foi d'un journal américain. 

La mort d'un comédien nommé Fallin, avec lequel elle était partie de New- 
York pour l'Australie et qui se noya a son retour, lit une telle impression sur elle 
qu'elle tomba mortellement malade, se reprochant d'être la cause indirecte de 
cet accid nt, qu'on peut appeler dramatique, sans jeu de mots tin la marres que; 
mais New- York n'a pas de Tintamarre, et Londres môme n'a que le Punch. 

Pius lard elle vendit tout ce qui lui restait de diamants pour assurer l'avenir 
des deux enfants que Fallin avait eus de sa femme morte quelques années aupa- 
ravant. De retour à New-York, elle fit la connaissance de la sœur de Fallin, 
l'adopta et la maria avantageusement. Mais quand plus lard elle rencontra celte 
femme, celle-ci la repoussa froidement en lui disant qu'elle ne la connaissait 
pas. Celte ingratitude afîecta profondément Lola Montés qui résolut de se retirer 
du monde. On put remarquer que dans ce moment, elle était en proie à une 
tristesse continuelle. C'élail l'heure des mélancolies qui mènent au cloître : elle 
se réfugia chez une dame qu'elle avait connue en Irlande. Ello lui fit aban- 
don de ce qu'elle avait, à condition de prendre soin d'elle jusqu'à sa mort. 
Lola Montés étant tombée malade, cette dame la fit transporter à New- York 
dans une famille très-pauvre, qui l'accepta moyennant une misère d'argent. 
La malheureuse passa plusieurs mois d'hiver dans une chambre sans feu, 
presque sans nourriture et maltraitée par sa vieille hôtesse. Un prêtre, le 



1U LE MONDE ET LE THÉÂTRE 



P. Hacoks, qui fut appelé à ses derniers moments, la trouva dans un dénû- 
ment effroyable. Son agonie Tut terrible, elle se croyait entourée de démons et 
jetait des cris déchirants. Ainsi finit cet éclat de gaité. 

Lola Montés est enterrée dans un cimetière de New-York. Ces mots ont été 
écrits sur son tombeau : 

Ci-gU Elisa Gilbert, morte le 17 janvier 1861 . 

Telle a été la mort d'une femme qui, douée de beauté, de talent et d'un 
caractère indomptable, figura sur les théâtres de Madrid et de Paris comme dan- 
seuse, se jeta ensuite dans toutes les excentricités d'une vie aventureuse, devint 
la favorite d'un roi, fut faite comtesse de Landsfeld, continua sa galante odyssée 
en Amérique, insoucieuse de l'avenir et jetant l'or à pleines mains au vent du 
caprice et de la passion. 

Elle avait abusé de la cravache : la destinée à son tour la cravacha, comme 
dirait Fléchier dans ses antithèses. 



Le 30 mars 1778, le 20 juin 1867, deux dates glorieuses. Le lundi 30 mars 
1778, Voltaire, venant mourir à Paris, assistait à la troisième représentation 
d'Irène ; le jeudi 80 juin 1867, on donnait la reprise d'Hernani, l'apothéose de 
Victor Hugo après l'apothéose de Voltaire. On lit dans Condorcet, dans M. de 
Ségur, dans Grimm, le récit de cette splendide soirée où Voltaire, couronné sur 
la scène, couronné dans sa loge, acclamé dans la salle, dans les couloirs, dans 
la rue, porté par des femmes jusqu'à son carrosse, s'écriait en pleurant : « Vous 
voulez donc m'étouffer sous les roses. > Egal a été le triomphe de Victor Hugo à 
cette représentation d'Hernani dont tous les vers se perdaient dans les applau- 
dissements et dans les acclamations. Le buste de Victor Hugo n'a pas été cou- 
ronné sur la scène par la main de cette grande artiste qui s'appelle Favart ; 
mais qu'a-t-il à faire d'un buste? Son buste, sa statue, dont les lauriers reverdis- 
sent sans cesse, c'est l'impérissable admiration des générations. 

Irène, cette soporifique tragédie, n'a nulle affinité avec Hernani, ce drame 
émouvant et grandiose.JLa solennité du 20 juin les rapproche. Quant à Voltaire 
et è Victor Hugo, le rapprochement est moins étonnant. Voltaire est le génie dn 
xvme siècle, comme Victor Hugo est le génie du xix<\ 



L'Académie, pour faire un peu parler d'elle, va donner ses prix de vertu avec 
le sourire très-peu perpétuel de M. Villemain. 

A propos de l'Académie, un homme de beaucoup d'esprit, qui n'en est pas, a 
commencé une histoire des quarante fauteuils. Il en est encore à la lettre A, et 
il nous a communiqué le portrait de M. Ancelot, de son vivant mari de M œ « Vir- 
ginie Ancelot. Voici comment il exécute les immortels ; c'est à l'emporte-pièce : 

Celui-là s'appelait Jacques-Éléonore-Polycarpe-François Ancelot. La postérité 
aura bonne mémoire si elle chante ces noms-là sur sa trompette académique. Ce 
qui explique celte quantité de noms, c'est que le père de M. Ancelot était greffier. 
Le jeune Ancelot commença par apprendre toutes les tragédies de Racine. Les 



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LE MONDE ET LE THEATRE 



145 



biographes citent comme un Irait de génie précoce que, dès l'âge de neuf ans, 
il savait par cœur le récit de Théramène. La ville du Havre, où il était né, lui 
donna le prix de mémoire académique et le salua grand homme. 

A dix-sept ans, le jeune Iragédisle passa gaiement à la comédie; il s'était en- 
gagé pour les grandes Indes ; pendant la traversée, il composa l'Eau bénite de 
cour, en trois actes et en vers académiques. Celte eau bénite tomba à la mer : il 
lui manquait un grain de sel. Le poëte lui-même faillit se noyer. C'était une ma- 
nière de retremper un peu son esprit. 

Quand il mit pied à terre, il écrivit de mémoire YEau bénite de cour. Mais, cette 
fois, il comptait sans le feu. Un oncle traditionnel jeta au feu l'Eau bénite 
de cour. Le poète jugea que sa pièce était jugée. 

Il se retourna vers la tragédie. Il composa, mais seulement de mémoire, une 
tragédie en cinq actes, sous le litre de Warbeck, et s'en alla, sans autre manus- 
crit, réciter ces cinq actes devant le comité du Tliéàire-Français. 

— Vous avez oublié votre manuscrit, mon jeune poëte, dil Desmousseaux, 
pendant que l'auteur préparait un verre d'eau sucrée. 

— Je n'ai pas écrit ma pièce, dit Ancelot; si elle est refusée, je l'oublierai, et 
ce sera tout. 

Ce qui rappelle un trait de mémoire de Lamolhe, devant qui un jeune auteur 
disait une tragédie. 

— Cette scène est belle, dit tout à coup Lamothe en interrompant le lecteur, 
mais c'est une scène que vous m'avez prise. 

— Moi? dit le lecteur en palissant. 

— Oui, vous, reprit Lamothe d'une voix sévère. 

Et l'auteur d foèt de Castro se mit à réciter la scène qu'il venait d'entendre, à 
quelques hémistiches près. 

Warbeck hit reçu sans acclamation, peut être à ciiuse de l'absence du manus- 
crit, mais le jeune Ancelot revint bientôt avec Louis IX, qui fut joué avec succès 
et valut au poëte une pension de Louis XVIII. 

Vers ce temps-là. M. Ancelot prit un collaborateur sérieux et charmant, qui 
s'appela bientôt M m « Ancelot. Parmi les œuvres de monsieur et de madame, la 
seule qui soit restée au théâtre du monde est une belle fille, qui est devenue une 
belle femme sous le nom de M ,n " Lachaud. 

Sous Charles X, Ancelot devint bibliothécaire du roi et baron du royaume. 
La révolution de Juiflet le laissa Gros-Jean comme devant. Il se consola en 
' homme malin et lit des vaudevilles. 

Après quoi il jugea qu'il était digne de l'Académie. La première fois qu'il 
frappa à la porte, on lui dit de repasser faute d'une voix. 11 avait obtenu seize 
voix, il lui en fall.iil dix-sept. 

Et, faute d'une voix, il Attendit onze ans; et, sans la camaraderie de Jay, Jouy 
et consorts, il aurait attendu toujours. 

Enrin il eut le droit de rêveur l'habit à palmes vertes. 

Ce fut alors qu'il devint directeur académique du Vaudeville. Mais le vaude- 
ville académique ne réussit pas. Le temps des couplets académiques était passé. 

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LE MONDE ET LE THEATRE 



M. Ancelot se retira du monde littéraire, toujours préoccupé de l'idée de bien 
dîner et d'avoir de l'esprit. Il faisait bien la moitié de la chose. 

De temps en temps, on entendait encore parler de M. Ancelot dans les cata- 
combes de l'Académie. Il lisait les catacombes de Rome. 

Voilà comme ils finissent tous, ces gais viveurs du temps de Louis XVIII. 

D'autres laissent des volumes sous prétexte d'oeuvres complètes ; M. Ancelot 
laisse M œ « Ancelot. 

Ainsi s .lit -il. 

J'oubliais. Il a habité le trente et unième fauteuil. Glorieux fauteuil qui échut 
la première fois à Cureau de La Chambre, et qui tut illustré par les grands noms 
suivants : 

1670, Regnier-Dcsmarais; — 1713, La Monnoye; — 1727, La Rivière; — 
1730, Ilardion ; - 1766, Thomas ; — 1786, comte de Guibert; « 1795, Caraba- 
cérès; — 1816, Bonald; - 1841, Ancelot ; — 1854, Legouvé. 



Ces jours-ci on croyait à la résurrection de M 11 * Rachel, tant elle était affichée 
sur tous les murs de Paris, et par la parole d'Armand de Pontmartin, tour à 
tour romancier, critique et chroniqueur: 

M™« Rachel! Qui pourrait, sans une émotion profonde, voir ce nom affiché 
sur un mur de Paris ? Rachel, le jour même où M m « Ristori venait retrouver 
ses admirateurs ! Mais, hélas! la société moderne ne croit pas aux revenants ; la 
tragédie est trop morte pour songer à ressusciter s. s morts: cette Rachel anglo- 
française est aussi une artiste à sa manière , plus corn que que tragique, si l'on 
en juge par ses œuvres; un peintre. — En bâtiments? — Non. — En minia- 
ture ? — Non. — De genre ou de paysage ? — Non. — En émail ? — Vous brû- 
lez. Mais ce qu'elle émaille, ce n'est pas le métal ou la porcelaine ; c'est la figure. 
Dans ce paciflquo congrès de tous les arts, de tous les souverains et de tous les 
produits étrangers, le besoin d une couleur étrangère au visage se faisait parti- 
culièrement sentir ; M m ° Rachel, c'est le lendemain de la jeunesse et de la fraî- 
cheur. 

Au reste, ne vous récriez pas et méfiez-vous de ceux qui, à chaque bizarrerie 
de mœur-, de goûts, de costume ou de mode, s'écrient d'un ton lamentable : 
t On n'a jamais rien vu de pareil ! > — Voulez-vous savoir ce qu'un chroniqueur 
du iv* siècle, — saint Jérôme en personnel — disait des femmes de son temps? 
— t Des tresses brunes et blondes se marient ensemble sur la même tête; la plus 
belle cheveluro noire se recouvre d'une toison rouge chèrement achetée en 
Germanie; l'application des fards est, après, la coiffure, l'objet important de la 
toilette. Au premier rang figurent le blanc de céruse, le minium cl le noir d'an- 
timoine, destinés à relever l'éclat des yeux. Quand une matrone (grande dame) 
romaine est ainsi peinte et coiffée, on la flatte prodigieusement si on lui dit 
qu'elle est aussi élégante qu'une courtisane, et tout, dans son attitude, ses airs 
de léte et son langage, est calculé pour compléter la ressemblance... > 

Qu'en dites-vous? Il est clair que nos belles Françaises, peintes par M-« Rachel 



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LE MONDE ET LE THEATRE 



li7 



et par elles-mêmes, n'ont pas le mérite de l'invention. Qui sait même si notre 
graod'mére Ève ne se coloriait pas les lèvres avec des fraises? 



Tous les souverains, y compris M. de Rothschild, se donnent des fêtes. 

Le magnifique domaine de Ferrières a reçu une nouvelle série d'invités. Le 
baron et la baronne James de Rothschild attendaient à Ozouer-la-Ferrière le train 
spécial qu'ils avaient mis à la disposition de la grande-duchesse Marie de Russie, 
" la princesse Eugénie de Leuchtenberg, sa fille; le grand-duc de Mecklenbourg- 
Schwerin; le grand-duc Georges de Mecklenbourg; le duc et la duchesse de 
Mouchy ; le baron et la baronne de Rudberg; M"« de Buldberget M»« de Dich- 
lew; le ministre de Saxe et la comtesse de Secbach; le ministre de Danemark 
et la comtesse de Moltke; le marquis et la marquise de Bérengcr; M ta com- 
tesse de Schonac, M. de Poggenpohl ; M" la comtesse de Nadaillac ; M Berryer; 
le baron Oerlzen; le baron Vietinghoff; le comte de Saint-Priest; le vicomte de 
la Redorte. 

Les équipages de Rothschild ont conduit les convives à un déjeuner de roi au 
premier coup de baguette, sur un signe magique, comme faisait le duc d'Antin 
à la cour de Versailles, au temps du grand siècle. Les grands siècles en France 
n'ont pas d'interrègne. 



Je lis dans les épreuves de ce numéro un article sur la Poésie et les Poètes, où 
la critique n'est pas précisément couronnée de roses. Pourquoi II. Arsène Hous- 
saye n'a-t-il pas cité ces vers de H. Théophile Gautier, pour avoir raison en 
vers comme il a raison en prose ? 



Vous Toulex de mes vert, reine aux yeux fiers et doux, 
Hélas ! vous savez bien qu'avec les chiens jaloux, 
Les critiques hargneux, aux babines froncées, 
Qui traînent par lambeaux les strophes dépecées, 
Toute la pile race au front jauni de fiel, 
Dont le bonheur d'autrui fait le deuil éternel, 
J'aboie à pleine gueule, et plus fort que les autres. 
0 poètes divins, je ne suis plus des vôtres I 
On m'a fait une niche où je veille tapi, 
Dans le bas d'an journal comme un dogue accroupi; 
Et j'ai pour bien longtemps, sur l'autel de mon âme. 
Renversé l'urne d'or où rayonnait la flamme. 




Plus de blonde chimère au sourire vermeil. 
De colombe privée, au col blanc, au pied rose, 



Qui boive dans ma coupe et sur mon doigt se 
Ma poésie est morte, et je ne sais plus rien, 



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LE MONDE ET LE THÉÂTRE 



Sinon que toat est laid, sinon que rien n'est bien. 
Je trouve, par état, le mal dans toute chose. 
Les taches du soleil, le ver de chaque rose; 
Triste infirmier, je vois l'ossement sous la peau, 
La coulisse en dedans et l'envers du rideau. 



Deux ballons à Paris le dimanche, ce n'est pas trop : ce n'est pas trop du Géant 
et de l'Impérial, ce nïst pas trop de Nadar et de Flammarion pour la curiosité 
parisienne. L'étonnement, disait Platon, est un sentiment philosophique; a quoj * 
Aristote ajoute : La curiosité est aussi un sentiment philosophique. 

Or, dimanche dernier, serait-ce ou nom de Platon que nous sommes sortis 
pour voir le ballon Flammarion, et au nom d'Aristote pour voir le ballon Nadar? 

Flammarion, placé dans le «irque de l'Hippodrome, est parti quelques minutes 
avant Nadar, campé a l'esplanade des Invalides. Flammarion s'est bercé à 
l'ouest, Nadar s'est élancé au sud. L'un s'est perdu dans la brume, l'autre dans 
les nuages. 

Pour le Géant, il s'agit de l'étude des phénomènes météorologiques au-dessus 
des nuages. Pour {'Impérial, il s'agit de la pluralité des mondes habités. L'un 
s'occupe du plus lourd que 1 air ; l'autre des mondes inconnus. 

Nadar avec sa chevelure de feu est une vraie comète. Il a la taille de son 
Géant. 

Camille Flammarion est de taille physique proportionnée à son ballon; c'est 
un jeune savant d'une trentaine d'années qui veut faire servir l'astronomie à la 
philosophie. 

Nadar a écrit des livres pleins d'esprit et de charme : Quand fêtais étudiant, 
les Buveurs d'eau, le Voyage du Géant. 

Camille Flammarion a écrit des livres pleins de science et d'originalité : la 
Pluralité des mondes habités, les Mondes réels et les mondes imaginaires. La Revue 
du XIX" Siècle a publié ses Récits d'outre-terre, récits fantastiques, vrais, surpre- 
nants, imaginaires et réels, qui font de Camille Flammarion comme l'Edgar Poë 
delà lumière astronomique, avec autant de littérature originale qu'Edgar Poe, 
mais avec plus de science. 

Nadar est fort bien en chemin pour trouver sa direction pbilosopbale. Il est 
comme ce Perçéc fabuleux qui arrachera Andromède au rocher de la routine, 
à la barbe des monstres et des lions du Pont-des-Arts. C'est un Jason qui fera 
la conquête de la toison d'or. 

Camille Flammarion est un spiritualiste qui met la terre au-dessous d'autres 
inondes qu'il croit plus célestes. Tout avec son ballon, il est dans l'attente d'une 
philosophie religieuse en laquelle il met toutes ses e>pérances; il croit avoir 
trouvé les principaux éléments de celte nouvelle pttilosopbio dans l'hypothèse de 
la pluralité des mondes Celle hypothèse scientifique, philosophique, religieuse, 
i! di: que l'antiquité nous en a laissé des traces. Il s'est mis sur la trace de ces 
terres-là parce qu'elles sont des stations du Ciel; pour lui, elles se balancent dans 



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LE MONDE ET LE THEATRE 



HO 



l'espace comme son ballon, et c'est ainsi qu'il veut atteindre les régions futures 
de 1'iramorlalité des hommes et des a* ronautes. Il dit dans un de ses livres : 
• Le spectacle du monde nous enseigne qui; l'immortalité de di main est celle 
d'aujourd'hui et celle d'hier, que l'éternité future n'est autre que l'éternité pré- 
sente. Le vrai paradis, c'est l'infini des mondes. » Ce paradis-là eût senti le fagot 
il y a un siècle et l'on eût brûlé le ballon Flammarion. 

Hier, au contraire, le ballon Flammarion a voyngé tranquillement de Paris à 
Angoulcme, sur la route impériale du ciel, et est descendu au village de Laroche* 
foucault, où sans doute il s'est lesté de maximes. 

Tandis que Nadar, toujours de pied en cap, mettait pied à terre sur la route 
de Longjuineau, ce qui a dû bien étonner le postillon. 



Depuis l'entrée en scène de l'empereur de Russie, les vice-rois, les princes, les 
altesses, ne sont plus considérés comme des premiers rôles. Paris s'est bien vite 
familiarisé avec les grands de ce monde; Paris na plus qu'un publiede première 
représentation. Savez-vous ce qui amuse aujourd'hui les Parisiens à l'Exposition? 
Ce soni les lroquois. Les Iroquois arrivent à propos; les Chinois passaient de 
mode; Turcs, Égyptiens, Arabes avaient épu sé leurs succès; les dromadaires 
eux-mêmes n'excitaient plus qu'une curiosité rontenue et les petits ânes d'Afrique 
trottaient sous la marquise, au milieu de l'indifTérenee générale. Dieu merci, les 
ïroquo s surgissent; vivent les Iroquois! vivent les Iroquoises' Un Iroquois, me 
disait mon ami X..., est un grand diable d'homme co-ffé de longues plumes, avec 
un anneau passé dans le nez et des raies noires sur la figure. Un coup de pinceau 
du haut du front à la racine du nez, deux coups de pineau des environs de l'œil 
vers le coin de la bouche, et on est un Iroquois présentable. Je suis allé voir ce 
spectacle. J'ai même vu l'iroquoise. C'est le dernier mol de la femme. J'aime 
mieux la Vénus holtentote. 



RENE DE LA FERTÉ. 



LES MODES PARISIENNES 



Nous recommandons aux femmes qui tiennent le premier rang par leur nais- 
sance et par leur beauté le goût d'une simplicité élégante. Un sujet qui se suffit 
à lui-même n'a pas besoin d'ornements étrangers. L'art peut défigurer la plus 
belle nature; il ne peut guère espérer de l'embellir. Or, une belle femme étant 
le plus beau chef-d'œuvre de la belle nature, sa manière de s'babiiler doit être 
épique ; mais épique comme la muse de Virgile, noble, modeste, et sans aucun 
mélange de clinquant. Nous lui interdisons en conséquence, et sous telles peines 
qu'il appartiendra, toute espèce de chiffons, de pomponnage, et, en un mot, 
tout ce qui peut ressembler aux roncetti de la littérature moderne. Nous l'exhor- 
tons à se souvenir qu il en est de l'habillement comme de l'expression : la plus 
simple est la seule qui ne fasse rien perdre au sublime de la pensée, la plus 
heureuse est celle qui se confond avec la pensée et ne permet pas même qu'on 
l'aperçoive. Il ne faut jamais rien avoir à dire de la toilette d'une très -belle 
femme, si ce n'est que l'on ne conçoit pas comment elle eût pu être autrement. 
Nous devons même ici rendre celte justice aux plus célèbres beautés que nous 
ayons vues en France et en Angleterre : c'est que de toutes les personnes de 
leur sexe, ce sont celles dont l'habillement nous a toujours paru le plus exempt 
de ridicule et de recherche. Le bon sens do Délie se montre jusque dans sa 
parure ; elle ne parait ni négligée ni soignée, mais simple et décente, dans ce 
juste milieu qui s'écarte également des exagérations de la mode, et de cette 
singularité qui cherche à se faire remarquer, ou de cette négligence dédaigneuse 
qui annonce une beauté trop fière de ses avantages. 

Nos préceptes seront moins sévères pour les femmes qui ne sont que jolies, 
pour celles dont les charmes naissent plutôt d'un certain air, d'un je ne sais 
quoi répandu sur toute leur personne que de la régularité de leurs traits ou de la 
dignité de leur figure. Nous leur abandonnons toutes les ressources de l'art, nous 
leur pardonnons même les inconséquences que peut se permettre une imagina- 
tion vive et riante. Ce sont des sujets de fantaisie susceptibles de tous les agré- 
ments que peuvent donner la magie du style et la variété des tons. Qu'elles imi- 
tent donc dans leur ajustement tantôt le goût du sonnet, tantôt celui du madrigal 
ou du rondeau, toutes les grâces du petit genre ! On peut leur offrir pour modèle 
la jeune Fia via : le soin de sa toilette n'est pas le premier soin qui l'occupe, mais 
c'est le plus doux de ses amusements. Quelque brillant que soit l'éclat de sa 



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J 

LES MODES PARISIENNES 



151 



■ 



parure, on n'y trouve rien de trop, le caractère de ses traits supporte tout le faste 
dont elle s'environne. Si elle doit à ses atours quelque lustre qu'elle n'aurait 
point eu sans eux, on dirait aussi qu'elle leur prête en revanche une grâce qu'ils 
auraient cherchée vainement partout ailleurs. 

Jamais les fabricants n'oni tissé du plus riches étoffes, jamais les dessinateurs 
n'ont inventé de plus rnvissants dessins. Les grandes couturières s'inspirent de 
la beauté des étoffes, pour créer des ornements dignes de leur splendeur. Les 
étrangères doivent être émerveillées du luxe et de l'harmonie des toilettes, qui 
brillent au bois sous les Toux du soleil, et aux bals ou au théâtre, sous les feux 
des lustres. 

Pour les promenades au bois, les robes en poults de soie brodés à la main, bro- 
chés ou imprimés, les moires antiques fleuries comme des pastels, avec châles 
ou paletots de dentelles, et chapeaux ou fanrhons chinois, dans les salons de 
Mu» Wuy. Pour le bal, des robes de gaze blanche, brodée ou imprimée. 11 y en 
avait une, au dernier bal des Tuileries, qui a été très-admirée entre louies; elle 
est en gnze très diaphane, ornée d'un trophée de bergère, imprimée çà et là dans 
l'étofle; un chapeau rond en paille, renversé, d'où s'échappent des fleurs cham- 
pêtres que retiennent les rubans noués et traversés par une houlette coquette- 
ment ornée de fleurs et de rubans. 

M»» Wuy avaient composé une guirlande des mêmes fleurs, pour orner la 
luxuriante chevelure que M. Legé avait disposée avec le talent artistique qui le 
distingue et explique le succès qu'il a dans le noble faubourg et à la cour 
d'Espagne. Je disais plus haut, en parlant des toilettes du bois : chapeaux de 
M ,le * Wuy, parce qu'étant allée, avec le désir de vous renseigner sur les chapeaux, 
voir ceux des trois jeunes sœurs, voulant vous en décrire quelques-uns, pour 
vous donner une idée du goût exquis, qui règne en maître absolu dans les salons 
du bel entresol de la rue Scribe, 3, il m'a été impossible de fixer mon choix 
parmi les nombreux modèles, qui venaient d'éclore sous les doigts de fées des 
jeunes modistes auxquelles ils avaient été commandés, pour les courses du len- 
main. Rien de frais, de coquet et de vaporeux, comme les délicieuses fanchons et 
les chapeaux ronds et de fantaisie créés par M»* Wuy. Leur mère est fière, à 
juste litre, de leur succès. Elles marchent sur les traces de leur oncle, dont la 
réputation est européenne, pour la coupe irréprochable de ses habits, qu'il moule 
en artiste sur le buste, de ses pantalons qui tombent toujours avec grâce, sans 
former le moindre pli disgracieux. 11 excelle à composer les grandes livrées, 
qu'il réussit toujours dans la perfection, et il met toute sa gloire à mouler une 
amazone sur le buste d'une femme, ce qu'il fait en véritable artiste. Chevreuil me 
disait hier, lorsque je m'extasiais devant une amazone qu'il venait d'habiller : 

— La tâche m'est beaucoup plus facile, lorsqu'une dame porte le corset-gant 
Drucker breveté. Ce nouveau corset est la véritable expansion du progrès, il se 
moule sur le buste auquel il conserve la pureté de ses lignes, il soutient légère- 
ment les contours, sans oppresser la poitrine, laisse a la taille sa souplesse et sa 
grâce naturelle; sa coupe a été savamment étudiée. M. Drucker doit étreunartiste? 

— C'est, répondis-je à Chevreuil, un jeune et déjà très-savant industriel, mais 



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LES MODES PARISIENNES 



ilaélé élevé à l'école des maîtres, qui ont aiguisé son génie précoce. M Drucker 
est l'associé de MM. Thomson: le corset-gant est le frère cadet de la jupe-cage 
américaine, dont les perfections ont triomphé de toutes les calomnies. Il n'est, 
Dieu merci, plus question aujourd'hui de s'abstenir de ce gracieux support, que 
les dames admirent à l'Exposition; elles sont très-coquettes l'une avec ses belles 
grilles de taiïelas bleu, brodées de soie blanche, l'autre avec ce beau tissu maïs 
blanc. D'ailleurs, comment supprimer la cage, au moment où la vogue du foulard 
prend un nouvel élan? Plus de cage, plus de robes de foulard. Cette étoffe souple 
et brillante ne peut se passer d'un support, elle se replierait sur elle-même, et ne 
produirait qu'un effet disgracieux. La jupe-cage fait miroiter au soleil les reflets 
chatoyants du foulard de l'Inde, avec lequel les princesses elles-mêmes se font 
habiller. Il y a huit jours, je croisais la voiture de la princesse de M . . ., qui passe 
à bon droit pour une des reines de l'élégance parisienne, elle était vêtue d'une 
robe de foulard. La Colonie des Indes peut s'en réjouir, car c'est à qui copiera 
les toilettes de celte princesse, qui Tait autorité dans le mon Je et dans les salons. 

Les foulards sont admis a l'Exposition: ils sont assez jolis pour cela: les dessins 
varient à l'infini, et je serais aussi embarrassée de vous les décrire, que 
vous pourriez l'être de les choisir dans le magasin de la Colonie des Indes, 53 rue 
de Rivoli. Le mieux est d'écrire pour demander les échantillons; on vous enverra, 
Madame, avec empressement et franco, une magnifique collection dans laquelle 
vous pourrez choisir à votre aise ceux qui vous plairont. Je cherchais l'expos lion 
de la Colonie des Indes, el j'arrive en lace de celle du Grand-Frédéric ; elle est si 
attrayante que je m'y arrête, en me demandant si le luxe et le progrès trouve- 
ront des limites. 

Le mot bas, en Angleterre, est un mot noble, puisqu'on lui met l'ordie de la 
Jarretière. Je vois, outre des chaussettes et des bas classiques dont le Grand-Frédéric 
a le monopole pour les bas de Paris qu'il fait fabriquer dans ses ateliers du bou- 
levard Malesherbes; je vois, dis-je, des chaussettes el des bas de fantaisie de tou- 
tes nuances, puis des bas de soie brodés, et des bas de fil d Écosse dont le des- 
sus de pied est en point d'Alençon, en point ù l'aiguille ou en guipure 1 D'autres 
ont seulement les coins eu dentelle ou en guipure avec rosace sur les chevilles ; 
les uns et les autres doivent èire assortis aux dentelles de la parure : est-ce as- 
sez luxueux et assez coquet ? 

Le Grand-Frédéric est le fournisseur de deux impératrices, de France et d'Au- 
triche. Or, noblesse oblige, même les rois. 

Comtesse D'ORR. 



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CHRONIQUE DES BEAUX -ARTS 



V La statue de l'impératrice Joséphine a reçu beaucoup do pèlerins depuis un 
mois qu'elle est élevée sur YAcenue de l'Impératrice Joséphine, un des douze bou- 
levards de l'Arc de Triomphe. 

Joséphine est debout, revêtue du manteau impérial, ce inte du diadème. Cctie 
belle statue est de M. Vital-Dubray. en marbre blanc d'Italie. Elle a été inau- 
gurée par le préfet de la Seine le jour anniversaire de la mort de l'impératrice 
Joséphine. Cette mort historique et si touchant,' remonte déjà à cinquante-trois 
années. C'est le 29 mai 1814 que mourut Joséphine à la Malmaison. « Le 29 mai, 
jour de la Pentecôte, dit M. de Lescure dans son Guide historique et descriptif 
du château de la Malmaison, que vient d'éditer Henri l'Ion; le 29 mai, lorsque 
la reine Hortetise et le prince Eugène revinrent de la chapelle où ils étaient 
allés prier et rentrèrent p->ur embrasser l'impératrice, ils n'avaienlplus de mère, 
elles pauvres du pays avaient aussi perdu la leur... Rien ne peut peindre la 
magnificence de ces funérailles où les représentants des souverains du Nord, 
mêlés à la famille, précédaient un cortège de paysans et de laboureurs accourus 
de dix lieues à la ronde à celte solennité qui réunissait le peuple et les rois. 
Vingt mille personnes suivirent le char à Hueil le jeudi 2 juin 1814, derrière les 
deux enfants de la reine Hortense, le grand-duc de Bade, époux de la princesse 
Stéphanie de Beauharnais, le marquis de Beauharnais, beau-frère de l'impéra- 
trice, le comte de Tascher, ex sénateur, et le père de la princesse de Bade, 
Claude Beauharnais. > 

l.a veille de la mort de Joséphine, le 28mai, l'empereur de Russie, Alexandre le', 
était venu à la Malmaison pour rendre visite à celle qui avait été impératrice des 
Français. — Les alliés étaient en France. — Qui eût dit qu'à un demi-siècle de 
distance, Alexandre II, le petit-fils d'Alexandre 1er, serait l'hôte ami de Napo- 
léon III, en ce même mois de juin qui devient ainsi une triple éphéméride I 

V Au château de la Malmaison, vous retrouverez en ce moment toute l'histoire 
intime de Joséphine, exposée pieusement et publiquement aux yeux de l'univers 
qui est à Paris pendant l'Exposition universelle. L'impératrice Eugénie a réuni 
à la Malmaison les meubles, les tableaux, tous les objets se rattachant par un 
lien auihentique au souvenir de l'impératrice Joséphine. 

L'Empereur et l'Impératrice ont contribué de leur collection privée, ainsi que le 



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Mobilier de la Couronne, et divers amateurs, tels que lord Ilerlford, le marquis de 
Grimaldi, la marquise Julia de Roccagiovine, le prince Joachim Murât, le général 
Lepic, MM. Didier, Constantin, Giraudeau, Coltin, Morcau, Bréchard, Louis 
Oulrebon, enfin la manufacture de Sèvres et le musée du Louvre. 

L'exposition de la Malmaison a plusieurs portraits de Joséphine: son buste, 
en marbre, par Cbinard, le statuaire lyonnais; un autre buste, par Barlolini, le 
statuaire italien; — un troisième buste, en biscuit de Sèvres, daté de 1808, 
modèle de Bosio ; — portrait de Joséphine, par le peintre italien André Appiani. 
— Dans le boudoir de Joséphine, son portrait gravé en couleur par Monsaldy, 
d'après Isabey, et son portrait en aquarelle par Garnerey; enfin un autre portrait 
de Joséphine brodé sur satin. 

L'impératrice Joséphine avait une galerie de tableaux, dont M. de Lescure re- 
produit le catalogue, dans son Château de la Malmaison, 

Quatre Albane: la Nature figurée par une femme allaitant des enfants; l'enlè- 
vement d'Europe ; Diane au bain avec ses nymphes; Danse d'enfants, allégorie 
sur la fortune. — Trois Guerchin: saint Sébastien percé de flèches; Repos en 
Égypte; Prophète et S\ bille, deux têtes. — Alonso Cano: Saint Antoine de Pa- 
doue et la Vierge. — Louis Carrache: la Madeleine dans le désert. — Augustin 
Carrache: Vénus et l'Amour. — Daniel Crespi: Samson et Dalila. — Quatre 
Carlo Dolci; saint Jean l'évangéliste; tôle de Vierge; sainte Cécile; saint Ma- 
thieu, saint Antoine, deux ovales. — Francia : la Vierge en extase devant l'en- 
fant Jésus. — Garofalo: une Nativité. — Gbirlandaio: la Vierge, l'enfant Jésus, 
et saint Jean. — Guide: le repos de l'Amour. — Paul Véronèse: Portrait de 
femme. — Carie Maratle: Repos en Égypte. — Une Viergo de Luini; une Cir- 
concision de Fra Dartolomeo; des bois d'André del Sarte, de Raphaël et de Léo- 
nard de Vinci. 

Je ne viens de prendre quo les maitres illustres de l'Italie, comme je ne 
prends que les maitres flamands et hollandais. — Six Berghem: Ruines d'Italie, 
Annonce aux Bergers, et quatre marches et paysages d'animaux; — trois Van 
der Heyden: Vues de Cologne, d'Amsterdam, de Harlem; les figures de la vue 
de Harlem sont de Van de Velde. — Deux intérieurs d'église, de Peter Neefs, 
avec figures de Taunay. — Un Isaac Oslade et un Adrien Ostade. — Des Paul 
Pottèr, entre autres le fameux tableau appelé la Vache qui pisse. — Des Gérard 
Dow : un Dentiste, une Harengère, la Marchande de Harengs. — Paysage et 
animaux, par Karel Dujardin; Musiciens ambulants, par Jordaëns; Repos de 
paysans, par Wouwermans. — Trois portraits, par Rembrandt. — Trois Ru- 
bens: saint Jean et l'Enfant Jésus; Descente de Croix ; Baigneuses surprises par 
un orage. — Cinq David Téniers, entre autres un saint Jérôme dans le désert, 
pastiche de Rubens. 

Pêle-mêle, dans les écoles anciennes : une Allégorie sur la vie, par Albert 
Durer; — une Madeleine, par Raphaël Mengs; — des Melzu, des Miéris; — 
une Tête de jeune fille, de Greuze; — un Pacha faisant peindre sa maîtresse, par 
Carie Vanloo ; un paysage d'Italie, par Joseph Vernet; quatre tableaux de Claude 
Lorrain : les Quatre Heures du jour. 



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CHRONIQUE DES BEAUX-ARTS 



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Dans nos modernes : par M 11 » Mayer : Sommeil do Vénus, Flambeau do Vé- 
nus; — par M Ut Gérard: Clémence de l'Empereur; — par le baron Gérard : por- 
trait de la reine de Naples, Caroline Murât ; — parGuérin : Anacréon réchauffant 
l'Amour; — par Hersent : Fénelon rend à un paysan sa vache enlevée par les 
ennemis; — des Fleurs de Van Spaëndonck, des Marines de Hue, des sujets de 
genre de Demarne, des sujets d'histoire de Richard Fleuri; — par Regnault, le 
portrait ovale de l'impératrice Joséphine. 

Voilà la galerie des tableaux dans sa quintessence. L'empereur de Russie, le 
cm de 1814, a emporté la fleur de la collection de la Malmaison, en la payant 
en bloc, à l'amiable, 800,000 francs. Alexandre préférait surtout l'école fla- 
mande et hollandaise, et les Paul Potter et les Nicolas Berghem. Il faut aller au 
musée de l'Ermitage pour trouver les maîtres hollandais et flamands dans toute 
leur splendeur ou leur rareté. 

Dans son livre mélancolique et pleureur, le Vrai, le Beau et le Bien, M. Cou- 
sin s'est écrié sur cette acquisition des chefs-d'œuvre de la Malmaison par la 
Russie : « C'est donc la vente de la galerie d'une impératrice qui, de nos jours, 
a enrichi la Russie, comme vingt-cinq ans auparavant, la vente de la galerie 
d'Orléans a enrichi l'Angleterre. » 

Quoi qu'il en soit, la Malmaison a encore une galerie et est encore un musée. 
Le château est tout plein du nom de Napoléon Bonaparte et de Joséphine Tas- 
cher de la Pagerie. Il est tout plein de leur roman comme de leur histoire. 

V A l'église de Rueil, qui touche au château de la Malmaison, comme le ciel 
touche à la terre, comme Dieu touche à tous les trônes, comme la mort touche 
à la vie, sont deux tombeaux qu'il faut aller pieusement et historiquement vi- 
siter : le tombeau de l'impératrice Joséphine et le tombeau de la reine Hortense. 
M. de Lescure en fait l'historique et les décrit : 

En 1824, la reine Hortense et le prince Eugène achetèrent une chapelle de 
l'église de Rueil pour le tombeau de leur mère, i Ce monument, de marbre blanc 
veiné, fut exécuté par MM. Gilet et Dubuc d'après les dessins de l'architecte Ber- 
thaud, l'auteur des plans du jardin et du parc de la Malmaison. Il consiste en une 
voûte à plein cintre, ornée de rosaces et supportée par quatre colonnes d'ordre 
ionique, élevées sur un piédestal de deux mètres de hauteur, et quatre mètres de 
largeur. Les colonnes sont hautes dequatremèires et l'archivollede trois mètres. 
Le corps de l'impératrice est déposé dans le massif du socle. Il est renfermé dans 
trois cercueils, l'un de plomb, le second d'acajou, et le troisième de chêne. » Le 
socle porte cette inscription en creux et dorée: 

A JOSÉPHINE 
EUGÈNE ET H u HT EN S E 

1825 

La statue de Joséphine est en marbre de Carrare, par Cartellier. Elle est en 
costume de cour, agenouillée sur un carreau devant un prie-dieu. 
Dans une autre chapelle funéraire, en face de Joséphine, est la dépouille mor- 



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telle de la reine Horlense, ramenée du château d'Arenenberg, sur les bords du 
lac de Constance, où elle mourut le 5 octobre 1837. — « Le monument funèbre 
qui devait remplir la chapelle, confié d'abord à David d'Angers, puis nu sculpteur 
Barlolini de Florence, ne fut inauguré que le 29 avril 1845... Dés 185i. la filiale 
sollicitude de l'Empereur se préoccupa de la restauration nécessaire de l'église 
et de la construction dans la chapelle maternelle d'un monument plus digne de 
sa destination et de sa dédicace. L'église de Km il, dont la première pierre fut 
posée en 1384 par Antoine I", roi de Portugal (encore un roi détrôné et exilé), 
était Tort délabrée. M. Eugène Lacroix, architecte de la Couronne, et M Manguin, 
architecte des monuments historiques, furent chargés de concert des travaux de 
consolidation, de réparation et d'embellissement, de façon à faire ressortir sans 
anachronisme et sans contradiction les beautés de cette tour romaine, d'un style 
très-pur, de la nef, des parties latérales cl du portail principal, bâtis par le car- 
dinal de Richelieu... Le funèbre monument fut inauguré le 27 juin 1858 (il y a 
aujourd'hui neuf ans) dans une solennité tout intime, en présence de l'Kmpereur 
et de l'Impératrice, du maréchal Magnan et des nulorités locales... Le monu- 
ment, tout en marbre blanc des Pyrénées, se compose d'une arcade dans le style 
gréco-romain, supportée par deux colonnes corinthiennes, hautes de 2 mètres 
90 centimètres, ornées de guirlandes et de couronnes. L'arcade, huutede3 mètres 
45 centimètres et large de 1 mètre 70 centimètres, entoure et protège la statue 
de la reine. Hortenso est représentée à genoux, les yeux élevés au ciel par une 
fervente prière. La couronne royale et une lyre reposent devant elle sur son 
coussin. Un ange qui semble se détacher du fond du monument lui tend les 
bras, avec le geste d'une sorte d'Annonciation. » — Sur le piédestal de ce mo- 
nument, qui a pour sculpteur M. Barre, est cette simple inscription : 

A LA REINE nORTENSE 
SON KILS, NAPOLÉON III. 

V Rueil est la villégiature d'un académicien, M. Jules Favre, et d'un amateur 
d'art, M. Victor Laluyé, qui depuis vingt ans bicn!ôl a transformé en musée une 
des ailes du château de Richelieu. H y a là des tableaux, des marbres, des cu- 
riosités, réunis avec le goût le plus rare. 

Le musée de M. Jules Favre est son jardin. 

*.* La vente Salamanca a suivi le succès de la vente Pommprsfelden. Elle n'a 
pas dépassé toutes les espérances, mais elle les a atteintes. Le chiffre total est de 
plus de quinze cent mille francs. 

C'est Murillo qui a été le roi de la fêle. Le premier Murillo débule par 
95,000 francs: la Mort de sainte Claire. L'Enfant prodigue avant son départ, 
28,500 fr. Départ de l'Enrant prodigue, 32 000 fr. L'Enfant prodigue chez la 
Courtisane, 73,000 fr. L'Enfant prodigue chnssé, 35,000 fr. L'Enfant prodigue 
gardeur de pourceaux, 39,000 fr. Saint Jean et l'Agneau, 30,500 fr. Immaculée 
Conception (à l'huile, sur verre), 9,700 fr. Sainte Rose de Lima, 13,200 fr. La 



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CHRONIQUE DES BEAUX-ARTS 



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vieille Zingara, 85,000 fr. Saint Jean de la Croix, 5,100 fr. Mort du Christ, 
5,900 fr. La Vierge et l'Enfant Jésus, 20,000 fr. 

Ainsi Murillo s'est fait sa royaux- à lui soûl pour 391,000 francs. 

Le second prince de cette galerie, c'est Vklasqikz. Portrait de Philippe IV, 
71,000 fr. Portrait dune Dame. 98,000 fr. Portrait équestre du prince Don Bal- 
thazar, 14,700 fr. Portrait de sainie Claire enfant, 38,000 fr. Intérieur deposada, 
avec trois figures. 12,700 fr. Portrait d'un Cardinal, 10,200 fr. Portrait de Phi- 
lippe IV, 5,300 fr. Le Nain de Philippe IV, 7.500 fr. Portrait de Philippe IV (es- 
quisse), 1.820 fr. Portrait de la femme de Philippe IV, 1,490 fr. Portrait du 
cardinal Borgin, 27,100 fr. Tête d'homme (étude), 2,000 fr. Une Chienne et son 
petit, 3,900 fr. Portrait de femme en busle, 2,150 fr. Promenade au Reliro, 
5,400 fr. Vue du Reliro, 5,100 fr. 

Total pour Velaaquez : 287 300 francs. — A eux deux, Murillo et Velasquez, 
le tiers du gâteau de la vente Salamanca. 

Le reste de l'école espagnole : — Zurbaran : L'Annonciatinn, 40,000 fr. L'As- 
somption, 6,350 fr. La Sainte Famille, 4,700 fr. - Antolincz. Glorification de la 
MadHi ine, 2,750 fr. — Coello. Portrait do Fernand Corlès, 6,700 fr Communion 
de sainte Thérèse, 8,4iiO fr. — Gonzalez (Bartholomé). Portrait de Marguerite 
d'Autriche, femme de Philippe III, 2,100 fr. — Herrera (Francisco, nommé le 
Vieux). L'Assomption, 5,300 fr. — Joanes (Vincent, dit Juan de Joanes). Sainte 
Famille, 8,200 fr. 

El trois Rihera: L'Immaculée Conception, 28,700 fr. Martyre de saint Barthé- 
lémy, 4,800 fr. Baptême de Jésus, 6,SO0 fr. — L'école espagnole ancienne, à elle 
seule, a pris la moitié de l'or de la vente de Salamanca. 

V L'école italienne, les écoles flamande et hollandaise, l'école moderne espa- 
gnole, ont pris l'autre moitié. 

L'école italienne, à commencer par Corrège : sujet religieux, 8,900 fr. — Bel- 
lini. La Vierge et l'Entant Jésus, 62.000 fr. — l.uini Sainie Famille, 6,000 fr. — 
Mantegna. Saint Mare. 6.000 fr. - Franeia. Portrait d'une Courtisa ne, 2.0S0 fr. — 
Sainte Famille, 18,000 fr. - Guido Reni. Atalante et Hippomène, 3,800 fr. — 
Sas.-o- Ferra to. La Vierge et l'Knf mt Jésus, 4,400 fr. — Garofalo. Sacrillce anti- 
que, 37,000 fr. — Circoncision de l'Enfant Jésus, 7,000 fr. — Alhertinelli. La 
Sainte Famille, 7,310 fr. 

Écoles flamande et hollandaise : Brcughel de Velours. La Terre, 2,700 fr. — 
L'Air, 1,800 fr. - Le Feu, 2 500 fr. - L'Eau, 3,600 fr. — Breughel, Van Kessel 
et Van Balen. Allégorie do l'Abondance, 3,600 fr. — Les mêmes. Les Trésors de 
l'Art et de la Science, 3,550 fr. — Gonzalès Coques. Assemblée de famille, 
4,450 fr. — Gérar l Dov Vieille Femme pelant des pommes, 7,400 fr.— Van Dick. 
Portrait d'homme, 73,000 fr. — Attribué à Van Dyck. Portraits d'hommes, 
3,150 fr. — Joliannès Fyt. Nature morte, chiens et accessoires, 4.500 fr. — Van der 
Uelst. Congrès, 2,000 fr - Pierre de Uoog. Intérieur, 10 200 fr. Jordaens. Fruits 
et Gibier, 4,450 fr. — Klerck. Le Festin des Dieux, 1.420 fr. — Maas. L'Adoration 
des Bergers, 3,900 fr. — Muller. La Marchande de poissons, 4,400 fr.— Le même. 



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La Marchande de Fruits, 4,301 fr. — Rokes dit Sorgh. Les Joueurs de cartes, 
1,000 fr. — Rubens. La Colère d'Achille, 16,200 fr La Mort d'Achille. 15 700 fr.— 
Ruisdaël. Entrée d'une forêt, 15,400 fr. Paysage, 3,600 fr. Le petit abreuvoir, 
7,000 fr. - Pierre Sneyers. Bataille, 4,500 fr. Siège de la ville de Courtray en 
Flandres, 3,700 fr. La déroute de Halberstadt, 4,500 fr. Défaite des troupes pa- 
latines en Bavière, 4,450 fr. — Franz Snyders. Le Marchand de gibier, 6,000 fr. 
Fruits et Nature morte, 10,200 fr. Chats et Chiens, 4,600 fr. Chiens se disputant 
un repas, 2,450 fr. Paysage et Animaux, 3,500 fr. — David Teniers le Jeune, 
Kermesse flamande, 24,000 fr- Féle flamande, 7,000 fr. Intérieur décurie, 
6,000 fr. — Terburg. Le Cavalier en visite, 35,000 fr. Portrait d'un gentil- 
homme, 10,000 fr. Portrait d'une dame, 4,000 fr. — Adrien Van den Velde. 
Paysage et Animaux, 5,000 fr. — Neuf Paul de Vos le Vieux. Chasse au Cerf, 
3,200 fr. Chasse aux Cerfs, 2,700 fr. Chasse à l'Ours, 6,100 fr. Chasse au Taureau, 
1,850 fr. Chasse au Tigre, 6,600 fr. Chasse à l'Ours, 3,100 fr. Chiens et Gibier. 
1.550 fr. Paysage et Animaux, 1,550 fr. Chasse au Sanglier, 2,050 fr. - Weenix. 
Paysage, 8,000 fr.— Wouwermans. Villageois attaqués par des voleurs, 7,800 fr.— 
Matsys. La Vierge, 1,080 fr. — Van der Weyde. Évanouissement de la Vierge, 
1,120 fr. — Un Tryptique d'Albert Durer, 7,300 fr. 

Portraits historiques des maitres de diverses écoles : Sanchez Coëllo. Portrait 
d'un jeune gentilhomme, 4.600 fr. — Van Dick. Portrait du marquis de Léga- 
nès, 14,200 fr. Portrait de la marquise de Léganès, 2,350 fr. — Pantoja de la Cruz 
Portrait du comte d« Salazaer, 1,240 fr. — Et deux portraits de Magistrats, par 
Hyacinthe Rigaud, 1,580 fr. 

Enfin l'école moderne espagnole : Camaron y Bononat. Le Fandango, 
1,620 fr. - Parel d'Alcazar, Vue de la place de la Puerta del Sol, à Madrid, 
2,680 fr. Un Magasin d'étoffes à Madrid au dix-huitième siècle, 1,400 fr. La Pro- 
menade au Parc, 1,300 fr. 

Et des tableaux de Goya : Portrait de la cantatrice Lorenza Correa, 1,620 fr. 
Portraits de femmes, 2,900 fr. Combat de Taureaux, 3,600 fr. Procession de Va- 
lence, 2,500 fr. Le portrait en pied du petit-fils de Goya, 2,850 fr. Le portrait en 
pied de la femme du petit-fils de Goya, 1,950 fr. 

Ainsi la peinture espagnole, à la vente Salamanca, allait de Murillo à Goya, 
mais la jeune école a été écrasée par l'ancienne. Murillo ne baissera probablement 
jamais, mais Goya se relèvera quelque jour. 

V L'Académie des Beaux-Arts semble avoir reçu la mort pour sociétaire. 
Depuis le premier jour de l'année 1867, elle a pris possession de quatre fauteuils 
français et d'un brevet étranger : le brevet de Pierre Cornélius, les fauteuils 
de deux autres peintres, Ingres et Brascassat, et de deux architectes, Hittorff et 
Lebas. 

Hippolyte Lebas, le dernier que nous ayons conduit au cimetière, laisse un 
nom et des œuvres. Il laisse aussi de nombreux disciples sortis de son atelier ; 
MM. Théodore et Henri Labrouste, Jules André, Félix Thomas, Victor Viel, 



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I 



CHRONIQUE DES BEAUX- ARTS 159 



Hénard, Lannoy, Lebouteux, Tétaz, Léon Vaudoyer, Paccard.Mauguin, Ginain, 
Charles Gamier, l'architecte du nouvel Opéra. 

L'Académie des Beaux-Arts n'a pas voulu procéder tout de suite au rempla- 
cement de ses quatre membres, Ingres, Brascassat, HillorIT, Lcbas, et de son cor- 
respondant allemand Cornélius. Nous attendons avec une extrême curiosité cette 
série d'élections. 

Qui succédera à Ingres? Peut-être M. Baudry, qui a cinquante années de 
moins qu'Ingres et quarante ans de moins que M. Picot. — Et à Brascassat ? 
S'il n'y avait ta loi salique à l'Institut, nous nommerions Mlle Rosa Bonheur. 

Et les architectes ? MM. Labrouste, Charles Garnier, César Daly, Léon Vau- 
doyer entreront sans doute en lice. 

Mais prions Dieu de ne plus frapper si mortellement les immortels. Implo- 
rons sincèrement pour la section de peinture, de sculpture et d'architecture, la 
clémence du grand Architecte de l'univers. 

V Une petite moisson de nouvelles et d'anecdotes : 

M™£ David d'Angers vient de recevoir, de la part de la ville du navre, le mo- 
dèle en plâtre coulé sur la statue de Bernardin de Saint-Pierre qui est à l'entrée 
du musée havrais. Ce travail sera ajouté à la collection des œuvres de David au 
musée d'Angers. 

Le poète Botrou, le contemporain, l'ami, et un peu le rival du grand Cor- 
neille, a depuis hier, 30 juin 1867, sa statue à Dreux, sa patrie. L'artiste est 
M. Allasseur, un statuaire de l'école de David d'Angers. 

Diaz avait envoyé à Bordeaux un Intérieur de forêt, pour une acquisition du 
musée. Le conseil municipal a repoussé l'achat au prix de 6,000 francs, par 
19 voix contre 11. De retour à Paris, le tableau a été acheté 8,000 francs, dit-on, 
par MM. Brame et Durand-Buel. 

Les peintures des voûtes du chœur de l'église Saint-Roch, à Paris, viennent 
d'être terminées par M. Roger. 

Cette église Saint-Roch n'est qu'en enfantement de décorations depuis une 
quinzaine d'années. Les chapelles latérales, à gauche et à droite, ont été peintes 
par Théodore Chasseriau, Henri SchefTer, MM. Lépaulle, Landelle, Bouchet, 
Brissct, Tissier, et Louis Du veau qui vient de mourir à la maison de santé du 
faubourg Saint-Denis. 

M. Jules Breton, qui a planté sa tente loin de Paris, à Courrièrcs dans le Pas- 
de-Calais, Lit autant parler de lui à Paris que s'il avait son atelier sur les hauteurs 
de Pigalle ou de Bréda. On retrouve son nom dans toutes les belles œuvres et 
les bonnes œuvres. A la vente au proQl du paysagiste Blin, l'élude offerte par 
Jules Breton a été disputée et adjugée à plus de 1,500 francs. Le proverbe n'a 
donc pas raison quand il dit que les absents ont toujours tort. 

PIERRE DAX. 



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GRAVURES DU VOLUME DE JUILLET 



I 



LA MUSE tTALIENNE 



Elle a du feu dans les yeux, du feu sur les lèvres, du feu dans l'âme. Les yeux 
et les lèvres ne sont-ils pas la vive expression de lame? La Musc italienne t Elle 
s'est appelée Béatrix avec Michel-Ange, la Fornaiine avec Raphaël, Violente avec 
Titien; mais n'a t-elle pas épuisé tous les noms du calendrier sacré et pnfane? 
C'est la Muse de la Poésie et de la Passion. Elle s'est abîmés en prières sur le 
marbre des autels, sur les dalles des cloîtres et dans les Campo-Santo. Mais elle a 
relevé sa téte et s'est montrée dans toutes les luxuriances du Pausilippe, le front 
couronné de pampres, ou dans toutes les lolics amoureuses du carnaval de Venise. 

Cette belle gravure est de Calamatta d'après Sodoma, cet étrange artiste qui fut 
cà et là un grand peintre. 



C'est un des premiers tableaux d'Edouard Manct. Il y a là du Goya et du Zo. 
— Je me trompe, il y a du Manct. — Si jamais artiste a marqué son coin, c'est 
celui-là. Jules Vallès voulait qu'on supprimât Phidias et Michel-Ange, Raphaël et 
Titien pour n'avoir plus qu'un seul maitre, la Nature. Edouard Manet est à cette 
école. Sur l'artiste et son œuvre lisez ou plutôt relisez l'étude vivante que M. Emile 
Zola vient de détacher en brochure de la Vfevue du XIX' Sitcle, après quoi vous 
irez à l'exposition d'Edouard Manet pour donner raison à Edouard Manet et à 
Emile Zola. 

Cette belle eau-forte, que publie L'Artiste, est aussi l'œuvre d'Emile Zola, qui 
en a exposé plusieurs qui ont le vif relief de la vérité. 



Les artistes flamands ne sont plus aujourd'hui des inspirateurs, ils viennent au 
contraire s'inspirer chez nous. Pendant que nous tombons dans le réalisme, ils 
s'élèvent par le sentiment de l'idéal. L'adorable Prudhon — le huitième grand 
peintre — n'est pas tout à fait étranger à cette inspiration de M. Alboy-Rebouét. 
C'est un peu le même charme divinement efféminé; la composition est comprise 
avec beaucoup d'intelligence et l'effet a bien assez de séduction pour clore la bouche 
à la critique. 

Cest le tout jeune Bellanger, un Prudhonnicn s'il en fut, qui a traduit cette 
gracieuse apparition. 



II 



LE CHANTEUR ESPAGNOL 



III 



LA NUIT 



LE DIRECTEUR : CHARLES COLIGNY. 



DE L'IHPRIUKKIE L. TOINON El C A SAINT-GERMAIN. 




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CA BANEL 



SONNET 



La France des sculpteurs, des peintres, des artistes', 
94 remplacé l'Espagne aux palettes de feu, 
L'Italie a perdu a gloire en son ci:l bleu, 
La Flandre de Rubens n'a plus ses coloristes. 

Viorne de Raphaël, tes coupoles sont tristes, 
V^aples n'a plui d'autels, Parme n'a plus de dieu; 
Venise aux pinceaux d'or, Titien t'a dit adieu. 
La France a maintenant l'or et l'azur des listes. 

Elle règne sur l'Qtirt depuis le grand Poussin; 
Deux siècles de génie ont fleuri sur son sein; 
Et tous les jours encore un élu se révèle. 

Et parmi ces vaillants, Cabanel, est-ce toi 

Qui drapes coi.ime un maître et portes comme un roi 

Le splendtde manteau de la Muse nouvelle? 



\ 



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UN MARIAGE D'AMOUR 

ROMAN 



I 

Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu'on vient des quais, on trouve le 
passage du Pont-Neuf, une sorte do corridor élroit et sombre qui va do la 
rue Ma/.arine à la rue de Seine. Ce passage a Irente pas de long et deux 
de large, au plus ; il est pavé de dalles jaunâtres, usées, descellées, suant 
toujours une humidité acre; le vitrage qui le couvre, coupé à angle aigu, 
est noir de crasse. 

Par les beaux jours d'été, quand un lourd soleil brûle les rues, une 
clarté blanchâtre tombe des \itres sales et traîne misérablement dans le 
passage. Par les vilains jours d'hiver, par les matinées de brouillard, les 
vitres ne jettent que de la nuit sur les dalles gluantes, de la nuit salie et 
ignoble. 

A gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, écrasées, lais- 
sant échapper des souffles froids de caveau; il y a là des bouquinistes, 
des marchands de jouets d'enfant, des c;irtonniers, dont les étalages jaunes 
de poussière dorment vaguement dans l'ombre; les vitrines, faites de pe- 
tits carreaux, moirent étrangement les marchandises de reflets verdàlres; 
au delà, derrière les étalages, les bouliques pleines de ténèbres sont au- 
tant de trous lugubres dans lesquels s'agitent des formes bizarres. 

A droite, sur toute la longueur du passage, s'étend une muraille contre 
laquelle les boutiquiers d'en face ont plaque d'étroites armoires; des ob- 
jets sans nom, des marchandises oubliées là depuis vingt ans, s'y étalent 
le long de minces planches peintes d'une horrible couleur brune. Une 
marchande de bijoux faux s'est établie dans une des armoires ; elle y vend 
des bagues de quinze sous, délicatement posées sur un lit de velours bleu, 
au fond d'une boite en acajou vitrée. 



1C4 



UN MARIAGE D'AMOUR 



Au-dessus du vitrage, la muraille monte, noire, grossièrement crépie, 
comme couverte d'une lèpre et toute couturée de cicatrices. 

Le passage du Pont-Neuf n'est pas un lieu de promonade. On le prend 
pour éviter un détour, pour gagner quelques minutes. Il est traversé par 
un public de gens affairés dont le souci est d'aller vite et droit devant eux. 
On y voit des apprentis en tablier de travail, des ouvrières reportant leur 
ouvrage, des hommes et des femmes tenant des paquets sous leur bras; on 
y voit encore des vieillards se traînant dans le crépuscule morne qui tombe 
des vitres, et des bandes de petits enfants qui viennent là, au sortir de l'é- 
cole, pour faire du tapage en courant, en tapant à coups de sabots sur les 
dalles. Toute la journée, c'est un bruit sec et pressé de pas sonnant sur la 
pierre avec une irrégularité irritante; personne ne parle, personne ne 
s'arrête; chacun court a ses occupations, la tète basse, marchant rapide- 
ment, sans donner aux boutiques un seul coup d'œil. Dans ce couloir 
étranglé, les promeneurs ne peuvent aller bercer leur flânerie; les bouti- 
quiers regardent d'un air inquiet les passants qui, par miracle, s'arrê- 
tent devant leurs étalages. 

Le soir, trois becs do gaz, enfermés dans des lanternes lourdes et car- 
rées, éclairent le passage. Ces becs de gaz sont pendus au vitrage sur lequel 
ils jettent des taches de clarté fauve; ils laissent tomber autour d'eux des 
ronds d'une lueur pale qui vacillent et semblent disparaître par instants. 
Le passage prend alors l'aspect sinistre d'un véritable coupe-gorge; de 
grandes ombres s'allongent sur les dalles, des souilles humides viennent 
de la rue; on dirait une galerie souterraine vaguement éclairée par trois 
lampes funéraires. Les marchands se contentent, pour tout éclairage, des 
maigres rayons que les becs de gaz envoient a leurs vitrines; ils allu- 
ment seulement, dans leur boutique, une lampe munie d'un abat-jour, 
qu'ils posent sur un coin de leur comptoir, et les passants peuvent ainsi 
distinguer ce qu'il y a au fond de ces trous où la nuit habite pendant le 
jour. Sur la ligne noirâtre des devantures, les vitres d'un carlonnier flam- 
boient; deux lampes à schiste trouent l'ombre de deux flammes jaunes. 
Et, de l'autre côte, une bougie, plantée au milieu d'un verre à quin<|uct, 
met des étoiles de lumière dans la boite de bijoux faux. La marchande 
sommeille au fond de son armoire, les mains cachées sous son chàle. 

Il y a quelques années, en face de celle marchande, se trouvait une 
boutique dont les boiseries d'un vert bouteille suaient l'humidité par toutes 
leurs fentes. L'enseigne, faite d'une planche étroite et longue, portait, en 
lettres noires, le mot Mercerie; sur une des vitres de la porte était écrit un 
nom de femme : Thérèse liaquin, en caractères rouges. A droite et à gauche 
s'enfonçaient des vitrines profondes, tapissées de papier bleu. Pendant 
le jour, le regard ne pouvait distinguer que l'étalage, dans un clair-obscur 
adouci. 

D'un côté, il y avait un peu de lingerie : des bonnets de tulle tuyautés à 
deux et trois francs pièce, des manches et des cols de mousseline; puis 



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1G5 



des tricots, des bas, des chaussettes, des bretelles. Chaque objet, jauni et 
fripé, était pendu lamentablement à un crochet en fil de fer. La vitrine, de 
haut en bas, se trouvait ainsi emplie de loques blanchâtres qui prenaient 
un aspect lugubre dans l'obscurité transparente. Les bonnets neufs, d'un 
blanc plus éclatant, faisaient des taches crues sur le papier bleu dont les 
planches étaient garnies. Et. accrochées le long d'une tringle, les chaus- 
settes de couleur mettaient des notes sombres dans l'effacement blafard et 
vague de la mousseline. 

De l'autre côté, dans une vitrine plus étroite, s'élageaient de gros pelo- 
tons de laine verte, des boutons noirs cousus sur des cartes blanches, des 
boites de toutes les couleurs et de toutes les dimensions, contenant des 
agrafes, des épingles, des aiguilles. Et il y avait encore là des résilles à 
perles d'acier étalées sur des ronds de papier bleuâtre, des faisceaux d'ai- 
guilles à tricoter, des modèles de tapisserie, des bobines de ruban, un 
entassement d'objets ternes et fanés qui dormaient sans doute eu cet en- 
droit depuis cinq ou six ans. Toutes les teintes avaient tourné au gris sale, 
dans cette armoire que la poussière et l'humidité pourrissaient. 

Vers midi, en été, lorsque le soleil brûlait les places et les rues de 
rayons fauves, on pouvait distinguer, derrière les bonnets de l'autre vi- 
trine, un profil pâle et grave de jeune femme. Ce profil sortait vaguement 
des ténèbres qui régnaient dans la boutique. Au front bas et sec s'attachait 
un nez long, étroit, effile; les lèvres étaient deux minces lignes d'un rose 
pâle, et le menton, court et nerveux, tenait au cou par une ligne souple 
et grasse. On ne voyait pas le corps qui se perdait dans l'ombre; le profil 
seul apparaissait, d'une blancheur mate, troué d'un œil noir largement 
ouvert, et comme écrasé sous une épaisse chevelure sombre. Il était là, 
pendant des heures, immobile et paisible, entre deux bonnets sur lesquels 
les tringles humides avaient laisse des bandes de rouille. 

Le soir, lorsque la lampe était allumée, on distinguait l'intérieur de 
la boutique. Elle était plus longue que profonde; à l'un des bouts, se 
trouvait un petit comptoir; à l'autre bout, un escalier en forme de vis me- 
nait aux chambres du premier étage. Contre les murs étaient plaquées 
des vitrines, des armoires, des rangées de cartons verts; quatre chaises 
et une table complétaient le mobilier. La pièce paraissait nue, glaciale; 
les marchandises, empaquetées, serrées dans des coins, ne traînaient pas 
ça et là avec leur joyeux tapage de couleurs. 

D'ordinaire, on pouvait voir deux femmes assises derrière le comptoir ; 
la jeune femme au profil grave et une vieille dame qui souriait en som- 
meillant. Celte dernière avait environ soixante ans ; son visage gras et pla- 
cide blanchissait sous les clartés de la lampe. Un gros chat tigré, accroupi 
sur un angle du comptoir, la regardait dormir. 

Plus bas, assis sur une chaise, un homme d'une trentaine d'années 
lisait ou causait à demi-voix avec la jeune femme. Il était petit, chétif, 
d'allure languissante; les cheveux d'un blond fade, la barbe rare, le vi- 



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UN MARIAGE D'AMOUR 



sage couvert de taches de rousseur, il ressemblait à un enfant malade et 
gâté. 

Un peu avant dix heures, la vieille dame se réveillait. On fermait la 
boutique, et toute la famille montait se coucher. Le chat tigré suivait ses 
mailres en ronronnant, en se frottant la téle contre chaque barreau de la 
rampe. 

En haut, le logement se composait de trois pièces. L'escalier donnait 
dans une salle à manger qui servait en même temps de salon. A gauche, 
était un poêle en faïence dans une niche; en face se dressait un bulTet, 
puis des chaises se rangeaient le long des murs, une table ronde, toute ou- 
verte, occupait le milieu de la pièce. Au fond, derrière une cloison vitrée, 
se trouvait une cuisine noire. De chaque côté de la salle à manger, il y 
avait une chambre à coucher. 

La vieille dame embrassait son fils et sa belle-fille, et se retirait chez 
elle. Le chat s'endormait sur une chaise de la cuisine. Les deux époux 
entraient dans leur chambre. Cette chambre avait une seconde porte don- 
nant sur un escalier qui débouchait dans le passage par une allée obscure 
et étroite. Le mari, qui Iremblait toujours de fièvre, se meltaii au lit, et, 
pendant ce temps, la jeune femme ouvrait la croisée pour fermer les per- 
sienues ; elle restait là quelques minutes devant la grande muraille noire, 
crépie grossièrement, qui monte et s'étend au-dessus de la galerie. Elle 
promenait sur celte muraille un regard vague, et, muette, elle venait se 
coucher à son tour, dans une indifférence dédaigneuse. 

II 

M" 1 * Raquin était une ancienne mercière de Vernon. Pendant près de 
vingt-cinq ans, elle avait vécu dans une boutique de cette petite ville. 
Quelques années après la mort de son mari, des lassitudes la prirent, elle 
vendit son fonds. Ses économies, jointes au prix de cette vente, mirent 
entre ses mains un capital de quarante mille francs qu'elle plaça et qui 
lui rapporta deux mille francs de rente. GHte somme devait lui suffire lar- 
gement. Elle menait une vie de récluse, ignorant les joies et les soucis 
poignants de ce monde; elle avait vieilli dans un calme profond, elle 
s'était fait une existence de paix et de bonheur tranquille. 

Elle loua, moyennant quatre cents francs, une petite maison dont le 
jardin descendait jusqu'au bord de la Seine. C'était une demeure close et 
discrète qui avait de vagues senteurs de cloître; un etroil sentier menait 
à cette retraite située au milieu de larges prairies; les fenélres du logis 
donnaient sur la rivière et sur les coteaux déserts de l'autre rive. La 
bonne dame, qui avait dépassé la cinquantaine, s'enferma au foud de 
cette solitude, et y goûta des joies sereines entre son fils Camille et sa 
nièce Thérèse. 



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UN MARIAGE D'AMOUR 167 



Camille avait alors vingt ans. Sa mère le gâtait encore comme un petit 
garçon. Elle l'adorait pour l'avoir disputé à la mort pendant une longue 
jeunesse de souffrances. L'enfant eut coup sur coup toutes les fièvres, 
toutes les maladies imaginables. M me Raquin soulint une lutte de quinze 
années contre ces maux terribles qui venaient à la file pour lui arracher 
son fils. Elle les vainquit tous par sa patience, par ses soins, par son ado- 
ration. 

Mois Camille, grandi, sauvé de la mort, demeura tout frissonnant des 
secousses répétées qui avaient endolori sa chair. Arrélé dans sa crois- 
sance, il resta petit et malingre. Ses membres grêles eurent des mouve- 
ments lents et fatigues. Sa mère l'aimait davantage pour celte faiblesse 
qui le pliait. Elle regardait sa pauvre petite figure pâlie avec des ten- 
dresses triomphantes, et elle songeait qu'elle lui avait donné la vie plus 
de dix fois. 

Dans les rares repos que lui laissa la souffrance, l'enfant suivit les cours 
d'une école de commerce de Vernon. Il y apprit l'orthographe et l'arith- 
métique. Sa science se borna aux quatre régies et à une connaissance très- 
superficielle de la grammaire. Plus tard, il prit des leçons d'écriture et de 
comptabilité. M n,e Raquin se mettait à trembler, lorsqu'on lui conseillait 
d'envoyer son fils au collège; elle savait que l'enfant mourrait loin d'elle, 
elle disait que les livres le tueraient. Camille resta ignorant, et son igno- 
rance mit comme une faiblesse de plus en lui. 

A dix-huit ans, désœuvré, s'ennuyant à mourir dans la douceur dont 
sa mère l'entourait, il entra chez un marchand de toile, à titre de 
commis. Il gagnait soixante francs par mois. Il était d'un esprit inquiet 
qui lui rendait l'oisiveté insupportable. Il se trouvait plus calme, 
mieux portant, dans ce labeur de brute, dans ce travail de commis 
qui le courbait tout le jour sur des factures, sur d'énormes addi- 
tions dont il épelait patiemment chaque chiffre. Le soir, brisé, la 
tète vide, il goûtait des voluptés infinies au fond de l'hébétement qui 
le prenait. Il dut se quereller avec sa mère pour entrer chez le mar- 
chand de toile; elle voulait le garder toujours auprès d'elle, entre deux 
couvertures, loin des accidents de la \ie. Le jeune homme parla en 
maître; il réclama le travail, comme d'autres enfants réclament des 
jouets, non par esprit de devoir, mais par instinct, par besoin de nature. 
Les tendresses, les dévouements de sa mère lui avaient donné un egoisme 
féroce; il croyait aimer ceux qui le plaignaient ci qui le caressaient; mais, 
en realité, il vivait à part, au fond de lui, n'aimant que son bien-être, 
cherchant par tous les moyens possibles à augmenter ses jouissances. 
Lorsque l'affection attendrie de M me Raquin l'écœura, il se jeta avec 
délices dans une occupation béte qui le sauvait des tisanes et des potions. 
Puis, le soir, au retour du bureau, il se sauvait au bord de la Seine avec 
sa cousine Thérèse. 

Thérèse allait avoir dix-huit ans. Un jour, seize années auparavant, 



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168 



lorsque M m0 Raquin était encore mercière, son frère, le capitaine Degans, 
lui apporta une petite fille dans ses bras. Il arrivait d'Algérie. 

— Voici une enfant dont tues la tante, lui dit-il avec un sourire. Sa 
mère est morte... Moi, je ne sais qu'en faire. Je te la donne. 

La mercière prit l'enfant, lui sourit, baisa ses joues roses. Degans resta 
huit jours à Vernon. Sa sœur l'interrogea à peine sur cette fille qu'il lui 
donnait. Elle sut vaguement que la chère petite était née à Oran et qu'elle 
avait pour mère une femme indigène d'une grande beauté. Le capitaine, 
une heure avant son départ, lui remit un acte de naissance dans lequel 
Thérèse, reconnue par lui, portait son nom. Il partit et on ne le revit plus; 
quelques années plus tard, il se fit tuer en Afrique. 

Thérèse grandit, couchée dans le même lit que Camille, sous les tièdes 
tendresses de sa tante. Elle était d'une santé de fer, et elle fut soignée 
comme une enfant chétive, partageant les médicaments qu.i prenait son 
cousin, tenue dans l'air chaud de la chambre occupée par le petit malade. 
Pendant des heures, elle restait accroupie devant le feu, pensive, regar- 
dant les flammes en face, sans baisser les paupières. Cette vie forcée de 
convalescente la replia sur elle-même; elle prit l'habitude de parler à 
voix basse, de marcher sans faire de bruit, de rester muette et immobile 
sur une chaise, les yeux ouverts et sans regard. Et, lorsqu'elle levait le 
bras, lorsqu'elle avançait un pied, on sentait en elle des souplesses félines, 
des muscles courts et puissants, toute une énergie, toute une passion 
qui dormaient dans sa chair assoupie. Un jour, son cousin était tombé, 
pris de faiblesse; elle l'avait soulevé dans ses bras, d'un geste brusque, et 
ce déploiement de force avait mis de larges plaques ardentes sur son 
visage. La vie cloîtrée qu'elle menait, le régime débilitant auquel elle 
était soumise, ne purent affaiblir son corps maigre et robuste ; sa face prit 
seulement des teintes pâles, légèrement jaunâtres, et elle devint presque 
laide à l'ombre. Parfois, elle allait à la fenêtre et contemplait les maisons 
d'en face sur lesquelles le soleil jetait des nappes dorées. 

Lorsque M me Raquin vendit son fonds et qu'elle se retira dans la petite 
maison du bord de l'eau, Thérèse eut de secrets tressaillements de joie. Sa 
tante lui avait répété si souvent : « Ne fais pas de bruit, reste tranquille, * 
qu'elle tenait soigneusement cachées, au fond d'elle, toutes les fougues de 
sa nature. Elle possédait un sang-froid suprême, une apparente tranquil- 
lité qui cachait des emportements terribles. Elle se croyait toujours dans 
la chambre de son cousin, auprès d'un enfant moribond, et elle avait des 
mouvements adoucis, des silences, des placidités, des paroles bégayées de 
vieille femme. Quand elle vit le jardin, la rivière blanche, les vastes 
coteaux qui montaient à l'horizon, il lui prit une envie sauvage de courir 
et de crier; elle sentit son cœur qui frappait à grands coups dans sa poi- 
trine; mais pas un muscle de son visage ne bougea, et elle se contenta de 
sourire, lorsque sa tante lui demanda si cette nouvelle demeure lui plaisait 
Alors, la vie devint meilleure pour elle. Elle garda ses allures souples, 



169 



sa physionomie calme et indifférente, elle resta l'enfant élevée dans le lit 
d'un malade; mais elle vécut intérieurement une vie brûlante et emportée. 
Quant elle était seule, dans l'herbe, au bord de l'eau, elle se couchait à 
plat ventre comme une béte, les yeux noirs et agrandis, le corps tordu, 
près de bondir. Et elle restait la, pendant des heures, ne pensant à rien, 
brùlee par le soleil, heureuse d'enfoncer ses doigts dans la terre. Elle fai- 
sait des rêves fous; elle regardait avec défi la rivière qui grondait, elle 
s'imaginait que l'eau allait se jeter sur elle et l'attaquer; alors elle se roi- 
dissait, elle se préparait à la défense, elle se questionnait avec colère pour 
savoir comment elle pourrait vaincre les flots. 

Le soir, Thérèse, apaisée et silencieuse, cousait auprès de sa tante ; son 
visage semblait sommeiller dans la lueur verte que faisait l'abat-jour de la 
lampe. Camille, alTaissé au fond d'un fauteuil, songeait à ses additions. 
Une parole, dite à voix basse, troublait par moments la paix de cet inté- 
rieur endormi. 

M mc Raquin regardait ses enfants avec une bonté sereine. Elle avait 
résolu de les marier ensemble. Elle traitait toujours son fils en malade, en 
moribond, et elle tremblait en songeant qu'elle mourrait un jour et qu'elle 
le laisserait seul et soulîrant. Alors elle comptait sur Thérèse, elle se disait 
que la jeune fille serait une garde vigilante auprès de Camille. Sa nièce, avec 
ses airs tranquilles, ses dévouements muets, lui inspirait une confiance 
sans bornes. Elle l'avait vue à l'œuvre, elle voulait la donner à son fils 
comme un ange gardien. Ce mariage était un denoùment prévu , arrêté. 

Les enfants savaient depuis longtemps qu'ils devaient s'épouser un jour. 
Ils avaienl grandi dans celte pensée qui leur était devenue ainsi familière 
et naturelle. On parlait de celle union, dans la famille, comme d'une chose 
nécessaire et fatale. M na Raquin avait dit : < Nous attendrons que Thérèse 
ait vingt et un ans. » Et tous trois ils attendaient patiemment, sans 
fièvre, sans rougeur. 

Camille, dont la maladie avait appauvri le sang, ignorait les âpres 
désirs de l'adolescence. Il était resté petit garçon devant sa cousine, il 
l'embrassait comme il embrassait sa mère, par habitude, sans rien perdre 
de sa tranquillité égoïste. Il voyait en elle une camarade complaisante qui 
l'empêchait de trop s'ennuyer et qui, à l'occasion, lui faisait de la tisane. 
Quand il jouait avec elle et qu'il la tenait dans ses bras, il croyait tenir un 
garçon ; sa chair n'avait pas un frémissement. Et jamais il ne lui était 
venu la pensée, dans ces moments, de baiser les lèvres chaudes de Thérèse 
qui se débattait en riant d'un rire nerveux. 

La jeune fille, elle aussi, semblait rester froide et indifférente. Elle 
arrêtait parfois ses grands yeux sur Camille et le regardait pendant 
plusieurs minutes avec une fixité d'un calme souverain. Ses lèvres seules 
avaient alors de petits mouvements imperceptibles. On ne pouvait rien 
lire sur ce visage fermé qu'une volonté implacable tenait toujours doux et 
attentif. Quand on parlait de son mariage, Thérèse devenait grave et se 



170 



UN MARIAGE D'AMOUR 



OOlltentait d'approuver de la tète tout ce que disait M œe {taquin. Camille 
s'endormait. 

Le soir, en été, les deux jeunes gens se sauvaient au bord de l'eau. Camille 
s'irrilait.des soins incessants de sa mère ; il avait des révoltes, il voulait 
courir, se rendre malade, échapper aux calinerics écœurantes qui lui don- 
naient des nausées. Alors il entraînait Thérèse, il la provoquait à lutter, 
à se vautrer dans l'herbe. Un jour, il poussa sa cousine et la fit tomber ; la 
jeune fille se releva d'un bond, avec une sauvagerie de bête, et, la face 
ardente, les yeux rouges, elle se précipita sur lui, les deux bras levés. 
Camille se laissa glisser à terre. Il avait peur. 

Les mois, les années s'écoulèrent. Le jour fixé pour le mariage arriva. 
M roe Raquin prit Thérèse à part, lui parla de son père et de sa mère, lui 
conta l'histoire de sa naissance. La jeune lille écoula sa tante, puis l'em- 
brassa, sans répondre un mot. Ses lèvres étaient froides et tremblantes. 

Le soir, Thérèse, au lieu d'entrer dans sa chambre, qui était à gauche de 
l'escalier, entra dans celle de son cousin, qui était à droite. Ce fut tout le 
changement qu'il y eut dans sa vie, ce jour-la. Et, le lendemain, lorsque 
les jeunes époux descendirent, Camille avait encore sa langueur maladive, 
sa sainte tranquillité d'égoïste, Thérèse gardait toujours son indifférence 
douce, son visage contenu, effrayant de calme. 



III 



Huit jours après son mariage, Camille déclara nettement à sa mère qu'il 
entendait quitter Ycrnou et aller vivre à Paris. M mc Haquin se récria, elle, 
avait arrangé son existence, elle ne voulait point y changer un seul évé- 
nement. Son fils eut une crise de nerfs, il la menaça de tomber malade, si 
elle ne cédait pas à son caprice. 

— Je ne t'ai jamais contrariée dans tes projets, lui dit-il; j'ai épousé 
ma cousine, j'ai pris toutes les drogues que tu m'as données. C'est bien le 
moins, aujourd'hui, que j'aie une volonté et que tu sois de mon avis... 
Nous partirons à la fin du mois. 

M me Raquin ne dormit pas de la nuit. La décision de Camille boulever- 
sait sa vie, et elle cherchait désespérément à se refaire une existence. Peu 
à peu, le calme se fit en elle. Elle réfléchit que le jeune ménage pouvait 
avoir des enfants et que sa petite fortune ne suffirait plus alors. Il fallait 
gagner encore de l'argent, se remettre au commerce, trouver une occupa- 
tion lucrative pour Thérèse. Le lendemain, elle s'était habituéea la pensée 
du départ, elle avait bâti le plan d'une vie nouvelle. 

Au déjeuner, elle était toute gaie. 

— Voici ce que nous allons faire, dit-elle à ses enfants. J'irai à Paris 



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171 



demain ; je chercherai un petit fonds de mercerie, et nous nous remet- 
trons, Thérèse et moi, a vendre du fil et des aiguilles. Cela nous occupera. 
Toi, Camille, tu feras ce que tu voudras; tu te promèneras au soleil ou tu 
trouveras un emploi. 

— Je trouverai un emploi, répondit le jeune homme. 

La vérité était qu'une ambition béte avait seule poussé Camille au dé- 
part. Il voulait être employé dans une grande administration; il rougis- 
sait de plaisir, lorsqu'il se voyait en rêve au milieu d'un vaste bureau, 
avec des manches de lustrine, la plume sur l'oreille. 

Thérèse ne fut pas même consultée ; elle avait toujours montré une telle 
obéissance passive que sa tante et son mari ne prenaient même plus la 
peine de lui demander son opinion. Elle allait où ils allaient, elle faisait 
ce qu'ils faisaient, sans une plainte, sans un reproche, sans même paraî- 
tre savoir qu'elle changeait de place. 

Raquin vint à Paris et alla droit au passage du Pont-Neuf. Une 
vieille demoiselle de Yernon l'avait adressée à une de ses parentes qui te- 
nait dans ce passage un fond de mercerie dont elle desirait se débar- 
rasser. L'ancienne mercière trouva la boutique un peu petite, un peu 
noire; mais, en traversant Paris, elle avait été effrayée par le tapage des 
rues, par le luxe des étalages, et celte galerie étroite, ces vitrines modestes 
lui rappelèrent son ancienne boutique, si paisible. Elle put se croire encore 
en province, elle respira, elle pensa que ses chers enfants seraient heu- 
reux dans ce coin ignoré. Le prix modeste du fonds la décida; on le lui 
vendait deux mille francs. Le loyer de la boutique et du premier étage 
n'était que de douze cents francs. M me Raquin, qui avait près de quatre 
mille francs d'économies, calcula qu'elle pourrait payer le fonds et la pre- 
mière année de loyer sans entamer sa fortune. Les appointements de 
Camille et les bénéfices du commerce de mercerie, pensait-elle, suturaient 
aux besoins journaliers; de sorte qu'elle ne toucherait plus ses renies et 
qu'elle laisserait grossir le capital pour doter ses petits -enfants. 

Elle revint rayonnante à Yernon, elle dit qu'elle avait trouvé une perle, 
un trou délicieux, en plein Paris. Peu à peu, en quelques jours, dans ses 
causeries du soir, la boutique humide et obscure du passage devint un 
palais; elle la revoyait, au fond de ses souvenirs, commode, large, tran- 
quille, pourvue de mille avantages inappréciables. 

— Ah! ma bonne Thérèse, disait-elle, tu verras comme nous serons 
heureuses dans ce coin-là ! Il y a trois belles chambres en haut... Le pas- 
sage est plein de monde... Nous ferons des étalages charmants... Va, nous 
ne nous ennuierons pas. 

Et elle ne tarissait point. Tous ses instincts d'ancienne marchande se 
réveillaient; elle donnait à l'avance des conseils à Thérèse sur la vente, 
sur les achats, sur les roueries du petit commerce. EnQn la famille quitta 
la maison du bord de la Seine ; le soir du même jour, elle s'installait au 
passage du Pont-Neuf. 



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172 



Quand Thérèse entra dans la boutique oU elle allait vivre désormais, il 
lui sembla qu'un lui jetait un linge mouillé sur les épaules. Une sorte 
d'écœurement la prit à la gorge, et elle eut des frissons de peur. Elle re- 
garda la galerie sale et humide, elle visita le magasin, monta au pre- 
mier étage, fit le tour de chaque pièce; ces pièces, nues, sans meubles, 
étaient effrayantes de solitude et de délabrement. La jeune femme ne fit 
pas un geste, ne prononça pas une parole. Elle était comme glacée. Sa 
tante et son mari étant descendus, elle s'assit sur une malle, les mains 
roidies, la gorge pleine de sanglots, ne pouvant pleurer. 

M"»* Raquin, en retrouvant la réalité, resta embarrassée, honteuse de 
ses rêves. Elle chercha à défendre son acquisition. Elle trouvait un re- 
mède à chaque nouvel inconvénient qui se présentait, expliquait l'obscu- 
rité en disant que le temps était couvert, et concluait en affirmant qu'un 
coup de balai suffirait. 

— Bahl répondait Camille, tout cela est très-convenable... D'ailleurs, 
nous ne monterons ici que le soir. Moi, je ne rentrerai pas avant quatre ou 
cinq heures... Vous deux, vous serez ensemble, vous ne vous ennuierez 
pas. 

Jamais le jeune homme n'aurait consenti à habiter un pareil taudis, s'il 
n'avait pas compté sur les douceurs tièdes de son bureau. Il se disait qu'il 
aurait chaud tout le jour à son administration, et que, le soir, il se couche- 
rait de bonne heure. 

Pendant une grande semaine, la boutique et le logement restèrent en 
désordre. Dès le premier jour, Thérèse s'était assise derrière le comptoir, 
et elle ne bougeait plus de celte place. M™« Raquin s'étonna de cette atti- 
tude affaissée; elle avait cru que la jeune femme allait chercher à embellir 
sa demeure, mettre des fleurs sur les fenêtres, demander des papiers neufs, 
des rideaux, des tapis. Lorsqu'elle proposait une réparation, un embellis- 
sement quelconque : 

— A quoi bon, répondait tranquillement la jeune femme. Nous sommes 
très-bien, nous n'avons pas besoin de luxe. 

Ce fut M"" Raquin qui dut arranger les chambres et mettre un peu 
d'ordre dans la boutique. Thérèse finit par s'impatienter en la voyant sans 
cesse tourner devant ses yeux; elle prit une femme de ménage, et força 8a 
tante à venir s'asseoir auprès d'elle. 

Camille resta un mois sans pouvoir trouver un emploi. Il vivait le moins 
possible dans la boutique, il flânait toute la journée. L'ennui le prit à un 
tel point qu'il parla de retourner à Yernon. Enfin, il entra dans l'adminis- 
tration du chemin de fer d'Orléans. Il gagnait cent francs par mois. Son 
rêve était exaucé. 

Le matin il partait à huit heures. Il descendait la rue Guénégaud et se 
trouvait sur les quais. Alors, à petits pas, les mains dans les poches, il 
suivait la Seine, de l'Institut au Jardin des Plantes. Cette longue course 
qu'il faisait deux fois par jour ne l'ennuyait jamais. Il regardait couler 



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UN MARIAGE D'AMOUR 



173 



l'eau, il s'arrêtait pour suivre des yeux les trains de bois qui descendaient 
la rivière. Il ne pensait à rien. Souvent il se plantait devant Notre-Dame, 
et contemplait les échafaudages, dont l'église, alors en réparation, était 
entourée; ces grosses pièces de charpente l'amusaient, sans qu'il sût pour- 
quoi. Puis, en passant, il jetait un coup d'œil dans le Pori aux vins, il 
comptait les fiacres qui venaient de la gare. Le soir, abruti, la léte pleine 
de quelque sotte histoire contée à son bureau, il traversait le Jardin des 
Plantes, et allait voir les ours, s'il n'était pas trop pressé. Il restait là une 
demi-heure, penché au-dessus de la fosse, suivant du regard les ours qui 
se dandinaient lourdement; les allures de ces grosses bétes lui plaisaient; 
il les regardait, les lèvres ouvertes, les yeux arrondis, goûtant une joie 
d'imbécile à les voir se remuer. Il se décidait enfin à rentrer, traînant les 
pieds, s'occupant des passants, des voitures, des magasins. 

Dès son arrivée, il mangeait, puis se mettait à lire. Il avait acheté les 
œuvres de Buffon, et chaque soir, il se donnait une tâche de vingt, de 
trente pages, malgré l'ennui qu'une pareille lecture lui causait. Il lisait 
encore, en livraisons à dix centimes, Y Histoire du Consulat et de l'Empire, 
de Thiers, et l'Histoire de la Révolution française, de Lamartine, ou bien des 
ouvrages de vulgarisation scientifique. Il croyait travailler à son éduca- 
tion. Parfois, il forçait sa femme à écouter la lecture de certaines pages, 
de certaines anecdotes. Il s'étonnait beaucoup que Thérèse pùt rester pen- 
sive et silencieuse pendant toute une soirée, sans être tentée de prendre 
un livre. Au fond, il s'avouait que sa femme était une pauvre intelligence. 

Thérèse repoussait les livres avec impatience. Elle préférait demeurer 
oisive, les yeux fixes, la pensée flottante et perdue. Elle gardait d'ailleurs 
une humeur égale et facile; toute sa volonté tendait à faire de son être un 
instrument passif, d'une complaisance et d'une abnégation suprêmes. 

Le commerce allait tout doucement. Les bénéfices, chaque mois, étaient 
régulièrement les mêmes. La clientèle se composait des ouvrières du quar- 
tier. A chaque cinq minutes, une jeune fille entrait, achetait pour quelques 
sous de marchandise. Thérèse servait les clientes avec des paroles toujours 
semblables, avec un sourire qui montait mécaniquement à ses lèvres. 
M me Ruquin se montrait plus souple et plus bavarde, et, à vrai dire, c'était 
elle qui attirait et retenait la clientèle. 

Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblèrent. Ca- 
mille ne manqua pas son bureau une seule fois; sa mère et sa femme sor- 
tirent à peine de la boutique. Thérèse, vivant dans une ombre humide, 
dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s'étendre devant elle, 
toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et chaque matin la 
même journée vide. 



i?4 



IV 

Un jour sur sept, le jeudi soir, la famille Raquin recevait. On allumait 
une grande lampe dans la salle à manger, et l'on mettait une bouilloire 
d'eau au feu pour faire du thé. C'était toute une grosse histoire. Cette 
soirée-là tranchait sur les autres, elle avait passé dans les habitudes de la 
famille comme une orgie bourgeoise, d'une gaieté folle. On se couchait à 
onze heures. 

M m# Raquin retrouva à Paris un de ses vieux amis de province, le com- 
missaire de police Michaud. Michaud était retraité depuis quelques 
années; il avait exercé à Vernon pendant vingt ans, logé dans la même 
maison que la mercière. Une étroite intimité s'était établie entre eux; 
puis, lorsque la veuve avait vendu son fonds pour aller habiter la mai- 
son du bord de l'eau, ils s'étaient peu à peu perdus de vue. Michaud 
quitta peu après la province cl vint manger paisiblement à Paris, rue 
de Seine, les quinze cents francs de sa retraite. Un jour de pluie, il ren- 
contra sa vieille amie dans le passage du Pont-Neuf; le soir même, il 
dînait chez les Raquin. 

Ainsi furent fondées les réceptions du jeudi. L'ancien commissaire de 
police prit l'habitude de venir ponctuellement une fois par semaine. Il finit 
par amener son fils Olivier, un grand garçon de trente ans, sec et maigre, 
qui avait épousé une toute petite femme, lente et maladive. Olivier occu- 
pait à la préfecture de police un emploi de trois mille francs dont Camille 
se montrait singulièrement jaloux; il était commis principal dans le bu- 
reau de la police d'ordre et de sûreté. Dès le premier jour, Thérèse détesta 
ce garçon roide et froid qui croyait honorer la boutique du passage en y 
promenant la sécheresse de son grand corps et les défaillances de sa pauvre 
petite femme. 

Camille introduisit un autre invité, un vieil employé du chemin de fer 
d'Orléans. Grivct avait vingt-cinq ans de service; il était premier commis 
et gagnait deux mille cent francs. C'est lui qui dislribuait la besogne aux 
employés du bureau de Camille, et celui-ci lui témoignait un certain res- 
pect; dans ses rêves, il se disait que Grivet mourrait et qu'il le rempla- 
cerait peut-être, au bout d'une vingtaine d'années. Grivet fut enchanté de 
l'accueil de M 1 " 8 Raquin, et il revint chaque semaine avec une régularité 
parfaite; six mois après, sa visite du jeudi était devenue pour lui un devoir, 
il allait au passage du Pont-Neuf, comme il se rendait chaque matin à son 
bureau, mécaniquement, par un instinct de brute. 

Dès lors, les reunions devinrent charmantes. A sept heures, M me Raquin 
allumait le feu, mettait la lampe au milieu de la table, posait un jeu de 
dominos à coté, essuyait le service à thé qui se trouvait sur le buffet. A 
huit heures, le vieux Michaud et Grivet se rencontraient devant la bou- 



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UN MARIAGE D'AMOUR 17Ô 

tique, l'un venant de la rue de Seine, l'autre de la rue Mazarine. Ils en- 
traient, et toute la famille montait au premier. Alors on s'asseyait autour 
de la table, et l'on attendait Olivier Michaud et sa femme qui arrivaient 
toujours en retard. Quand la réunion se trouvait au complet, M"" Raquin 
versait le thé, Camille vidait la boite de dominos sur la toile cirée, et cha- 
cun s'enfonçait dans son jeu. On n'entendait plus que le bruit des dés. 
Après chaque partie, les joueurs se querellaient pendant deux ou trois mi- 
nutes, puis tout rentrait dans le silence. 

Thérèse jouait avec une indifférence qui irritait Camille. Elle prenait 
sur elle François, un gros chat tigré que M«e Raquin avait apporté de 
Yernon, et elle le caressait d'une main, tandis qu'elle posait les dés de 
l'autre. Les soirées du jeudi étaient un supplice pour elle; souvent elle 
se plaignait d'un malaise, d une forte migraine, afin de ne pas jouer, 
de rester là oisive, à moitié endormie. Un coude sur la table, la joue ap- 
puyée sur la paume de la main, elle regardait les invités de sa tante et 
de son mari, elle les voyait à travers une sorte de brouillard jaune et fu- 
meux qui sortait de la lampe. Toutes ces têtes-là l'exaspéraient. Elle al- 
lait de l'une à l'autre, avec des dégoûts profonds, des irritations sourdes. 
Le vieux Michaud étalait une face blafarde, tachée de plaques rouges, une 
de ces faces mortes de vieillard tombé en enfance; Grivet avait le masque 
étroit, les yeux ronds, les lèvres minces d'un crétin; Olivier, dont les 
os perçaient les joues, portait gravement sur un corps ridicule une tète 
roide et insignifiante; quant à Suzanne, la femme d'Olivier, elle était 
toute pâle, les yeux vagues, les lèvres blanches, le visage mou. Et Thérèse 
ne trouvait pas un homme, pas un être vivant parmi ces créatures grotes- 
ques et sinistres avec lesquelles elle était enfermée; parfois des hallucina 
lions la prenaient, elle se croyait enfouie au fond d'un caveau, au milieu 
de cadavres mécaniques, remuant ta tète, agitant les jambes et les bras, 
lorsqu'on tirait des ficelles. L'air épais de la salle à manger l 'étouffait ; le 
silence coupé de bruits secs, les lueurs jaunâtres de la lampe la péné- 
traient d'un vague effroi, d'une angoisse inexprimable. 

On avait posé en bas, à la porte du magasin, une sonnette dont le tin- 
tement aigu annonçait l'entrée des clientes. Thérèse tendait l'oreille, et, 
lorsque la sonnette se faisait entendre, elle descendait rapidement, soula- 
gée, heureuse de quitter la salle à manger. Elle servait la cliente avec 
lenteur. Quand elle se trouvait seule, elle s'asseyait derrière le comptoir, 
elle restait là le plus longtemps possible, redoutant de remonter, goûtant 
une véritable joie à ne plus avoir Grivet et Olivier devant les yeux. L'air 
humide de la boutique calmait la fièvre qui brûlait ses mains. Et elle re- 
tombait dans cette rêverie grave qui lui était ordinaire. 

Mais elle ne pouvait rester longtemps ainsi. Camille se fâchait de son 
absence; il ne comprenait pas qu'on pût préférer la boutique à la salle à 
manger, le jeudi soir. Alors il se penchait sur la rampe, cherchait sa 
femme du regard. 



176 



—Eh bien! criail-il, que fais-tu donc là, pourquoi ne montes-tu pas?... 
Grivet a une chance du diable. Il vient encore de gagner. 

La jeune femme se levait péniblement et venait reprendre sa place en 
face du vieux Michaud dont les lèvres pendantes avaient des sourires 
écœurants. El, jusqu'à onze heures,' elle demeurait affaissée sur sa chaise, 
regardant François qu'elle tenait dans ses bras, pour ne pas voir les pou- 
pées en carton qui grimaçaient autour d'elle. 



V 

Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand 
gaillard, carré des épaules, qu'il poussa dans la boutique d'un geste 
familier. 

— Mère, demanda-t-il à M"» 6 Raquin en le lui montrant, reconnais-tu 
ce monsieur-là ? 

La vieille mercière regarda le grand gaillard, chercha dans ses souve- 
nirs et ne trouva rien. Thérèse suivait cette scène d'un air placide. 

— Comment! reprit Camille, lu ne reconnais pas Laurent, le petit Lau- 
rent, le fils du père Laurenl qui a de si beaux champs de blc du cote de 
Jeufosse?... Tu ne te rappelles pas?... J'allais à l'école avec lui; il venait 
me chercher le matin, en sortant de chez son oncle qui éiait notre voisin, 
et tu lui donnais des tartines de confiture. 

M me . Raquin se souvint brusquement du petit Laurent qu'elle trouva 
singulièrement grandi. Il y avait bien vingt ans qu'elle ne l'avait vu. 
Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de souvenirs, 
par des cajoleries toutes maternelles. Laurent s'était assis, il souriait pai- 
siblement, il répondait d'une voix claire, il promenait autour de lui des 
regards calmes et aisés. 

— Figurez-vous, reprit Camille, que ce farceur-là est employé à la gare 
du chemin de fer d'Orléans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous 
sommes rencontrés et reconnus que ce soir. C'est si vaste, si important, 
cette administration. 

Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en pin- 
çant les lèvres, tout fier d'être l'humble rouage d'une grosse machine. Il 
continua en secouant la tête : 

— Oh ! mais, lui, il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà quinze cents 
francs... Son père l'a mis au collège; il a fait son droit, il a appris la pein- 
ture. N'est-ce pas, Laurent?... Tu vas diner avec nous. 

— Je veux bien, répondit carrément Laurent. 

Il se débarrassa de son chapeau et s'installa dans la boutique. M ms Ra- 
quin courut à ses casseroles. Thérèse, qui n'avait pas encore prononcé 
une parole, regardait le nouveau venu. Elle n'avait jamais vu un homme. 



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UN MARIAGE D'AMOUR 



177 



Laurent, grand, fort, le visage frais, l'étonnait. Elle contemplait avec une 
aorte d'admiration son front bas, planté d'une rude chevelure noire, ses 
joues pleines, seslèvrcs rouges, sa face régulière, d'une beauté sanguine. 
Elle arrêta un instant ses regards sur son cou ; ce cou était large et court, 
gras et puissant. Puis, elle s'oublia à considérer les grosses mains qu'il 
tenait étalées sur ses genoux; les doigts en étaient carres; le poing fermé 
devait être énorme et aurait pu assommer un bœuf. Laurent était un vrai 
fils de paysan, d'allure un peu lourde, le dos bombe, les mouvements lents 
et précis, l'air tranquille et entête. On sentait sous ses vêtements des mus- 
cles ronds et développés, tout un corps d'une chair épaisse et ferme. Et 
Thérèse l'examinait avec curiosité, allant de ses poings à sa face, éprou- 
vant de petits frissons, lorsque ses yeux rencontraient son cou de taureau. 

Camille étala ses volumes de Buffon et ses livraisons à dix centimes, 
pour montrer à son ami qu'il travaillait, lui aussi. Puis, comme repon- 
dant à une question qu'il s'adressait depuis quelques instants : 

— Mais, dit-il à Laurent, tu dois connaître ma femme? Tu ne te rap- 
pelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon? 

— J'ai parfaitement reconnu madame, répondit Laurent en regardant 
Thérèse en face. 

Sous ce regard droit, qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme 
éprouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forcé, et échangea quel- 
ques mots avec Laurent et son mari; puis elle se hâta d'aller rejoindre 
sa tante. Elle souffrait. 

On se mit à table. Dès le potage, Camille crut devoir s'occuper de son 
ami. 

— Comment va ton père? lui demanda-t-il. 

— Mais je ne sais pas, répondit Laurent. Nous sommes brouillés; il y 
cinq ans que nous ne nous écrivons plus. 

— Bahl s'écria l'employé étonné d'une pareille monstruosité. 

— Oui, le cher homme a des idées à lui... Comme il est continuellement 
en procès avec ses voisins, il m'a mis au collège, rêvant de trouver plus 
tard en moi un avocat qui lui gagnerait toutes ses causes... Oh I le pére 
Laurent n'a que des ambitions utiles; il veut tirer parti même de ses 
folies. 

— Et tu n'as pas voulu être avocat? dit Camille de plus en plus 
étonné. 

— Ma foi non, reprit son ami en riant... Pendant deux ans, j'ai fait 
semblant de suivre les cours, afin de toucher la pension de douze cents 
francs que mon père me servait. Je vivais avec un de mes camarades de 
collège, qui est peintre, et je m'étais mis à faire aussi de la peinture. 
Cela m'amusait ; le métier est drôle, pas fatigant. Nous fumions et nous 
blaguions tout le jour... 

La famille Raquin ouvrait des yeux énormes. 

— Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait durer. Le père a su 

U 



178 -UN MARIAGE D'AMOUR 



que je lui contais des mensonges, et il m'a retranché net mes cent francs 
par mois, en m'invita tit à venir piocher la terre avec lui. J'ai essayé 
alors île peindre des tableaux de sainteté; mauvais commerce... Comme 
j'ai vu clairement que j'allais mourir de faim, j'ai envoyé l'art à tous les 
diables et j'ai cherche un emploi... Le père mourra bien un de ces jours-, 
j'attends ça pour vivre sans rien faire. 

Laurent parlait d'une voix tranquille. Il venait, en quelques mots, de 
conter une histoire caractéristique qui le peignait en entier. Au fond, 
c'était un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs tres-arrétes 
de jouissances faciles et durables. Ce grand corps puissant ne demandait 
qu'à ne rien faire, qu'à se vautrer dans une oisivile et un assouvisse- 
ment de toutes les heures. Il aurait voulu bien manger, bien dormir, con- 
tenter largement ses passions, sans remuer de place, sans courir la mau- 
vaise chance d'une fatigue quelconque. 

Le métier d'avocat l'avait épouvante, et il frissonnait à l'idée de piocher 
la terre. Il s'était jeté dans l'art, espérant y trouver un métier de pares- 
seux; le pinceau lui semblait un instrument léger à manier; puis il 
croyait le succès facile, il rêvait une vie de voluptés à bon marche, une 
belle vie pleine de femmes, de repos sur des di\ans, de mangeailles et de 
bouteilles. Le réve dura tant que le pere Laurent envoya des ecus. Mais, 
lorsque le jeune domine, qui avait déjà trente ans, vil la misère à l'hori- 
zon, il se mit a réfléchir ; il se sentait lâche devant les privations, il n'au- 
rait pas accepte une journée sans pain pour la plus grande gloire de l'art. 
Comme il le disait, il envoya la peinture au diable, le jour ou il s'aperçut 
qu'elle ne contenterait jamais se» larges appétits. Ses premiers essais 
étaient restes au-dessous de la médiocrité ; son œil de paysan voyait gau- 
chement et salement la nature ; sos toiles, boueuses, mal bâties, grima- 
çantes, déliaient toute critique. D ailleurs, il ne p araissait point trop vani- 
teux comme artisle, et il ne se désespéra pas outre mesure lorsqu'il 
lui fallut jeter les pinceaux. Il ne regretta réellement que l'atelier de son 
camarade de collège, ce vaste atelier dans lequel il s'était si voluptueuse- 
ment vautre pendant quatre a cinq ans. 11 regretta encore les femmes qui 
venaient poser, et dont les caprices étaient à la portée de sa bourse. Ce 
monde de voluptés brutales lui laissa de cuisants besoins de chair. Il se 
trouva cependant à l'aise dans son métier d'employé; il vivait très-bien 
en brute, il aimait celte besogne au jour le jour qui ne le fatiguait pas et 
qui endormait s n esprit. Deux choses l'irritaient seulement : il manquait 
de lemmes, et la nourriture des r- sla irants a dix-huit sous n'apaisail pas 
les appétits gloutons de son estomac. 

Camille l ecoutait, le regardait avec un étonnement de niais. Ce garçon 
débite, dont le corps mou et affaisse n'avait jamais eu une secousse de 
désir, rêvait puérilement a cette vie d'atelier dont son ami lui parlait. Il 
songeait à ces femmes qui étalent leur peau nue. Il questionna Laurent. 

— Alors, lui dit-il, il y a eu, comme ça, des femmes qui ont relire leur 
chemise devant toi ? 



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UN MARIAGE U'AMUUH 



170 



— Mais oui, répondit Laurent en souriant et en regardant Thérèse qui 
ctait levenue loute pâle. 

— Ça doit vous Taire un singulier effet, reprit Camille avec un rire d'en- 
fant... Moi, je serais gêné... La première Ibis, tu as dù rester tout béte. 

Laurent avait élargi une de ses grosses mains dont il regardait attenti- 
vement la paume. Ses doigts avaient de légers frémissements, et des lueurs 
rouges étaient montées à ses joues. 

— La première fois, répondit-il comme en se parlant à lui-même, je 
crois que j'ai trouve ça tout naturel... C'est bien amusant, ce diable d'art, 
seulement ça ne rapporte pas un sou... J'ai eu pour modèle une rousse 
qui était adorable : des chairs rosées, fermes, éclatantes, une poitrine 
superbe, des hanches d'une largeur... 

Laurent, en parlant, leva les yeux, et vit Thérèse devant lui, muette, im- 
mobile. La jeune femme le regardait avec une fixité ardente. Ses yeux, 
d'un noir mat, semblaient deux trous sans fond, et par ses lèvres enlr'ou- 
verles, on apercevait des clartés roses dans sa bouche. Elle était comme 
écrasée, ramassée sur elle-même; elle écoulait. 

Les regards de Laurent allèrent de Thérèse à Camille. L'ancien peintre 
retint un sourire qui montait à ses lèvres. Il acheva sa phrase du geste, 
un geste large et voluptueux que la jeune femme suivit du regard. On elait 
au desserl, et M' n<! llaquin venait de descendre pour servir une cliente. 

Quand la nappe fut retirée, Laurent, songeur depuis quelques minutes, 
s'adressa brusquement a Camille. 

— Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait. 

Celte idée enchanta M m « Rnquiii et son lils. Thérèse resta silencieuse. 

— Nous sommes en elé, reprit Laurent, el comme nous sortons du bureau 
à quatre heures, je pourrai venir ici et te faire poser pendant deux heures, 
le soir. Ce sera l'affaire de huit jours. 

— C'est cela, repondit Camille, rouge de joie, tu dineras tous les soirs 
avec nous... Je me ferai friser et je mettrai ma redingote noire. 

Huit heures sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entrée. Olivier el 
Suzanne arrivèrent presque derrière eux. 

Camille présenta son ami à la société. Grivet fit la grimace. Il détestait 
Laurent, dont les appointements avaient monte trop vile, selon lui. D'ail- 
leurs, celait toute une affaire que l'introduction d'un nouvel invite, el les 
hôtes des Kaquin ne pouvaient recevoir un inconnu sans quelque froi- 
deur. 

Laurent se comporta en bon enfant. Il comprit la situation, il voulut 
plaire, se Taire accepter d'un coup. Il raconta des histoires, se montra très- 
complaisant; il égaya la soirée par son gros rire, et gagna l'amitié de 
Grivet lui-même. 

Thérèse, ce soir- là, ne chercha pas à descendre à la boutique. Elle resta 
jusqu à onze heures sur sa chaise, jouant, causant, évitant de rencontrer 
les regards de Laurent, qui d'ailleurs ne s'occupait pas d'elle. La nature 



180 



UN MARIAGE D'AMOUR 



sanguine de ce garçon, sa voix pleine, ses rires gras, les senteurs âcres et 
puissantes qui semblaient s'échapper de lui, troublaient la jeune femme 
et la jetaient dans une sorte d'angoisse nerveuse. 



VI 



Laurent, à partir de ce jour, revint presque chaque soir chez les Raquin. 
Il habitait, rue Saint- Victor, en face du Port aux vins, un petit cabinet 
meublé, qu'il payait dix-huit francs par mois; ce cabinet, mansardé, troué 
en haut d'une fenêtre à tabatière, qui s'entrebâillait étroitement sur le 
ciel, avait à peine six mètres carrés. Laurent rentrait le plus tard possible 
dans ce galetas. Avant de rencontrer Camille, comme il n'avait pas d'ar- 
gent pour aller se trainer sur les banquettes des cafés, il s'attardait dans 
la crémerie où il dînait le soir, il fumait des pipes en prenant un gloria 
qui lui coûtait trois sous. Puis il regagnait doucement la rue Saint-Victor, 
flânant sur les quais, s'asseyant sur les bancs, quand l'air était tiède. 

La boutique du passage du Pont-Neuf devint pour lui une relraite 
charmante, chaude, tranquille, pleine de paroles et d'attentions mater- 
nelles. Il épargna les trois sous de son gloria et but en gourmand l'excel- 
lent café de M™* Raquin. Jusqu'à dix heures, il restait là, assoupi, digérant, 
se croyant chez lui ; il ne partait qu'après avoir aidé Camille à fermer la 
boutique. 

Un soir, il apporta son chevalet et sa boite à couleurs. Il devait com- 
mencer le lendemain le portrait de Camille. On acheta une toile, on fit des 
préparatifs minutieux. Enfin l'artiste se mit à l'œuvre, dans la chambre 
même des époux; le jour, disait-il, y était plus clair. 

Il lui fallut trois soirées pour dessiner la tête. Il traînait avec soin le 
fusain sur la tuile, à petits coups, maigrement; son dessin, roideet sec, 
rappelait d'une façon grotesque celui des maîtres primitifs; il copia la face 
de Camille comme un élève copie une académie, d'une main hésitante, 
avec une exactitude gauche qui donnait à la figure un air renfrogné. Le 
quatrième jour, il mit sur sa palette de tout petits tas de couleur, et il 
commença à peindre du bout des pinceaux; il poinlillait la toile de minces 
taches sales, il faisait des hachures courtes et serrées, comme s'il se fût 
servi d'un crayon. 

A la fin de chaque séance, M me Raquin et Camille s'extasiaient. Laurent 
disait qu'il fallait attendre, que la ressemblance allait venir. 

Depuis que le portrait était commencé , Thérèse ne quittait plus la 
chambre changée en atelier. Elle laissait sa tante seule derrière le comp- 
toir; pour le moindre prétexte, elle montait et s'oubliait à regarder travail- 
ler Laurent. 



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UN MARIAGE D'AMOUR 



181 



Grave toujours, oppressée, plus pâle et plus muette, elle s'asseyait et 
suivait le travail des pinceaux. Ce spectacle ne paraissait cependant pas 
l'amuser beaucoup; elle venait à cette place, comme attirée par une force, 
et elle y restait, comme clouée. Laurent se retournait parfois, lui souriait, 
lui demandait comment elle trouvait le portrait. Elle répondait à peine, 
frissonnait, puis reprenait son extase recueillie. 

Laurent, en revenant le soir à la rue Saint-Victor, se faisait de longs 
raisonnements. Il discutait avec lui-môme s'il devait, ou non, devenir 
l'amant de Thérèse. 

— Voilà une petite femme, se disait-il, qui sera ma maîtresse quand je 
le voudrai. Elle est toujours là, sur mon dos, à m'examiner, à me mesurer, 
à me peser... Elle tremble, elle a une figure toute drôle, muette et passion- 
née. A coup sûr, elle a besoin d'un amant; cela se voit dans ses yeux... Il 
faut dire que Camille est un pauvre sire. 

Laurent riait en dedans, au souvenir des maigreurs blafardes de son 
ami. Puis il continuait : 

— Elle s'ennuie dans cette boutique... Moi j'y vais, parce que je ne sais 
où aller. Sans cela, on ne me prendrait pas souvent au passage du Pont- 
Neuf. C'est humide, triste. Une femme doit mourir là dedans... Je lui plais, 
j'en suis certain ; alors, pourquoi pas moi plutôt qu'un autre? 

Il s'arrêtait, il lui venait des fatuités, il regardait couler la Seine d'un 
air absorbé. 

— Ma foi, tant pis, s'écriait-il, je l'embrasse à la première occasion... 
Je parie qu'elle tombe tout de suite dans mes bras. 

Il se remettait à marcher, et des indécisions le prenaient. 

— C'est qu'elle est laide, après tout, pensait-il. Elle a le nez long, la 
bouche grande. Je ne l'aime pas du tout, d'ailleurs. Je vais peut-être ra'at- 
tirer quelque mauvaise histoire. Cela demande réflexion. 

Laurent, qui était très-prudent, roula ces pensées dans sa téte pendant 
une grande semaine. 11 calcula tous les incidents possibles d'une liaison 
avec Thérèse, et il se décida seulement à tenter l'aventure, lorsqu'il se fut 
bien prouvé qu'il avait un réel intérêt à le faire. 

Pour lui, Thérèse, il est vrai, était laide, et il ne l'aimait pas; mais, en 
somme, elle ne lui coûterait rien ; les femmes qu'il achetait à bas prix, 
n'étaient certes ni plus belles ni plus aimées. L'économie lui conseillait 
déjà de prendre la femme de son ami. D'ailleurs, depuis longtemps, il n'a- 
vait pas contenté ses appétits; l'argent étant rare, il sevrait sa chair, et il 
ne voulait point laisser échapper l'occasion de la repaitre un peu. Enfin, 
une pareille liaison, en bien réfléchissant, ne pouvait avoir de mauvaises 
suites : Thérèse aurait intérêt à tout cacher, et il la planterait là aisément 
quand il voudrait; en admettant môme que Camille découvrit tout et se 
fâchât, il l'assommerait d'un coup de poing s'il faisait le méchant. La 
question, de tous les côtés, se présentait à Laurent facile et engageante. 

Dès lors, il vécut dans une douce quiétude, attendant l'heure. A la pre- 



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182 UN MARI A G K D'AMOUR 



mière occasion, il était décidé à agir carrément. Il voyait, dans l'avenir, 
dessoirees tiedes; tous les Raquin travailleraient;'! sesjouissanecs : Thérèse 
apaiserait les brûlures de son sang; M rao Raquin le enjôlerait comme une 
mere, Camille, en causant avec lui, l'empêcherait de trop s ennuyer, le 
soir, dans la houliqtie. 

Le portrait s'achevait, les occasions ne se présentaient pas. Thérèse 
reslait toujours là, aecahlee et anxieuse, mais Camille ne quittait point la 
chambre, et Laurent se désolait de ne pouvoir l'elt-igner pour une heure. 
Il lui fallut cependant déclarer un jour qu'il terminerait le portrait le 
lendemain. M"« Raquin annonça qu'on dînerait ensemble et qu'on fête- 
rait l'œuvre du peintre. 

Le lei. demain, Laurent donna à la toile le dernier coup de pinceau, et 
toute la famille se reunit pour crier à la ressemblance. Le portrait était 
ignoble, d'un gris sale, avec de larges plaques violacées. Laurent ne pou- 
vait employer les couleurs les plus éclatantes sans les rendre ternes et 
boueuses; il avait, malgré lui, exagère les teintes blafardes de son mo- 
dèle, et le visage de Camille ressemblait à la face wrdàtre d'un noye; le 
dessin grimaçant convulsionnait les traits et rendait la sinistre ressem- 
blance plus frappante. Mais Camille était enchanté; il disait que, sur la 
toile, il avait l'air distingué. 

Quand il eut bien admiré sa figure, il annonça qu'il allait chercher deux 
bouteilles de vin de Champagne. M" 1 * Raquin redescendit à la boutique. 
L'artiste resta s<ul avec Thérèse. 

La jeune femme était demeurée accroupie, regardant vaguement devant 
elle. Elle semblait attendre en frémissant. Laurent hésita; il examinait sa 
toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait, Camille pouvait re- 
venir, l'occasion ne se représentera it peut-être plus. Brusquement, le 
peintre se tourna et se trouva en face de Thérèse. Us se contemplèrent 
pentlant quelques secondes. 

Puis, d'un mouvement violent, Laurent se baissa et prit la jeune 
femme contre sa poitrine. Il lui renversa la tète, lui écrasant les lèvres 
sous les siennes. Elle eut un mouvement de révolte, sauvage, emportée, 
et, tout d'un coup, elle s'abandonna. Ils n'échangèrent pas une seule 
parole. 

Laurent ne s'était pas trompé. Au premier baiser, Thérèse venait de 
tomber dans ses bras. 



VII 



Dès le commencement, les amants trouvèrent leur liaison nécessaire, 
fatale, toute naturelle. A leur première entrevue, ils se tutoyèrent, ils 



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183 



s'embrassèrent, sans embarras, sans rougeur, comme si leur intimité eût 
date de plusieurs années. Ils vivaient à l'aise dans leur situation nouvelle, 
avec une tranquillité et une impudence parfaites. 

Ils fixèrent leurs rendez -vous. Thérèse ne pouvant sortir, il fut décidé 
que Laurent viendrait. La jeune femme lui expliqua, d'une voix nette et 
assurée, le moyeu qu'elle avait trouve. Les entrevues auraient lieu dans la 
chambre des époux. L'amant passerait par l'allée qui donnait sur le pas- 
sage, et Thérèse lui ouvrirait la porte de l'escalier. Pendant ce temps, 
Camille serait a son bureau , M 1 " 0 Raquin, en bas, duns la boutique. C'é- 
taient là des coups d'audace qui devaient réussir. 

Laurent accepta. Il avait, dans sa prudence, une sorte de témérité bru- 
tale, la témérité d'un homme qui a de gros poings. L'air grave et calme de 
sa maitresse l'engagea à venir goûter d'une passion si hardiment offerte. 
11 choisit un prétexte, il obtint de son chef un congé de deux heures, et il 
accourut au passage du Pont-Neuf. 

Des l'entrée du passage, il éprouva des voluptés cuisantes. La mar- 
chande de bijoux faux était assise juste en face de la porte de l'allée. Il lui 
fallut attendre qu'elle lût occupée, qu'une jeune ouvrière vint acheter une 
bague ou des boucles d'oreille en cuivre. Alors, rapidement, il entra dans 
l'allée, il monta l'escalier étroit et obscur, en se tenant aux murs gras 
d'humidité. Ses pieds heurtaient les marches de pierre; au bruit de chaque 
heurt, il sentait une brûlure qui lui traversait la poitrine Une porte s'ouvrit, 
et, sur le seuil, au milieu d'une lueur blanche, il vit Thérèse en camisole, 
en jupon, tout éclatante, les cheveux fortement noues derrière la téte. 
Elle ferma la porte, elle se pendit à son cou. Il s'échappait d'elle une 
odeur liède, une odeur de linge blanc et de chair fraîche. 

Laurent, étonne, trouva sa maîtresse belle. Il n'avait jamais vu cette 
femme. Thérèse, souple et forte, le serrait, renversant la téte en arrière, 
et, sur son visage, couraient des lumières ardentes, des sourires pas- 
sionnés. Celte face d'amante s'était comme transfigurée; elle avait un air 
fou et caressant; les lèvres humides, les yeux luisants, elle rayonnait. La 
jeune femme, tordue et ondoyante, était belle d'une beauté étrange, toute 
d'emportement. On eût dit que sa fleure venait de s'éclairer en dedans, et 
que des flammes s'échappaient de sa chair. Et, autour d'elle, son sang 
qui brûlait, ses nerfs qui se tendaient, jetaient ainsi des effluves chaudes, 
un air acre et pénétrant. 

Dès le premier baiser, elle se réve'a courtisane. Son corps inassouvi se 
jeta éperdument dans la volupté. Elle s'éveillait comme d'un songe, 
elle naissait à la passion. Elle passait des bras débiles de Camille dans les 
bras vigoureux de Laurent, et cette approche d'un homme puissant lui 
donnait une brusque secousse qui la tirait du sommeil de la chair. Tous 
ses instincts de femme nerveuse éclatèrent avec une violence inouïe; le 
sang de sa mère, ce sang africain qui brûlait ses veines, se mit a couler 
et à battre furieusement dans son corps maigre, presque vierge encore. 



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18i UN MARIAGE D'AMOUR 



Elle s'étalait, elle s'offrait avec une impudeur souveraine. Et, de la tête 
aux pieds, de longs frissons l'agitaient. 

Jamais Laurent n'avait connu une pareille femme. Il resta surpris, mal 
à l'aise. D'ordinaire, ses maîtresses ne le recevaient pas avec une telle 
fougue; il était accoutumé à des baisers froids et indifférents, à des 
amours lasses et rassasiées. Les sanglots, les crises de Thérèse l'épou- 
vantèrent presque, tout en irritant ses curiosités voluptueuses. Quand 
il quitta la jeune femme, il chancelait comme un homme ivre, et, le len- 
demain, lorsque son calme sournois et prudent lui fut revenu, il se 
demanda s'il retournait auprès de cette amante dont les baisers lui don- 
naient la fièvre. Il décida d'abord nettement qu'il resterait chez lui. Puis 
il eut des lâchetés. Il voulait oublier, ne plus voir la jeune femme dans 
sa nudité, dans ses caresses douces et brutales, et toujours elle était là, 
implacable, tendant les bras La soulîrance physique que lui causait ce 
spectacle devint intolérable. 

Il céda, il prit un nouveau rendez-vous, et revint au passage du Pont- 
Neuf. 

Dès ce jour, Thérèse entra dans sa vie. Il ne l'acceptait pas encore, mais 
il la subissait. Il avait des heures d'effroi, des moments de prudence, et 
en somme, cette liaison le secouait désagréablement; mais ses peurs, ses 
malaises tombaient devant ses désirs. Les rendez-vous se suivirent, se 
multiplièrent. 

Thérèse n'avait pas de ces doutes. Elle se livrait sans ménagement, 
allant droit où la poussait sa passion. Cette femme, que les circonstances 
avaient pliée et qui se redressait enfin, mettait à nu son être entier, expli- 
quant sa vie. 

Parfois elle passait ses bras au cou de Laurent, elle se traînait sur sa 
poitrine, et, d'une voix encore haletante : 

— Oh! si tu savais, disait-elle, combien j'ai souffert! J'ai été élevée 
dans l'humidité tiède de la chambre d'un malade. Je couchais avec Ca- 
mille, et, la nuit, je m'éloignais de lui, écœurée par l'odeur fade qui sor- 
tait de son corps. Il était méchant et entêté; il ne voulait pas prendre les 
médicaments que je refusais de partager avec lui, et, pour plaire à ma 
tante, je devais boire et avaler de toutes les drogues. Je ne sais comment 
je ne suis pas morte... Ils m'ont rendue laide, mon pauvre ami, ils m'ont 
vole tout ce que j'avais, et tu ne peux m'aimer comme je t'aime. 

Elle pleurait, elle embrassait Laurent, elle continuait avec une haine 
sourde : 

— Je ne leur souhaite pas de mal. Ils m'ont élevée, ils m'ont recueillie 
et défendue contre la misère... Mais j'aurais préféré l'abandon à leur hos- 
pitalité. J'avais des besoins cuisants de grand air; toute petite, je rêvais de 
courir les chemins, les pieds nus dans la poussière, demandant l'aumône, 
vivant en bohémienne. On m'a dit que ma mère était fille d'un chef de 
tribu, en Afrique; j'ai souvent songé à elle, j'ai compris que je lui appar- 



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UN MARIAGE D'AMOUR 



185 



tenais par le sang et les instincts, j'aurais voulu ne ln quitter jamais et 
traverser les sables, pendue à son dos... Ah 1 quelle jeunesse ! J'ai encore 
des dégoûts et des révoltes, lorsque je me rappelle les longues journées 
que j'ai passées dans la chambre où râlait Camille. J'étais accroupie de- 
vant le feu, regardant stupidement bouillir des tisanes, sentant mes mem- 
bres se roidir. Et je ne pouvais bouger, ma tante grondait quand je faisais 
du bruit... Plus tard, j'ai goûté des joies profondes, dans la petite maison 
du bord de l'eau; mais j'étais déjà abêtie, je savais à peine marcher, je 
tombais lorsque je courais. Puis on m'a enterrée toute vive dans cette 
ignoble boutique... 

Thérèse respirait fortement, elle serrait son amant à pleins bras, elle 
se vengeait, et ses narines minces et souples avaient de petits battements 
nerveux. 

— Tu ne saurais croire, reprenait-elle, combien ils m'ont rendue mau- 
vaise. Ils ont fait de moi une hypocrite et une menteuse... Ils m'ont étouf- 
fée dans leur douceur bourgeoise, et je ne m'explique pas comment il y a 
encore du sang dans mes veines... J'ai baissé les yeux, j'ai eu comme eux 
un visage morne et imbécile, j'ai mené leur vie morte. Quand tu m'as 
vue, n'est-ce pas? j'avais l'air d'une bête. J'étais grave, écrasée, abrutie. 
Je n'espérais plus en rien, je songeais à me jeter un jour dans la Seine... 
Mais, avant cet affaissement, que de nuits de colère I Là-bas, à Vernon, 
dans ma chambre froide, je mordais mon oreiller pour étouffer mes cris, 
je me battais, je me traitais de lâche. Mon sang me brûlait et je me 
serais déchiré le corps. A deux reprises, j'ai voulu fuir, aller devant moi, 
au soleil ; le courage m'a manqué, ils avaient fait de moi une brute docile 
avec leur bienveillance molle et leur tendresse écœurante Alors j'ai menti, 
j'ai menti toujours. Je suis restée là toute douce, toute silencieuse, rêvant 
de frapper et de mordre. 

La jeune femme s'arrêtait, essuyant ses lèvres humides sur le cou de 
Laurent, riant d'un rire sec. 
Elle continuait : 

— Je ne sais plus pourquoi j'ai consenti à épouser Camille. Je n'ai pas 
protesté, par une sorte d'insouciance dédaigneuse. Cet enfant me faisait 
pitié. Lorsque je jouais avec lui, je sentais mes doigts s'enfoncer dans ses 
membres comme dans de l'argile. Je l'ai pris, parce que ma tante me 
l'offrait et que je comptais ne jamais me gêner pour lui... Et j'ai retrouvé 
dans mon mari le petit garçon souffrant avec lequel j'avais déjà couché 
à six ans. Il était aussi frêle, aussi plaintif, et il avait toujours cette odeur 
fade d'enfant malade qui me répugnait tant jadis... Je te dis tout cela 
pour que tu ne sois pas jaloux... Une sorte de répugnance me montait 
à la gorge ; je me rappelais toutes les drogues que j'avais prises, et je 
m'écartais, et je passais des nuits terribles... Mais toi, toi... 

Et Thérèse se redressait, se pliait en arrière, les doigts pris dans les 
mains épaisses de Laurent, regardant ses larges épaules, son cou 
énorme... 



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UN MARIAGE D'AMOUR 



^» Toi, je l'aime, je t'ai aimé Ip jour où Camille t'a poussé dans la bou- 
tique... Tu ne m'estimes peut-être pas, parce que je me suis livrée tout 
entière, en une fois... Vrai, je ne sais comment cela est arrive. Je suis 
fiére, je suis emportée. J'aurais voulu te battre, le premier jour, quand lu 
m'as embrassée el jetée a terre dans cette chambre... J'ignore comment je 
t'aimais; je te haïssais plutôt. Ta vue m'irritait et me faisait souffrir; lors- 
que tu étais là, mes nerfs se tendaient à se rompre, ma tele se vidait, je 
voyais rouge. Oh I que j'ai soufferl ! El je cherchais cette souffrance, j'atten- 
dais ta venue, je tournais autour de ta chaise, pour marcher dans Ion ha- 
leine, pour Iralner mes vêlements le long des tiens. Il me semblait que ton 
sang me jetait des bouffées de chaleur au passage, el c'était cette sorte de 
nuee ardente, dans laquelle tu t'enveloppais, qui m'attirait et me retenait 
auprès de toi, malgré mes sourdes révoltes .. Tu te souviens, quand tu 
peignais ici : une force fatale me ramenait à ton cote, et je respirais ton 
air avec des délices cruelles. J 'attendais. Je comprenais que je paraissais 
quêter tes baisers, j'avais honte de mon esclavage, je sentais que j'allais 
tomber si tu me touchais. Mais je cédais à mes lâchetés, je grelottais 
de froid en attendant que lu voulusses bien me prendre dans tes bras... 
Il ne faut pas m'en vouloir, Laurent; je ne me rappelle rien, je ne m'ex- 
plique rien; je sais seulement que je t'aime et que je veux l'aimer large- 
ment, en toute liberté... 

Alors Thérèse se taisait, frémissante, comme orgueilleuse et vengée. 
Elle tenait Laurent ivre sur sa poitrine, et, dans la chambre nue et gla- 
ciale, se passaient des scènes de passion brutales, presque sinistres. Cha- 
que nouveau rendez-vous amenait des crises plus fougueuses. 

La jeune femme semblait se plaire à l'audace et à l'impudence. Elle 
n'avait pas une hésitation, pas une peur. Elle se jetait dans le crime 
avec une sorte de franchise énergique, bravant le péril et metlant une 
sorte de vanité à le braver. Quand son amant devait venir, pour toute pré- 
caution, elle prévenait sa tante qu'elle montait se reposer un peu, et, 
quand il était là, elle marchait, parlait, agissait carrément, sans songer 
seulement à éviter le bruit. Parfois, dans les commencements, Laurent 
s'effrayait. 

— Bon Dieul disait-il tout bas à Thérèse, ne fais donc pas tant de 
tapage. M me Raquin va monter. 

— Baht répondait-elle en riant, tu trembles toujours... Elle est clouée 
derrière son comptoir; que veux-tu qu'elle vienne faire ici? elle aurait trop 
peur qu'on ne la volât... Puis, après tout, qu'elle monte, si elle veut. Tu 
te cacheras... Je me moque d'elle. Je t'aime. 

Ces paroles ne rassuraient guère Laurent. La passion n'avait pas en- 
core endormi sa prudence sournoise de paysan. Puis l'habitude lui fit 
accepter, sans trop de terreur, les hardiesses de ces rendez-vous donnés 
en plein jour, dans la chambre de Camille, à deux pas de l'ancienne mer- 
cière. Sa maîtresse lui répétait que le danger épargne ceux qui l'affron- 



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UN MARIAGE D'AMOUR 187 



tent en face, et elle avait raison. Jamais les amants n'auraient pu trouver 
un lieu plus sûr que cette pièce où personne ne serait venu les chercher. 
Ils y contentaient leur amour, dans une tranquillité incroyable. 

Un jour, pourtant, M™ Raquin monta, craignant que sa nièce ne fût 
malade. Il y avait près de trois heures que la jeune femme était en haut. 
Elle poussait la hardiesse jusqu'à ne pas fermer au verrou la porte de la 
chambre qui donnait sur la salle à manger. 

Lorsque Laurent entendit les pas lourds de la vieille mercière, montant 
l'escalier de bois, il se troubla, il chercha fiévreusement son gilet, son 
chapeau. Thérèse se mit à rire de la singulière mine qu'il faisait. Elle lui 
prit le bras avec force, le courba au pied du lit, dans un coin, et lui dit 
d'une voix basse et calme : 

— Tiens-toi là... ne remue pas. 

Elle jeta sur lui les vêtements d'homme qui traînaient, et étendit sur le 
tout un jupon blanc qu'elle avait relire. Elle Ht ces choses, avec des gestes 
lestes et précis, sans rien perdre de sa tranquillité. Puis elle se coucha, 
échevelee, demi-nue. 

M""' Raquin ouvrit la porte doucement et s'approcha du lit en étouffant 
le bruit de ses pas. La jeune femme feignait de dormir. Laurent suait 
sous le jupon blanc. 

— Thérèse, demanda la mercière avec sollicitude, es-tu malade, ma 
fille? 

Thérèse ouvrit les yeux, bailla, se retourna et répondit d'une voix do- 
lente qu'elle avait une migraine atroce. Elle supplia sa tante de la laisser 
dormir, et la vieille dame s'en alla comme elle était venue, sans faire de 
bruit. 

Les deux amants, riant en silence, s'embrassèrent avec une violence 
passionnée. 

— Tu vois bien, dit Thérèse triomphante, que nous ne craignons rien 
ici... Tous ces gens-là sont aveugles : ils n'aiment pas. 

Un autre jour, la jeune femme eut une idée bizarre. Parfois, elle était 
comme folle, elle délirait. 

Le chat tigré, François, était assis sur son derrière, au beau milieu de 
la chambre. Grave, immobile, il regardait de ses yeux ronds les deux 
amants. Il semblait les examiner avec soin, sans cligner les paupières, 
perdu dans une sorte d'extase diabolique. 

— Regarde donc François, dit Thérèse à Laurent. On dirait qu'il com- 
prend et qu'il va ce soir tout conter à Camille... Dis? ce serait drôle, s'il 
se mettait à parler dans la boutique, un de ces jours; il sait de belles his- 
toires sur notre compte... 

Cette idée, que François pourrait parler, amusa singulièrement la jeune 
femme. Laurent regarda les grands yeux verts du chat, et il sentit un 
petit frisson lui courir sur la peau. 

— Voici comment il ferait, r» prit Thérèse. Il se mettrait debout, et, me 



188 



UN MARIAGE D'AMOUR 



montrant d'une patte, te montrant de l'autre, il s'écrierait : « Monsieur et 
Madame s'embrassent très-fort dans la chambre; ils ne se sont pas mé- 
fiés de moi, mais comme leurs amours criminelles me dégoûtent, je vous 
prie de les faire mettre en prison tous les deux; ils ne troubleront plus ma 
sieste. » 

Thérèse plaisantait comme un enfant, elle mimait le chat, elle allongeait 
ses mains en façon de griffes, elle donnait à ses épaules des ondulations 
félines. François, gardant une immobilité de pierre, la contemplait tou- 
jours; ses yeux seuls paraissaient vivants ;et il y avait, dans les coins de 
sa gueule, deux plis profonds qui faisaient éclater de rire cette téte d'ani- 
mal empaillé. 

Laurent se sentait froid aux os. Il trouva ridicule la plaisanterie de 
Thérèse. Il se leva et mil le chat à la porte. En realité, il avait peur. Sa 
maîtresse ne le possédait pas encore entièrement, et il restait au fond de 
lui un peu de ce malaise qu'il avait éprouvé sous les premiers baisers de 
la jeune femme. 



VIII 

Le soir, dans la boutique, Laurent était parfaitement heureux. D'ordi- 
naire il revenait du bureau avec Camille. M me Raquin s'était prise pour 
lui d'une amitié maternelle; elle le savait gêné, mangeant mal, couchant 
dans un grenier, et elle lui avait dit une fois pour toutes que son couvert 
serait toujours mis à leur table. Elle aimait ce garçon de celle tendresse 
que les vieilles femmes ont pour les gens qui viennent de leur pays, ap- 
portant avec eux des souvenirs du passé. 

Le jeune homme usait largement de l'hospitalité. Avant de rentrer, au 
sortir du bureau, il faisait avec Camille un bout de promenade sur les 
quais; tous deux trouvaient leur compte à celte intimité; ils s'ennuyaient 
moins, ils flânaient en causant. Puis ils se décidaient à venir manger la 
soupe de M me Raquin. Laurent ouvrait en maître la porte de la boutique ; 
il s'asseyait à califourchon sur les chaises, fumant, comme s'il était 
chez lui. 

La présence de Thérèse ne l'embarrassait nullement. Il traitait la jeune 
femme avec une rondeur tout amicale, il plaisantait avec elle, lui adres- 
sait des galanteries banales, sans qu'un seul pli de sa face bougeât. 
Camille riait, et, comme sa femme ne répondait à son ami que par des mo- 
nosyllabes, il croyait fermement qu'ils se détestaient tous deux. Un jour 
même il fit des reproches à Thérèse sur ce qu'il appelait sa froideur pour 
Laurent. 

Laurent avait deviné juste : il était devenu l'amant de la femme, l'ami 
du mari, l'enfant gâté de la mère. Jamais il n'avait vécu dans un pareil 



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UN MARIAGE D'AMOUR 



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assouvissement de ses appétits. Il s'endormait au fond des jouissances in- 
finies que lui donnait la famille Haquin. Et sa position dans cette famille 
lui paraissait toute naturelle. Il tutoyait Camille sans colère et sans re- 
mords; il ne surveillait même pas ses gestes et ses paroles, tant il était 
certain de sa prudence, de son calme; l'égoïsme avec lequel il goûtait ses 
félicités, le protégeait contre toute faute. Dans la boutique, sa maitresse 
devenait une femme comme une autre, qu'il ne fallait pas embrasser et 
qui n'existait pas pour lui. D'ailleurs, s'il ne l'embrassait pas devant 
tous, c'est qu'il craignait de ne pouvoir revenir. Celte seule conséquence 
l'arrêtait. Autrement, il se serait parfaitement moqué de la douleur de 
Camille et de sa mère. Il n'avait pas conscience de ce que la découverte 
de sa liaison pourrait amener. Il croyait agir tout simplement, comme 
tout le monde aurait agi, en bomme pauvre et affamé. De là ses tranquil- 
lités béates, ses audaces prudentes, ses attitudes désintéressées et gogue- 
nardes. 

Thérèse, plus nerveuse, plus frissonnante que lui, était obligée de jouer 
un rôle. Elle le jouait à la perfection, grâce à l'hypocrisie savante que lui 
avait donnée son éducation. Pendant près de quinze ans, elle avait menti, 
étouffant ses fièvres, mettant une volonté implacable à paraître morne et 
endormie. Il lui coûtait peu de poser sur sa ligure ce masque de morte qui 
glaçait son visage. Quand Laurent entrait, il la trouvait grave, reebignée, 
le nez plus long, les lèvres plus minces. Elle était laide, revèche, inabor- 
dable. Et, s'il lui parlait, elle répondait d'un ton sec. D'ailleurs, elle 
n'exagérait pas ses effets, elle jouait son ancien personnage, sans éveiller 
l'attention par une brusquerie plus grande. Pour elle, elle trouvait une 
volupté amère à tromper Camille et M mo Raquin; elle n'était pas comme 
Laurent, affaissée dans le contentement épais de ses désirs, inconsciente 
du devoir; elle savait qu'elle faisait le mal, et il lui prenait des envies 
féroces de se lever de table et d'embrasser Laurent à pleine bouche, pour 
montrer à son mari et à sa tante qu'elle n'était pas une bête et qu'elle 
avait un amant. 

Par moments, il lui montait des joies chaudes à la tète, et, toute bonne 
comédienne qu'elle fût, elle ne pouvait alors se retenir de chanter, quand 
son amant n'était pas là et qu'elle ne craignait pas de se trahir. Ces gaie- 
tés soudaines charmaient M mo Raquin qui accusait sa nièce de trop de 
gravite. La jeune femme acheta des pots de fleurs et en garnit la fenêtre 
de sa chambre; puis elle lit coller du papier neuf dans cette pièce; puis 
elle voulut un tapis, des rideaux, des meubles en palissandre. Tout ce 
luxe était pour Laurent. 

La nature, les circonstances semblaient avoir fait cette femme pour cet 
homme, et les avoir poussés l'un vers l'autre. A eux deux, la femme, ner- 
veuse et hypocrite, l'homme, sanguin et vivant en brute, ils faisaient un 
couple puissamment lié. Ils se complétaient, se protégeaient mutuelle- 
ment. Le soir, à table, dans les clartés pâles de la lampe, on sentait la 



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force de leur union, à voir le visage épais et souriant de Laurent, en face 
du masque muet et impénétrable de Thérèse. 

C elaient de douces et calmes soirées. Dans le silence, dans l'ombre 
transparente et attiédie, s'élevaient des paroles amicales. On se serrait 
autour de la table, après le dessert, et l'on causait des mille riensdela jour- 
née, des souvenirs de la veille et «les espoirs du lendemain. Camille aimait 
Laurent, autant qu il pouvait aimer, en égoïste satisfait, et Laurent sem- 
blait lui rendre une égale affection; il y avait entre eux un échange de 
phrases dévouées, de gestes serviables, de regards prévenants. M me Ra- 
quin, le visage placide, mettait toute sa paix autour de ses enfants, dans 
l'air tranquille qu'ils respiraient. On eût dit une reunion de vieilles con- 
naissances qui se connaissaient jusqu'au cœur et qui s'endormaient sur 
la foi de leur amitié. 

M Thérèse, immobile et paisible comme les autres, regardait ces joies 
bourgeoises, ces affaissements souriants. Il y avait, au fond d'elle, des 
rires sauvages; tout son être raillait, tandis que son visage gardait une 
rigidité froide. Elle se disait, avec des raffinements de volupté, que quel- 
ques heures auparavant elle était dans la chambre voisine, demi-nue, 
échevelee, sur la poitrine de Laurent; elle se rappelait chaque détail de 
cette après-midi de passion folle, elle les étalait dans sa mémoire, elle 
opposait celte scène brûlante à la scène morte qu'elle avait sous les yeux. 
Ah! comme elle trompait ces bonnes gens, et comme elle était heureuse de 
les tromper avec une impudence si triomphante I Et c'était a deux pas, der- 
rière cette mince cloison, qu'elle recevait un homme ; c'était la qu'elle se 
vautrait dans lesàpretesde l'adultère. Et son amant, à celte heure, deve- 
nait un inconnu pour elle, un camarade de son mari, une sorte d'imbé- 
cile et d'intrus dont elle ne devait pas se soucier. Cette comédie atroce, 
ces duperies de la vie, cette comparaison entre les baisers ardents du jour 
et l'indifférence jouée du soir, donnaient des ardeurs nouvelles au sang 
de la jeune femme. 

Lorsque M 10 " Raquin et Camille descendaient, par hasard, Thérèse se 
levait d'un bond, collait silencieusement, avec une énergie brutale, ses 
lèvres sur les lèvres de son amant, et restait là , haletant, étouffant, jus- 
qu'à ce qu'elle entendit crier le bois des marches de l'escalier. Alors, d'un 
mouvement leste, elle reprenait sa place, elle retrouvait sa grimace rechi- 
gnee. Laurent, d'une voix calme, continuait avec Camille la causerie inter- 
rompue. C'était comme un éclair de passion, rapide et fulgurant, dans un 
citl mort. 

Le jeudi, la soirée était un peu plus animée. Laurent, qui, ce jour-là, 
s'ennuyait à mourir, se faisait pourtant un devoir de ne pas manquer une 
seule des reunions : il voulait, par mesure de prudence, être connu et estimé 
de tous les amisdeCamille. Il lui fallait écouter les radotages de Griveletdu 
vieux Michaud ; Michaud racontait toujours les mêmes histoires de meurtre 
et de vol, et Grivet parlait en même temps de ses employés, de ses chefs, de 



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UN MARIAGE D'AMOUR 191 



son administration. Le jeune homme se réfugiait auprès d'Olivier et de 
Suzanne, qui lui paraissaient d'une bélise moins assommante. D'ailleurs, 
il se hâtait de réclamer le jeu de dominos. 

C elait le jeudi soir que Thérèse fixait le jour et l'heure de leurs rendez- 
vous. Dans le trouble du départ, lorsque Mm» Raquinet Camille accompa- 
gnaient leurs invites jusque dans le passage, la jeune femme s'approchait 
de lui, lui parlait bas, lui serrait la main. Parfois même, quand tout le 
monde avait le dos tourné, elle l'embrassait par une sorte de fanfaronnade. 

Pendant huit mois, dura cette vie de secousses et d'apaisements. Les 
amants vivaient dans une béatitude complète; Thérèse ne s'ennuyait plus, 
ne desirait plus rien, et Laurent, repu, choyé, engraissé encore, avait la 
seule crainte de voir cesser celle belle existence. 



IX 

Une après-midi, comme Laurent allait quitter son bureau pour courir 
auprès de Thérèse qui l'attendait, son chef le fit appeler et lui signifia 
qu'à l'avenir il lui défendait de s'absenter. Il avait abusé des congés; l'ad- 
ministration étail décidée à le renvoyer, s'il sortait une seule fois. 

Cloue sur sa chaise, il se désespéra jusqu'au soir. Il devait gagner son 
pain, il ne pouvait se faire mettre à la porte. Le soir, le visage courroucé 
de Thérèse fut une torture pour lui. Il ne savait comment expliquer son 
manque de parole à sa maîtresse. Pendant que Camille fermait la boutique, 
il s'approcha vivement de la jeune femme : 

— Nous ne pouvons plus nous voir, lui dit-il à voix basse. Mon chef me 
refuse toute nouvelle permission de sortie. 

Camille rentrait. Laurent dut se retirer, sans donner de plus amples ex- 
plications, laissant Thérèse sous le coup de celte déclaration brutale. Exas- 
pérée, ne voulant pas admettre qu'on pût troubler ses voluptés, elle passa 
une nuit d'insomnie, à bâtir des plans de rendez-vous extravagants. Le 
jeudi qui suivit, elle pul causer une minute avec Laurent. Leur anxiété 
était d'autant plus vive qu'ils ne savaient où se rencontrer pour se consul- 
ter et s'entendre. La jeune femme donna un nouveau rendez-vous à son 
amant, qui lui manqua de parois une seconde fois. Des lors, elle n'eut plus 
qu'uue idée fixe, le voir à tout prix. 

Il y avait quinze jours que Laurent ne pouvait approcher de Thérèse. 
Alors il sentit combien il appartenait à cette femme; Ihabitude de la vo- 
lupté lui avait crée des appétits nouveaux, d'une exigence aiguë. 11 n'éprou- 
vait plus aucun malaise dans les embrassements de sa maîtresse, et ces 
embrassements étaient devenus une nécessite pour sa chair. Uue passion 
de sang avait couvé dans ses muscles, et, maintenant qu'on lui relirait 
son amante, cette passion éclatait avec une violence aveugle; il aimait 



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UN MARIAGE D'AMOUR 



à la rage. Tout semblait inconscient dans celle florissante nature de 
brute; il obéissait à des instincts, il se laissait conduire par les volontés 
de son organisme. Il aurait ri aux éclats, un an auparavant, si on lui 
avait dit qu'il serait l'esclave d'une femme, au point de compromettre ses 
tranquillités. Le sourd travail de la passion s'était opéré en lui, à son 
insu, et voilà qu'il se trouvait jeté, pieds et poings liés, aux caresses 
fauves de Thérèse. Il redoutait d'oublier la prudence, il n'osait venir, le 
soir, au passage du Pont-Neuf, craignant de commettre quelque folie. Il 
ne s'appartenait plus; sa maltresse, avec ses souplesses de chalte, ses 
flexibilités nerveuses, s'était glissée peu à peu dans chacune des libres de 
son corps. Il avait besoin de cette femme pour vivre, comme on a besoin 
de boire et de manger. 

Il aurait certainement fait une sottise, si, un soir, il n'avait reçu une 
lettre de Thérèse, qui lui recommandait de rester chez lui le lendemain. 
Son amante lui promettait de venir le trouver vers les huit heures du 
soir. 

Au sortir du bureau, il se débarrassa de Camille, en disant qu'il était fa- 
tigué et qu'il allait se coucher tout de suite. Thérèse, après le diner, joua 
également son rôle; elle parla d'une cliente qui avait déménagé sans la 
payer, elle fit la créancière intraitable, elle déclara qu'elle voulait aller 
réclamer son argent. La cliente demeurait aux Batignolles. M me Raquin et 
Camille trouvèrent la course longue et la démarche hasardeuse ; d'ail- 
leurs, ils ne s'étonnèrent pas et laissèrent partir Thérèse en toute tran- 
quillité. 

La jeune femme courut au Port aux vins, glissant sur les pavés qui 
étaient humides, heurtant les passants, ayant hâte d'arriver. Des moiteurs 
lui montaient au visage; ses mains brûlaient. On aurait dit une femme 
saoule. Elle gravit rapidement l'escalier de l'hôtel meublé. Au sixième 
étage, essoufflée, les yeux vagues, elle aperçut Laurent, penché sur la 
rampe, qui l'attendait. 

Elle entra dans le grenier. Ses larges jupes ne pouvaient y tenir, tant 
l'espace était étroit. Elle arracha d'une main son chapeau , et s'appuya 
contre le lit, défaillante, pâle... 

La fenêtre à tabatière, ouverte toute grande, versait les fraîcheurs du 
ciel sur la couche brûlante. Les amants restèrent longtemps dans le taudis, 
comme au fond d'un trou. Puis, tout d'un coup, Thérèse entendit l'horloge 
de la Pitié sonner dix heures. Elle aurait voulu être sourde; elle se leva 
péniblement et regarda le grenier qu'elle n'avait pas encore vu. Elle cher- 
cha son chapeau, noua les rubans, et s'assit en disant d'une voix lente : 

— il faut que je parle. 

Laurent était venu s'agenouiller devant elle. Il lui prit les mains. 

— Au revoir, reprit-elle sans bouger. 

— Non, pas au revoir, s ecria-t-il, cela est trop vague... Quel jour 
reviendras-tu? 



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Thérèse le regarda en face. 

— Tu veux de la franchise ? reprit-elle... Eh bien I vrai, je crois que je 
ne reviendrai plus. Je n'ai pas de prétexte, je ne puis en inventer... 

— Alors, il faut nous dire adieu. 

— Non, je ne veux pas I 

Elle prononça ces mots avec une colère épouvantée. Elle ajouta plus 
doucement, sans savoir ce qu'elle disait, sans quitter sa chaise : 

— Je vais m'en aller. 

Laurent songeait. 11 pensait à Camille. 

— Je ne lui en veux pas, dit-il enfin sans le nommer; mais vraiment il 
nous gêne trop... Est-ce que tu ne pourrais pas nous en débarrasser, l'en- 
voyer en voyage quelque part, bien loin?... 

— Ah ! oui, l'envoyer en voyage ! reprit la jeune femme en hochant la 
tète. Tu crois qu'un homme comme ça consent à voyager... Il n'y a qu'un 
voyage dont on ne revient pas... Mais il nous enterrera tous; ce sont les 
malades qui ne meurent jamais. 

Il y eut un silence. Laurent se traîna sur les genoux, se serrant contre 
sa maîtresse, appuyant la tète contre sa poitrine. 

— J'avais fait un rêve, dit-il; je voulais passer une nuit entière avec 
toi, m'endormir dans les bras et me reveiller le lendemain sous tes bai- 
sers... Je voudrais être ton mari... Tu comprends? 

— Oui, oui, répondit Thérèse, frissonnante. 

Et elle se pencha brusquement sur le visage de Laurent, qu'elle couvrit 
de baisers. Elle egratignait les brides de son chapeau contre la barbe rude 
du jeune homme; elle ne songeait plus qu'elle était habillée et qu'elle allait 
froisser ses vêtements. Elle sanglotait, elle prononçait des paroles hale- 
tantes au milieu de ses larmes. 

— Ne dis pas ces choses, répétait-elle, car je n'aurais plus la force de 
te quitter, je resterais là... Donne-moi du courage plutôt; dis-moi que 
nous nous verrons encore... N'est-ce pas que tu as besoin de moi et que 
nous trouverons bien un jour le moyen de vivre ensemble? 

— Alors, reviens, reviens demain, lui répondit Laurent, dont les mains 
tremblantes montaient le long de sa taille. 

— Mais je ne puis revenir... Je te l'ai dit, je n'ai pas de prétexte... 
Elle se tordait les bras. Elle reprit : 

— Ohl le scandale ne me fait pas peur. En rentrant, si tu veux, je vais 
dire à Camille que tu es mon amant, et je reviens coucher ici... C'est pour 
toi que je tremble; je ne veux pas déranger ta vie, je désire te faire une 
existence heureuse. 

Les instincts prudents du jeune homme se réveillèrent. 

— Tu as raison, dit-il, il ne faut pas agir comme des enfants... Ah! si 
ton mari mourait... 

— Si mon mari mourait..., répéta lentement Thérèse. 

— Nous nous marierions ensemble; nous ne craindrions plus rien, 

13 



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UN MARIAGE D'AMOUR 



nous apaiserions largement nos amours... Quelle bonne et douce vie I 
La jeune femme s'était redressée. Les joues pâles, elle regardait son 
amant avec des yeux sombres ; des battements agitaient ses lèvres. 

— Les gens meurent quelquefois, murmura-t-elle enfin... Seulement, 
c'est dangereux pour ceux qui survivent. 

Laurent ne repondit pas. Il était pâle, lui aussi. 

— Vois-tu, continua-t-elle, tous les moyens connus sont mauvais. 

— Tu ne m'as pas compris, dit-il paisiblement. Je ne suis pas un sot, 
je veux l'aimer en paix... Je pensais qu'il arrive des accidents tous les 
jours, que le pied peut glisser, qu'une tuile peut tomber... Tu comprends? 
Dans ce dernier cas, le vent seul est coupable. 

Il parlait d'une voix étrange. Il eut un sourire et reprit d'un ton cares- 
sant : 

— Va, sois tranquille, nous nous aimerons bien, nous vivrons heu- 
reux... Puisque tu ne peux venir, j'arrangerai tout cela... Si nous restons 
plusieurs mois sans nous voir, ne m'oublie pas; songe que je travaille à 
nos félicités. 

Il prit dans ses bras Tbcrèse, qui ouvrait la porte pour partir. 

— Tu es à moi, n'est-ce pas? continua-t-il. Tu jures de te livrer entière, 
à toute heure, quand je voudrai? 

— Oui, cria la jeune femme, je t'appartiens, fais de moi ce qu'il te 
plaira. 

Us restèrent un moment farouches et muets. Puis Thérèse s'arracha 
avec brusquerie, et, sans tourner la tète, elle sortit de la mansarde et 
descendit l'escalier. Laurent écouta le bruit de ses pas qui s'éloignait. 

Quand il n'entendit plus rien, il rentra dans son taudis, il se coucha. 
Laurent étoutlait au fond de ce trou étroit que Thérèse laissait plein 
des ardeurs de sa passion ; il lui semblait que son souffle respirait encore 
un peu de la jeune femme; elle avait passé là, répandant des émanations 
pénétrantes, des odeurs de violette, et maintenant il ne pouvait plus serrer 
entre ses bras que le fantôme insaisissable de sa maîtresse, traînant au- 
tour de lui; il avait la (lèvre des amours renaissantes et inassouvies. Il 
ne ferma pas la fenêtre. Couche sur le dos, les brus nus, les mains ou- 
vertes, cherchant la fraîcheur, il songea, en regardant le carré d'un bleu 
sombre que le châssis taillait dans le ciel. 

Jusqu'au jour, la même idée tourna dans sa tète. Avant la venue de Thé- 
rèse, il ne songeait pas au meurtre de Camille; il avait parle de la mort 
de cet homme, pousse par les faits, irrité par la pensée qu'il ne reverrait 
plus son amante. 

Il sentait combien la jeune femme lui était nécessaire, il voulait la gar- 
der, lice à lui, même a l'aide d'un crime. 

Et c'est ainsi qu'un nouveau coin de sa nature inconsciente venait de se 
révéler. Il avait révé l'assassinat dans les emportements de l'amour. 

Maintenant, plus calme, seul au milieu de la nuit paisible, il étudiait le 



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UN MARIAGE D'AMOUR 195 



meurtre. L'idée de mort, jetée avec désespoir entre deux baisers, revenait 
implacable et aiguë. Laurent, secoué par l'insomnie, énervé par les sen- 
teurs acres que Thérèse avait laissées derrière elle, dressait des embûches, 
calculait les mauvaises chances, cherchait les avantages qu'il aurait à 
être assassin. 

Tous ses intérêts le poussaient au crime. Il se disait que son père, le 
paysan de Jeufosse, ne se décidait pas à mourir; il lui faudrait peut-être 
rester encore dix ans employé, mangeant dans les crémeries, vivant sans 
femme dans un grenier. Cette idée l'exaspérait. Au contraire, Camille 
mort, il épousait Thérèse; il héritait de M me Raquin ; il donnait sa démis- 
sion et flânait au soleil. Alors, il se plut à rêver cette vie de paresseux; il 
se voyait déjà oisif, mangeant et dormant, attendant avec patience la mort 
de son père. Et quand la realité se dressait au milieu du songe, il se heur- 
tait contre Camille, il serrait les poings comme pour l'assommer. 

Laurent voulait Thérèse; il la voulait à lui tout seul, toujours à portée 
de sa main. S'il ne faisait pas disparaître le mari, la femme lui échappait; 
elle l'avait dit : elle ne pouvait revenir. Il l'aurait bien enlevée, empor- 
tée quelque part, mais alors, ils seraient morts de faim tous deux. Il ris- 
quait moins en tuant le mari; il ne soulevait aucun scandale, il poussait 
seulement un homme pour se mettre à sa place. Dans sa logique brutale 
de paysan, il trouvait ce moyen excellent et naturel. Sa prudence native 
lui conseillait même cet expédient rapide. Son egoisme et sa passion l'em- 
plissaient a la fois d'une resolution de brute. 

H se vautrait sur son lit, en sueur, à plat ventre, collant sa face moite 
dans l'oreiller où avait traîne le chignon de Thérèse, il prenait la toile 
entre ses lèvres sechees, il buvait les parfums légers de ce linge, et il res- 
tait là, sans haleine, étouffant, voyant passer des barres de feu le long de 
ses paupières closes. Il se demandait comment il pourrait bien tuer Ca- 
mille. Fuis, quand la respirai i n lui manquait, il se retournait d'un bond, 
se remettait sur le dos, et, les yeux grands ouverts, recevant en plein 
visage les souffles froids de la fenêtre, il cherchait dans les étoiles, 
dans le carré bleuâtre de ciel, un conseil de meurtre, un plan d'assas- 
sinat. 

Il ne trouva rien. Comme il l'avait dit à sa maîtresse, il n'était pas un 
enfant, un sot; il ne voulait ni du poignard ni du poison. Il lui fallait 
un crime sournois, accompli sans danger, une sorte d'étouffement si- 
nistre, sans cris, sans terreur, une simple disparition. La passion avait 
beau le secouer et le pousser eu avant; tout son être réclamait impérieu- 
sement la prudence. Il était trop lâche, trop voluptueux, pour risquer sa 
tranquillité. Il tuait alln de vivre calme et heureux. 

Peu a peu le sommeil le prit. L'air froid avait chassé du grenier le fan- 
tôme tiède et odorant de Thérèse. Laurent, brisé, apaisé, se laissa envahir 
par une sorte d'engourdissement doux et vague. En s'endormant, il décida 
qu'il attendrait une occasion favorable, et sa pensée, de plus en plus 



196 



fuyante, le berçait en murmurant : * Je le tuerai, je le tuerai. » Cinq 
minutes plus tard, il reposait, respirant avec une régularité sereine. 

Thérèse était rentrée chez elle à onze heures. La téte en feu, la pensée 
tendue, elle arriva au passage du Pont-Neuf, sans avoir conscience du 
chemin parcouru. Il lui semblait qu'elle descendait de chez Laurent, 
tant ses oreilles étaient pleines encore des paroles qu'elle venait d'en- 
tendre. Elle trouva M mc Raquin et Camille anxieux et empressés; elle ré- 
pondit sèchement à leurs questions, en disant qu'elle avait fait une 
course inutile et qu'elle était restée une heure sur un trottoir à attendre 
un omnibus. 

Lorsqu'elle se mit au lit, elle trouva les draps froids et humides. Ses 
membres, encore tout brûlants, eurent des frissons de répugnance. 
Camille ne tarda pas à s'endormir, et Thérèse regarda longtemps sa 
face blafarde qui reposait bêtement sur l'oreiller, la bouche ouverte. 
Elle s'écartait de lui, elle avait des envies d'enfoncer son poing fermé dans 
cette bouche. 



X 

Près de trois semaines se passèrent. Laurent revenait a la boutique tous 
les soirs; il paraissait las, comme malade; un léger cercle bleuâtre en- 
tourait ses yeux, ses lèvres pâlissaient et se gerçaient. D'ailleurs il avait 
toujours sa tranquillité lourde, il regardait Camille en face, il lui témoi- 
gnait la même amitié franche. M me Raquin choyait davantage l'ami 
de la maison, depuis qu'elle le voyait s'endormir dans une sorte de fièvre 
sourde. 

Thérèse avait repris son visage muet et rechigné. Elle était plus immo- 
bile, plus impénétrable, plus paisible que jamais. Il semblait que Laurent 
n'existât pas pour elle; elle le regardait è peine, lui adressait de rares pa- 
roles, le traitait avec une indifférence parlaite. M me Raquin, dont la bonté 
souffrait de cette attitude, disait parfois au jeune homme : < Ne faites pas 
attention â la froideur de ma nièce. Je la connais; son visage parait froid, 
mais son cœur est chaud de toutes les tendresses et de tous les dévoue- 
ments. > 

Les deux amants n'avaient plus de rendez-vous. Depuis la soirée de la 
rue Saint-Victor, ils ne s'étaient plus rencontrés seul à seule, ils n'avaient 
pas échangé un mol. Le soir, lorsqu'ils se trouvaient face à face, en appa- 
rence tranquilles et étrangers l'un à l'autre, des orages de passion, d'épou- 
vante et de désir, passaient sous la chair calme de leur visage. Et il y avait 
dans Thérèse des emportements, des lâchetés, des railleries cruelles; il y 
avait dans Laurent des brutalités sombres, des indécisions poignantes. 
Eux-mêmes n'osaient regarder au fond de leur être, au fond de cette fièvre 



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UN MARIAGE D'AMOUR 



197 



trouble qui emplissait leur cerveau d'une sorte de vapeur épaisse, àcre et 
brûlante. 

Quand ils pouvaient, derrière une porte, sans parler, ils se serraient les 
mains à se les briser, dans une étreinte rude et courte. Ils auraient voulu, 
mutuellement, emporter des lambeaux de leur chair, colles à leurs doigts. 
Ils n'avaient plus que ce serrement de mains pour apaiser leurs désirs. 
Us y mettaient tout leur corps. Ils ne se demandaient rien autre chose. Us 
attendaient. 

Un jeudi soir, avantde se mettre au jeu, les invités de la famille Raquin, 
comme à l'ordinaire, eurent un bout de causerie. Un des grands sujets de 
conversation était de parler au vieux Michaud de ses anciennes fonctions, 
et de le questionner sur les étranges et sinistres aventures qu'il avait dù 
connaître. Alors Grivet et Camille écoutaient les histoires du commissaire 
de police avec la face effrayée et béante des petits enfants qui entendent 
Barbe-Bleue ou le Petit Poucet. Cela les terrifiait et les amusait. 

Ce jour-là, Hichaud, qui venait de raconter un horrible assassinat dont 
les détails avaient fait frissonner son auditoire, ajouta en hochant la téte : 

— Et l'on ne sait pas tout... Que de crimes restent inconnus! que d'as- 
sassins échappent à la justice des hommes! 

— Comment, dit Grivet étonné, vous croyez qu'il y a comme ça, dans 
la rue, des canailles qui ont assassiné et qu'on n'arrête pas ? 

Olivier se mit à sourire d'un air de dédain. 

— Mon cher monsieur, répondit-il de sa voix cassante, si on ne les 
arrête pas, c'est qu'on ignore qu'ils oui assassiné. 

Ce raisonnement ne parut pas convaincre Grivet. Camille vint à son 
secours. 

— Moi, je suis de l'avis de M. Grivet, dit-il avec une importance bête... 
J'ai besoin de croire que la police est bien faite et que je ne coudoyerai 
jamais un meurtrier sur un trottoir. 

Olivier vit une attaque personnelle dans ces paroles. 

— Certainement, la police est bien faite, s'ecria-t-il d'un ton vexé... 
Mais nous ne pouvons pourtant pas faire l'impossible. Il y a des scélérats 
qui ont appris le crime à l'école du diable; ils échapperaient à Dieu lui- 
même... N'est-ce pas, mon père? 

— Oui, oui, appuya le vieux Michaud... Ainsi, lorsque j'étais à Vernon» 
— vous vous souvenez peut-être de cela, madame Kaquin, — on assassina 
un roulier sur la grand'route. Le cadavre fut trouvé coupé en morceaux, 
au fond d'un fossé. Jamais on n'a pu mettre la main sur le coupable... Il 
vit peut-être encore aujourd'hui, il est peut-être notre voisin, et peut-être 
M. Grivet va-t-il le rencontrer en rentrant chez lui. 

Grivet devint pâle comme un linge. Il n'osait tourner la tête; il croyait 
que l'assassin du roulier était derrière lui. D'ailleurs, il était enchanté 
d'avoir peur; les histoires épouvantables du commissaire lui donnaient 
de véritables voluptés. 



108 



UN MARIAGE D'AMOUR 



— Ah bien! non, balbutia-t-il, sans trop savoir ce qu'il disait, ah bien! 
non, je ne veux pas croire cela... Moi aussi, je sais une histoire : Il y avait 
une fois une servante qui fut mise en prison, pour avoir vole à ses maî- 
tres un couvert d'argent. Deux mois après, comme on abattait un arbre, 
on trouva le couvert dans un nid de pie. C'était une pie qui était la voleuse. 
On relâcha la servante... Vous voyez bien que les coupables sont toujours 
punis. 

Grivet était triomphant. Olivier ricanait. 

— Alors, dit-il, on a mis la pie en prison. 

— Ce n'est pas cela que M. Grivet a voulu dire, reprit Camille, fâché de 
voir tourner son chef en ridicule... Mère, donne-nous le jeu de dominos. 

Pendant que M me Raquin allait chercher la boite, le jeune homme con- 
tinua en s'adressant à Michaud : 

— Alors, la police est impuissante, vous l'avouez; il y a des misérables 
qui se promènent au soleil... 

— Eh! malheureusement oui, répondit le commissaire. 

— C'est immoral, conclut Grivet. 

Pendant celte conversation, Thérèse et Laurent étaient restés silen- 
cieux. Us n'avaient pas même souri de la sottise de Grivet. Accoudes tous 
deux sur la table, légèrement pâles, les yeux vagues, ils écoutaient. Un 
moment leurs regards s'étaient rencontres, noirs et ardents. Et de pe- 
tites gouttes de .-^ueur petlaient à la racine des cheveux de Thérèse, et 
des souffles froids donnaient des frissons imperceptibles à la peau de 
Laurent. 



XI 

Parfois, le dimanche, lorsqu'il faisait beau, Camille forçait Thérèse a 
sortir avec lui, à faire un bout de promenade aux Champs-Élysées. La 
jeune femme aurait préféré rester dans l'ombre humide de la boutique; 
elle se fatiguait, elle s'ennuyait au bras de son mari qui la traînait 
sur les trottoirs, en s'arrélant aux boutiques, avec des étonnements» 
des réflexions, des silences d'imbécile. Mais Camille tenait bon; il aimait 
à montrer sa femme, et, lorsqu'il rencontrait un de ses collègues, un do 
ses chefs, il était tout fier d'échanger un salut avec eux, en compagnie de 
madame. D'ailleurs, il marchait pour marcher, sans presque parler, roioY 
et contrefait dans ses habits du dimanche, traînant les pieds, abruti et 
vaniteux. Thérèse souffrait d'avoir un pareil homme au bras. 

Les jours de promenade, M" c Raquin accompagnait ses enfants jus- 
qu'au bout du passage. Elle les embrassait comme s'ils partaient pour un 
voyage. Et c'étaient des recommandations sans fin, des prières pressantes. 

— Surtout, leur disait-elle, prenez garde aux accidents... Il y a tant de 



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UN MARIAGE D'AMOUR 



199 



voitures dans ce Paris... Vous me promettez de ne pas aller dans la 
foule... 

Elle les laissait enfin s'éloigner et les suivait longtemps des yeux. Puis 
elle rentrait à la boutique. Ses jambes devenaient lourdes et lui interdi- 
saient toute longue marche. 

D'autres fois, plus rarement, les époux sortaient de Paris, ils allaient 
à Saint-Ouen ou à Asnières, et mangeaient une frilure dans un des res- 
taurants du bord de l'eau. C'étaient des jours de grande débauche, dont 
on parlait un mois à l'avance. Thérèse acceptait plus volontiers, presque 
avec joie, ces courses qui la retenaient en plein air jusqu'à dix et onze 
heures du soir. Saint-Ouen, avec ses lies vertes, lui rappelait Vernon; 
elle y sentait se réveiller toutes les amitiés sauvages qu'elles avait eues 
pour la Seine, étant jeune fille. Elle s'asseyait sur les graviers, trempait 
ses mains dans la rivière, se sentait vivre sous les ardeurs du soleil que 
tempéraient les souffles frais des ombrages. Tandis qu'elle déchirait et 
souillait sa robe sur les cailloux et la terre grasse, Camille étalait propre- 
ment son mouchoir et s'accroupissait à côte d'elle avec mille précautions. 
Dans les derniers temps, le jeune ménage emmenait presque toujours 
Laurent, qui égayait la promenade par ses rires et sa force de paysan. 

Le dimanche qui suivit le jeudi où Grivet avait conté l'histoire de la 
pie voleuse, Camille, Thérèse et Laurent, partirent pour Saint-Ouen vers 
onze heures, après le déjeuner. La partie était projetée depuis longtemps, 
et devait être la dernière de la saison. L'automne touchait à sa fin, des 
souffles froids commençaient à faire frissonner l'air. 

Ce malin-là, le ciel gardait encore toute sa sérénité bleue. Il faisait 
chaud au soleil, et l'ombre était tiède. Les Haquin décidèrent qu'il fallait 
profiter des derniers rayons, et les trois promeneurs prirent un fiacre, 
accompagnés des doléances et des effusions inquiètes de la vieille mer- 
cière. 

Ils traversèrent Paris et quittèrent le fiacre aux fortifications; puis ils 
gagnèrent Saint-Ouen en suivant la chaussée. Il était midi. La route, cou- 
verte de poussière, largement éclairée par le soleil, avait des blancheurs 
aveuglantes de neige. L'air brûlait, épaissi et acre. Thérèse, au bras de 
Camille, marchait à petits pas, se cachant sous son ombrelle, tandis que 
son mari s'éventait la face avec un immense mouchoir. Derrière eux ve- 
nait Laurent, dont les rayons du soleil mordaient le cou, sans qu'il parût 
s'en apercevoir-, il sifflait, il poussait du pied les cailloux, et, par mo- 
ments, il regardait avec des yeux fauves les balancements de hanches de 
sa maîtresse. 

Quand ils arrivèrent à Saint-Ouen, ils se hâtèrent de chercher un bou- 
quet d'arbres, un tapis d'herbe étalé à l'ombre. Ils passèrent dans une lie 
et se reposèrent au fond d'un taillis. Les feuilles tombées faisaient à terre 
une couche rougeàtre qui craquait sous les pieds avec des frémissements 
secs. Les troncs se dressaient droits, innombrables, comme des faisceaux 



200 



UN MARIAGE D'AMOUR 



de colonnettes gothiques; les branches descendaient jusque sur le front 
des promeneurs, qui avaient ainsi pour tout horizon la voûte cuivrée des 
feuillages mourants et les fûts blancs et noirs des trembles et des chênes. 
Ils étaient au désert, dans un trou mélancolique, dans une étroite clai- 
rière silencieuse et fraîche. Tout autour d'eux, ils entendaient la Seine 
gronder. 

Camille avait choisi une place sèche et s'était assis en relevant les pans 
de sa redingote. Thérèse, avec un grand bruit de jupes froissées, venait 
de se jeter sur les feuilles; elle disparaissait à moitié dans les plis de sa 
robe qui se relevait autour d'elle, en découvrant une de ses jambes, pres- 
que jusqu'au genou. Laurent couché à plat ventre, le menton dans la 
terre, regardait cette jambe et écoutait son ami qui se fâchait contre le 
gouvernement, en déclarant qu'on devrait changer tous les ilôts de la 
Seine en jardins anglais, avec des bancs, des allées sablées, des arbres 
taillés, comme aux Tuileries. 

Ils restèrent près de trois heures dans la clairière, attendant que le soleil 
fût moins chaud pour faire une promenade dans la campagne, avant le 
dîner. Camille parla de son bureau, il conta des histoires niaises; puis 
fatigué, il se laissa aller à la renverse et s'endormit ; il avait posé son cha- 
peau sur ses yeux. Depuis longtemps, Thérèse, les paupières closes, fei- 
gnait de sommeiller. 

Alors, Laurent se coula doucement vers la jeune femme; il avança les 
lèvres et baisa sa bottine et sa cheville. Ce cuir, ce basblanc qu'il embras- 
sait, lui brûlaient la bouche. Les senteurs âpres de la terre, les parfums 
légers de Thérèse se mêlaient et le pénétraient, en allumant son sang, en 
irritant ses nerfs. Depuis un mois, il vivait dans une chasteté pleine de 
colère. La marche au soleil, sur la chaussée de Sainl-Ouen, avait mis des 
flammes en lui. Et, maintenant, il était là, au fond d'une retraite ignorée, 
au milieu de la grande volupté du mystère et du silence, et il ne pouvait 
presser contre sa poitrine cette femme qui lui appartenait. Le mari allait 
peut-être s'éveiller, le voir, déjouer tous ses calculs de prudence. Toujours 
cet homme était un obstacle. Et l'amant, aplati sur le sol, se cachant der- 
rière les jupes, frémissant et irrité, collait des baisers silencieux sur la 
bottine et sur le bas blanc. Thérèse, comme morte, ne faisait pas un mou- 
vement. Laurent crut qu'elle dormait. 

11 se leva, le dos brisé, et s'adossa contre un arbre. Alors il vit la jeune 
femme qui regardait en l'air avec de grands yeux ouverts et luisants. Sa 
face, posée entre ses bras relevés/avait une pâleur mate, une rigidité froide. 
Thérèse songeait. Et ses yeux fixes semblaient un abime sombre où l'on 
ne voyait que de la nuit. Elle ne bougea pas, elle ne tourna pas ses regards 
vers Laurent, debout derrière elle. 

Son amant la contempla, presque effrayé de la voir si immobile et si 
muette sous ses caresses. Cette téte blanche et morte, noyée dans les plis 
des jupons, lui donna une sorte d'effroi plein de désirs cuisants. Il aurait 



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voulu se pencher et fermer d'un baiser ces grands yeux ouverts. Mais, 
presque dons les jupons, dormait aussi Camille. Le pauvre être, le corps 
dejetè, montrant sa maigreur, ronflait légèrement; sous le chapeau, qui 
lui couvrait la figure à moitié, on apercevait sa bouche ouverte, tordue 
par le sommeil, faisant une grimace béte; de petits poils roussàtres, clair- 
semés sur son menton grêle, salissaient sa chair blafarde, et, comme il 
avait la téte renversée en arrière, on voyait son cou maigre, ridé, au milieu 
duquel le nœud de la gorge faisait une saillie qui, pour ainsi dire, per- 
çait la peau. Camille, ainsi vautré, était ignoble et exaspérant. 

Laurent, qui le regardait, leva son talon, d'un mouvement brusque. Il 
allait, d'un coup, lui écraser la face. 

Thérèse retint un cri. Elle pâlit et ferma les yeux. Elle tourna la tète, 
comme pour éviter les éclaboussures du sang. 

Et Laurent, pendant quelques secondes, resta, le talon en l'air, au-dessus 
du visage de Camille endormi. Puis, lentement, il replia la jambe et s'éloi- 
gna de quelques pas. Il venait de penser que c'était là un assassinat 
d'imbécile. Cette téte broyée lui aurait mis toute la police sur les bras. 
Il voulait se débarrasser de Camille et épouser Thérèse, il entendait vivre 
au soleil, après le crime, comme le meurtrier du roulier, dont le vieux 
Michaud avait conté l'histoire. Il avait enfin arrêté un plan, trouvé un 
meurtre commode et sans danger pour lui. 

Alors, il éveilla le dormeur en lui chatouillant le nez avec une paille. 
Camille éternua, se leva, trouva la plaisanterie excellente. Il aimait Lau- 
rent pour ses farces qui le faisaient rire. Puis il secoua sa femme, qui tenait 
ses yeux fermés, et, lorsque Thérèse se fut dressée et eut secoué ses jupes, 
fripées et couvertes de feuilles sèches, les trois promeneurs quittèrent la 
clairière en cassant les petites branches devant eux. 

Ils quittèrent l'Ile, ils s'en allèrent par les routes, par les sentiers pleins 
de groupes endimanchés. Entre les haies, couraient des filles en robes 
claires ; des équipes de canotiers passaient en chantant; des couples bour- 
geois, de vieilles gens, des commis avec leurs épouses, marchaient à 
petits pas, sur le bord des fossés. Chaque chemin semblait une rue popu- 
leuse et bruyante. Les bruits humains, les chants, les cris étouffaient les 
bruits de la campagne. Le soleil seul gardait sa tranquillité large; il bais- 
sait vers l'horizon et jetait sur les arbres rougis, sur les routes blanches, 
d'immenses nappes de clarté pâle. Du ciel frissonnant, commençait à 
tomber une fraîcheur pénétrante. 

Camille ne donnait plus le bras à Thérèse; il causait avec Laurent, 
riait des plaisanteries et des tours de force de son ami, qui sautait les fos- 
sés et soulevait de grosses pierres. La jeune femme, de l'autre coté de la 
route, avançait, la tète penchée, se courbant parfois pour arracher une 
herbe. Quand elle était restée en arrière, elle s'arrêtait et regardait de loin 
son amant et son mari. 

— Eh! tu n'as pas faim? lui cria enfin Camille. 



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UN MARIAGE D'AMOUR 



— Si, répondit-elle. 

— Alors, en route ! 

Thérèse n'avait pas faim ; seulement elle était lasse et inquiète. Elle 
ignorait les projets de Laurent; ses jambes tremblaient sous elle d'anxiété. 

Les trois promeneurs revinrent au bord de l'eau et cherchèrent un res- 
taurant. Ils s'attablèrent sur une sorte de terrasse en planches, dans une 
gargotte puant la graisse et le vin. La maison était pleine décris, de chan- 
sons, de bruits de vaisselle; dans chaque cabinet, dans chaque salon, il y 
avait des sociétés qui parlaient haut, et les minces cloisons donnaient une 
sonorité vibrante à tout ce tapage. Les garçons en montant faisaient trem- 
bler l'escalier. 

En haut, sur la terrasse, les souffles de la rivière chassaient les odeurs 
de graillon. Thérèse, appuyée contre la balustrade, regardait le quai. A 
droite et à gauche, s'étendaient deux files de guinguettes, de baraques de 
foire; sous les tonnelles, entre les feuilles rares ei jaunes, on apercevait la 
blancheur des nappes, les taches noires des paletots, les jupes éclatantes 
des femmes; les gens allaient et venaient, nu-tète, courant et riant; et» 
au bruit criard de la foule, se mêlaient les chansons lamentables des orgues 
de Barbarie. Une odeur de friture et de poussière traînait dans l'air calme. 

Au-dessous de Thérèse, des Allés du quartier latin, sur un tapis de ga- 
zon usé, tournaient, en chantant une ronde enfantine. Le chapeau tombé 
sur les épaules, les cheveux dénoues, elles se tenaient par la main et 
jouaient comme des petites filles. Elles retrouvaient un lilet de voix fraî- 
che, et leurs visages pâles que des caresses brutales avaient martelés, se 
coloraient tendrement de rougeurs de vierge. Dans leurs grands yeux im- 
purs, passaient des humidités attendries. Des étudiants, fumant des pipes 
de terre blanche, les regardaient et leur jetaient des plaisanteries grasses. 

Et, au delà, sur la Seine, sur les coteaux, descendait la sérénité du soir, 
un air bleuâtre et vague qui noyait les arbres dans une vapeur transparente. 

— Eh bienl cria Laurent, en ?c penchant sur la rampe de l'escalier, 
garçon, et ce dîner? 

Puis, comme se ravisant : 

— Dis donc, Camille, njouta-t-il, si nous allions faire une promenade 
sur l'eau, avant de nous mettre à table?... On aurait le temps de Taire rôtir 
notre poulet. Nous allons nous ennuyer pendant une heure à attendre. 

— Comme tu voudras, répondit nonchalamment Camille... Mais Thé- 
rèse a faim. 

— Non, non, je puis attendre, se hâta de dire la jeune femme, que Lau- 
rent regardait avec des yeux fixes. 

Ils redescendirent tous trois, et, en passant devant le comptoir, ils re- 
tinrent une table, ils arrêtèrent un menu, disant qu'ils seraient de retour 
dans une heure. Comme le cabaretier louait des canots, ils le prièrent de 
venir en détacher un. Laurent choisit une mince barque, dont la légèreté 
effraya Camille. 



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UN MARIAGE D'AMOUR 203 



— Diable, dit-il, il ne va pas falloir remuer là-dedans. On ferait un 
fameux plongeon. 

La vérité était que le commis avait une peur horrible de l'eau. A Ver- 
non, son état maladif ne lui permettait pas, lorsqu'il était enfant, d aller 
barboter dans la Seiuc, et, tandis que ses camarades d'école couraient 
se jeter en pleine rivière, il se coucbait entre deux couvertures chaudes. 
Laurent était devenu un nageur intrépide, un rameur infatigable; Camille 
avait gardé cette épouvante que les enfants et les femmes ont pour les 
eaux profondes. Il tâta du pied le bout du canot, comme pour s'assurer de 
sa solidité. 

— Allons, entre donc, lui cria Laurent en riant... Tu trembles toujours. 
Camille enjamba le bord et alla, en chancelant, s'asseoir à l'arrière. 

Quand il sentit les planches sous lui, il prit ses aises, il plaisanta, pour 
faire acte de courage. 

Thérèse était demeurée sur la rive, grave et immobile, à côté de son 
amant qui tenait l'amarre. Il se baissa, et, rapidement, à voix basse : 

— Prends garde, murmura-t-il, je vais le jeter a l'eau... Obéis-moi... Je 
réponds de tout. 

La jeune femme devint horriblement pâle. Elle resta comme clouée au 
sol. Elle se roidissait, bs yeux agrandis. 

— Entre donc dans la barque, murmura encore Laurent. 

Elle ne bougea pas. Une lutte terrible se passait en elle. Elle tendait 
sa volonté de toutes ses forces, car elle avait peur d'éclater en sanglots 
et de tomber à terre. 

— Ahl ahl cria Camille... Laurent, regarde donc Thérèse... C'est elle 
quia peur!... Elle entrera, elle n'entrera pas... 

Il s'était étalé sur le banc de l'arriére, les deux coudes contre les bords 
du canot, et se dandinait avec fanfaronnade. Thérèse lui jeta un regard 
étrange; les ricanements de ce pauvre homme furent comme un coup de 
fouet qui la cingla et la poussa. Brusquement, elle sauta dans la barque. 
Elle resta à l'avant. Laurent prit les rames, et le canot quitta la rive, se 
dirigeant vers les lies avec lenteur. 

Le crépuscule venait. De grandes ombres tombaient des arbres, et les 
eaux étaient noires sur les bords. Au milieu de la rivière, il y avait comme 
des traînées d'argent pâle. La barque fut bientôt en pleine Seine. Là, tous 
les bruits des quais s'adoucissaient; les chants, les cris arrivaient, vagues 
et mélancoliques, avec des langueurs tristes. On ne sentait plus l'odeur 
de friture et de poussière ; des fraîcheurs traînaient. Il faisait froid. 

Laurent cessa de ramer et laissa descendre le canot au fil du courant. 

En face, se dressait le grand massif rougeàlre des lies. Les deux rives, 
d'un brun sombre tache de gris, étaient comme deux larges bandes qui 
allaient se rejoindre à l'horizon. L'eau et le ciel semblaient coupes dans la 
même étoffe blanchâtre. Rien n'est plus douloureusement calme qu'un 
crépuscule d'automne. Les rayons pâlissent dans l'air frissonnant, les ar- 



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20i UN MARIAGE D'AMOUR 



bres vieillis jettent leurs feuilles. La campagne, dorée par les rayons ar- 
dents de l'été, sent la mort venir avec les premiers vents froids. Et il y a, 
dans les cieux, comme des souffles plaintifs de désespérance. La nuit des- 
cend de haut, apportant des linceuls dans son ombre. 

Les promeneurs se taisaient. Assis au fond de la barque qui coulait 
avec l'eau, ils regardaient les dernières lueurs quitter les hautes branches. 
Ils approchaient des lies. Les grandes masses rougeâtres devenaient som- 
bres; tout le paysage se simplifiait dans le crépuscule; la Seine, le ciel, 
les lies, les coteaux n'étaient plus que des taches brunes et grises qui s'ef- 
façaient au milieu d'un brouillard laiteux. 

Camille, qui avait fini par se coucher à plat ventre, la tète au-dessus de 
l'eau, trempa ses mains dans la rivière. 

— Fichtre I que c'est froid ! s'écria-t-il. Il ne ferait pas bon de piquer 
une tête dans ce bouillon-là. 

Laurent ne répondit pas. Depuis un instant, il regardait les deux rives 
avec inquiétude; il avançait ses grosses mains sur ses genoux, en serrant 
les lèvres. Thérèse, roide, la tête un peu renversée, attendait. 

La barque allait s'engager dans un petit bras qui séparait deux iles. On 
entendait, derrière une des iles. les chants adoucis d'une équipe de cano- 
tiers qui devaient remonter la Seine. Au loin, en amont, la rivière était 
libre. 

Alors, Laurent se leva et prit Camille à bras-le-corps. Le commis éclata 
de rire. 

— Ahf non, tu me chatouilles, dit-il; pas de ces plaisanteries-là... 
Voyons, finis : tu vas me faire tomber. 

Laurent serra plus fort, donna une secousse. Camille se tourna et vil la 
figure effrayante de son ami, toute convulsionnée. Il ne comprit pas; une 
épouvante vague le saisit. Il voulut crier, et sentit une main rude qui le 
serrait à la gorge. Avec l'instinct d'une bétc qui se défend, il se dressa sur 
les genoux, se cramponnant au bord de la barque. Il lutta ainsi pendant 
quelques secondes. 

— Thérèse, Thérèse ! appela-t-il d'une voix étouffée et sifflante. 

La jeune femme regardait, se tenant des deux mains à un banc du 
canot qui craquait et dansait sur la rivière. Elle ne pouvait fermer les 
yeux; une effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixés sur le 
spectacle horrible de la lutte. Elle était rigide, muette. 

— Thérèse, Thérèse! appela de nouveau le malheureux qui râlait. 

A ce dernier appel, Thérèse éclata en sanglots. Ses nerfs se détendaient. 
La crise qu'elle redoutait, la jeta toute frémissante au fond de la barque. 
Elle y resta pliée, pâmée, morte. 

Laurent secouait toujours Camille, en le serrant d'une main à la gorge. 
Il finit par l'arracher de la barque, à l'aide de son autre main. Il le tenait 
en l'air, ainsi qu'un enfant, au bout de ses bras vigoureux. Comme il 
penchait la téte, découvrant son cou, sa victime, folle de rage et d'epou- 



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vante, se tordit, avança les dents et les enfonça dans ce cou. Et lorsque le 
meurtrier, retenant un cri de souffrance, lança brusquement l'homme à 
la rivière, les dents emportèrent un morceau de chair. 

Camille tomba en poussant un hurlement. Il revint deux ou trois fois 
sur l'eau, jetant di s cris de plus en plus sourds. 

Laurent ne perdit pas une seconde. Il releva le collet de son paletot pour 
cacher sa blessure. Puis, il saisit entre ses bras Thérèse évanouie, fit cha- 
virer le canot d'un coup de pied, et se laissa tomber dans la Seine en te- 
nant sa maîtresse. Il la soutint sur l'eau et appela au secours d'une voix 
lamentable. 

Les canotiers, dont il avait entendu les chants derrière la pointe de l'Ile, 
arrivaient à grands coups de rames. Ils comprirent qu'un malheur venait 
d'avoir lieu, et ils opérèrent le sauvetage de Thérèse qu'ils couchèrent 
évanouie sur un banc, et de Laurent qui se mit à se désespérer de la mort 
de son ami. Il se jeta à l'eau, il chercha Camille dans les endroits où il ne 
pouvait être, il revint en pleurant, en se tordant les bras, en s'arrachant 
les cheveux. Les canotiers tentaient de le calmer, de le consoler. 

— C'est ma faute, criait-il, je n'aurais pas dù laisser ce pauvre garçon 
danser et remuer comme il le faisait... A un moment, nous nous sommes 
trouvés tous trois du même côté de la barque, et nous avons chaviré... En 
tombant, il m'a crié de sauver sa femme... 

Il y eut, parmi les canotiers, comme cela arrive toujours, deux ou trois 
jeunes gens qui voulurent avoir été témoins de l'accident. 

— Nous vous avons vu tomber tous les trois, disaient-ils... Aussi, que 
diable! une barque, ce n'est pas aussi solide qu'un parquet .. Ahl la 
pauvre petite femme, elle va avoir un beau réveil ! 

Ils reprirent leurs raines, ils remorquèrent le canot et conduisirent Lau- 
rent et Thérèse au restaurant, où le diner était prêt. Tout Saint-Ouen 
connut l'accident en quelques minutes. Les canotiers le racontaient comme 
des témoins oculaires. Une foule apitoyée stationnait devant le cabaret. 

Le gargolticr et sa femme étaient de bonnes gens qui mirent leur garde- 
robe au serviee des naufragés. Lorsque Thérèse sortit de son évanouisse- 
ment, elle eut encore une crise de nerfs, elle éclata en sanglots déchi- 
rants; il fallut la mettre au lit. La nature aidait la sinistre comédie qui 
venait de se jouer. 

Quand la jeune femme fut plus calme, Laurent la confia aux soins des 
maîtres du restaurant. Il voulut retourner seul à Paris pour faire connaître 
l'affreuse nouvelle à M m0 Raquin, avec tous les ménagements possibles. 
La vérité était qu'il craignait l'exaltation nerveuse de Thérèse. Il préferait 
lui laisser le temps de réfléchir et d'apprendre son rôle. 

EMILE ZOLA. 

La tuiu au prochain N: 



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LE THÉÂTRE 

DANS 

LA CARICATURE ANTIQUE* 



FABLES ET APOLOGUES 
ÉSOPE ET PHÈDRE 



Pnrmi les personnages dont le profil doit être 
indiqué dans une histoire de la caricature, alors 
surtout que dans l'enfance elle demande un appui 
à l'apologue, Ésope et Phèdre marchent en téte. 

De tous temps les artistes satiriques cher- 
chèrent des motifs dans les fabulistes et les con- 
teurs. Sur les chapiteaux de nos cathédrales se 
déroulent les figures capricieuses du roman du Renard, et la Renaissance 
fait asseoir dans le chœur des églises les moines sur des stalles le 
long desquelles le même Renard siflle sa satire antimonastique. 

Ésope, Phèdre et La Fontaine offrent une attraction aux esprits sar- 
casliques. Leur ingénieux bon sens, la pitié qu'ils montrent pour les 
faibles, ce qu'ils pensent des puissants, le génie qu'ils tirent du cri des 

• M Champfleury prépare pour la librairie Dentu une nouvelle édition de 
l'Uùtoire de la Caricature antique. L'ouvrage a été remanié et considérablement 
augmenté. Cinquante dessins nouveaux élucident la question; et entre les cha- 
pitres inédits, nous publions les suivants, qui appartiennent à un ordre d'idées 
que M. Cbampfleury avait volontairement laisse de côté dans la première édition, 
les origines du théâtre offrant quelques points obscurs qui demandaient de nou- 
velles recherches. 




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LE THEATRE DANS LA CARICATURE ANTIQUE 207 



peuples ne sont pas sans analogie avec les thèmes favoris des carica- 
turistes. 

C'est pourquoi, malgré les ébréchemenls faits à la statue d'Ésope 
par la science allemande moderne, je donne le portrait de ce patron des 
bossus, hardi à la repartie, mettant le doigt sur les ridicules des grands, 
se vengeant de sa petite taille par la longueur de sa langue, imposant 
un corps contrefait par la force d'un esprit droit, ne s'inquiétant ni de 
la richesse, ni de la grandeur. 

On voit au Louvre un moulage du buste d'Ésope d'après une statue 
de la villa Albani. L'homme est outrageusement bâti, le masque est 
noble et pensif. Jusqu'à ces dernières années, ce buste représentait 
Ésope; mais voilà que les Allemands ont transformé le fabuliste comme 
s'il sortait des mains d'un orthopédiste. 

Ésope n'est plus bossu. Son corps redevient droit. 

Le masque était celui d'un songeur; l'érudition noircit sa peau. Ésope 
devient nègre. 

La tradition en faisait un Grec; les savants le baptisent Éthiopien. 

Parmi les numismatistes il est chose reçue maintenant que la tète 
de nègre qui se voit sur les médailles des Delphiens est la tète d'Ésope 
dont le biographe grec fait ce portrait : « Il avait le nez épaté, les lè- 
vres fort avancées, il était noir, et de là vient son nom qui signifie 
Éthiopien. > 

Ainsi l'affirme M. Zundel, dans un mémoire récent : Ésope était-il 
Juif ou Égyptien * ? 

M. Chassang, maître de conférences à l'École normale, se prononce 
également contre le portrait traditionnel. 

« Pour s'inscrire en faux contre le portrait traditionnel qu'on fait 
d'Ésope, il suflitau savant auteur de [ Iconographie grecque, M. Visconti, 
d'établir qu'Esope avait une statue à Athènes : « Jamais, dit-il avec 
raison, les Athéniens n'eussent élevé dans leur ville une statue à un 
homme contrefait ; c'est plus tard que, par suite de l'opinion générale- 
ment répandue que les bossus sont d'ordinaire gens d'esprit, on se re- 
présenta ainsi l'auteur de tant d'apologues populaires en Grèce. » 

Il n'entre pas dans mon plan d'introduire des discussions étymologi- 
ques non plus que des questions de race; je ne me sens pas de taille à 
lutter avec M. Landsberger qui fait un Juif d'Ésope, avec Wolcker qui 
nie ta tradition, avec M. Zundel qui tend à en faire un Égyptien. En 
archéologie, il est prudent de se tenir dans la citadelle du doute. 

* Revue archéologique, mai 1861. 



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908 



LE THÉÂTRE 



Pourtant des savantes discussions allemandes ii résulte que l'Égypte 
ancienne ayant eu le monopole de donner naissance à des esprits con- 
teurs , Ésope pourrait bien provenir d'Égypte. L'apologue appartient 
plus particulièrement au génie oriental, et les acteurs principaux des 
fables : singes, lions, paons, autruches, étaient en effet plus répandus 
en Orient qu'en Grèce. 

Plus d'un conte et plus d'une fable que nous regardons comme issus 
du sang gaulois, ont été transportés sur notre sol et rendus vivifiables 
comme les grains de blé qu'on trouve dans les pyramides. Las Femmes 
et le Secret delà Fontaine est un conte traditionnel au Caire. Cendritlon 
se trouve tout au long dans Slrabon. Ainsi les empires s'écroulent, les 
nations disparaissent; il reste un conte, une marionnette, une ligurine 
comique qui en apprennent davantage sur la vie intime des peuples 
que les histoires des rois. 

J'en veux un peu toutefois à la science d'avoir enlevé la bosse 
d'Ésope. La critique détruit plus qu'elle ne reconstruit. Quel extrait 
de baptême donnerait-elle à la fameuse statue de la villa Albani ? 

Qu'était-ce que ce personnage contrefait dont l'image (qu'on croit 
être du iv* siècle) représentait pour le peuple la personnification du 
fabuliste? Voilà ce que la critique ne dit pas ; et cependant il y aurait 
ingratitude à médire des recherches exactes de l'érudition allemande. 
Moi aussi je crois que de l'Egypte sont venus la plupart des contes 
bleus, des facéties, des fables, des nains, des pygmées bizarres dont 
s'amusaient les Grecs et les Romains. A ce propos, M. de Ronchaud 
disait avec justesse : < La légende très-lard accréditée, suivant Welc- 
ker, qui a transformé le fabuliste en bossu, ne serait qu'une autre 
version de la tradition qui faisait venir des bords du Nil tout un genre 
fantastique et plaisant de littérature et d'art très-florissant, surtout en 
Italie. > 

L'Égypte se voit par certains détails positifs dans les peintures fa- 
milières de Pompéi. 

En Grèce , un proverbe disait d'un homme têtu qu'il l'emportait sur 
son àne; et une fable à ce sujet dépeignait un âne qu'il était impossi- 
ble de remettre dans le bon chemin, même en le tirant par la queue. 
Lassé par cet entêtement, l'amer Finissait par pousser lui-même son 
àne à l'abîme. Fable bien connue d'Horace : Ut tï/a, dit-il, 

t Qui maie parentem in rupes protusil asellum. » 

C'est cette fable de l'âne allant au-devant du crocodile, malgré les 



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DANS LA CARICATURE ANTIQUE 



209 



efforts de son conducteur, dont on trouve la représentation à Ilercu- 
lanum. 

Ce crocodile n'appartient pas à la Grèce ; par cette fresque, on voit 
l'alliance des fables grecques et romaines avec les traditions du pays 
des Plolémée. 

Pour en revenir à l'appui que la fable prêtait à l'art populaire et 
plaisant, je citerai M. Edouard Fournier : 

« Chez les Romains, cette sorte de satire figurée par les animaux se 
retrouve encore, soit comme provenant de l'esprit grec, soit plutôt 
comme héritage de la vieille comédie. Elle était trop populaire pour ne 
pas avoir cette dernière origine toute nationale. 

» Les cabaretiers môme se faisaient des enseignes avec ce genre de 
caricatures. 

» Phèdre ne dit-il pas que l'idée de la fable du Combat des rats et des 
belettes, conçue toute dans cet esprit de l'animal parodiant l'homme, lui 
vint d'un tableau grossier qu'il avait vu au-dessus de la porte d'un ca- 
baret*?» 



THÉÂTRE COMIQUE CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS 

Grâce aux théâtres populaires de l'antiquité, on peut se représenter 
aujourd'hui le comique particulier à ces scènes familières. C'est sur les 
vases consacrés à la reproduction des scènes des Atellancs que les an- 
ciens ont inscrit décors, masques, costumes, attitudes des comédiens, 
choses aussi vite disparues qu'applaudies. 

Les Alezanes {Ateilana fabula), dont il ne reste que les titres, sont 
rendues visibles par la peinture, quand tant de fragments empruntés 
aux poêles et aux historiens ne pouvaient douner une idée suffisante 
de la fable. 

Les peintres , les graveurs en pierres précieuses , à qui sans doute 
l'invention comique faisait défaut, semblent s'être entendus pour enle- 
ver le côté éphémère aux choses de théâtre, scènes bouffonnes, acteurs 
grotesques, il est peu de musées où le bronze, la terre cuite, la fresque, 

' Je dois ajouter, pour me mettre de niveau avec la science actuelle, que 
Phèdre semble encore plus menacé dans sa personnalité qu'Ésope. Suivant 
Daunou et d'autres critiques, la basse latinité de Phèdre inspirerait de terribles 
doutes et passerait pour avoir été composée par quelque moine du moyen âge. 
Voilà ce que j'entends dire autour de moi. 



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210 



LE THÉÂTRE 



les pierres gravées n'offrent des spécimens de représentations drama- 
tiques, d'ajustements d'acteurs , de masques de mimes. 

Malheureusement ce sujet intéressant ne peut être exposé dans tous 
ses détails, la plupart des acteurs comiques modelant la principale pièce 
de leur costume sur les attributs du dieu Priape. 

Des danses grossières forment le début du théâtre grec antique, 
pantomimes sommaires , quelquefois mêlées de chants ; déjà sont clas- 
sées diverses natures de danseurs : les éthologues, célèbres par leurs 
imitations de scènes populaires ; les biologues, qui parodiaient les per- 
sonnages illustres de leur temps ; les phallophores (ou phallogoges) et 
les ityphalles. 

C'est le théâtre dans sa sauvagerie primitive. Les phallophores, la 
figure barbouillée de suie ou recouverte de masques en écoree d'ar- 
bres, portaient un phallus au bout d'une longue pique. Ils chantaient 
en l'honneur de Bacchus des chœurs dits phallica, et par mille gestes, 
que nous appellerions obscènes, cherchaient à exciter les risées du 
peuple. 

Suivant de l'Aulnaye, t les ithyphalles, ainsi nommés de I'eï2 
(droit) et de <1>A1T02, portaient le phallus droit à la manière de Priape... 
Les ithyphalles jouaient des rôles d'hommes ivres et accompagnaient 

leur saltation de chants libres Ces mimes étaient fort dévoués à 

Priape*. » 

Il ne faut pas trop se gendarmer contre ce blason des phallophores ; 
l'époque n'est pas éloignée où Callot en faisait un motif de comique dans 
sa série des danseurs. 

Phallophores et ithyphalles peuvent disparaître, la pièce principale 
de leur costume traditionnel sera ajustée aux habits des acteurs comi- 
ques, et si elle excite l'indignation des philosophes et des moralistes, 
c'est que la Grèce, parvenue au plus haut degré de la civilisation, vou- 
drait rejeter ces marques qui, n'abandonnant jamais le théâtre comi- 
que, font aujourd'hui le chagrin des archéologues amis de l'exactitude 
et pourtant obligés, par pudeur, de les rayer de leurs dessins. 

Origines du théâtre antique, archaïsme grec, vocabulaire ou alpha- 
bet empruntés pur les Romains, seraient choses délicates en chrono- 
logie régulière, si le mot décadence ne couvrait d'une aile complaisante 
trois ou quatre siècles dans lesquels il est prudent de ne rien préciser 
d'absolu. 

* De la Saltation théâtrale, recherches sur l'origine de la pantomime chez les 
anciens. Paris, 1790, in-8». 



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211 



Toutefois les érudits sont d'accord que certaines peintures comiques 
furent exécutées en Grèce. 

< Les peintures des vases à figures noires et à figures rouges des v e et 
m e siècle environ avant notre ère, ont en général été exécutées sous 
l'influence de la poésie épique; celles des temps postérieurs ont un 
tout autre caractère ; ces dernières compositions ont été inspirées par 
les poêles tragiques. Il est impossible de méconnaître cette influence. 

» Ce qui vient à l'appui de celte observation, c'est toute une classe de 
peintures qui ont pour sujets des scènes de théâtre, la plupart du temps 
des parodies ou des scènes comiques et burlesques. Les masques gro- 
tesques des personnages et leur accoutrement ne laissent subsister au- 
cun doute sur l'intention qui a présidé à ces sortes de compositions, 
auxquelles se rattachent aussi les scènes où l'on voit des tours de 
force et d'adresse, des jongleries. 

» Tous les vases à sujets comiques ont été trouvés dans les tom- 
beaux de l'Apulicou de la Lucanie; quelques-uns dans la Campanie 
et d'autres à Léontini en Sicile. On se rappellera à celte occasion les 
farces ou pièces burlesques nommées ? We Ç à Tarenle et les Atellanes 
des Osques*. » 

Le caractère particulier des peintures de ces vases est qu'elles re- 
présentent des scènes dramatiques dont le sens ne saurait être appli- 
cable aux pièces que nous a laissées l'antiquité. 

On n'a trouvé jusqu'ici sur ces vases aucune traduction par le pin- 
ceau du théâtre d'Aristophane , fait bizarre si on se reporte aux 
nombreux détails comiques dont abonde l'œuvre du poëte. 

Qui ne se rappelle Erelpide voyageant avec Pitthélérus dans le pays 
des Oiseaux qui donne son nom à la pièce. 

Un roitelet perché sur un arbre , non loin du rocher où demeure la 
huppe, s'écrie : 

— Qui va là? Qui appelle mon maître? 

— 0 Apollon préservateur! s'écrie Erelpide, quel large bec! 
Quand arrive la huppe. 

— Par Hercule! dit Erelpide, quel est cet animal? Quel plumage f 
quelle triple aigrette l 

Pitthétérus, s'adressant à la môme huppe : 

— Ton bec nous paraît risible, dit-il. 

Évidemment, les masques d'oiseaux étaient exagérés et poussés au 
grotesque. 

* De Witte, musée Napoléon III, collection Campana, les vases peints, 6'o- 
zetU des Beaux-Arts, l«r août 1865. 



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LE THEATRE 



Qu'on pense à l'effet que devait produire le comédien à tète de huppe, 
parodiant avec son bec « risible » les vers suivants de l'Hélène d'Euri- 
pide : « 0 ma compagne fidèle, cesse de sommeiller ; fais entendre ces 
hymnes sacrés que soupire ta bouche divine, en déplorant le triste sort 
d'Itys, notre fils, par tes gazouillements harmonieux et variés, etc. » 

Selon le Scholiaste, Procné, le rossignol, dans la comédie des Oiseaux, 
réunissait la parure d'une courtisane et le costume d'un oiseau. 

Nous avons quelques indications sur le costume d'un des musiciens 
de la comédie des Oiseaux. 

Le chœur : Faisons entendre les chants pythiens , et que Chéris ac- 
compagne nos hymnes. 

Pitthétérus : Cesse de souiller. Par Hercule ! qu'est-ce que cela? J'ai 
vu déjà bien des prodiges , mais je n'avais point encore vu de corbeau 
avec une muselière. 

Suivant un commentateur*, les joueurs de flûte se bridaient la bou- 
che avec une courroie. L'acteur qui représente ici le musicien avait le 
masque d'un corbeau. 

Voilà pourtant des détails comiques qui auraient dû séduire les pein- 
tres de vases. 

Dans la comédie de la Paix, Aristophane, parodiant le Bellérophon 
d'Euripide, fait monter son héros sur un escarbot. « Le théâtre comi- 
que et la caricature ne forment qu'un seul et même art chez les an- 
ciens, » a dit M. Édouard Foumicr. 

Aristophane fait jouer ses comédies vers l'an 427 avant Jésus- 
Christ. C'est l'époque à laquelle les archéologues reportent l'origine 
de ces vases à peintures burlesques. Et il serait difficile d'expliquer le 
manque d'illustrations par les peintres des célèbres comédies du maî- 
tre, si on n'admettait que ces peintures s'adressent à des scènes d'un 
ordre beaucoup plus bas cl beaucoup plus populaire : ce que j'essaierai 
de démontrer par la reproduction de certains de ces monuments. 

Un vase à peintures comiques donne le nom d'un des artistes qui 
consacrèrent leurs pinceaux à la représentation des scènes domes- 
tiques. 

Astéasesl le nom du peintre qui a signé son œuvre en caractères 
voyants sur le fronton du théâtre où se passe la scène : A22TEA2 
ErPAA«I»E (pour AçT£a; rypaft), c'est-à-dire Astreas pintjebat. 

Il faut ajouter toutefois qu'on a trouvé à Pœstum un autre vase signé 
du môme nom et dont la composition n'offre rien de grotesque. Ce 

Comédies d'Aristophane, trad. par M. Artaud, i vol. in- 18, 1841. 



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DANS LA CARICATURE ANTIQUE 213 



qui donnerait à penser que les artistes de cette époque, si toutefois 
il n'y a pas eu deux Astéas, passaient du plaisant au sévère et 
ne craignaient pas de rendre ù la fois le genre noble et le genre 
comique. 

Quatre personnages sont en scène , avec leurs noms : Charinus, 
Gymnasos, Diasiros et Canchas. 

Charintis, un de ces vieux campagnards scythes dont les Grecs et 
les Romains se moquaient volontiers, étendu sur son lit, le bâton à la 
main, fatigué peut-être d'une longue course, se repose ou se laisse aller 
à ses rêveries, lorsque deux valets le tirent l'un par les jambes, l'autre 
par les pieds, tandis qu'un troisième éclate de rire et semble applaudir 
à ces tracasseries. 

Millingen qui, le premier, a fait connaître le vase peint par Astéas, 
voit dans le vieillard tiré par ces farceurs un symbole de l'écartelle- 
ment du brigand Procuste par Thésée. 

On m'a largement permis de formuler mon avis, si éloigné qu'il soit 
de ceux des érudits qui ont approfondi la mythologie ancienne. 

Je vois dans cette représentation une scène de comédie presque ré- 
gulière. Plante déjà apparaît derrière ces masques. Ces vieillards 
scythes, darmaecs ou daces, l'antiquité les représente à l'état de Cas- 
sandres, grondeurs, aigres, toujours furieux, toujours le pedum à la 
main. Gomme dans le théâtre de Molière, ces vieillards chagrins étaient 
victimes des mauvais tours des Scapins de l'époque. 

AIAZIP02, le nom écrit au-dessus d'un des personnages qui taqui- 
nent le vieillard, est écrit probablement pour At«Tupoî, de 5i«<jup«v, qui 
veut dire honnir, bafouer. 

KArXAZ est un dérivé de xxpwtÇîiv, se moquer, rire aux éclats. 

Pour que le public ne se méprit pas sur le sens des personnages, 
Astéas a écrit leurs noms significatifs au-dessous d'eux. 

Le sens grec est clair. Ici l'étymologie n'est pas tirée par les 
cheveux. 

La scène était remplie par la mimique des personnages, leurs mas- 
ques, leurs costumes; les quatre acteurs portent tous des anaryrides, 
sorte de pantalons particuliers que les Grecs et les Romains bafouaient, 
les traitant de barbares. 

Pourquoi jeter Procuste et Thésée dans les jambes de ces grotes- 
ques? Les reproductions de scènes de théâtre comique ne suflîsaient- 
elles pas aux peintres de cette époque? Astéas a vu cette représenta- 
tion; elle l'amuse, il la traduit par le pinceau. 

Il y a dans cette peinture d'autres détails intéressants : les masques 



214 LE THEATRE 



des deux femmes, la couronne suspendus au fond delà scène, la petite 
porte à demi-ouverte qui semble appartenir à un théâtre de marionnettes, 
la façon sommaire et naïve avec laquelle sont traités décors et acces- 
soires. Grâce au pinceau d'Astéas, on assiste à la farce pour ainsi dire. 
Suivant Millingen, les branches et feuilles de lierre placées au-dessus 
de la scène indiquent que le théâtre était consacré à Bacchus dont ils 
sont les attributs. 

J'ai combattu l'origine du savant archéologue; ses observations sur 
l'époque où fut exécutée cette peinture doivent être citées. 

c La forme et l'orthographe des diverses inscriptions ne sont pas trop 
conformes à l'usage de la langue grecque, au moins telle que nous la 
connaissons : on ne doit pas cependant l'attribuer à l'ignorance du 
peintre, mais à la corruption générale introduite dans cette langue 
par le mélange avec l'osque et avec le latin qui commençait à prédominer 
en Italie vers la fin de la seconde guerre punique; époqueaprès laquelle 
on doit placer l'origine de cet intéressant monument. 

Chose singulière que ces farces improvisées dont le souvenir dure 
plus que tant d'œuvres d'un ordre plus relevé. De Ménandre, il ne reste 
que des fragments ; on connaît par les vases les moindres scènes du 
répertoire osque. Qu'on s'imagine perdues les comédies de Regnard et 
la mise en scène du théâtre de la Foire conservée par les dessinateurs 
du xvm e siècle. 

Telle est pour l'archéologie moderne la situation du théâtre de l'an- 
tiquité. Et même, pour pousser l'analogie plus loin, on doit descendre 
jusqu'aux derniers échelons de l'art dramatique, aux pantomimes des 
Funambules, car voilà ce que le hasard a conservé plus particulière- 
ment dans l'antiquité, le relief funambulesque. 

Je ne crois pas pousser l'analogie trop loin en assimilant les Atel- 
lana fabula aux farces des Funambules ; et si l'étude particulière que 
j'ai faite de la pantomime semble m'entrainer à des relations trop 
exactes de cet art avec les pièces du répertoire osque, les dessins sont 
là comme preuves pour la gouverner de la critique et des érudits. 

Tite-Live rapporte qu'une peste considérable ayant éclaté à Rome 
vers l'an 390, les consuls, pour dissiper la terreur des esprits, firent 
venir des comédiens dits Ludii dont s'affola le peuple accoutumé aux 
jeux du Cirque. 

Suivant de l'Aulnaye, alors aurait été représentée par ces ludion» 
la parodie des amours de Jupiter et d'AIcmène. 

Alcmène est à la fenôtre pendant que Jupiter s'avance, la tète passée 
dans les barreaux d'une échelle qui doit lui servir à pénétrer chez la 



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DANS LA CARICATURE ANTIQUE 215 



belle. Mercure, à l'aide d'une lampe, éclaire le lieu de la scène, et, 
pour ne pas être reconnu, cache son caducée. 

Les deux personnages ont un caractère ithyphallique très-pro- 
noncé. 

» Celte scène appartient évidemment aux mimes, dit de l'Aulnaye, 
parce que les acteurs y sont représentés nu-pieds, planipèdes. t 




De l'Aulnaye se contredit, car plus loin il ajoute : « Ces planipèdes 
n'avaient point de masques et se couvraient le corps de tuniques gros- 
sières faites de peaux de bêtes. » 

Jupiter a un masque blanc ici, et son costume, de même que celui de 
Mercure, n'est pas aussi sauvage que celui des comédiens à l'origine 
de ces farces. 

Le ventre postiche et exagéré de Mercure, les Priapes de cuir rouge 
des deux personnages indiquent que la scène était tournée au bouffon. 
Aussi inclinerais-je à croire que l'échelle, comme dans nos pantomimes, 
devait servir à quelque détail burlesque. Jupiter, la tète prise entre les 
barreaux, subissait certainement les malices de son confident, l'échelle 
étant un moyen comique à l'usage des théâtres disposant de peu de 
moyens. 

Un vase du Vatican, souvent publié, représente une scène qui.n'est 



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216 



LE THEATRE 



pas sans analogie avec la précédente; certains commentateurs y votent 
le second acte de ce drame. 

Jupiter a posé l'échelle contre le mur de la maison et va se présenter 
à la fenêtre d'Alcmène, lui offrant des pommes, fruit consacré à Vénus. 
L'amant tient une bandelette et l'esclave porte un petit seau de bronze 
et une couronne de myrtes, cadeaux amoureux dont il est souvent 
question dans le théâtre antique. 

Dans ce second vase, le maître se distingue de l'esclave par ses sou- 
liers; mais les acteurs n'ont pas les mêmes détails significatifs dans les 
deux compositions. Jupiter reconnaissable au modius, Mercure au 
pétase et au caducée, lors de la première scène, ont perdu ces attributs ; 
ce qui donnerait à croire qu'il ne s'agit ici que de ces rendez-vous à la 
fenêtre qu'Athénée cite comme fréquents. 

La seule analogie est l'échelle qui ne suffit pas pour faire de 
l'amoureux un Jupiter. Mercure, la torche allumée, n'y met plus le 
mystère de la petite lampe éclairant d'un faible rayonnement la fenêtre 
d'Alcmène. 

Avec Panofka j'incline à croire qu'il s'agit seulement de la représen- 
tation d'un rendez-vous tournée au grotesque, et non d'une satire des 
dieux. 

c Les deux couronnes suspendues en haut de la composition, dit 
l'érudit berlinois, nous paraissent seulement indiquer qu'il s'agit d'une 
scène de comédie; elles remplacent les masques que l'on voit, sur des 
peintures analogues, suspendus au même endroit. > 

Sur les revers du vase, sont peints deux hommes enveloppés de man- 
teaux ; le plus âgé tient de la main gauche deux pommes et une ban- 
delette; l'autre, en face de lui, porte une branche. 

Le peintre aura voulu donner les emblèmes de l'amour et la parodie 
amoureuse sur la face opposée du vase. Le grave et le grotesque se 
retrouvent ainsi sur maints autres vases. 

Cela se jouait, suivant de l'Aulnaye, par les comédiens étrusques à 
Rome. 

Bientôt aux pièces des Étrusques se joignirent les pièces Atellanes 
que les Romains empruntèrent aux Osques. 

C'étaient des pièces d'une telle audace satirique que Caligula fit 
brûler, dit Suétone, un poète atellaniquc dont les vers paraissaient le 
critiquer. Domitien également fit périr le poëte Heividius pour sem- 
blables allusions. 

Deux poètes romains, Novius et Pomponius, furent célèbres par leurs 
Atellanes dont le sujet était pris dans les classes populaires. De ces 



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DANS LA CARICATURE ANTIQUE 317 



pièces il ne reste que les litres, et cependant à travers ces titres on 
voit presque le sujet. 

L Anier, le Pâtre cordonnier, les Foulons oisifs, la Marchande de vo- 
lailles, les Vendangeurs^ le Stupide enrôlé, les Noces, les Haillons, les 
Boulangers, les Pécheurs, le Lieu de débauclie, les Bouffons, le Père ma- 
lade, etc. 

Ces spectacles allèrent jusqu'à la plus grande obscénité. 
Ovide, pour se justifier de la trop grande liberté de ses vers, dit : 

« Scribere si fas est imitantes turpia mimos, 
» Maleri» minor est débita pœna mea. > 

Diomède définit ces sortes de pièces : 

Sermonis cujuslibet motus sine reverentia, tel factorum cum lascivia 
imitatio. 

Valère Maxime rapporte à ce propos qu'un jour Porcius Calon ayant 
assisté aux Jeux Floraux, le peuple attendait impatiemment les mimes 
qui n'osaient point paraître, tant Caton inspirait de respect. 

Averti de l'embarras que causait sa présence, Caton sortit pour ne 
point souiller ses yeux de ce spectable lubrique et ne point priver le 
public de ses plaisirs. Mais alors la multitude abandonna le théâtre et 
suivit Caton avec de grandes acclamations. 

Suivant le même historien, les Marseillais ne voulurent point admet- 
tre ces mimes dans la crainte que leur obscénité ne corrompit les mœurs 
de la cité. 

« Eadem civitas (Massiliensium) severitatis custos, acerrima est 
nullum aditum in scenam mimis dando, quorum argumenta majore ex 
parle stuprorum continent actus, ne talia spectandi consuetudo etiam 
imitandi licenliam sumat. » 

Les Marseillais ont-ils conservé cette candeur? La pantomime est 
encore traditionnelle chez eux, et à l'heure où cet art est aussi délabré 
que la Iragédie — deux arls antiques du reste — il y a chaque soir des 
représentations de mimes à Marseille à l'usage des matelots et du 
peuple. 

Voici une scène du théâtre grec, sinon comique, du moins dans la- 
quelle des acteurs bouffons jouaient un certain rôle. 

C'est la reproduction d'une peinture de vase trouvé à Lentini, en 
Sicile. 

Les membres de l'Institut en ont fait dessiner un croquis *, et on ne 
saurait en être trop reconnaissant, car le sujet est curieux. 

• Dictionnaire de l'Académie des Beaux-Arts, t. I", in-8<>. Didot, 1858. 



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LE THÉÂTRE 



Une compagnie qui réunit ses lumières pour éclairer les ombres dont 
s'enveloppe l'art antique, doit être suivie avec respect par l'ignorant 
qui a tout à apprendre en si délicate matière. 

« Le sujet de celte peinture, selon le Dictionnaire, est une Bcène 
comique du théâtre grec. » 

L'affirmation est nette ; il s'agit d'une scène comique. 

« Quatre personnages y sont figurés dans le costume qui caractéri- 
sait ce genre de scènes. » 

Ceci est peut-être un peu vague. 

« L'action se passe devant un temple d'ordre ionique. » 

Très-juste. 

Ici le Dictionnaire entre dans un certain nombre de détails sur l'amé- 
nagement du théâtre, le logeion^ le thymélé , l'escalier en face de la 
scène qui favorisait les évolutions du chœur. 

« Le personnage principal est Hercule vèlu de la peau de lion. » 

Est-ce Hercule ? J'oserai dire que je ne reconnais pas une tôle de lion 
dans ce monstre fantastique avec les dépouilles duquel se couvre le 
principal personnage. 

t Sa main droite est posée sur l'épaule d'une femme qu'il veut en- 
traîner et qui semble résister. » 

Ceci est la simple description de la peinture. 

« M. Sléphani croit reconnaître dans celle femme Angé, fille d'Aléus, 
roi d'Arcadie, prêtresse de Minerve Aléa à Tégée, qui fut aimée d'Her- 
cule. » 

Ici s'arrête à bout de commentaires le Dictionnaire que j'ai fermé 
avec désenchantement, la peinture du vase ne me paraissant pas suf- 
fisamment expliquée. 

Quoi I pas un mot sur les deux figures grimaçantes qui regardent 
avec une sorte de terreur le drame f 

En raison de l'absence d'un commentaire scientifique, je me permet- 
trai de donner le mien. Je mets de côté les personnages historiques, 
aucun nom ne se trouvant peint sur le vase , ainsi qu'il arrive habi- 
tuellement. 

La scène est-elle entièrement comique? J'en doute un peu; j'y vois 
plutôt l'adjonction de deux grotesques au milieu d'une tragédie, à 
moins toutefois que la scène principale ne soit une parodie de scène 
tragique. 

L'ancien mélodrame français admettait à côté du farouche Branca- 
doro et de la princesse, sa victime, le niais qui , par son émoi bouiïon, 
reposait les spectateurs des combats, des prisons, des guet-apens, des 



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219 



assassinats qui, pendant cinq actes, arrachaient des larmes aux cœurs 
sensibles. 

Entre un mélodrame de l'Ambigu et la scène mystérieuse que le 
Dictionnaire de ? Académie des Beaux-Arts a négligé d'approfondir, cer- 
taines analogies se font remarquer. On peut se reporter au beau temps 
de M me Dorval qui, les cheveux dénoués (signe d'excessive catastrophe 
dans le mélodrame), était entraînée dans une caverne par un monstre 
vert! 

Sophocle, Eschyle, Euripide ne furent pas les seuls poètes drama- 
tiques en Grèce. Si déjà ceux-ci étaient soumis à de vives critiques par 
un Aristophane, combien n'en existait-il pas d'un ordre inférieur qui, 
outrant les coups de théâtre et les lamentations des personnages, four- 
nissaient carrière aux pinceaux railleurs de la génération qui suivit, 
n'admettant plus leurs drames démodés. 

Je dis donc que le vase étant grec (je m'en rapporte à l'affirmation 
des archéologues italiens et des membres de l'Institut), il appartient à 
une période de décadence ; 

Qu'il est ou la charge d'une représentation de tragédie; 

Ou la reproduction exacte d'un de ces drames dans lesquels l'élément 
bouffon se mêlait au tragique, pièces dont malheureusement il ne nous 
reste rien. 

Les masques des deux singes (singe est synonyme de laideur), leur 
costume conforme à ceux des personnages comiques, leur altitude nous 
prouvent qu'ils étaient môles au drame pour provoquer le rire chez les 
spectateurs. 

Je voudrais répondre plus directement aux exigences des curieux, 
mais à l 'heure qu'il est, le public ne peut me demander plus de science 
que les savants. 



COMÉDIENS 

L'abbé de Saint-Non voyageant en Italie en 1782, fut étonné de ren- 
contrer dans la galerie du marquis Capponi, un bronze antique, l'aïeul 
de notre Polichinelle. 

« Ce qui paraîtra peut-être singulier, dit-il, c'est de retrouver ici un 
Polichinelle absolument semblable au nôtre pour les traits essentiels, 
la bosse devant et derrière, à l'exception de quelques petites différences 
d'ajustement qui ne sont qu'une affaire de mode, car en Italie, où le Poli- 



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220 LE THEATRE 



chinellc joue encore un bien plus grand rôle que sur nos théâtres, il 
est habillé autrement que le nôtre, mais il lui ressemble pour le masque 
et le caractère. » 

Celte figure a prêté à de nombreux com- 
mentaires. Très-répandue, elle fut représentée 
dans l'antiquité sous diverses formes, même 
en marionnette. 

Maccus est populaire par son masque dans 
l'antiquité comme le Polichinelle français, le 
Punch des Anglais, et je voyais dernièrement, 
dans le curieux musée de Moulins, un Maccus 
mobile servant évidemment de jouet aux 
enfants. 

Les savants, à l'inspection du masque, se 
sont demandé si le bouffon n'arrivait pas 
d'Israël, d'Egypte ou de Grèce. Quelques-uns 
ont disserté sur la courbe israélite de son nez, 
voulant en faire un Juif. Il est certain, laissant 
de côté ces origines difficiles à préciser, que 
les écrivains de l'antiquité avaient prêté une 
certaine attention à cette comique figure. 
Diomède (De Oratione, p. 448), Apulée (Apologie, p. 50), appellent 
ce personnage Maccus, nom de la langue osque qui parait signifier bouf- 
fon, étourdi, stupide, selon l'explication de Jusle-Lipsc dans ses Ques- 
tions épistofoires (liv. 2, question 22.) 

Antony Rieh, qui a donné une petite réduction de la statuette dans 
son Dictionnaire d'antiquités, au mot 3Ioriones, y voit un de ces esclaves 
contrefaits, stupides et difformes que les riches achetaient à titre de 
fous pour divertir leur intérieur à Rome. 

Selon Rich, ce serait un de cesmoriones dont Martial (VI, 39) a dit: 
« Acuto capite, et auribus longis, quoe sic moventur, ut soient ascllo- 
rum. » 

M. Ch. Magnin, lui, y voit l'ancêtre de Polichinelle. 

t Le drame populaire et roturier, dit l'historien des Marionnettes, 
n'a jamais manqué d'égayer dans les carrefours, à ciel découvert, la 
tristesse des serfs et les courts loisirs des manants; théâtre indestruc- 
tible qui revit de nos jours dans les parades en plein vent de Debureau, 
théâtre qui unit la scène ancienne à la moderne... L'érudition peut 
trouver à ces joculatorcs, à ces delusores, à ces goliardi de nos jours et 
du moyen âge les plus honorables ancêtres dont l'antiquité grecque, 




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. . — J 



latine, osquc, étrusque, sicilienne, asiatique, depuis Ésope le sage 
bossu phrygien, jusqu'à Maccus le Calabrais jovial et contrefait, héros 
des farces atellanes, devenu depuis dans les rues de Naples, par la 
simple traduction de son nom, le très-sémillant seigneur Polichinelle.» 

Sauf Rich, tous sont d'accord que le Maccus en question faisait partie 
de celle troupe de comédiens atellanes en compagnie de Bucco, Pap- 
pus, Dorsennus, Manducus, du Parasite, et qu'il représente à son plus 
haut développement le Mimus et l'Archi-Mimus de l'antiquité. 

Dans les pièces improvisées du théâtre 
des Atellanes, jouées vers l'an 510 de 
Rome, Maccus entouré des personnages 
principaux Bucco, Casnar et Pappus re - 
présentaient les types des paysans de la 
Campanic, dans une sorte de langue ma- 
caronique farcie d'osque, de grec et de 
latin. 

Par le titre des pièces, Maccus soldat, 
Pappus pneteritus (éconduit), Maccus dé- 
positaire testamentaire, Pappus laboureur, 
il semble qu'on assiste aux incarnations 
diverses de Pierrot et de Polichinelle: 
Pierrot marquis, Polichinelle vampire, 
Pierrot pendu, etc. 

A eux deux , Maccus et Pappus , ils 
étaient la joie de l'Italie; Maccus insolent, 
vif, spirituel, avec une teinte de comique 
férocité comme notre Polichinelle. 

Les scènes de mœurs qu'ils représentaient : Le Médecin, les Peintres, 
le Boulanger étaient d'une excessive liberté. On les jouait à la lin du spec- 
tacle pour repo:»cr le public des tensions dû la tragédie. C'étaient des 
sortes de divertissements dans lesquels les comédiens de tréteaux, quoi- 
qu'ils n'aient pour public que le populaire, dépensent quelquefois plus 
de génie dramatique que les comédiens officiels. 

Le Maccus, au début, fut-il une sorte de grand comédien comparable 
à Debureau? Divers acteurs lui succédèrent-ils dans le même emploi et 
sous le même masque? Cela semble probable, à comparer les nombreu- 
ses statuettes de terre et de bronze que les Musées ont conservées *. 

' On en trouvera deux en bronze au cabinet des médailles; le numéro 3096 
représente un masque avec un nez énorme de travers, coiffé d'une sorte de ca- 




222 LE THÉÂTRE 



De ces représentations de mœurs du peuple et de scènes de tavernes 
{tabernariœ) sortira la véritable comédie, celle de Térence, de Rhintone 
et de Piaule, YEnnuque et YAsinaire joués d'abord par ces comédiens. 

Malheureusement, un livre m'a manqué pour mieux préciser le sens 
de ces figurines qui représentent, comme le dit l'historien Mommsen, « le 
génie caustique des Italiens, leur vif sentiment des choses extérieures, 
l'amour du mouvement comique, du geste et du travestissement. » Ce 
livre qui, par le pays où est né l'auteur, eût éclairé le sujet d'une vive 
lumière, il m'a été impossible de me le procurer : l'ouvrage du chanoine 
Forio qui explique la comédie latine par les gestes des Napolitains 
modernes. 

4 

MASQUES GROTESQUES 

SOCRATK 

A mesure que ie sillon de la parodie antique sera plus profondément 
creusé, on découvrira de grandes figures vouées aux sarcasmes des 
artistes de leur temps, détails curieux trop négligés par les historiens 
du grand art. 

Les insultes peintes contre le Christ et les premiers chrétiens ne font 
plus doute ; les railleries gravées à l'endroit de Socrate me semblent 
aussi certaines. 

Caractère singulier que celui de ce philosophe sur le compte duquel 
historiens, moralistes, archéologues ne se lassent pas de revenir, par- 
tagés entre les portraits idéalisés et positifs de Platon et de Xénophon. 
Citoyen courageux sur les champs de bataille et dans la vie privée, 
Socrate n'en reste pas moins un être bizarre, s'intitulant accoucheur 
d'idées parce qu'il est le (ils d'une sage-femme, inventant une dialec- 
tique particulière pour pousser ses adversaires à l'absurde, s'entrete- 
nant avec les gens des basses classes, pourtant se souciant peu de plaire 
à la multitude, bonhomme et railleur, combattant tour à tour sophistes, 
métaphysiciens, démagogues, marchands de paroles, poêles et comé- 
diens. Que d'ennemis Socrate dut grouper contre lui, rien que par cette 
ironie si particulière qu'il a fallu lui donner son nom (ironie socratique), 
pour la distinguer de l'ironie vulgaire f 

lotte. Le nez considérable du numéro 3097 retombe sur la bouche. Ces deux 
bustes paraissent provenir de quelque vase. La collection Campana contient 
également des Maccus en terre cuite 



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— Tout ce que je sais, disait le philosophe, c'est que je ne sais rien. 

C'était accabler de mépris les bavardages et spéculations oiseuses des 
sophistes. Toute la philosophie, Socrale la réduisait à l'inscription du 
temple de Delphes : Connais-toi toi-même. 

On se fait une idée du caractère de ce sage par l'anecdote souvent 
citée du peuple sortant en foule du théâtre. Socrale s'efforçait d'y vou- 
loir entrer, et comme un de ses disciples lui lit observer l'impossibilité 
d'aller contre le courant : — C'est, dit-il, ce que j'ai besoin de faire dans 
toutes mes démarches, de résister à la foule. 

C'était donc un caractère tout d'une pièce qui ne ployait pas, faisait 
rougir les citoyens timides, indifférents, et par conséquent devait avoir 
pour adversaires les peureux, les mous et les lâches. Aussi quelques- 
uns de ses disciples eux-mêmes l'ont-ils renié, taxant le maître d'incon- 
stance, d'avarice, de vanité. Les esprits faibles se liguèrent pour cher- 
cher une fissure à l'esprit fort. Les vices s'entendent pour attaquer la 
vertu. Le marbre du plus grand homme ne nous apparaît qu'avec des 
marques de coups de pierre. 

Socrale, appelé de son temps l'homme le jdus sage delà Grèce, devait 
être condamné à boire la ciguë. 

Ce sont de dangereux ennemis que les sophistes. Cantonnés dans la 
citadelle du faux, ils savent de quelle puissance dispose le vrai. Aussi 
emploient-ils tous les moyens pour accabler leur dangereux adversaire. 
Ils se retranchent derrière des divinités auxquelles ils ne croient pas, 
témoignent de croyantes ferveurs, jurent que leur ennemi a insulté les 
dieux et le font condamner à mort. Cela s'est vu à plus d'une époque. 

Méprisant ses calomniateurs, Socrale ameuta d'autres adversaires 
moins dangereux, plus turbulents, les poêles et les comédiens qui met- 
tent en relief les ridicules. 

Il existait en Grèce, avant l'arrivée des comédiens d' Atella, des repré- 
sentations où l'obscénilé se mêlait au grotesque; sortes de parades où 
les effets comiques étaient obtenus par des moyens naïfs et grossiers. 
Coups de bâton, énormes phallus se détachant en rouge sur le vêlement 
des acteurs, masques grimaçants suffisaient pour mettre le peuple en 
belle humeur. Deux esprits éminents à divers titres s'émurent de ces 
représentations : Socrale et Aristophane. L'un, moraliste, qui blâmait le 
dévergondage cl la licence obscène des comiques; l'autre, poète, qui 
se sentait compromis par les censures attachées aux théâtres de bas 
étage. 

Aristophane se défend vivement dans les Nuées d'être assimilé aux 
poêles qui travaillaient dans l'unique but de divertir le peuple. « Cette 



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22i 



LE THÉÂTRE 



comédie parait sur la scène... honneur à sa modestie et à sa décence : 
elle est la première qui ne vienne pas armée d'un instrument de cuir * 
rouge par le bout et de grande dimension, pour faire rire les enfants; 
elle ne s'amuse ni à railler les chauves, ni à danser la cordace (c'était 
une danse impudique et comique) ; elle n'introduit point de vieillard 
qui, en prononçant ses vers, frappe de son bâton tous ceux qu'il ren- 
contre, pour faire passer la grossièreté de ses plaisanteries. » Quoiqu'il 
s'en défende, Aristophane tombe dans les excès des petits théâtres de 
son temps. Socrate, jugeant le poète complice des obscénités du théâtre 
populaire, l'enveloppait, malgré ses qualités lyriques, dans les mêmes 
accusations d'obscénité corruptrice. D'où sans doute la parodie que fit 
Aristophane de Socrate. Ce fut cet esprit de réformateur qui déchaîna 
tant d'ennemis contre le philosophe; avec Aristophane tous les poêles 
comiques criblèrent Socrate de railleries. Ce bonhomme Richard qui 
ne parlait que par apologues, ce paysan du Danube qui par la familia- 
rité de ses comparaisons plaisait tant aux cordonniers et aux haren- 
gères, ne put se couvrir de sa popularité pour échapper aux sar- 
casmes du théâtre. Qu'on s'imagine un Dupin parlant de culture et 
d'épargnes à ses compatriotes les paysans de la Nièvre, et revenant à 
la ville où l'attendent les malices des caricaturistes. 

J'explique par le respect des uns, les railleries des autres cousues 
aux projets de réforme de Socrate, les masques symboliques et satiri- 
ques que l'antiquité nous a laissés du philosophe. 

On a trouvé de nombreuses pierres gravées dont le sens est indécis. 
Ce sont des juxtapositions de profils d'animaux, de jeunes gens, d'oi- 
seaux, de tètes de femmes auxquelles se rattache le masque de Socrate, 
une sorte de Silène, le nez relevé, les lèvres épaisses, des yeux à fleur 
de tête, le cou gros et court, indices d'après lesquels le physionomiste 
Zopyre lisait dans les traits du philosophe les < dispositions les plus 
vicieuses. » Ces pierres gravées attendent un commentateur, quoique 
déjà, depuis près d'un siècle, le comte de Caylus aita ppelé l'attention 
des érudits sur ces symboles. Préoccupé d'une cornaline représentant 
une Minerve à l'épaule de laquelle sont accolés une figure de jeune 
homme et un masque socratique, l'archéologue disait : 

• Dans ces compositions fantastiques, on trouve toujours une tète 
qui ressemble à Socrate, souvent adossée contre une autre jeune et 
agréable qu'on ne balance pas à donner à Alcibiade. Cette dénomina- 
tion peut être aussi bonne qu'une autre, surtout quand on ne peut en 

' Phallum describit, qui erat coriacetu pénis, dit en note M. Artaud. 



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225 



trouver une meilleure ; mais il sera toujours singulier qu'une critique, 
ou, si l'on veut, une plaisanterie, si répétée à Athènes, ne soit indiquée 
par aucun auteur, et que les Romains qui ont si souvent copie ces sortes 
d'ouvrages grecs, soient par conséquent entrés dans la plaisanterie et 
qu'ils l'aient en quelque façon adoptée sans avoir rien dit qui puisse 
nous la faire concevoir. > 

L'explication de cette cornaline me parait facile. Le masque de 
Socrate accolé à Minerve ne serait il pas un hommage rendu à la sa- 
gesse du philosophe? L'amitié qu'il portait à son disciple Alcibiade 
expliquerait la faveur qui a été accordée par les graveurs à l'élève d'être 
rapproché de son maître dans un môme monument. 

Une autre gravure dans laquelle le masque socratique est adjoint à 
un assemblage d'animaux, de palmes et de corne d'abondance, est 
moins saisissable. 

Ce dauphin portant au bout de sa queue une palme, ce coq derrière 
lequel se dresse une corne d'abondance forment un mélange d'em- 
blèmes de guerre et de paix qui se compliquent par le masque de 
Socrate placé en évidence par le graveur. Faut-il y voir les idées du 
philosophe sur les avantages de la paix après la guerre? La tête de 
bélier rattachée au masque socratique, le lapin groupé si maladroite- 
ment par l'artiste à cet assemblage, indiqueraient-ils les bienfaits de 
l'agriculture, un rappel à la vie des champs ? 

Je donne ces explications comme celles qui se présentent naturelle- 
ment à l'esprit. Les pierres gravées avec une intention de satire s'ex- 
pliquent plus facilement. 

D'après des masques de théâtre, furent travaillées finement des cor- 
nalines et autres gravures représentant Socrate et sa femme Xanthippe 
accolés l'un à l'autre. 

Dans ces masques se déroule sinon une comédie tout entière, du 
moins la scène principale d'une pièce satirique jouée par ces biologues 
chargés de parodier leurs contemporains célèbres. 

Le double masque était porté par le même comédien qui jouait à la 
fuis l'homme et la femme, Socrate et Xanthippe, le philosophe songeur 
et la mégère glapissant. Pour jouer ce double rôle, il suffisait à l'ac- 
teur, sans doute costumé avec des habits mi-partie masculins, mi- 
partie féminins, de se retourner et de produire tour à tour au public 
ses dou^t fâCGSc 



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226 LE THÉÂTRE DANS LA CARICATURE ANTIQUE 




Avec un comédien habile à varier 
sa voix, l'effet comique était certain, 
et nous savons par Lucien que les 
comédiens de l'antiquité étaient mer- 
veilleusement habiles à remplir di- 
vers rôles dans la même pièce. 
L'auteur des Dialogues des Morts 
rapporte qu'un étranger ayant vu 
après la représentation un acteur se 
dépouiller de cinq habits différents, 
s'écria : 0 sublime imitateur, tu 
trompes nos sens. Dans un seul 
corps tu a mis plusieurs âmes. 



L'acariâtre Xanthippe a assumé 
sur sa tète l'éternelle légende des 
mauvaises femmes. Socrate était doux et tolérant. 

On s'imagine quelle dualité comique apportait dans l'esprit des spec- 
tateurs la vue successive des deux masques. 

Peut-ôtre le comédien jouait-il la fameuse scène où Xanthippe vomit 
contre Socrate toutes sortes d'injures et finit par lui jeter un pot d'eau 
sale sur la téte. — Il fallait bien, dit le philosophe, qu'il plût après un 
si grand tonnerre. 

Dans tous les contes populaires, chansons, imagerie, légendes, on 
trouve cette légende de la mauvaise femme, qui est d'un effet certain 
auprès des esprits naïfs. 

On a nié, il est vrai, l'anecdote du pot d'eau et la réponse du phi- 
losophe patient ; cependant Antisthène, disciple de Socrate , ayant 
reproché au philosophe le peu de soin qu'il avait pris d'adoucir le ca- 
ractère de sa femme : — J'ai, dit Socrate, choisi Xanthippe pour me 
donner des habitudes de modération cl d'indulgence, convaincu qu'en 
vivant bien avec elle, je m'habituerais à supporter tous les autres 
hommes et à vivre dans la société. 
Xanthippe fut donc le véritable démon de Socrate. 
Les poêles et comédiens, pour se venger des réformes dramatiques 
proposées par le philosophe, se donnèrent à cœur joie la reproduction 
géminée du diable à quatre en jupons et de la mansuétude d'un sage 
ruminant des apologues dont la plupart durent prendre naissance dans 
le caractère emporté d'une violente femelle. 



CHAMPFLEURY. 



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DIEU DANS L'HISTOIRE 



LE SENTIMENT DE DIEU CHEZ LES HÉBREUX * 



I 

CARACTÈRE GÉNÉRAL OU SENTIMENT DE DIEU CHEZ LES HEBREUX 



Le caractère particulier du sentiment de la divinité chez les Hébreux 
est dans ces deux conceptions fondamentales de leur littérature sacrée 
et de leur vie nationale : le genre humain est un, créé à l'image du 
Dieu unique, et il doit être saint comme ce Dieu ; le royaume de Dieu 
qui est dans la Loi doit être réalisé sur la terre, et c'est le peuple juif 
qui est appelé à le réaliser. L'unité du genre humain, telle qu'elle 
avait existé aux yeux des Hébreux depuis la création jusqu'à la disper- 
sion des races lors de la construction de la tour de Babel, sera rétablie, 
et c'est le peuple juif qui formera le noyau autour duquel viendront 
s'agréger toutes les autres branches du genre humain. Toutes les tri- 
bus donc, tous les peuples de l'univers deviendront peu à peu, à la 

* Les Allemands sont-ils plus familiers que nous avec Dieu? Il est certain 
qu'ils en parlent comme s'ils le voyaient souvent; je ne dirai pas avec l'autorité 
de la foi, mais avec l'autorité de la science. Le philosophe Bunsen, très-célèbre 
outre Rhin, a publié en Allemagne le livre qui a pour titre : Dieu dans l'histoire. 

Ce beau livre n'est pas encore traduit en France : il va l'être prochainement, 
par M. Diels, sous la direction de M. Henri Martin, qui signera l'introduction. 
Ainsi que le dit l'auteur, il a tenté la philosophie de l'histoire au point de vue 
religieux : toute philosophie de l'histoire consiste à chercher la loi du progrès 
dans le mouvement historique. 



228 DIEU DANS L'HISTOIRE 



suite- des descendants d'Abraham, membres de ce royaume de 
Dieu sur terre. Seulement, dans la pratique, par sa fidélité môme 
envers ses conducteurs inspirés, Abraham et M • use , ce peuple s'isole 
de plus en plus, se considère trop exclusivement comme le peuple élu, 
et se met ainsi en opposition avec l'humanité ; si bien que ce qui devait 
unir les diverses races humaines n'a servi qu'à les séparer davantage. 

La manière dont ces idées se sont manifestées dans le peuple hé- 
breu n'est pas moins caractéristique que ces idées elles-mêmes. Ou ne 
saurait se rendre un compte exact du rôle historique des Juifs, sans se 
former une notion claire de la prophétie. La vraie signification du mot 
prophète, qui, en hébreu, signilie* enthousiaste, inspiré, «danslesensdu 
vates des Latins, donne la clef de ce phénomène étrange. La vision a 
toujours existé chez les Hébreux, comme nous le voyons entre autres 
par l'histoire de Joseph, el, dans l'origine, elle fut chez eux en rapport 
intime avec la vie morale et rationnelle, avec la divinité. On se trom- 
perait fort cependant, si l'on considérait cette vue de la divinité comme 
un acte, pour ainsi dire, extérieur, tel que l'extase de saint François 
d'Assise ou de sainte Catherine ; chez les prophètes, elle fut toujours 
exclusivement intérieure. Moïse lui-même ne voit pas la face de Dieu, 
c'est-à-dire la pensée éternelle, mais le dos, comme dit la Bible, c'est- 
à-dire le rellel de celte pensée dans la réalité, sa manifestation dans 
le temps, dans l'histoire. 

La prophétie n'est donc pas la simple vision ; elle n'est pas davan- 
tage pure réflexion. Qu'est-ce en effet que la vision dans le sens ordi- 
naire du mot? La vision matérielle est le contraire de la vie active. 
Lorsque l'homme est éveillé, il reçoit par ses sens des impressions 
qu'au moyen de la raison il change en pensées; c'est a ces pensées 
qu'il conforme ses actions, et ce n'est que dans cet étal qu'il est capa- 
ble de connaître el d'agir. Mais, lorsque l'activité des sens est paralysée, 
soit par le sommeil, soit par l'extase, l'espace et le temps disparais- 
sent, et l'homme voit les choses directement, en dehors des conditions 
des sens. C'est cet état qu'on appelle l'état de visionnaire. Or, ce qu'est 
cet état relativement à la vie active et pratique, un état analogue doit 
l'être relativement à la vie de la pensée. De même donc que la vision 
ordinaire n'est autre chose qu'une perception plus pénétrante des 
objets, la vision prophétique constitue une perception plus pénétrante 
des idées et des vérités morales. On comprend combien cet état dut 
être favorable à la vie morale, et l'on peut dire que la prophétie est 
l'émancipation de la vision matérielle, comme la vie philosophique est 
1 affranchissement de la vie des sens. Eu d'autres termes, l'homme a 



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DIEU DANS L'HISTOIRE 



229 



une vie pratique et matérielle, et il a une activité morale et intellec- 
tuelle ; la vision nnturelle et ordinaire répond au premier de ces états; 
la prophétie ou vision supérieure répond au second. Dans la première, 
l'homme voit clairement les ohjels en dehors des limites du temps et 
de l'espace; dans la seconde, il voit directement les principes ration- 
nels et moraux, en dehors des catégories de la logique. 

La prophétie, comme phénomène historique, était le domaine de la 
liberté intellectuelle en face de la royauté et de la hiérarchie établie. 
Le seul titre du prophète était la force qu'exerce dans la vie publique 
l'homme sincère et enthousiaste; car, il ne faut pas l'oublier, les pro- 
phètes n'étaient ni littérateurs ni artistes, ils étaient hommes d'action : 
contre les représentants de la lettre, ils défendaient l'esprit ; ils étaient 
démagogues dans le vrai sens du mot, guides du peuple, qu'ils mainte- 
naient dans la foi en l'ordre divin. 

Avant l'établissement de la royauté, il existait déjà des écoles de 
prophètes qui parcouraient le pays pour agir directement sur le peu- 
ple, prédisant l'avenir et prêchant la morale, mais une morale qui se 
rattachait toujours intimement à l'histoire providentielle de ce peuple. 
Ce n'est que vers le x e siècle avant Jésus-Christ qu'ils commencèrent 
à donner à leurs sentences une forme littéraire. Cette litiérature pro- 
phétique naquit dans le royaume de Juda avec Joël, tandis que, dans 
Israël, le grand Klic élait encore tout à fait le prophète dans le sens 
ancien, orateur et acteur politique et religieux. La succession de ces 
patriotes inspirés est ininterrompue jusqu'à la chute de Jérusalem, à 
laquelle assiste le dernier et le plus grand d'entre eux, Jérémie. 

Sous la domination des Perses, la prophétie dégénère. Elle devient 
une sorte d'institution sans vie , une chose toute extérieure et de pure 
forme. La vraie prophétie se tait ; les Juifs le reconnaissent eux-mêmes. 
C'est alors que s'inspire, des sentences recueillies chez les prophètes, 
la contemplation enthousiaste, telle que nous la montre le livre de 
Daniel, où les traditions du passé sont représentées comme des prédic- 
tions de l'avenir. 

Bien qu'inspirées par l'exaltation du moment, les sentences prophé- 
tiques se produisaient dans une forme réglée, que l'on pourrait appeler 
celle de la sentence double (parallelismm membrorum), où la première 
moitié éveille la réflexion et indique la pensée, que la seconde moitié 
confirme et approfondit davantage. Quant au fond, c'est la manière de 
voir d'Abraham, délivrée des formules de la Loi, qui prédomine dans 
tous ces chants, sans exception. Tous en effet reposent sur la foi dans 
l'unité du genre humain soumis à Dieu, et dans la réalisation du royaume 



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230 



DIEU DANS L'HISTOIRE 



divin sur la terre. Aussi les écrits prophétiques des Hébreux sont-ils 
uniques dans l'histoire universelle et très-peu compris, même aujour- 
d'hui, plus encore à cause de la superstition rabbinique et théologique, 
et de l'ignorance ou de l'indifférence des philosophes et des historiens 
vulgaires, qu'à cause de la platitude, de la diffusion et de l'incrédulité 
de la plupart des commentateurs profanes. Les Allemands, sans doute, 
ont beaucoup fait, depuis llerdcr, pour l'intelligence des prophètes ; et 
M. Ewald, en particulier, s'est acquis des litres incontestables à la re- 
connaissance publique. Toutefois celte école elle-même néglige encore 
trop deux choses essentielles. Elle ne semble pas même s'apercevoir 
que la vision, telle que nous l'avons définie, est l'élément originel et 
spécifique du prophétisme ; elle ne connaît pas ou ne veut pas recon- 
naître la portée du sens métaphysique caché sous les expressions sym- 
boliques. 

11 s'agissait pour le prophète sincère, qui n'avait pas de visions à 
commandement comme les quatre cents faux prophètes qui accompa- 
gnèrent Achnb, ou comme nos somnambules de foire, il s'agissait de 
metlre la vision en rapport avec la vie réelle, avec l'activilé pratique. 
Ce qui dislingue donc le vrai prophèle, ce n'est pas la portée morale 
de ses idées, tous les grands prédicateurs chrétiens el plus d'un poète 
lyrique grec la possèdent au même degré : ce n'est pas non plus la 
prédiction de certains événements; la pythonisse de Delphes pouvait 
s'en vanter à aussi juste tilre que beaucoup de nos somnambules du 
jour, et les prophètes eux-mêmes n'attachaient aucune importance à 
l'exactitude matérielle des dates et des chiffres ; ce qui caractérise le 
prophétisme, c'est, d'un côté, de conserver jusque dans la vision l'élé- 
ment divin, intellectuel, rationnel, si l'on veut ; d'un autre côté, d'ap- 
pliquer, au moyen de la réflexion, la vision à la réalité; c'est-à-dire que 
le prophèle interprétait ses visions et en tirait des conséquences pra- 
tiques. Il faut reconnaître enfin la portée métaphysique de la prophé- 
tie, si l'on veut bien l'apprécier, puisque, d'une façon intuitive, les 
voyants virent la plus haute vérité philosophique; ils virent en Dieu 
l'identité de l'être et de la pensée. 



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231 



II 

1ER QUATRE REPRÉSENTANTS DU SENTIMENT DE DIEU CHEZ LES HÉBREUX 

C'est surtout dans quatre grandes individualités que Dieu s'est révélé 
aux Hébreux : Abraham, Moïse, Élie, Jérémie ont été les initiateurs et 
les directeurs du peuple juif dans sa mission historique ; ce sont eux 
qui, abslraclion faite des écrits que l'on attribue à certains d'entre 
eux, ont formé et maintenu , par leur action et leur vie, le sentiment 
de la divinité chez le peuple hébreu ; ce sont eux que la postérité a 
considérés avec raison comme les modèles et les représentants des idées 
et des destinées les plus élevées et les plus sacrées de ce peuple. 

La première de ces individualités immortelles est le sage, pieux et 
juste aïeul des Hébreux, l'ami de Dieu : Abraham. En ôtanl aux récits 
que nous possédons de sa vie tout ce qui est impersonnel et appartient 
à l'histoire de toute la race juive, en ne considérant que l'histoire, pour 
ainsi dire privée, d'Abraham, mari de Sarah et bisaïeul de Joseph, on 
ne saurait méconnaître une grande personnalité historique. L'histoire 
intime, cependant, de son àmc et de ses idées est plus importante en- 
core que cette histoire extérieure de sa vie de patriarche cl de fonda- 
teur de peuple. C'est un esprit noble et élevé, qui, après de longues 
luttes intérieures, rompit le premier la servitude et la malédiction qui 
s'attachaient au culte sanguinaire de Moloch. Ce courage héroïque, ii 
l'eut, parce qu'il aimait plus la voix directe du Dieu qui parlait dans sa 
conscience et dans sa raison, (pie toutes les traditions de ses frères de 
race. C'est en vertu de cette foi dans la voix de Dieu qui ne saurait ni 
faillir ni décevoir, dans cette voix qui parle au fjnd du cœur de 
l'homme, qu'il renonça aux usages de ses pères et introduisit, à la place 
de ces expiations sanglantes, le symbole sauveur de la circoncision'. 

Sans doute le sacrifice du premier-né, qu'il rejeta avec horreur et 
qu'il interdit aux siens, avait été également un symbole dans l'origine, 
mais un symbole immoral, irrationnel, impie. La circoncision consa- 
crait la pensée fondamentale de ce sacrifice humain. En reconnaissant 
que ce qui est matériel doit disparaître dans ce qui est esprit, que l'in- 
fini doit consumer ce qui est fini, elle constituait une sorte de transac- 
tion entre les droits de la créature et ceux du créateur; mais elle pre- 
nait en môme temps le caractère d'une consécration des enfants de 

• Genèse, XIII, 10, 14. 



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DIEU DANS L'HISTOIRE 



Dieu. Par un vœu de reconnaissance au Dieu qui leur laissait leurs en- 
fants et par une promesse de les élever dans la loi, les parents les con- 
sacraient de la sorte à la divinité comme un bien qui lui appartenait \ 

Le courage d'Abraham, qui avait sa source dans la foi en la voix de 
Dieu, parut sans doute à beaucoup d'entre ses voisins et ses frères 
d'origine une sorte de philosophie impie, une révolte sacrilège contre 
Molochct ses prêtres; mais Abraham eut ce courage parce qu'il avait 
reconnu dans sa conscience et dans sa raison le vrai Moloch, le véri- 
table roi et seigneur du monde moral , qui ne parle à l'homme, son 
image, que par l'esprit et par la conscience. Le sentiment delà liberté 
morale et rationnelle était pour lui l'objet d'une foi intime et person- 
nelle. C'est ce Dieu, ainsi révélé, et ce Dieu seul qu'il osa vénérer. 
Éprouvé qu'il fut, privé d'enfants, il fut pourtant toujours convaincu 
que celte foi ne périrait pas avec lui, qu'elle serait conservée dans sa 
famille, pour tous les peuples de l'univers. Il prouva cette énergie de 
conviction, lors de son émigration. Déjà, en passant l'Euphratc, le plus 
intime de son cœur lui avait révélé qu'à cette foi dans l'ordre moral 
appartenait l'avenir, et que c'était en lui que seraient bénis tous les 
peuples ; celte ferme conviction le calmait et le consolait dans les 
longues années pendant lesquelles la paternité lui fut refusée. Cette 
foi ne le trompa point. Après deux mille ans, la prophétie s'est magni- 
fiquement accomplie , puisque judaïsme, christianisme et mahomé- 
tisme se rattachent également à la grande figure du patriarche, dont 
la vie est le fond historique commun à ces trois religions, ennemies 
de l'idolâtrie, et que les peuples qui se sont approprié sa foi, gou- 
vernent réellement le monde par droit divin. C'est donc lui qui a légué 
à l'humanité cet héritage, le plus grand de tous, et c'est lui qui ouvre 
la série des individualités qui ont transformé le monde moral. Voilà où 
est l'importance de son rôle historique". 

Moïse, la seconde de ces grandes personnalités morales, a déjà un 
caractère tout à fait historique. Plus homme d'action que prophète, 

* II est probable qu'on doit lenir ici grand compte de l'influence de l'Égypte 
et des rapports d'Abraham avec ce pays, qui pratiquait la circoncision et re- 
poussait les sacrifices humains, en usage chez les peuples de l'Asie occidentale. 

(Soie de l'éditeur.) 

" Nous possédons l'histoire de la vie d'Abraham dans le récit épique qui date 
du temps de David et de Salomon {Genèse, ch. xi-xxv); mais récriv8in du vm« 
siècle qui compléta ces récits par les traditions vivantes qu'il avait recueillies, y 
a ajouté beaucoup de traits intéressants; surtout l'expédition d'Abraham contre 
Sodome. 



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DIEU DANS L'HISTOIRE 



833 



il n'est cependant inférieur à aucun des grands hommes de l'histoire, 
si ce n'est à Abraham dont il continue l'œuvre, et à Jésus pour lequel 
il prépare son peuple en l'éduquant et en le disciplinant. 

L'action de Moïse fut plus nationale que celle d'Abraham, sans que 
pourtant il renonçât à ce qu'il y avait d'universel et d'humain dans 
l'œuvre commencée par le patriarche. Comme lui, il admet une rela- 
tion éternelle entre Dieu et l'homme; mais il soutient en outre que la 
foi dans cette relation sauvera le peuple juif et que cette foi devra for- 
mer la base de la législation civile et de la religion établie chez ce 
peuple. De même que pour l'individu la loi morale doit remplacer la 
fatalité, elle doit remplacer pour la nation le pouvoir politique et le 
culte extérieur, le culte des images et des formes. Cependant ce rap- 
port particulier de Dieu avec les lils d'Abraham n'est pas en contradic- 
tion avec le caractère humain et général de la foi d'Abraham, puisque 
ce Dieu réside dans la conscience et que partout il est le Dieu de tous 
êtres qui ont une conscience, c'est-à-dire de tous les hommes, et « les 
dieux de tous les peuples lui seront soumis. • L'alliance de Dieu avec 
l'humanité a d'ailleurs précédé l'alliance spéciale avec le peuple élu, 
qui n'en est qu'un renouvellement et une application particulière. 

La personnalité de Moïse répond parfaitement à celte idée fonda- 
mentale de son œuvre. Profondément versé dans la science égyptienne, 
sans que cette science puisse ébranler ni sa foi ni son patriotisme, 
héroïque de courage envers l'Égyptien , plein d'énergie dans son 
œuvre, d'une justice sévère et d'une patience inépuisable pour le peuple 
ingrat dont les destinées lui sont confiées , dévoué avec une sublime 
abnégation et un complet désintéressement à ce peuple qu'il plaint en- 
core plus qu'il ne le condamne, sans l'ombre d'envie envers ses rivaux, 
ce caractère semble prédestiné à être pasteur dépeuple. 

Moïse voit Dieu, mais il le voit dans son œuvre; < il n'en vit que le 
dos, i dit la Bible, par une expression symbolique qui renferme un 
profond sens métaphysique, bien que Moïse ou l'auteur du récit biblique 
n'en eût sans doute point conscience. La face de Dieu en effet est une 
expression métaphorique qui répond parfaitement au mot de Providence 
des langues japhétiques ou aryennes; et qu'est-ce que la Providence, 
si ce n'est l'ordre moral? Et que sera le revers de cette face, si ce n'est 
l'ordre moral devenu visible, réalisé; en d'autres termes, la connais- 
sance de Dieu par le gouvernement du monde? La raison humaine ne 
saurait regarder en face la Providence, moins encore la pénétrer: car 
il y a dans le spectacle du monde présent mille contradictions que 
l'homme ne sait pas concilier les unes avec les autres, et le dessein de 



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231 DIEU DANS L'HISTOIRE 



Dieu, avant qu'il se soit réalisé, lui est impénétrable. Mais, lorsqu'il 
regarde en arrière, qu'il passe en revue ce qui s'est accompli déjà, 
pour y découvrir la voie de Dieu , il en reconnaît la sagesse et il dé- 
couvre que l'essence de Dieu, révélée par l'histoire, est la justice que 
tempère la charité inépuisable. 

C'est dans cette vue de Dieu accordée à Moïse, tandis qu'autour de 
lui tous les autres sont frappés de cécité, qu'est son caractère prophé- 
tique qui s'allie chez lui à l'activité. Car, de ses visions, nous dirions de 
sa pensée abstraite, il savait trouver le chemin à l'action. Voyant et 
acteur à la fois, il avait la force de réaliser ce qu'il avait ru, cl il ne 
voulait rien que réaliser ce qu'il avait vu. Seul avec Washington entre 
tous les grands chefs de peuples, il fut le sauveur cl le guide de sa 
nation, sans vouloir s'en faire le mailrc. Sa république, en effet, sem- 
blable au gouvernement des patriarches, repose sur la souveraineté 
de Dieu. Son peuple, il le considérait comme le peuple de Dieu, des- 
tiné à répandre l'idée de la justice cl de la vérité divines sur la terre, 
et, si national que puisse paraître son rôle, l'idée de l'humanité se trouve 
dans les dix commandements, qui ne sont que l'application au peuple 
juif de la loi morale universelle ; cette idée est le fondement môme de 
l'œuvre de Moïse : « Aimez l'étranger, car vous avez été étrangers 
dans la terre d'Égyptc. » 

Le peuple juif n'a pas été très-fécond dans la création de formes 
politiques; il l'a été d'autant plus dans la création déformes religieuses, 
et c'est dans Pinslitulion des sacrifices qu'est surtout déposée l'idée 
mosaïque dont le principe est l'alliance de Dieu et de l'homme. En 
fait, l'homme est séparé de Dieu par le péché, action libre, il est vrai, 
mais que tous sont également exposés à commettre. La conscience et 
l'aspiration morale sont les deux voies par lesquelles Dieu se rappelle 
toujours à l'homme, qui de son coté se rappelle à Dieu par la prière. 
Désirant exprimer par un acte extérieur, soit son dévouement, soit la 
douleur qu'il éprouve de s'être aliéné de Dieu par le péché, il symbo- 
lise ce dévouement et cette douleur par le sacrifice. En offrant les dons 
qu'il a reçus de Dieu, il veut dire qu'il s'offre lui-môme et sa volonté, 
et le feu dévore ces dons, comme Dieu, dont le feu est le symbole, 
consume ce qui est fini, matériel, le péché. Le sacrifice est donc à la 
fois une consécration à Dieu de la vie reconnaissante du croyant, et 
l'anéantissement du mal. Ces deux éléments, réunis dans le sacrifice 
primitif, sont séparés plus tard dans les deux sacrifices distincts de la 
reconnaissance et de l'expiation. Il ne faudrait pas s'imaginer que, 
parce que les Juifs croyaient à Satan, ces sacrifices expiatoires fussent 



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DIEU DANS L'HISTOIRE 236 



adressés à Satan. Le Satan hébreu n'est que l'esprit de mensonge, 
la personnification du péché humain, tandis qu'IIazazel avec lequel on 
le confond si souvent, Hazazel à qui est offert le bouc émissaire, n'est 
autre que Dieu lui-même, ou plutôt une des faces de Dieu, celle de la 
force et de la vengeance divines. C'est donc le libre dévouement qui 
est le fond du culte mosaïque, bien qu'il soit impossible de nier que, 
pour agir sur un peuple grossier, il dût y avoir aussi, à côté de la loi 
morale qui initiait au sacrifice, une loi extérieure, parle fait de laquelle 
la crainte matérielle de désobéir à la loi tendait à se substituer à la 
crainte morale de mal faire. Toute la mission des prophètes consistai! 
à réagir contre cette tendance extérieure et à réveiller le sens mora!. 

La foi d'Abraham et de Moïse fut aussi celle de Josué et des juges, 
ces anciens prophètes qui continuèrent l'œuvre du patriarche et du 
législateur. Aucun cependant ne s'éleva à la hauteur de leurs grands 
prédécesseurs; aucun d'eux n'atteignit l'importance historique de 
Moïse, parce qu'aucun ne révéla des idées réellement historiques. Le 
sentiment de la divinité, réveillé dans le peuple juif par Moïse, mena- 
çait de périr dans l'éparpillement de la nation, dans le sensualisme, 
dans l'idolâtrie vers laquelle elle inclinait. C'est du besoin de l'unité 
que sortit la royauté ; mais ce n'est qu'après le schisme que ce désir 
et ce besoin de l'unité trouva des organes inspirés dans les prophètes 
nouveaux, parmi lesquels Élie d'Israël occupe la première place. C'est 
lui qui se voua le premier avec énergie à l'extinction de cette idolâtrie 
qui s'était tant répandue dans le peuple de Dieu ; c'est lui qui affronta 
les huit cent cinquante prêtres de Bnal et les livra au peuple courroucé ; 
c'est lui qui, survivant seul à tous les prophètes persécutés et viclimes 
de la colère d'Achab, se réfugia an m ml Sinaï, et le premier, depuis 
Moïse, fut honoré de la vue du Tout-Puissant, qui lui parla directe- 
ment et intelligiblement, non par la voix de l'ouragan, non dans le 
fracas du tremblement de terre, non dans les flammes dévorantes, mais 
dans le léger souffle du vent du soir. 

Double est la manifestation de Dieu : il se révèle dans les miracles 
de l'univers et dans le miracle de la conscience. Mais, si les phénomènes 
de la nature sont puissants et émouvants, Dieu n'y est cependant pas 
renfermé ; il faut que son souffle, qui pénètre l'âme, fasse entendre sa 
voix, et celte voix annonce à Élie la ruine du méchant et le triomphe 
du juste. « Il arrivera que quiconque échappera de l'épée de Hazazel, 
sera mis à mort par Jéhu, et quiconque échappera de l'épée de Jéhu, 
sera mis à mort par Élisée. Mais je me suis réservé sept mille hommes 
de reste en Israël, savoir tous ceux qui n'ont point fléchi le genou 



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DIEU DANS L'HISTOIRE 



devant Baal et dont la bouche ne l'a pas baisé. » (Rois, XIX, 1. i.) 

Il est à peine un prophète dont l'action ait laissé une trace aussi 
vivante dans le souvenir de son peuple. C'est lui que vante le livre des 
Machabées ; c'est lui que glorifie Jésus-Christ. Le prophète Malachie, 
au temps des Perses, espérait en son retour, et le peuple crut voir Élie 
dans saint Jean-Baptiste. 

Jérémie, le quatrième héros national des Hébreux, vécut dans un 
temps de décadence, et la forme de son œuvre n'est pas à la hauteur 
de la poésie antérieure. La prophétie était devenue de plus en plus 
contemplative, et la contemplation parle en prose. Cependant le carac- 
tère propre de la prophélie hébraïque, l'union de la pensée, de l'ex- 
hortation et de l'action avec le don de roir, se trouve encore tout entier 
chez lui. Plus d'une de ses prédictions — celle de la captivité entre 
autres — s'est accomplie ; mais c'est surtout comme chef populaire 
et comme patriote qu'il est éminent. Quelle que soit la grandeur de 
l'homme moral et du penseur, elle est subordonnée chez lui à la verlu 
du citoyen et de l'homme d'action. Aussi son histoire personnelle est- 
elle intimement liée a celle du peuple. 

Pendant la tentative que fait Josias de rétablir le culte de Jéhovah, 
Jérémie reste silencieux, parce qu'il ne voit de salut t|ue dans l'amé- 
lioration morale et qu'il fait peu de cas de la restauration extérieure du 
culte. Ce n'est qu'après la mort de Josias à .Megiddo, qu'il élève la voix 
contre Joachim, qui, n'osant frapper le prophète lui-même, jette au feu 
ses écrits; et, lorsque la bataille de Circesium a justifié ses prédic- 
tions, il n'en devient que plus pressant et plus éloquent. Dans ses aver- 
tissements à son peuple, il se montre supérieur à Démoslhènes et à 
Cicéron, puisque dans le bien et le mal de sa patrie il sent en même 
temps le bien et le mal de l'humanité ; rien ne peut lui enlever sa foi 
dans les destinées de l'une et de l'autre. Par-dessus la destinée parti- 
culière de son peuple, il voit refleurir et prospérer le royaume de Dieu. 
Jeté en prison, il ne cesse de protester; après avoir passé vingt-deux 
années en luttes incessantes avec Joachim et Zédékiah, il assiste, sans 
jamais se décourager, à la captivité de Babylone. C'est le moment 
même où l'ennemi va s'emparer de Jérusalem, qu'il choisit j>our y 
acheter une terre, témoignant ainsi de sa confiance inébranlable. Un 
instant, pendant le siège, il semble qu'on veuille l'écouter; mais, des 
que l'ennemi s'éloigne, on retire les concessions qu'on lui a faites ; et, 
omme il résiste, on le renvoie en prison. Pendant quelque temps le 
roi le protège, mais secrètement et comme s'il en avait honte ; bientôt 
il le livre, pour le faire retirer peu après et clandestinement de la fosse 



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où il a été précipité. Lorsque la ville est prise et que les Babyloniens 
lui rendent la liberté, il demeure cependant fidèle a la cause nationale 
et se rallie au petit nombre de ceux qui osent résister. Eu vain les 
exborte-t-il à rester sur la terre de leurs aïeux; malgré lui, ils se re- 
tirent en Egypte, où il les suit pour ne pas se séparer des derniers 
représentants de la liberté juive. Il survécut donc aux grandes calami- 
tés de son peuple ; mais ce ne fut que pour tomber, après quarante- 
deux ans de luttes héroïques, sur la frontière étrangère, victime de ce 
même peuple pour lequel il avait tant souffert, et lapidé comme blas- 
phémateur, lui qui avait voué sa vie au culte du vrai Dieu. 

D'autres avaient prophétisé avant Jérémie; d'autres avaient agi par 
la parole sur le peuple de Dieu ; mais aucun d'eux n'atteignit à la gran- 
deur de ce prophète; 4'action d'aucun d'eux ne fut aussi durable. 
Écrivain sans égal dans son temps, homme d'État dont on demande les 
conseils, bien qu'on ne s'y conforme jamais, lutteur infatigable, il 
garde toujours sa force d'àmc, sa haute supériorité. Non-seulement le 
roi, les grands, les prêtres, l'abandonnent; les siens eux-mômes le 
renient; rien ne rebute le vaillant patriote. Si parfois l'impatience et 
le découragement veulent s'emparer de lui,, il demande a Dieu la force 
nécessaire pour les vaincre, et il se relève, et. vers la fin de sa vie, il 
retrouve toute sa sérénilé. Pas un mot d'impatience ne lui échappe à 
ses derniers moments. Sa mort est semblable a sa vie. Ainsi que Cas- 
sandre et Démosthènes, il n'est jamais écouté vivant, et le prophète 
inflexible, l'ami éprouvé et fidèle du peuple, est mis à mort, comme 
sacrilège et ennemi de Dieu ! Une telle personnalité ne saurait périr ; 
ce qu'elle a accompli est acquis à l'humanité, et l'humanité ne l'a 
point oublié. Au temps du Christ, Jérémie est t le prophète » par ex- 
cellence. Élie et lui sont considérés par le peuple comme les prédéces- 
seurs du Messie, et Judas Machabée le voit assis près du trône de Dieu 
dans la splendeur céleste. 

C'est à lui que songe son élève inspiré, le prophète inconnu dont les 
écrits ont été joints à l'œuvre d'Isaïc, quand il parle du serviteur de 
Diei, qui, transfiguré par le mépris des hommes, par la persécution, 
les périls de la mort et la fin du martyre, ramènera le peuple d'Israël à 
la vraie connaissance de Dieu. Les apôtres, il est vrai, et tous les chré- 
tiens ont vu dans cette image le récit des souffrances du Christ, et ils 
ont eu raison, en un sens. Dans le passé cependant, cet homme, proto- 
type du Christ, n'en était pas moins Jérémie. Les théologiens, parlant 
de ce point de vue erroné que la prophétie consiste dans la négation de 
l'histoire, tandis qu'elle n'en est que l'élucidalion tombent, comme 



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presque toujours, dans le culte de la lettre en ne cherchant point à 
pénétrer l'esprit. Ils ne voient pas que, tout au contraire, les prophètes 
reconnaissent tous l'éternel dans ce qui est passager, le parfait dans 
l'imparfait; que, dans les phénomènes de la vie terrestre, ils perçoivent 
les signes d'une vie divine. C'est ce qui a lieu pour Jérémie. Son élève 
parle évidemment et clairement d'un homme que le peuple a vu et 
connu ; cet homme, c'est Jérémie, dont l'existence et le martyre se 
renouvelleront un jour dans le Christ. 

Le serviteur de Dieu n'est pas non plus une personnification allégo- 
rique du peuple entier, ainsi que l'entendent les Juifs. Car l'auleur de 
ce récit n'opposerait pas en ce cas le peuple à ce serviteur de Dieu. Il 
ne faut pas davantage y voir l'ensemble des prophètes et de la partie 
croyante du peuple, puisqu'on n'a aucun argument et aucune preuve 
à l'appui de cette thèse, et que l'impression produite sur tout esprit 
non prévenu, par la lecture de ces chapitres ajoutés au livre d'Isaïe, 
nous présente certainement l'idée d'une personne réelle *. On ne sau- 
rait donc douter que les souffrances du serviteur n'appartiennent bien 
réellement à l'histoire du passé, comme sa glorification appartient à 
l'avenir. De cette façon tout s'explique et se retrouve fort naturelle- 
ment, et l'on n'a qu'à comparer le récit de la vie du serviteur de Dieuet 
la vie de Jérémie pour voir qu'il s'agit ici d'une seule et même per- 
sonne. Et, si le prophète inconnu rappelle au peuple les paroles de 
son maître bien-aimé Jérémie, c'est pour le fortifier dans la confiance 
que t les gentils seront bénis et s'en vanteront » dans ce peuple, et 
que la mission des Hébreux est une mission humaine et universelle, 
conviction fondamentale du grand prophète *\ 

* Celle opinion de Bunsen a déjà été soutenue, de 892 à 942, par Rabbi Saadia 
de Sura. 

" Le chapitre (vol. 1, p. 207 à 220) où Bunsen prouve que ce prophète inconnu 
n'esi autre que Baruch, et dans lequel il expose les raisons pour lesquelles son 
nom est tombé dnns l'oubli, est, sans coniredit, un des meilleurs de l'ouvrage; 
et, si l'on n'a pas cru devoir le reproduire ici, c'est parce qu'on s'est interdit 
formellement d'entrer dans les digressions critiques de l'auleur, qui relardent le 
développement général de son idée. (Note du traducteur.) 



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DIEU DANS L'HISTOIRE 239 



III 

LES IDEES DOMINANTES DES PROPHÈTES 

Le sentiment d'où émanent toutes les sentences et toutes les actions 
des grands hommes dont on vient de parler, importe bien plus que 
tous les faits isolés à quiconque veut se pénétrer du rôle historique du 
peuple hébreu ; et le miracle qui dépasse en grandeur tous ceux que 
la tradition a consacrés et celui même de l'accomplissement des pro- 
phéties de ces hommes, est certainement le miracle que la conscience 
humaine dans ce peuple se soit toujours maintenue à une si grande 
hauteur. 

Les prophéties en effet, envisagées dans leur sens idéal par le Christ, 
glorifiées et accomplies par lui, furent bientôt dénaturées par les chré- 
tiens, qui en firent une affaire soit de formalisme judaïque, soit de su- 
perstitions païennes. II faut se garder d'y faire une part trop large à 
l'élément symbolique. Sion est bien réellement Jérusalem, Babylone 
est Babylone, Koresch est Cyrus, et les sauterelles sont des sauterelles; 
les soixante femmes de Salomon et ses quatre-vingts concubines sont 
bien autant de sultanes et de maîtresses, et non des nations chrétiennes, 
comme on l'a prétendu. Mais pour les prophètes la réalité est un 
miroir dans lequel ils voient la vie de l'esprit; les destinées particu- 
lières de leur peuple et de leur temps ne faisaient que manifester à 
leur foi les destinées de l'humanité et la toute-puissance de Dieu. C'est 
ainsi que le prophète peut voir dans Cyrus non-seulement l'homme 
qui sauve les Juifs de la captivité de Babylone, mais encore le commen- 
cement d'une extension plus grande et plus sublime du royaume de 
Dieu sur terre, lequel conduira l'humanité à la vraie liberté. Sion res- 
tait ainsi à ses yeux la capitale du peuple élu et devenait en môme 
temps le prototype de ce royaume de Dieu. Or, comme il y a une vé- 
rité éternelle dans cette idée du royaume de Dieu et comme les pro- 
phètes ont su bien reconnaître que le point de départ de ce royaume 
était Sion, ils se sont trouvés les prophètes de l'humanité. L'accom- 
plissement n'est donc pas vrai parce qu'ils l'ont prédit, c'est leur pré- 
diction qui est vraie parce que l'accomplissement l'a confirmée. Mais 
cet accomplissement lui-même a eu lieu parce qu'il résultait du déve- 
loppement de l'humanité, qui à son tour ressort et résulte de la pensée 
éternelle de Dieu. Croire à cette pensée de Dieu, voilà ce qu'on ap- 
pelle la religion. 



240 DIEU DANS L'HISTOIRE 



Comme toute existence spirituelle a pour correspondance une exis- 
tence corporelle, comme le inonde intérieur est enveloppé du monde 
extérieur, il est tout naturel que bon nombre des paroles prophétiques 
n'aient qu'une signification purement locale et temporelle. Car, après 
tout, la première mission, la plus immédiate, du prophète était d'agir 
sur son peuple et pour son peuple, afin de le conduire dans la voie 
d'une vie morale plus élevée : toute prédiction de la ruine ou du salut 
d'un peuple suppose chez ce peuple ou l'impiété ou le repentir; si 
donc, dans le premier cas, la voix du prophète est écoulée et que la 
nation revienne à des sentiments meilleurs, la ruine annoncée est dé- 
tournée, de même que le salut promis ne s'accomplit point, si le repen- 
tir de la nation n'a été que passager ; de sorte qu'il peut arriver sou- 
vent que la bénédiction ou la malédiction du prophète ne puissent 
s'appliquer en réalité. Ce n'est qu'en se faisant ainsi une idée nette et 
claire de la nature du prophétisme, qu'on évitera soit les écueils de la 
superstition et de la foi aveugle à la lettre morte, soit celui d'une 
incrédulité frivole qui se raille des croyances séculaires de l'humanité. 
C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour reconnaître les idées 
fondamentales du prophétisme hébraïque, dont le centre est le royaume 
de Dieu, c'est-à-dire la réalisation sur la terre du plan divin, d'après 
lequel la lumière et la vérité régneront victorieuses de la violence et du 
mensonge. 

L'exposition historique de ces idées et leur explication philosophi- 
que montreront combien la doctrine des théologiens sur la prophétie 
messianique est insuffisante, incomplète et insoutenable. Reposant sur 
des malentendus en philologie et sur des erreurs en histoire, celle con- 
ception grossière obscurcit plus de vérités qu'elle n'en laisse voir, et 
rend absolument impossible la vraie intelligence de l'histoire dans l'é- 
tat où sont parvenues la pensée et la critique de nos jours. Bien plus, 
l'importance inintelligente qu'on donne à ces formules théologiques, 
l'insistance qu'on met à les représenter comme l'essence de la reli- 
gion, ébranlent profondément, si elles ne détruisent, la foi de tous 
ceux qui réfléchissent, cl corrompent les peuples chrétiens bien au- 
trement que toutes les révolutions el tous les coups d'État politiques; 
car le chrétien cultivé n'admellra jamais que l'union avec Dieu, but de 
tout ordre el de toute morale religieuse, puisse dépendre de puérilités 
pareilles. Ces doctrines sonl d'ailleurs suspectes de mauvaise foi et 
d'imposture aux yeux de tous ceux qui ne connaissent ou ne prennent 
pas en considération la puissance qu'ont sur les ames les préjugés théo- 
logiques et les hypothèses superstitieuses. De cette façon, se pré- 



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DIEU DANS L'HISTOIRE 241 



pare dans les églises chrétiennes une réaction anti biblique dont les 
aveugles seuls ne voient pas les symptômes, et qui ne pourra ôtrc 
combattue que par ceux-là qui n'auront point contribué à l'amener. 

Mais ils ne peuvent la combattre qu'autant qu'ils reconnaissent et 
prêchent, d'une façon conforme à la raison, l'essence des choses dont 
certaines gens n'admettent comme biblique et comme pieuse que l'ap- 
parence matérielle et la vaine ccorce, prétendant faire prêcher cette 
lettre morte comme un dogme du haut de toutes les chaires. 

Cinq grandes idées dominent les prophètes hébreux. La plus an- 
cienne, d'après laquelle la religion de l'esprit est celle de l'avenir et doit 
devenir le patrimoine commun de l'humanité, a été formulée, dès le 
x« siècle avant Jésus-Christ, par Joël, le premier des prophètes. Il 
faut se reporter aux circonstances dans lesquelles il l'a émise pour en 
sentir toute la grandeur. Le fils de Salomon venait d'être profondé- 
ment humilié par l'invasion du Pharaon Sscheschouk; le temple et le 
palais étaient dépouillés; le deuil répandu sur le pays entier; car bien 
des fils et des filles de Juda avaient été vendus par les Phéniciens 
aux Ioniens et transportés au delà des mers. D'épouvantables fléaux 
vinrent fondre sur la contrée, chaleur, aridité, essaims de sauterelles. 
C'est à ce moment, et après avoir peint toute cette misère, que Joël 
annonce la vengeance divine à l'ennemi cruel, et au peuple en deuil, 
fidèle au Seigneur, l'abondance et la prospérité. « El vous saurez que 
je suis au milieu d'Israël, que je suis l'Éternel votre Dieu et qu'il n'y 
en a point d'autre, et mon peuple ne sera plus jamais confus. Et il ar- 
rivera, après ces jours, que je répandrai mon esprit sur toute chair, et 
vos fils et vos filles prophétiseront; vos vieillards auront des songes et 
vos jeunes gens auront des visions. Et même, en ce jour-là, je répan- 
drai mon esprit sur les serviteurs et les servantes ; et je ferai des mira- 
cles dans les cieux et sur la terre, du sang et du feu et des colonnes 
de fumée. Le soleil sera changé en ténèbres et la lune en sang, avant 
que le jour grand et terrible du Seigneur vienne. Et il arrivera que 
quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé; car le salut sera 
dans la montagne de Sion et à Jérusalem, comme le Seigneur l'a dit, 
et dans les restes que le Seigneur appellera. » 

On sait que le discours inspiré de saint Pierre au premier jour de 
Pentecôte commence par l'application de cette prophétie. La religion 
de l'esprit se reconnut dans ces paroles célèbres de l'antique poêle, et 
l'histoire a justifié cette application. N'cst-il pas remarquable que la 
conception idéale et humanitaire du royaume de Dieu soit la plus an- 
cienne? 

16 



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242 



DIEU DANS L'HISTOIRE 



Deux siècles plus tard, l'idée de Joël réparait chez Isaïc et Michce : 
« Mais il arrivera dans ces derniers jours que la maison du Seigneur 
sera affermie au sommet des montagnes, cl elle sera élevée par-dessus 
les coteaux, et les peuples y afflueront ; et beaucoup de gentils iront et di- 
ront : Venez et montons à la montagne du Seigneur et à la maison du 
Dieu de Jacob, et il nous enseignera ses voies et nous marcherons 
dans ses senliers ; car la loi sortira de Sion et la parole du Seigneur de 
Jérusalem; et il exercera le jugement parmi beaucoup de nations et il 
châtiera les peuples les plus puissants jusqu'aux pays les plus éloignés ; 
et ils forgeront leurs épéc* en boyaux et leurs hallebardes en serpes; 
une nation n'élèvera plus l'épéc contre l'autre et elles ne s'adonneront 
plus à faire la guerre. Mais chacun se reposera sous sa vigne et sous 
son figuier, et il n'y aura personne qui les épouvante ; car la bouche 
du Seigneur des armées l'a dit. Certainement tous les peuples marche- 
ront, chacun au nom de son Dieu, mais nous marcherons au nom du 
Seigneur noire Dieu. » 

C'est donc bien de Sion que le royaume du droit et de la vérité se 
répandra sur tout l'univers, et il sera suivi d'une paix universelle. Tous 
les peuples alors seront enfants de Dieu et reconnaîtront le vrai Dieu 
reconnu jusqu'à présent par les fidèles seuls d'entre les Juifs. Et les 
peuples ne périront point ; ils conserveront, chacun, leur caractère 
national ; mais c'est Jéhovah, Dieu de tous, qui les conduira lous. C'est 
surtout Isaïc qui a le plus nettement formulé celle pensée de l'univer- 
salité finale de la croyance d'Abraham cl de la paix de l'humanité. As- 
syriens et Égyptiens, suivant lui, conserveront leur nationalité, mais 
un même sentiment de Dieu, une même idée les pénétrera. 

Le plus grand des prophètes, Jércmic, ne reste pas en arrière de 
ses prédécesseurs dans la profession de celte vérité, si contraire au 
préjugé généralement répandu sur le caractère exclusif de la religion 
juive. « Les païens, s'écric-t-il, seront bénis dans le Seigneur et s'en 
vanteront; les gc ni ils viendront de lous les endroits de la terre et di- 
ront : Nos pères n'ont possédé que des choses fausses et vaines qui 
ne peuvent servir de rien. » Mais c'est la supposition de la justice di- 
vine qui à ses yeux juslilic celle soumission des peuples au vrai bien : 
« Ceci est un nom par lequel on le nommera : Seigneur qui est notre 
justice. » 

Ce que le maître a enseigné, son élève dévoué, Barueh, le prophète 
inconnu, le répèle à ses contemporains. « Tous tes enfants seront 
disciples du Seigneur cl grande sera la paix de tes enfants. » » Vous 
tous qui avez soif, venez ici à la fontaine. » « Ma maison s'appellera la 



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2'i3 



maison de prière de tous les peuples. , Mais qu'on lise dans la Bible 
les sublimes paroles de Barueh, et surtout le chaut de louan-cs 
adressé au Seigneur où e>t exprimée avec le plus de majesté el°de 
beauté cette confiance dans le règne universel du Dieu de la justice 
que, longtemps après (400 avant Jésus-Christ), un des derniers pro' 
phèles, Malachie, professera encore en termes enthousiastes : • De- 
puis le soleil levant jusqu'au soleil couchant, mon nom sera grand 
parmi les gentils, et l'on offrira en tous lieux du parfum à mon nom et 
une oblation pure ; car mon nom sera grand parmi les gentils, dit le 
Seigneur des années. » Et ce n'est pas seulement dans l'avenir, c'est 
dès à présent que le gentil peut arriver à Dieu; car le gentil qui prie 
Dieu et lui sacrifie d'un cœur pur lui est plus cher que les prêtres hy- 
pocrites du temple de Jéhovah. 

A cette idée fondamentale du prophélisme se rattache étroitement 
cette autre : afin que la religion de l'esprit se réalise, il faut que les 
formes extérieures qu'on y a substituées périssent par un jugement de 
Dieu. A l'époque même où les royaumes séparés de Juda et d'Israël, 
malgré le rétablissement du culte extérieur de la vraie religion,' 
vivaient dans la volupté et l'insouciance des intérêts moraux,' 
Amos le berger (vers 790) le dit à la face des prêtres : « Moi le Sei- 
gneur, je hais et je rebute vos fêles solennelles, et l'odeur de ce que 
vous m'offrirez dans vos assemblées solennelles ne me sera pas agréa- 
ble. Que si vous m'offrez des holocaustes et des gâteaux, je ne les re- 
cevrai point et je ne regarderai point les oblations de prospérité que 
vous ferez de vos bêles grasses. Ole de devant moi le bruit de tes can- 
tiques et que je n'entende plus la mélodie de tes harpes. Mais que le 
droit coule comme de l'eau, et la justice comme un torrent intarissa- 
ble. » El, dix ans plus tard, Osée, après avoir châtié et flétri ceux 
qui s'adressent à Dieu avec des marques extérieures d'un repentir 
qu'ils ne ressenlent pas, s'écrie : t Venez et retournons au Seigneur; 
car c'est lui qui a déchiré, mais il nous guérira ; il a frappé, mais il 
bandera nos plaies. Il nous rendra la vie dans deux jours, et, au troi- 
sième jour, il nous rétablira, afin que nous vivions en sa présence. 
Connaissons le Seigneur, tâchons de le connaître; son lever se prépare 
comme celui de l'aurore et il viendra à nous comme la pluie, comme la 
pluie de l arrière-saison qui arrose la terre. Que le feiai-je, Éphraïm ? 
que te ferai je, Juda? puisque votre piété est comme une rosée du 
malin, cl comme une rosée du malin qui se dissipe aussitôt. C'est 
pourquoi je les frappe par les prophètes, je les tue par les paroles de 
ma bouche, et mes jugements sur eux paraîtront comme la lumière qui 



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214 



se lève. Car je veux la piété et non des sacrifices, et la connaissance de 
Dieu plutôt que les holocaustes. » 

C'est donc un jugement sévère qui frappera le formalisme judaïque 
et sauvera le peuple; mais ce salul, et ceci est la troisième des idées 
qui forment le fonds de la doctrine prophétique, le salut de Juda vien- 
dra d'un souverain, issu de David, qui établira un royaume de salut et de 
pair étanelle dans l'humanité. Isaïc, au vin** siècle, indique comme ce 
souverain Hizkïaz (Ezéchias), le roi de Judée, mais les expressions dont 
il se sert pour le signaler sont tellement élevées que ce roi redresseur 
devient une personne tout à fait idéale. Zacharie , l'aine , reproduit 
une génération après Isaïc celle prophétie, mais c'est encore Jérémie 
qui donne à la pensée son sens le plus profond, le plus idéal : « Voici, 
les jours viennent, dit le Seigneur, que je susciterai à David un germe 
juste, et il régnera comme roi, il prospérera et il exercera le jugement et 
la justice sur la teire. Et en ces jours Juda sera sauvé cl, Israël habitera 
en sécurité, et le nom par lequel on l'appellera sera le Seigneur notre 
jitstice. > 

Le sacrifice pieux et conscient de la vie pour le peuple et pour l'hu- 
manité en l'honneur du royaume de Dieu, voilà la victoire sur le monde 
et ses empires, voilà la réconciliation de l'humanité avec Dieu ; telle 
est l'idée toute morale que se fait Jérémie de la religion, d'une reli- 
gion tout intérieure qui doit prendre la place que s'est arrogée la loi 
extérieure; telle est l'idée qu'a magnifiquement exprimée son élève 
Baruch dans ces pages éloquentes où il retrace les souffrances et le 
martyre qu'à six siècles de là le Christ devait subir de nouveau pour 
racheter l'humanité perdue par le péché. 

Or, c'est le Seigneur lui-même qui viendra comme juge du monde et 
il établira par une puissance humaine le royaume divin, qui sera maintenu 
dorénavant par l'esprit de Dieu, vivant dans l'humanité; voilà la cin- 
quième des pensées fondamentales de tous les prophètes hébreux, pen- 
sée que Jérémie avait déjà exprimée en annonçant que le descendant 
de David, qui établirait la justice sur terre, serait nommé « le Seigneur, 
notre justice. » Car évidemment il entend dire par là que Dieu éta- 
blira, par ce descendant de David, son royaume au milieu de son peu- 
ple, mais pour l'humanité entière. Et le prophète Malachic, sous la 
domination des Perses, le répète : * Vous demandez la justice de Dieu; 
je vous dis qu'elle viendra. Le Seigneur lui-même tiendra justice sur 
la terre entière ; il viendra à vous comme messager de l'alliance, vous 
présentant de nouveau cette alliance que vous avez jurée et que vous 
avez violée. » 



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245 



Il ne faut point oublier que la plus haute révélation de Dieu n'est 
jamais que l'homme lui-môme et l'humanité, l'esprit infini dans sa ma- 
nifestation finie, et, en termes abstraits, on pourrait ainsi résumer 
l'œuvre des prophètes : Ils ont annoncé, conformément à la loi, les 
commandements et les desseins de Dieu. Le plus puissant d'entre eux 
reviendra, comme un second Élic; mais après lui paraîtra le Seigneur 
lui-même, juge de l'univers, manifesté dans une personnalité qui mon- 
trera en elle la nature intime de Dieu et qui l'annoncera avec une 
puissance divine. C'est lui qui fondera le royaume de Dieu ; car l'esprit 
divin se répandra de lui sur toute l'humanité qui croira en lui. 



IV 

l'idée dominante dans les psaumes. 

Si l'œuvre des prophètes est la véritable épopée nationale du peuple 
hébreu, son lyrisme est tout entier dans les psaumes. Le poète épique 
trouvait Dieu dans la contemplation du passé, et du présent, le poète 
lyrique descend dans l'intérieur de son cœur et de là élève le regard 
vers Dieu et l'univers, vers le peuple et l'humanité. 

Trois «âges ont déposé successivement dans ces pieux hymnes du 
psautier les idées et les sentiments qui les ont préoccupés : le temps 
de David et de Salomon, celui du schisme jusqu'à la captivité, enfin le 
temps du temple nouveau *. Dans tous les trois nous retrouvons les 

* Bunsen renvoie ici, comme ailleurs, à une œuvre capitale, son livre sur la 
bible (le fiibelwerk), et s'élève, ninsi qu'il le fait partout et toujours, dans le texte 
du livre que nous analysons aussi bien que dans les Értaircissements et Excurms 
qui ferment l'appendice du premier volume, contre la théologie aveuglément 
orthodoxe qui ne lient aucun compte dos résultats de la science moderne. C'est 
principalement dans ses Éclaircissements qu'il expose ses vues sur la date des 
livres sacrés dont il parle dans le texte : quant à ce qui est des divers (Troupes de 
psaumes et de la date de leur composition, il ajoute ces mots significatifs : 
t Même en Angleterre, quiconque tient tant soit peu à son honneur d'écrivain, 
n'ose plus contestt r la réalité de ces époques différentes dans le psautier. D'apiès 
les indications du texte biblique lui-même, nous possédons dans ce livre des 
restes tirés de recueils particuliers de dates dive:ses. L'étendue même de la pé- 
riode pendant laquelle ce saint enthousiasme lyrique n'a cessé de se produire, 
rend cette collection d'autant plus précieuse. Rien ne caractérise mieux la pau- 
vreté de certaine théologie prétendue orthodoxe, mais au fond incrédule et tout 



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246 DIEU DANS L'HISTOIRE 



idées principales qui donnent à ces épanchements lyriques une si haute 
portée historique : l'unité du genre humain repose sur l'unité de la 
conscience, d'accord avec la loi ; celte conscience de l'existence de Dieu 
est l'unique et indestructible consolation de l'âme; elle s'identifie à 
toute vie morale sérieuse. Celte vie morale consiste avant tout à com- 
prendre que le péché est une aliénation de Dieu, aliénation de laquelle 
il faut revenir en humiliant le moi, et sacrifier le moi comme témoi- 
gnage de reconnaissance. « Crois-tu que je veuille manger la chair des 
taureaux ou boire le sang des boucs ? Offre donc à Dieu la reconnais- 
sance. » D'après la loi de l'ordre moral, valable pour l'individu comme 
pour les peuples, le mal se détruit lui-même, le bien et le vrai se con- 
servent et progressent. Cependant le vrai et le bien ne sont pas la pro- 
priété exclusive d'une nation, pas môme du peuple élu de Dieu ; le 
royaume du bien et du juste, et c'est là la dernière et la plus consi- 
dérable des idées qui forment le fond des convictions des psalmistes, 
le royaume divin est destiné à devenir un royaume universel sur 
terre. « Jérusalem est fortement fondée sur les monts sacrés. Le Sei- 
gneur aime les portes de Sion au delà de toutes les demeures de Ja- 
cob. Des choses splendiiles l'ont été annoncées, ô ville de Dieu. Je 
nommerai l'Égyple et Babylone comme celles qui me confessent; et le 
Philistin, le Tyrien, l'Éthiopien sont nés ici. Et, de Sion, l'on dira : 
« Tout homme y est né et le Très Haut lui-même l'a bâtie. Le Seigneur 
» comptera dans le livre des peuples et il dira : « Celui-ci est né là, et 
» ils chanteront comme dans la musique de fête : toutes mes sources 
> sont en toi. » 

Comme la poésie des psaumes est au-dessus de tout ce que l'Asie a 
produit de lyrique, le recueil des Proverbes, qui rappelle par bien des 
côtés la poésie gnomique des Grecs, est bien au-dessus de tous les 
choix de sentences de l'Orient, même de celles des Arabes. La vraie 
sagesse est le fond de la doctrine qui y est déposée; la vraie sagesse 
consiste à pénétrer le dessein de Dieu, à connaître sa volonté et son 
dessein sur l'homme ; et le culte ne suffit nullement à acquérir cette 
connaissance, la réflexion et la conscience peuvent seules la donner, 
et l'homme ne saurait trouver le bonheur que par elle, qui lui fait dé- 

à fait anlibiblique, que la conduite de cet évêque distingue de l'églis* anglicane, 
qui, il y a peu d "années seulement, a traité tout naïvement le psautier c^mme un 
recueil de chants d*églisc, comme une sorte de paroissien prédestiné, à la com- 
munauté chrétienne et qu'il était de rigue-ir de chanter ou de lire d'un bout à 
l'autre tous les mois selon le bréviaire romain ou la liturgie anglicane! > 



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DIEU DANS I/HISTOIRE 



247 



couvrir la sagesse divine dans la nature extérieure aussi bien que dans 
l'existence humaine. C'est elle qui rasséréné sa vie. Quel que soit le 
fardeau du poché, l'aspiration sincère vers le bien et l'humilité jusli- 
fient l'homme devant Dieu. On ne voit, ni dans les proverbes, ni dans 
les psaumes, aucune trace de cotte triste philosophie qui, dans le reste 
de l'Asie, associe le pressentiment de la mort à un s joie bruyante et à 
une volupté extatique. Le souffle de mélancolie, cependant, qui Ira- 
verso, toute la vie de l'Orient, respire aussi dans celte poésie, mais 
mitigé ; car, si l'on y rappelle si souvent la brièveté de la vie humaine 
et l'humilité de la condition terrestre, ce n'est que pour diriger le re- 
gard de l'homme sur ce qui est éternel, au-dessus des modifications du 
temps et de l'espace. « C'est à moi, dit l'éternelle Sagesse, le Verbe 
de Dieu, c'est à moi qu'appartient le conseil et l'action ; c'est moi qui 
suis la raison ; la force est à moi ; c'est par moi que les rois régnent 
et que les princes déterminent ce qui est juste; c'est par moi que les 
princes sont princes et que les souverains sont ju^es de la terre.... Le 
Seigneur m'a créée, comme la première des créations, longtemps avant 
ses œuvres. Depuis l'éternité, j'ai été ointe, depuis l'origine, depuis 
les premiers commencements de la terre. Je naquis quand il n'y avait 
pas encore de profondeurs, quand les sources qui sont grosses d'eau 
n'existaient pas encore; avant que les montagnes fussent fondées, 
avant les collines, je naquis. Avant qu'il eût formé la terre et les prai- 
ries, et les couches de la glèbe, lorsqu'il ordonna les cicux, j'étais pré- 
sente; lorsqu'il tira le cercle sur la surface delà profondeur, lorsqu'il 
attacha les nuées là-haut, lorsque les sources des Ilots grossirent, lors- 
qu'il mit une limite à la mer afin que les eaux ne dépassassent pas ses 
bords, lorsqu'il établit les fondements de la terre, j'étais près de lui 
comme son ouvrier, son enfant favori de tous les jours; et toujours je 
jouais devant lui, je jouais sur le cercle de la terre ; et les enfants des 
hommes faisaient mes délices. » Mais ce qui est surtout d'une portée 
historique, c'est la foi des auteurs de ces proverbes et de ces psaumes 
dans l'avenir de l'humanité. « Toutes les extrémités de la terre s'en 
souviendront et se convertiront au Seigneur, et toutes les générations 
des gentils se prosterneront devant lui. Car le règne appartient au 
Seigneur, et il domine sur les nations. Tous les riches de la terre, à 
leur repas, se prosterneront devant lui ; les pauvres aussi, tous ceux 
qui sont roulés dans la poussière, lléchiront le genou devant lui, môme 
celui qui n'a pas de pain et qui ne peut garantir sa vie. Les généra- 
tions qui viendront le serviront, et parmi les enfants des pclils-cnl'ants 
on parlera du Seigneur. Ils viendront cl porteront son salut et annon- 
ceront son œuvre aux générations qui naîtront. » 



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248 



DIEU DANS L'HISTOIRE 



Ce ton d'espérance ne retentit jamais avec plus do confiance que 
dans les misères et les souffrances de l'individu et du peuple, puisque 
la 'plupart de ces chants datent de la plus profonde humiliation du 
peuple saint ; et toutes ces idées pleines d'encouragement et d'éléva- 
tion ne furent point le produit de la loi liturgique ni de la tyrannie 
des formes extérieures ; elles furent conçues et se maintinrent à côté 
de cette loi et de cette tyrannie, et malgré elles. Que ces idées sur la 
destinée du genre humain aient pu, sous ce poids de la loi et des cou- 
tumes, donner le ton, et, pour ainsi dire, la note essentielle de la phi- 
losophie hébraïque, c'est peut-être plus admirable encore que de les 
voir se maintenir sous l'oppression matérielle de l'étranger et dans la 
misère publique. C'est là que l'on retrouve celte force de ténacité pro- 
pre aux Sémites, et ce qu'il y a d'exceptionnel et d'unique dans l'his- 
toire du peuple hébreu. 



V 



l'idée de dieu dans l'état et la philosophie des hébreux 



La vie politique des Sémites repose sur la constitution patriarcale. 
Dès qu'ils dépassent cette forme, ils se trouvent dans des situations à 
la hauteur desquelles ils ne sont plus. La dictature spirituelle leur de- 
vient bientôt insupportable, et la dictature temporelle, telle que le 
khalifat, dégénère en despotisme. Ils sont républicains, sans cependant 
être aptes à fonder une république politique, comme cela se voit, sur- 
tout dans l'Ancien Testament ; car ils détestent la royauté et ne l'ac- 
ceptent que parce qu'elle leur semble imposée comme une malédiction 
et comme une punition de leurs péchés. Par contre, le Sémite obéit 
volontiers à un chef de tribu, pourvu qu'il soit énergique, généreux et 
Juste; car il ne voit de titres au pouvoir que dans la personnalité. Une 
personnalité peut l'enthousiasmer, l'entraîner; la prétention d'une 
royauté héréditaire le froisse et lui répugne, et, s'il la subit temporai- 
rement, il s'y soustrait dès qu'il le peut. S'il réussit par exception à 
établir des républiques politiques, ce n'est jamais que dans des villes 
florissantes, dont le commerce et la navigation le mettent en rapport 
avec d'autres peuples et le forcent à sortir de son exclusivisme de tribu ; 
et là même, comme à Sidon, Tyr, Carthage. ces Étals ont des formes 



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DIEU DANS L'HISTOIRE 



249 



qui ne garantissent nullement la liberté. Tous les autres États politiques 
des Sémites ont été des empires despotiques *. 

C'est donc dans la constitution patriarcale seule que le Sémite trouve 
les conditions d'une vie libre et nationale, conforme à son génie. La 
plus vaste et la plus grandiose des fédérations de tribus que l'on ail 
vues parmi les peuples sémitiques, est celle des Arabes, à l'époque de 
leur premier développement comme nation, c'est-à-dire dans les pre- 
miers temps de l'Islam. Mais ici encore c'est l'élément religieux qui 
pousse à la formation de l'État , si l'on peut appeler de ce nom celte 
fédération; et ce n'est que le contact avec d'autres peuples qui lui 
donne un caractère à proprement parler historique. Car les Arabes ne 
sont que conquérants et n'ont jamais rien créé, ni dans l'art ni dans 
la science, qu'on puisse appeler historique. Leurs mosquées les plus 
anciennes sont l'œuvre des Byzantins; leurs sculptures, celles de l'As- 
syrie, par exemple, sont bien inférieures à la statuaire égyptienne; 
leur philosophie est celle d'Arislote, ou, du moins, s'ils en ont une, elle 
ne dépasse pas le degré de sagesse morale qui s'exprime par des sen- 
tences. 

Il faut se faire une idée claire de ce rôle des peuples sémitiques dans 
l'histoire, et il est nécessaire de se mettre à ce point de vue de la race, 
de reconnaître cette base commune de toutes les branches sémitiques, 
pour pouvoir rendre pleine justice aux Hébreux. Chez eux, nous trou- 
vons trois degrés de la vie sociale : le simple état de famille, constitué 
par le mariage, l'élargissement de cet état en patriarcat, et la fédé- 
ration des tribus. 

Dès Abraham, la monogamie est le rapport légal entre homme et 
femme chez les Hébreux, et il n'y a que l'absence d'enfants qui justifie 
l'union avec une seconde femme. Le mariage est ici essentiellement 
unitaire, et le plus ancien document de ce peuple, la Genèse, symbolise 
admirablement déjà, dans l'histoire d'Adam et d'Eve , cette identité 
de deux êtres qui donne à la monogamie un caractère si moral et si 
idéal. Cette idée du mariage, comme d'un lien unique entre deux per- 
sonnes, les prophètes et les livres dogmatiques l'ont conservée, et c'est 
la puissance de l'amour conjugal que célèbre encore le Cantique des 
cantiques. Sans doute la complète égalité de la femme n'appartient 
qu'au christianisme; mais la racine de ce principe se trouvo déjà 

* Les États phéniciens et babylonien n 'avaient-ils point une base chamitique, 
et peuvent-ils être réellement attribués aux Scmitcs? Grande question, qu'on ne 
peut discuter ici, mats qu'il est bon au moins de poser. 



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250 



DIEU DANS L'HISTOIRE 



dans la foi et dans les mœurs hébraïques ; et c'est à ce germe contenu 
dans l'Ancien Testament qu'en appelle Jésus, lorsqu'il prononce ce 
jugement sur le mariage qui étonne si fort ses disciples. La polygamie, 
il est vrai, n'est pas défendue aux patriarches, mais elle est essen- 
tiellement différente de la vie de sérail telle qu'on la rencontre à la 
cour de Salomon, organisée à l'instar des cours des despotes orien- 
taux, et celle-ci, le Dculéronome la condamne expressément. Aucun 
autre peuple sémitique n'a ce respect de la dignité humaine que nous 
trouvons chez les Hébreux dans les rapports des enfants avec les pa- 
rents, de l'homme avec la femme, du riche avec le travailleur, du maître 
avec le serviteur, et qui est le principe non-seulement de la famille, 
mais de toute vie morale. Nulle part ailleurs, en effet, les Sémites ne 
montrent cette humanité envers l'esclave; nulle part ils n'ont cette 
estime delà femme qui nous frappe chez les Hébreux et qui a permis 
le développement de si grands caractères féminins, d'épouses, de 
mères, de prophélesses et de chefs de tribus. Aucun Hébreu, on le 
sait, ne pouvait servir plus de six ans, à moins qu'il n'y consentit li- 
brement. L'esclave lui-même, et il n'y avait que des esclaves étran- 
gers, faisait partie de la communauté; blessé en subissant une puni- 
tion, il acquérait la liberté; et l'esclave fugitif d'un autre pays qui 
cherchait un asile dans une ville juive, n'était point livré à son malin. 
Il n'y avait point de châtiment corporel pour l'homme libre. 

Quel est le principe qui anime toute cette législation si humaine, 
au milieu des lois barbares du monde sémitique? N'est-ce pas ce sen- 
timent de la divinité dans l'homme qui forme le fond de toute la pen- 
sée juive? cette croyance ferme et énergique à la sainteté de la personne 
humaine, image de Dieu? Même à des époques postérisures, l'exclu- 
sivisme national ne réussit pas à extirper ce germe fécond de la vie 
juive, et, jusque dans les temps de la décadence, le vrai patriote ho- 
nore l'humanité môme dans l'étranger, a Le Seigneur... aime lus 
étrangers et leur accorde vêtement ci nourriture; c'est pourquoi vous 
aussi vous aimerez les étrangers; car vous avez été étrangers dans la 
terre d'Ëgypte. » 

Par cette foi antique dans la ressemblance morale de l'homme et de 
Dieu, par ce caractère humain des patriarches et de la loi, par cette 
reconnaissance de la loi morale comme base de l'état politique fondé 
par .Moïse, cet état est digne encore aujourd'hui d'être le modèle de 
l'état chrétien, et rien ne serait plus avantageux, non-seulement à la 
morale publique, mais encore à l'esprit libéral et politique, que la lec- 
ture plus assidue de la Bible dans les pays, comme l'Allemagne et la 



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251 



France, qui l'ignorent presque complètement*. En effet, cette foi dans 
l'ordre moral n'est pas seulement la base de la famille juive, elle est 
aussi le fondement de l'état politique du peuple hébreu. La liberté de 
l'individu et le self-government, d'un côté, le respect de la loi comme 
d'une chose divine, de l'autre, voilà les deux piliers de cette constitu- 
tion, et ceux qui cherchent dans l'Ancien Testament des justifications 
de l'absolutisme, ou ne savent ce qu'ils font, ou mentent effrontément. 
On peut dire en ce sens que le couronnement de toutes les institutions 
juives est dans cette parole de Moïse, que saint Pierre lui a empruntée 
en constituant la communauté chrétienne : « Vous serez un royaume 
sacerdotal et un peuple saint. » Et qu'on ne vienne pas objecter l'his- 
toire même du peuple juif, infidèle à cette loisublimel Sans doute l'édi- 
fice ne fut pas digne de la base sur laquelle il devait s'élever; sans 
doute les tribus, incapables de former une véritable constitution fédé- 
rative, se séparèrent bien vile après la mort de Josué, et devinrent tri- 
butaires de quiconque sut acquérir une puissance prépondérante en 
Asie; il n'en est pas moins vrai que la pensée morale et religieuse 
de Moïse se conserva toujours, comme une branche de salut à laquelle 
elles purent se rattacher, comme un noyau autour duquel elles purent 
s'agréger de nouveau, ne fût-ce que pour un temps : la haute mission 
des Hébreux n'en fut pas moins, au milieu des plus tristes circons- 
tances, sous le joug de l'oppression qu'ils avaient eux-mêmes provo- 
quée, et jusque dans leur ruine, de dégager ce qu'il y avait de divin 
et d'humain tout à la fois dans leur nature; et c'est là leur plus grande 
gloire. 

Que si l'on passe de l'état politique des Juifs à ce qu'on peut appeler 
la philosophie hébraïque, les mêmes caractères frappent le lecteur 
attentif de la Bible. La langue des Hébreux elle-même révèle déjà 
l'idée que nous avons retrouvée partout comme le fondement des 
croyances et des mœurs juives, l'idée de la personnalité morale. Que 
l'on réfléchisse seulement au contraste qu'offrent l'idiome de Moïse et 
celui d'Homère. Le moi, dans l'hébreu, c'est l'âme (mon âme, moi; 
ton âme, toi, etc.); chez le grec, « des milliers d émet de fils de héros 

• Cette assertion a lieu d'étonner le lecteur français, qui suppose qu'un pays 
protestant, possédant une œuvre vraiment nationale tomme la traduction de la 
Bible de Luther, doit nécessairement être irés-famiiier avec I Écriture sainte. 
Bunsen cependant ne parlait pas à la légère. Les parties de l'Allemagne où ta 
réaction catholique, I indifférence religieuse ou la science moderne n'ont pas 
détruit la véritable tradition protestante, sont très-limitéea. 



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252 DIEU DANS L'HISTOIRE 



sont envoyées aux enfers; mais eux-nrfmes sont ('tendus en proie aux 
chiens; » et le nom de Dieu révélé a Moïse, Jahteh — je suis Celui 
qui Suis, c'est-à dire je suis l'être, l'essence de toulcs choses, — quelle 
idée profonde de la valeur de la pcrsonnalilé ne rcnferme-t-il pas! 

C'est encore celte profondeur, unie au sérieux moral et au senti- 
ment de l'imperfection humaine, qui donne une si haute valeur histo- 
rique aux deux œuvres relatives à l'ordre moral et à l'action de Dieu 
dans le monde que renferme la Bible, au livre de Job et à l'Eeelésiaste. 

Le livre de Job est un drame sémitique du temps de la captivité; 
mais la forme dramatique y est encore toute enveloppée et comme 
entravée par les habitudes épiques. Le fond du récit est d'origine 
arabe; il était connu longtemps avant Kzéchiel, comme un livre popu- 
laire araméen. Mais ce fut vraiment un grand génie que celui qui, 
d'une antique makamé, devenue livre populaire, sut fait la première 
théodicée ou justification de Dieu. Avec quelle supériorité il sait s'é- 
lever, de cette conception vulgaire qui considère la souffrance comme 
une punition de Dieu, à l'idée sublime que la souffrance est une expia- 
tion et une purification, et jusqu'à la conviction que le mal même, 
malgré lui, fait avancer le bien en ce monde; néanmoins il ne se dis- 
simule pas que pour reconnaître l'action de ces lois éternelles de l'ordre 
moral, il faut s'élever au-dessus de la vie do l'individu, et que souvent 
le cas spécial ne serait susceptible d'aucune solution, sans la foi absolue 
en Dieu tout-puissant et juste. C'est cette solution sublime qui met le 
malheureux, malgré ses impatiences et ses accès de désespoir, bien 
au-dessus des amis qui le combattent par de pures f rmules conven- 
tionnelles, >.ans vraie charité, sans intelligence supérieure et sans foi. 
Cette condamnation de la sagesse de convention et de la foi aveugle 
et traditionnelle, qui voit dans la souffrance une punition infligée par 
la divinité, constitue, à elle seule déjà, un progrès remarquable dans 
la notion de Dieu ; et la conviction de l'infaillibilité de la conscience 
individuelle, qui règne dans les paroles de Job, ne fait que consacrer 
ce progrès. 

Cependant la pensée fondamentale, la pensée vraiment historique du 
livre, n'est pas là. Elle est dans cette persuasion intime qu'il existe 
entre Dieu et l'homme un rapport personnel et indestructible, pensée 
essentiellement hébraïque. Détournant le regard des merveilles de la 
nature et le fixant sur les empreintes de Dieu dans les cœurs et les 
destinées des hommes, le pieux écrivain y trouve la confirmation de 
l'ordre moral et l'occasion de louer les desseins impénétrables et la 
justice de Dieu. C'est là ce que Job reconnaît, avec humilité, à la fin 



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D1HU DANS L'HISTOIKE 233 



du livre; maintenant il croit : jusque-là il n'a connu Dieu que par ouï- 
dire: maintenant il voit face à face, car il a acquis une conviction 
personnelle, lia foi de Job a donc sa racine dans la fermeté avec 
laquelle il croit au rapport personnel de l'homme juste avec Dieu, et à 
la justice du gouvernement divin ; c'est cette croyance qui lui fait 
rejeter toute foi de convention que l'expérience personnelle ne vien- 
drait pas accompagner, redresser, vivifier; en un mot, toute religion 
purement extérieure. L'apparition de Dieu n'est autre chose que cette 
révélation de la divinité au fond de la conscience individuelle. Dès que 
cette voix a parlé à Job, il se soumet; il ressent les béatitudes de la 
vraie foi et il est juslilié devant Dieu. 

Le livre de Job est le point culminant de la philosophie hébraïque ; 
bien qu'il atteigne déjà le point de vue chrétien, l'idée de la toute- 
puissance cl de la justice de Dieu, qui domine dans la loi de Moïse, 
obscurcit chez lui encore l'idée de la charité divine; il y a là encore 
comme un sentiment de la colère de Dieu qui pèse sur les âmes; et, 
si Job s'élève au-dessus de ce sentiment accablant, ce n'est que par la 
haute idée qu'il se fait de la nature divine de la conscience; ce n'est 
point là le sentiment de l'amour de Dieu qui anime la religion du Nou- 
veau Testament. 

Le second livre philosophique dos Hébreux, rEccIcsiaste, est loin 
d'exprimer des notions aussi élevées et des convictions aussi sereines 
que celles qui résultent de la pensée de Job. L'auteur de ce livre obscur 
voit bien aussi que la sagesse est le [dus grand des biens, que la folie 
est méprisable et que la religion purement extérieure est folie et péché 
à la fois. La vertu de la justice est bien aussi pour lui ce qu'il y a de 
vraiment divin dans la vie humaine; cependant, tout à ses yeux n'est 
que vanité; les insensés cl les coupables prospèrent, tandis que le 
juste et le sage sont dans la détresse et que les bons sont oubliés. La 
doctrine pratique du philosophe est donc de jouir du moment présent, 
mais avec sagesse; sa doctrine métaphysique, de voir dans le tout un 
cercle éternel. Tout ce qui arrive est déjà arrive et arrivera encore : 
vanité des vanités 1 

Pour ne pas juger trop sévèrement une telle manière de voir, il ne 
faut pas oublier que la parole du divin Homère sur les individus s'ap- 
plique à plus forte raison aux peuples : « La providence de Jupiter ôte 
la moitié de sa vertu à l'homme qui tombe dans la servitude. » Les 
grands esprits sont seuls capables de prêcher la justice de l'ordre moral 
dans des époques de servitude politique et d'hypocrisie religieuse, épo- 
ques qui, de tout temps, ont engendré plus d'incrédulité et d'impiété 
que toutes les révolutions et tous les livres des athées. 



DIEU DANS L'HISTOIRE 



VI 

LA PENSÉE DES HÉBREUX DANS LES DEUX DERNIERS SIÈCLES AVANT 
JÉSUS— CHRIST. LE SENTIMENT DES DIEUX CHEZ LES AUTRES SÉMITES. 
— LA BIBLE. 

Le règne d'une philosophie négative, et les progrès d'une fatale 
séparation de la foi et de la science, de la piété et de la vie, de l'ado- 
ration et de la pensée, n'empêchèrent point dans le peuple hébreu la 
renaissance de la foi nationale. 

C'est la plus grande gloire des Juifs que les atroces persécutions des 
Séleucides aient suscité chez ce peuple d'héroïques exploits et de 
nobles espérances. L'ancien prophélisme était mort d'une mort natu- 
relle au temps des Perses, et ne devait plus ressusciter sous la même 
forme; mais la foi et le lyrisme enthousiaste restèrent aux Juifs, comme 
aux Allemands durant la guerre de Trente Ans. L'espoir du salut et 
d'une grande expansion du royaume de Dieu sur la terre s'exprima 
pendant ce temps dans des psaumes touchants et sublimes; et un 
homme pieux annonça, au milieu des scènes d'horreur de l'année 160 
avant Jésus-Christ, la victoire prochaine de la justice et de la liberté 
sur le cruel et insensé Antiochus, et la réalisation d'un ordre politique 
fondé sur le droit et la liberté dans le monde entier; nous parlons du 
livre de Daniel; il appartient à ce temps. 

Du jour où Alexandre eut fondé un gouvernement grec en Syrie et 
en Égypte, le pays qui servait comme pont entre ces deux contrées, 
la Palestine, fut mis en contact avec l'hellénisme de façon à ébranler 
profondément le judaïsme. L'établissement des Lagides en Égypte et 
des Séleucides en Syrie, et les guerres entre ces deux dynasties, ren- 
dirent cette situation de plus en plus périlleuse; et, lorsque, à la mort 
de Séleucus Philopator, Antiochus Épiphane hérita de l'empire syrien, 
la ruine de Juda sembla inévitable. Ce monarque en effet se proposa 
nettement d'anéantir l'élément hétérogène que formait entre les États 
grecs l'indépendance juive. Les sept premières années de son règne 
furent encore supportables ; mais ensuite il organisa une persécution 
systématique et sanglante. Ce que la corruption et la séduction ne 
réussissaient pas à gagner, fut écrasé ; la mort des martyrs attendait 
les confesseurs de Jéhovah. Comment, dans de telles conjonctures, la 
parole libre peut-elle se produire autrement que sous des voiles? Un 
pieux patriote résolut donc d'adapter aux besoins du temps les tradi- 



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DIEU DANS L'HISTOIRE 255 



tions populaires qui existaient sur Daniel et d'adresser, au nom de Da- 
niel, dos exhortations et des prédictions aux fidèles d'entre le peuple*. 

Symbolisant par des bètes féroces les empires babylonien, mède, 
perse et grec, il montre Dieu, l'Ancien des jours, tenant justice sur 
eux; assignant à chacun son temps et l'heure de sa ruine, « jusqu'à 
ce que, dans les cieux, vint le Fils de l'homme, et il vint jusqu'à l'An- 
cien des jours cl on le lit approcher de lui. Et à lui furent donnés la 
seigneurie, et l'honneur, et le règne, alin que toutes les nations et les 
peuples de toutes langues les servissent. Sa domination est une domi- 
nation éternelle qui ne passera point, et son règne ne sera point dé- 
truit. • Tous les autres royaumes seront détruits ; « mais le règne, 
la domination et la grandeur des empires seront donnes au peuple saint 
du Très Haut, dont le royaume est éternel, et tous les empires lui se- 
ront assujettis et lui obéiront. • 

La couliance du pieux auteur ne fut point déçue. Dans le courant 
de celte même année s'éleva le noble Malhalhius, et, trois ans après 
l'abolition des sacrifices dans le temple, le sanctuaire fut purifie et le 
culte du vrai Dieu rétabli. Antioehus mourut bientôt après JC4 av. J.-C). 
La portée universelle de la division de Daniel n'est pas moins évidente 
que sa signification locale et temporelle. A la place des empires de la 
force matérielle, devait s'établir l'empire de la justice; et c'est au Fils 
de Dieu qu'était remis le jugement de la terre. Cet oint du Seigneur, 
ce Messie et ce Christ n'est plus un roi terrestre, mais le représentant 
de la justice divine qui, à la suite de catastrophes universelles, réalise 
la volonté de Dieu sur la terre. Roi et martyr se sont identifiés, et le 
tribunal suprême sur la terre est dans la conscience de I homme. La 
domination romaine eut beau envahir le pays ; le livre de Daniel resta 
comme une lumière dans les ténèbres, consolant les malheureux, main- 
tenant les tidèles par ses promesses du salut final. 

Sans doute, parmi les savants et les théologiens, l'intelligence vi- 
vante de ces espérances périt dans l'exclusivisme judaïque et dans les 
subtilités rabbiniques, mais l'idée que les simples fidèles se faisaient 
de ces promesses durant les années qui précédèrent immédiatement 

* Ici comme parloul nous supprimons, bien à regret, les digressions critiques 
par lesquelles Bunsen établit longuement ses opinions sur l'époque où les livres 
qu'il cite furent compost s. Nous écrivons, non pour les savants, mais pour faire 
connaître au public la pensée d'un homme dont lu vaste érudition et la profonde 
sincérité ne pourraient être contestées par personne. Les savants spéciaux, qui 
voudraient contrôler ses procédés scienliliques et ses atlirmaiious, se reporteront 
au texie original. (Note du traducteur.) 



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256 



DIEU DANS L'HISTOIRE 



la venue de Jésus, le chant de Siméon l'exprime avec simplicité et 
clarté : « Seigneur, maintenant laisse partir en paix ton serviteur, 
comme tu l'as dit ; car mes yeux ont vu le Sauveur que tu as préparé à 
tous les peuples, lumière qui luira aux gentils et qui sera la gloire de 
ton peuple d'Israël. » 

Dans la sphère intellectuelle cette époque ne montre d'élément nou- 
veau que celui qu'elle emprunte a la philosophie hellénique, telle qu'elle 
s'était développée à Alexandrie. Quant à l'élément négatif de la litté- 
rature hébraïque, il atteint alors son point culminant, une vulgaire 
philosophie de la religion extérieure, au fond de laquelle il n'y a guère 
que la doctrine de l'utilité bien comprise. On ne saurait rien dire de 
plus favorable de Jésus, fils de Sirach. La Sagesse, dite de Salomon, en 
resplendit d'une lumière d'autant plus brillante. Les pensées les plus 
sublimes de ce livre sont empruntées aux chapitres VIII et IX des Pro- 
verbes et au platonisme ; mais on ne peut assez reconnaître le mérite 
de ces emprunts dans un temps comme celui qui précède la venue de 
Jésus. C'est la tradition religieuse s'appropriant une philosophie pro- 
fonde qui l'éclairé el l'élargit. Et, pourtant, ce mélange du judaïsme et 
du platonisme resta toujours une apparition hybride et stérile. Malgré 
toutes les belles pensées que contient cet écrit, il fut incapable de créer 
une vie nouvelle. Il y manquait la vie nationale : il y manquait surtout 
une de ces saintes et enthousiastes individualités sans lesquelles rien 
ne se réalise. 

Le sentiment de Dieu chez les nations sémitiques contemporaines 
des Hébreux, ou plus anciennes, s'efface devant la portée historique 
du développement hébraïque. Abraham détacha complètement et pour 
toujours sa tribu du monde cananéen de Palestine, dans lequel il s'était 
établi et dont il avait adopté la langue '. Jusque-là Cananéens et Ara- 
méens avaient eu une civilisation commune. A partir d'Abraham, cet 
état de choses changea complètement. La tribu juive continua de 
nourrir et de conserver, dans les limites infranchissables de sa natio- 
nalité, son sentiment primitif de la divinité. Dans l'Asie occidentale, 
en Canaan comme en Phénicie, sur l'Euphrate et sur le Tigre, ce 
sentiment s'obscurcit complètement. Les empires de Ninive et de Ba- 

* Ne sont-ce pas plutôt les Sémites, venus du nord, qui ont imposé leur langue 
aux Cananéens comme aux peuples de i'Euphrale? Grand problème, qu'il faut 
au moins indiquer ici. Par contre, les cultes de Moloch, de Baal, d'Aslarté, ne 
sont-ils pas des cultes antérieurs que les Sémites ont empruntés? 

{Note de Miteur.) 



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DIEU DANS L'HISTOIRE 



257 



bylonc ne pouvaient que contribuer à l'éteindre en opprimant et en 
anéantissant toutes les tribus libres qui ne pouvaient se dérober à 
leurs bras par le désert ou par l'émigration. La vieille religion périt 
dans le culte du sensualisme et de la cruauté. Cette dégénérescence 
fut donc la conséquence du despotisme. Anarcbic et absolutisme, culte 
de Moloch et fêtes voluptueuses d'Astarlé découlèrent, d'après les lois 
éternelles de l'ordre moral, de la servitude avilissante et universelle, 
de l'égoïsmc, de la jouissance matérielle effrénée qui devint le but 
de la vie. 

La tradition antique, dont l'identité primitive avec celle de la Bible 
ne peut être contestée, était donc complètement obscurcie par la cor- 
ruption générale des tribus sémitiques. Il en fut particulièrement ainsi 
en Arabie, où le culte du soleil et des planètes dégénéra de plus en 
plus en pure idolâtrie. La tribu de Koreiscb surtout était plongée dans 
la dernière grossièreté, lorsque surgit Mabomcl. Il est vrai que l'église 
d'Orient avait réussi à pénétrer en Arabie; mais ce christianisme by- 
zantin, avec son culte tout extérieur d'images et de rites, fut incapa- 
ble de résister à une religion intime et de conviction forte comme 
celle de Mahomet, qui, si bornée et si grossière qu'elle fût à bien des 
égards, partageait cependant le principe de la religion d'Abraham, le 
principe de la conscience personnelle. Celle notion du Dieu unique et 
de sou rapport avec l'homme qui le reconnaît et qui l'honore par sa 
vie, celte notion que Mahomet trouva dans son âme et qu'il sut dé- 
couvrir dans le judaïsme et dans le christianisme, est le fondement 
de l'Islam, que le prophète considère comme la réalisation du royaume 
de Dieu. Devant ce principe, tout s'abaisse. C'est à la conscience 
d'Abraham que Mahomet était revenu, mais, comme un second Zoroas- 
tre, avec le glaive de la vengeance et de la colère de Dieu. Qui saisit 
le glaive périt par le glaive : la pensée abrahamique de Mahomet fut 
bientôt obscurcie et ravalée par l'alliage de la colère vengeresse, par 
la conquête matérielle, par la démoralisation du mariage. La femmo 
n'obtenant pas la position qui lui appartient, le principe bienfaisant 
de la famille était annulé. Le Dieu unique était bien le Dieu tout- 
puissant et oumi-scient ; mais on ne pouvait le connaître que par ce 
livre, ce Koran prêché le glaive a la main au monde effrayé par ce nou- 
veau despotisme, et l'essor de l'esprit qui cherche Dieu était paralysé. 

Le premier peuple aryen converti au mahomélisme fut le peuple 
persan; niais le théisme étroit et inflexible du dernier venu des Sémi- 
tes ne put suflire à l'esprit iranien, et celte insuffisance produisit par 
réaction le sufisme, sorle de philosophie poétique et rêveuse, tendant 

17 



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258 DIEU DANS L'HISTOIRE 



manifestement vers le panthéisme, incompatible avec l'orthodoxie ma- 
homéiane. Ces panthéistes persans, qui chantaient Dieu comme la divi- 
nité partout présente dans l'univers, brillant dans tous les cieux, ger- 
mant dans toutes les plantes, s'agilant dans tous les animaux, intelli- 
gente enfin dans l'homme, auraient pu s'accorder avec l'Évangile et 
môme avec l'Ancien Testament, qui, bien compris, tolèrent, transfor- 
ment et purifient de pareils sentiments; l'inflexible religion du Koran 
ne peut s'en accommoder. Le pieux Sémite mahométan pouvait 
souscrire aux paroles de Djelal-Eddin aux pèlerins qui tournent autour 
de la Kaaba : « Fous que vous êtes, invoquez-vous la pierre ? Qui de- 
mandera le pain à la pierre ? Si vous cherchez le temple de Dieu, vous 
le portez dans votre cœur. Heureux celui qui rentre en lui-même au 
lieu de parcourir en pèlerin les déserts ; p il pouvait encore écouler 
sans trop d'effroi les paroles que ce poêle met dans la bouche du Sei- 
gneur : « Je suis l'atome et le globe du soleil ; je dis à l'atome : Sub- 
siste, et au soleil : Disparais. Je suis l'aurore et le souffle du soir, je 
suis le vent dans les feuilles et la vague dans la mer. Je suis le mût, le 
gouvernail, le limonier et le navire ; je suis celui sur lequel il échoue, 

l'écueil de corail Je suis l'arbre de la vie et l'oiseau qui habite dans 

ses rameaux, le silence, la pensée, la langue et le son. Je suis le souille 
de la flûte, je suis l'esprit de l'homme, je suis l'étincelle dans la pierre, 
le scintillement dans le métal.... Je suis la chaîne des êtres, je suis 
l'anneau des mondes, l'échelle de la création, la montée et la chute. 
Je suis ce qui est et ce qui n'est pas; je suis, ô toi qui le sais, Dje- 
lal-Eddin, dis-le, — je suis l'aine de l'univers; i mais il devait consi- 
dérer comme un blasphème ce que le poëte dit de lui-même : t J'ai vu 
un couple d'aigles s'élancer vers le soleil et j'ai entendu dans l'ombre 
roucouler un couple de tourtereaux ; j'ai vu le vent d'est pousser sur 
le ciel les troupeaux de nuées, et j'ai vu, sur les champs, les brebis 
courir vers le berger. J'ai entendu les étoiles demander : Quand nai- 
trons-nousV et les germes dans les grains de blé : Dormirons-nous tou- 
jours? J'ai vu une herbe fleurir au malin et se flétrir avant la nuit, et 
des cèdres braver les tempêtes pendant des milliers d'années. J'ai vu 
les flots de l'Océan couronnés d'écume, comme des rois, et prosternés 
devant le rocher, comme des suppliants devant l'autel. J'ai vu briller 
une gouttelette comme un joyau dans le rayon du soleil, sans crainte 
d'être consumée ; j'ai vu, dans la foule des hommes, des maisons et 
des villes s'élever, et des essaims de fourmis se fatiguer à accumuler 
de petits monceaux ; j'ai vu le cheval du guerrier écraser villes et 
champs à en rougir sou sabot; j'ai vu l'hiver tisser un vêtement de 



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DIEU DANS L'HISTOIRE 



259 



flocons à la terre, que le printemps avait abandonnée et qui gisait nue 
et vide. J'ai entendu siffler le métier qui tissait les voiles du soleil, et 
j'ai vu une petite chenille tisser son tombeau de fils transparents. J'ai 
vu le grand et le petit, et j'ai vu le grand dans le petit, car j'ai vu 
l'image de Dieu dans tout ce qui était. » 

Les éternelles lois du monde intellectuel décomposèrent peu à peu 
l'Islam et il n'en resta qu'une étroite orthodoxie et un rationalisme su- 
perficiel. C'est en vain qu'à la fin du siècle dernier on tenta une ré- 
forme : en peu d'années, cette tentative avait échoué. « Dieu est de- 
venu franc, c'est-à-dire chrétien et européen, > voilà le sentiment pro- 
fond des mahométans d'aujourd'hui. 

La force morale qui rendit les Hébreux capables de conserver du- 
rant tant de siècles l'idée dominante de la foi d'Abraham, leur inspira 
aussi la pensée de recueillir, avant la chute de leur société politique, 
les dictées de l'esprit et de l'histoire hébraïques. Pieusement attachés 
à leur passé et pleins de vénération pour les grands et saints hommes 
qui avaient vécu parmi eux, les Hébreux ont de bonne heure écrit le 
trésor de leurs souvenirs, suit d'après des documents contemporains, 
soit d'après la tradition vivante du peuple ; puis ils ont recueilli leurs 
documents sacrés et leurs livres, tels que lois, prophéties, écrits édi- 
fiants. Ce recueil ne reçut, il est vrai, son couronnement et sa conclu- 
sion que par les enseignements , la vie et la mort de cette personne 
unique qui ramena la conscience hébraïque à son origine humaine et 
universelle. Mais la Nouvelle Alliance se rattache si étroitement à l'An- 
cien Testament, que leur portée historique ne peut être comprise que 
dans leur entier ensemble à tous deux. 

Jusqu'à quel point le Litre, ainsi achevé, est resté et restera le cen- 
tre de la notion de Dieu dans l'humanité, on ne peut s'en rendre 
compte qu'après avoir étudié, au point de vue de l'histoire universelle, 
les autres civilisations qui se sont développées en Europe et en Asie. 
Alors aussi on trouvera la solution et la conciliation de la contradiction 
qui semble exister entre l'idée hébraïque et l'idée grecque. Les Hé- 
breux se placent surtout au point de vue moral, et la raison est pour 
eux, avant tout, la conscience ; les Grecs, dans la raison, voient sur- 
tout l'esprit, le logos. Pour ceux-là, la loi divine est une loi morale ; 
pour ceux-ci, elle est une loi rationnelle : l'Hébreu en voit le reflet 
dans la religion, le Grec, dans la vie civile : l'union de ces deux élé- 
ments a été la condition absolue du progrès dans l'histoire uni- 
verselle. 

BUNSEN. 



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LES FLEURS A PARIS* 



Dès son origine, Paris semble avoir été prédestiné a être la capitale 
du monde civilisé. 

Ce n'était certes pas la bcaulé de la ville qui faisait dire à l'empe- 
reur Julien, ce grand homme si calomnié : t Je passerai l'hiver dans 
ma chère Lutèce. » 

Celte Lutèce, d'après le témoignage du môme empereur, alors pro- 
consul dans les Gaules, était < dans une petite ile située au milieu de 
la Seine. » 

Et ce n'était pas, tant s'en faut, l'Ile d'aujourd'hui ; c'était la plus 
grande d'un groupe de quatre iles. Vile aux Treilles et nie de Dussy 
ne furent réunies que sous Henri III. Vile aux Vaches le fut seulement 
sous Louis XIII ; mais Julien ajoute que Paris était euvironué d'agréables 
jardins pleins de fruits et de ileurs. 

On a des lettres patentes de Clovis datées du mois d'octobre de 
l'an 500 de l'ère chrétienne, dans lesquelles il dit : 

«Paris est une reine brillante par-dessus les villes; ville royale, 
siège et tôle de l'empire des Gaules. Paris sauf, le royaume n'a rien 
à craindr e. » 

El qu'était Paris dont on parlait en termes si magnifiques? Toujours 
la chère Lutèce de Julien, c'est-à-dire la petite ile à laquelle il faut 
ajouter, sur la rive droite de la Seine, un espace de 800 pas sur 500. 

Qu'était alors Paris? Une ville dont une partie seulement devait être 
pavée sous Philippe Auguste, près de 000 ans plus tard. 

M sis Pans élail entouré de bois, de jardins dont plusieurs noms de 

* C'esl de Nce qu'Alphonse K\rr, toujours parisien, date ces pages charmantes 
écrites pour Paru-Guide, loinell, qui va bientôt continuer te succès du tome K 



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LES FLEURS A PARIS 



261 



rues et de faubourgs, encore aujourd'hui, gardent le souvenir, la Cour 
tille, la Culture-Saitite Calherine, etc., etc. 

L'église que fit bâtir Clovis, près de Sainte- Geneviève (église dédiée . 
d'abord par lui à saint Pierre et saint Paul), était entourée d'un vaste 
jardin. 

Cliildeberl, son fils, forma autour du palais des Thermes un magni- 
fique jardin tout planté, dit un contemporain, de roses et de toutes 
sortes d'autres fleurs et d'arbres fruitiers que ce prince greffait lui- 
même. La reine Ultrogolhe aimait passionnément les fleurs. 

Charlemagne prenait tant plaisir aux jardins qu'il en avait un auprès 
de chacune de ses maisons situées en diverses provinces. 

Il s'occupe souvent de ses jardins, dans ses Capitulaires, avec une 
grande sollicitude. « Je veux, dit-il, qu'il y ait toujours en abondance, 
dans mes jardins, des lis, des roses, de la sauge, du romarin, des 
pavots, etc. » 

Hugues Capet avait deux jardins dans l'une des îles appelée Yileaux 
Treilles. Louis le Jeune, en 1 1 GO, donna au chapelain de la chapelle 
de Saint-Nicolas « six muids de vin à prendre sur ces treilles. » 

Ce jardin occupait l'emplacement où l'on construisit, en 1606, la 
rue Harlay, la place Dauphine elles quais, et, en 1671, la cour du 
Palais et la rue Lamoignon. 

Philippe Auguste avait trois jardins dont deux appelés, l'un le jar- 
din du Roi, l'autre le jardin de la Reine. 

Charles V, qui fit bâtir l'hôtel Saint-Paul, y fit des jardins immenses 
célèbres par la beauté des treilles et les cerisiers, d'où les noms des 
rues qui les remplaçaient : Beautreillis et de la Cerisaye. 

Sous François 1" parurent les parterres découpés, les boulingrins et 
la recherche des fleurs rai es. 

Les Parisiens ont, de tout temps, aimé les fleurs et les jardins. Un 
Traité de la police, publié en 1799, se plaint de leur obstination à en- 
tretenir des jardins suspendus sur leurs fenêtres. « Ceux mêmes du bas 
peuple, dit l'auteur, qui n'ont point d'héritage pour planter, se font 
des jardins dans des pots et dans des caisses, ne pouvant pas, sans 
beaucoup de peine et d'inquiétude, s'en passer absolument. » « Les 
magislrats s'opposent en vain, ajoute-l-il, à ces jardinages sur les 
fenêtres. Après plusieurs ordonnances qui les défendent et plusieurs 
condamnations contre les prévaricateurs, on ne réussit pas à les em- 
pêcher, tant est vive celte inclination pour les jardins, qui l'emporte 
dans l'esprit même des plus indigents sur la raison et leurs propres 
intérêts. » 



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LES FLEURS A PARIS 



Sous Louis XIV, Le Nôïre et La Quintinie furent nommés conseillers- 
directeurs des jardins, et Le Nôtre eut le collier de l'ordre de Saint- 
Michel. 

On retrouve une multitude d'ordonnances des rois de France relati- 
vement aux jardins et aux jardiniers de la ville de Paris. 

Il y a, entre autres, un privilège singulier pour l'osier récolté dans 
les jardins de Saint-Marcel. L'ordonnance est de 1473 et débute ainsi : 
t L'on commande et enjoint que nul ne soit si hardy de vendre osiers 
qui soient d'autres lieux que celuy de Saint-Marcel, etc. i 

Cette formule de commandement existe encore en Russie. J'ai eu 
sous les yeux un ordre adressé à un amiral russe commandant une flot- 
tille de trois vaisseaux à Villefranche, près de Nice. Cet ordre lui fixait 
le moment de son départ et commençait ainsi : • N'osez pas lever 
l'ancre avant telle époque. » 

Une ordonnance de Henri III, de décembre 1576, appelle les jardi- 
niers ses « bien-aimés maîtres jardiniers de la bonne ville de Paris. » 

Les jardiniers formaient alors une corporation ayant des lois sévères. 
Les candidats subissaient des examens pour un « baccalauréat. » 

« Art. XVII. — L'on détend que nul jardinier ne soit si hardy, sur 
peine de quarante sous d'amende et de tenir prison, d'entreprendre 
besogne au-dessus de cinq sous parisis, s'il n'est maître ou bachelier. 

» Art. XVIII. — Que nul ne soit si osé ni hardy d'entreprendre be- 
sogne au-dessus de cinq sols s'il fait pas chef-d'œuvre et bon ouvrage, 
et suffisant au dû des maitres jurés jardiniers. 

» Art. XIX. — Et pour ce qu'il est venu à connaissance de justice, 
que plusieurs se disaient jardiniers maîtres et bacheliers, etc. » 

Les maîtres jardiniers payaient à l'État de fortes redevances. L'au- 
teur du Traité de la police dit : • Les guerres que le feu roi Louis XIV 
eut à soutenir contre un grand nombre d'ennemis, l'obligèrent à recourir 
à plusieurs moyens extraordinaires pour en soutenir la dépense, etc. » 

En effet, si le peuple n'avait pas donné de l'argent pour les frais 
de la guerre, comment aurait-on pu y mener tuer ses enfants? 

Ah I qui délivrera les peuples soi-disant civilisés de ces moisson- 
neurs de lauriers, cueilleurs de palmes et héros dressés à l'homicide 
dès leur plus bas âge! Un grand nombre d'ennemis! Et le peuple le 
plus traité en ennemi, n'est-ce pas celui qu'on ruine, qu'on décime au 
profit d'une sotie et féroce vanité? Mais non, les peuples aiment ça. 

Sur votre piédestal tout formé de se3 os 

Le peuple applaudira, — pour quelques tabatières 

Les rimeurs vous mettront au nombre des héros. 



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LES FLEURS A PARIS 



263 



Sous Louis XIV les jardins aussi avaient leurs perruques. Rien de 
laid, de ridicule comme ces parterres découpés avec des sables do 
diverses couleurs, et ces arbres assujettis aux formes les plus con- 
traires à leur nature. 

J'ai en ce moment, sur la table où j'écris, un livre imprimé à la fin 
du règne de Louis XIV. 



LE JARDINIER FLEURISTE. 

Culture universelle des fleurs, arbres, etc. Ensemble la manière de 
dresser toutes sortes de parterres, portiques, colonnes et autres 
pièces, etc. 

Où l'auteur s'écrie hardiment : « On peut dire que l'industrie de nos 
jardiniers n'est jamais montée à un si haut point qu'aujourd'hui; » il 
ne faut, pour en juger, que regarder les différentes figures qu'ils se sont 
imaginé pouvoir donner à l'orme. 

c L'art surpasse la nature, ajoutc-t-il, dans ces édifices et portiques 
de verdure, etc. » Et il donne des figures d'ormes formant au bas de 
leur lige par la taille « une espèce de grand pot sans anse, d'où l'orme 
élève une tige terminée par une tète exactement ronde; » puis il offre 
une image de portique, puis des ifs taillés en vases et en figures d'ani- 
maux, et il s'écrie encore : « Est-il rien déplus beau, ni qui révèle plus 
la grandeur ! » 

Les jardins alors étaient peu fleuris, l'auteur se récrie sur huit sortes 
de rosiers qu'il possède; on peut juger de la pauvreté des jardins par 
la place importante qu'y occupait le basilic, plus connu aujourd'hui dans 
le peuple sous le nom d'oranger de saretier. 

« Basilic, dit notre auteur, vient de p**i).£Ûî, rex, roi, à cause que le 
basilic est une plante qu'on peut nommer à bon droit plante royale. • 

« Les pots où l'on met le basilic sont de faïence bien propre, car on 
s'en sert pour garnir les parterres d'espace en espace en les plaçant 
sur des petits piédestaux de pierre taillés exprès. » 

« La beauté d'un basilic, ajoute-t-il, est d'avoir la tête bien ronde. 
Si un petit rameau excède les autres, ayez soin de le couper. » 

Les princes du sang et les pairs de France faisaient des présents de 
fleurs au parlement de Paris; c'était une redevance, un hommage 
qu'ils rendaient à la justice du pays à laquelle ils se déclaraient soumis. 
Cela s'appelait la baillée des roses. 



264 LES FLEURS A PARIS 



Malheureusement celle cérémonie ne tarda pas à se faire avec des 
fleurs artificielles, et il y avait un « fabricant de roses » pour le par- 
lement. 

« Le 17 juillet 1341, il fut jugé que le duc de Montpensier, prince 
du sang et pair, pourrait bailler ses roses audit parlement premier que 
le duc deNevers, pair plus ancien. » 

Sous Louis XV, on préféra à l'odeur des fleurs les parfums composés, 
qui avaient déjà été à la mode du temps de la reine Catherine de 
Médicis et de ses trois fils, la civette, le castoreum, le musc, l'ambre 
gris. Cela venait d'Italie, où les fleurs sont si libéralement semées, si 
colorées, si odorantes. On se plut à s'oindre des divers excréments et 
de la fiente d'une sorte de rat, du castor, d'un bouc et du cachalot, 
car la civette, le castoreum, le musc et l'ambre gris ne sont pas autre 
chose. 

De tout autre temps on a mêlé les fleursà la politique, et elles ne s'en 
sont pas bien trouvées. Au nom du ciel, contentez-vous pour les éeussons 
et armoiries des tigres, des léopards, des éperviers, des aigles à autant 
de tètes que vous voudrez, et autres bêles malfaisantes, mais laissez 
les fleurs tranquilles. 

N'ayant à m'occuper que de Paris, je ne rappellerai paslp guerre des 
roses rouges et des roses blanches, dont le peuple ang!ais, "dit Voltaire, 
a ressenti si douloureusement les épines; je parlerai seulement du fit, 
de la couronne impériale et de la riolelte, tour à tour encombrant les 
jardins royaux ou détruits, à la mode ou exilés. 

Sous la restauration des Bourbons, une actrice célèbre, M 11 ' Mars, 
fut siffléc et insultée parce qu'elle avait paru en scène avec un bou- 
quet de violettes. Cela amena des duels et des rumeurs publiques. On 
aurait pu alors appliquer à une partie des Parisiens, en ce moment, ce 
qu'Aristophane disait des Athéniens : Appelez-les 'AOnvaioi locr^ovot 
(couronnés de violettes), et ils ne se possèdent plus de joie. 

Deux vaudevillistes se réunirent pour amener une conciliation entre 
le lis et la violette. Ils firent ce que l'on appelle aujourd'hui une pièce à 
femmes, une exhibition de jambes, de poitrines; en un mot de femmes 
vêtues juste à ce point précis qui est plus indécent que la nudité. 

La scène représentait un parterre; sur un trône rustjque, présidait 
Flore. Il s'agissait de passer en revue les mœurs et la conduite politique 
des fleurs : le laurier était condamné à retourner au jambon et à la cas- 
serole, le grenadier exilé au delà de la Loire, le. /» était restauré comme 
roi des fleurs et solennellement. uni à la rose; puis tout à coup, la 
déesse aperçoit, cachée dans un coin du théâtre, une de ses sujettes 



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LES FLEURS A PARIS 



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enveloppée dans un manteau de pourpre sombre; les ministres de la 
déesse l'amènent, malgré sa résistance, au pied du trône, elle est obli- 
gée de dire son nom , la violette. Ah t ce n'est plus par une honnête 
pudeur qu'elle se cache, c'est à cause de ses crimes : la violette a 
refusé de reconnaître la royauté du lis, elle s'est rangée sous les lois de 
l'usurpation, elle s'est compromise pendant les « Cent-Jours. » 

On l'interroge, on la condamne, mais la clémence inépuisable l'amnis- 
tie, à condition qu'elle rentrera dans la modestie qui faisait autrefois 
sa gloire. La violette repentante chante un couplet en l'honneur de 
Louis XVIII et toutes les fleurs entonnent le cri de vive le roi. 

On n'a pas conservé les noms des deux auteurs de ce chef-d'œuvre, 
on les retrouverait sans doute au frontispice des diverses pièces de cir- 
constance à la louange des gouvernements variés que nous avons eus 
depuis cette époque. 

Ginguené, républicain convaincu, s'était tenu à l'écart du pouvoir 
impérial; lors de la seconde Restauration, après les Cent-Jours, il se 
tint également éloigné de la nouvelle cour. On lui fit proposer de célé- 
brer en vers la f hule de Napoléon. « Je laisse ce soin, dit-il, à ceux qui 
l'ont loué. » Et l'événement [trouva qu'il avait raison. 

Anne d'Autriche ne pouvait supporter ni la vue ni l'odeur de la rose : 
on n'a pas besoin de dire qu'elle fut proscrite de la cour, talis rex, talis 
grex. Grétry, l'auteur du Tableau parlant, de la Caravane, etc., avait la 
môme répugnance. 

Louis XIV aimait les fleurs violemment parfumées, il voulait avoir 
un oranger dans chaque chambre de son palais. M œ " de Sévigné parle 
d'une fêle donnée pour le » Grand Roi » où il y avait pour mille écus 
de jonquilles \ M lle de La Vallièrc, désireuse de cacher sa première 
grossesse, s'entourait de tubéreuses qui passaient pour mortelles aux 
femmes dans celte situation, et dont l'odeur plaisait au roi. 

Une odeur qui ne plaisait pas au roi, mais qui n'en fit pas moins son 
chemin, c'est l'odeur du tabac, que Jean Nicot, ambassadeur de France 
en Portugal, en 1560, envoya à la reine Catherine deMédicis. Les noms 
d'herbe de la Reine et d'herbe Médicée, sous lesquels elle fut d'abord dési- 
gnée, rappellent celle origine. On se contenla d'abord de la fumer à 
l'exemple des sauvages, mais on finit par s'aviser de se la fourrer dans 
le nez ; les gens délicats y mêlèrent un peu de la fiente des animaux 
que j'ai nommés tout à l'heure. 

* Le roi va à Chantilly le 24 de ce mois, jamais on n'a fait tant de dépenses au 
triomphe des empereurs qu'il y en aura là : il y aura pour mille écus de jonquilles, 
jugez à proportion. (Lettres de madame de Sévigné.) 



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LES FLEURS A PARIS 



Boilcnu parle des baisers au tabac. 

Quelques jeunes seigneurs de la cour du Grand Roi affectaient de 
priser plus que les autres pour montrer de l'indépendance. 

Il est étrange de comparer le sort de deux sœurs du règne végétal, 
le tabac et la pomme de terre, toutes deux de la même famille et du 
genre solanum. L'une, poison violent, infecte, s'est répandue dans le 
monde entier malgré les rois et les ordonnances les plus sévères. En 
Angleterre, on confisquait les tabatières, et le roi Jacques I er faisait un 
poëme contre le tabac, Urbain VIII excommuniait les priseurs, je ne 
sais quel empereur de Russie leur faisait couper le nez. Mais le gouver- 
nement français s'étant avisé d'abord de mettre un impôt sur le tabac, 
puis d'en prendre le monopole et de s'en faire un gros revenu, les 
autres États s'adoucirent, devinrent tolérants et protégèrent ce poison. 

La pomme de terre, au contraire, un des bienfaits les pltis donnés de 
la Providence, puisqu'elle produit des petits pains tout faits, trouva 
longtemps des obstacles insurmontables pour se faire accepter. En vain 
Louis XVI en fit servir sur sa table et porta un bouquet desa fleur vio- 
lette en public. Parmenticr ne réussit à la faire entrer dans l'alimenta- 
tion ordinaire que par deux circonstances. 

Il en semait et en donnait, on n'en voulait pas. 11 fit garder un champ 
et publier des défenses multipliées d'en arracher, ce fut le premier 
pas, on en vola et on commença à en manger. 

Mais les famines, en partie réelles, en partie factices, qui désolèrent 
peu après la France firent une nécessité d'avoir recours aux pommes de 
terre. 

Tant que la pomme de terre fut suspecte, on l'appela Parmentière, 
mais quand elle fut acceptée, on fit comme pour la découverte de Chris- 
tophe Colomb qui s'appela Amérique, et celle de Niepce qui s'appela 
daguerréotype. 

Encore un mot sur le tabac : tant qu'on n'a fait que priser, il n'y 
eut que demi-mal, car, après tout, on n'est pas forcé d'embrasser les 
gens, surtout si, comme dit Boileau, on est faible d'estomac. Mais le 
tabac fumé se répand au loin cl empeste les promenades, les lieux pu- 
blics et les voitures. 

La liberté de chacun a une limite, c'est la liberté des autres. Ceux 
qui aiment l'odeur du tabac ne pourraient-ils renfermer ce parfum dans 
des flacons bouchés à l'émeri, qu'il leur serait loisible d'aspirer à leur 
gré sans l'imposer aux autres? 

La reine Marie-Antoinette aimait beaucoup les fleurs : c'est aux 
fleurs qu'elle a dû probablement la dernière sensation agréable de sa vie. 



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LES FLEURS A PARIS 



267 



Enfermée dans une chambre humide et infecte à la Conciergerie, 
elle n'avait pour vêtement qu'une vieille robe noire et des bas qu'elle 
ôtait, restant les jambes nues pour les raccommoder elle-même. Je ne 
sais si j'aurais aimé Marie-Antoinette, mais comment ne pas adorer 
tant de misère? 

Une brave femme, M mc Richard, concierge de la prison, trouva un 
bonheur et un luxe à donner à celle qu'il n'était pas permis d'ap- 
peler autrement que veuve Capet. Elle lui apportait chaque jour, et 
non sans danger, un bouquet des fleurs qu'elle aimait : des œillets, des 
tubéreuses et surtout des juliennes, sa fleur favorite. M me Richard fut dé- 
noncée et mise en prison. 

On voit dans une lettre retrouvée récemment de Marie-Antoinette, 
qu'une des circonstances qui l'oiïensèrent le plus cruellement dans cette 
malheureuse < afTaire du collier », c'est l'audace qu'avait eue le cardi- 
nal de Rohnn de dire ou de croire qu'il avait t offert une rose » à la 
reine et qu'elle l'avait acceptée. < Quoi! un homme qui avait supposé 
qu'il avait eu un rendez-vous de la reine de France, de la femme de 
son roi I que la reine avait reçu de lui une rose !... Je ne méritais pour- 
tant pas cette injure. » (Lettre de Marie-Antoinette à l'archiduchesse 
Marie-Christine.) 

Plus tard, une autre femme qui, elle aussi, avait été sur le trône, 
Joséphine, retirée à la Malmaison, demanda des consolations aux fleurs. 
Avec le secours d'un jardinier intelligent, appelé Dupont, elle rassem- 
bla toutes les espèces variétés de roses que possédaient la France, l'An- 
gleterre, la Belgique et la Hollande. Dupont fit quelques semis et aug- 
menta le catalogue des rosiers. Nous devons une partie des roses que 
nous possédons à l'impératrice Joséphine. C'est une couronne que je 
préfère à la couronne de lauriers de son époux. 

J'ai beaucoup connu un élève de Dupont, Hardy, qui au Luxembourg 
avait créé un rosarium célèbre dans toute l'Europe. Hardy fut mon 
maître, et c'est lui qui me reçut, bien jeune encore, bachelier ès 
roses. 

J'ai vu, longtemps après, son chagrin, à une époque où les arbres et 
les fleurs encombraient le jardin, et qu'il fallait les remplacer par des 
balustrades en pierres. 

Il reçut l'ordre d'aballre des aubépines roses et blanches, des faux 
ébéniers aux grappes d'or et des sorbiers aux fruits de corail, au moins 
centenaires, qui étaient plantés en grand nombre sur une des ter- 
rasses. 

C'est encore un des souvenirs détruits de mon enfance, c'est encore 



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un de mes premiers pas effaces dans ce Paris si embelli, dit-on, mais 
où, si j'y retournais, je me sentirais aussi perdu que le Petil-Poucet 
dans la forêt, quand les oiseaux ont mangé les mies de pain qu'il avait 
semées sur la route. 

Dans les fleurs des lilas et des ébéniers jaunes, 
De mes doux souvenirs cachés comme des faunes, 
La troupe joue et rit... 

Hardy refusa d'ordonner le massacre de ses arbres, et s'absenta quel- 
ques jours pour ne pas même y assister. 

C'est une fleur qui joue encore un rôle dans l'histoire de Paris que 
l'aubépine, cette pure et suave parure des haies. 

Le « vingt-quatrième d'aousl 1572, le roi Charles IX permit que les 
huguenots qui esloient à Paris fussent tués par les Parisiens, et les 
autres villes qui se formèrent sur l'exemple de Paris mirent à mort les 
religionnaires qui esloient parmi eux. Cette saignée, quoiqu'elle res- 
sentit quelque chose de cruel, empêcha une grande fluxion. » C'est 
ainsi que parle de la Saint-Barthélémy un livre imprimé à Paris, en 
M.DC XL. VI, avec privilège du roi Louis XIV, âgé alors de huit ans, 
et déjà, dans le livre dont je parle, représenté avec une couronne de 
lauriers, parce que le duc d'Enghien avait pris Thionville, parce que 
le maréchal de Gassion avait pris Gravelincs : ce qu'on appelait le 
triomphe des armes du roi. 

Or donc, le jour de la Saint-Barthélémy, on répandait le bruit qu'un 
pied « d'aubépine, » que l'on avait cru mort, s'était subitement couvert 
de feuilles et de fleurs. 

Ce fut un texte pour les prédicateurs d'alors pour dire de très-johes 
choses et prouver combien ce massacre, cette hécatombe d'hommes 
avait été agréable à Dieu. 

Le fait csl rapporté par de Thou , qui se moque des prédica- 
teurs. 

Une mode parisienne a été quelque temps de porter un œillet 
rouge à la boutonnière de l'habit ; à dix pas on faisait croire qu'on 
était décoré de la Légion d'honneur, à trois pas on faisait voir qu'on 
était un sot. 

Dans les embellissements successifs de Paris, on a fait entrer la pro- 
hibition définitive des jardins sur les fenêtres. Ces jardins étaient le 
sujet d'une lutte, qui datait de loin, entre les citoyens et la police. Il 
existe, à ce sujet, des ordonnances contre ces pauvres jardins, datées 
du règne de Louis XIII. Il en existe même de magistrats romains, et 



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LES FLEURS A PARIS 



269 



Martial parle d'un jardin, bien plus d'une campagne, d'une terre qu'il 
avait lui-même sur sa fenêtre. 

Bus est mihi in fenestrd. 

En enlevant ce plaisir aux Parisiens, et en agrandissant telle- 
ment la ville que toutes les campagnes qui lavoisinaient se sont 
trouvées englobées et supprimées , on leur devait les squares , aux- 
quels on aurait pu seulement ne pas donner un nom anglais. C'est à 
peu près la seule objection que j'aie à faire sur cette idée qui est excel- 
lente. 

Les Égyptiens tenaient singulièrement à ce que l'air qu'on res- 
pirait dans les villes fût corrigé par les parfums , et en faisaient brû- 
ler sur les places publiques; il y avait des parfums de jour et des par. 
ruais de nuit. 

Aristote dit que l'odeur agréable qui s'exhale des parfums des 
fleurs et des prairies ne contribue pas moins à la sanlé qu'au plaisir. 

Ç a été pour moi en particulier une des causes de mon éloignement 
des grandes villes, ci j'ai ce bonheur que mes quelques souvenirs heu- 
reux sont imprégnés des oileurs suaves de la campagne et des jardins, 
si bien que le parfum de cerlaines fleurs me les raconte encore aujour- 
d'hui. L'odeur des ajoncs en fleurs sur les falaises normandes, l'odeur 
du foin coupée! commençant à sécher, l'odeur de la pluie d'orage en 
ont long à me dire. 

En sens tristement contraire, je me rappelle qu'un soir, au sortir de 
je ne sais quelle félo parisienne, je reconduisais chez elle, hélas! jus- 
qu'à sa porte, une Uès-charmanlu femme; c était la première fois que 
je me trouvais seul avec elle. Arrivés devant sa maison, nous nous arrê- 
tâmes avant de sonner; elle avait commencé une phrase qu'il fallait 
bien laisser finir, puis j'en commençai si vile une autre! Il faisait un si 
beau clair de lune, que nous nous mimes à nous promener dans un 
espace de vingt pas devant celle porte; elle, de temps en temps, me 
disant : « Bonsoir, il faut que je rentre, » et moi : t Encore un instant, 
il n'est pas lard. » 

Il élail fort tard et nous le savions tous deux, si tard qu'à ce moment 
il commençait à s'exhaler des odeurs infectes produites par certains 
travaux nocturnes. 

Ce lut si odieux, qu'elle me dit : « Allons, il faut que je rentre, • et 
que je ne lui lis plus d'objeclion. 

Seulement, je ne pus jamais séparer cette charmante femme de cette 



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270 



LES FLEURS A PARIS 



horrible odeur, et je ne pouvais penser à elle sans qu'il me semblât la 
sentir encore. De sorte qu'un voyage m'ayant fait, quelque temps après, 
quitter Paris pour un mois, je ne la revis jamais. 

Tandis qu'il est tel de mes autres souvenirs qui, lorsque je l'évoque, 
exhale un parfum d'aubépine, tel autre de lilas, tel autre de violette, 
de muguet ou de chèvrefeuille. 

J'avais souvent pensé à la destinée de ces pauvres filles du peuple, 
passant leur vie entière dans le centre de la ville, dans ces quartiers 
infects et obscurs, n'entendant jamais les premières paroles d'amour à 
leurs oreilles et dans leur cœur que dans des escaliers sentant le chou 
pourri, ou sous des portes cochères exhalant une odeur mêlée de la 
boue et du vin frelaté. 

Grâce à ces places plantées d'arbres, à ces jardins publics établis 
dans chaque quartier, il n'en est plus ainsi. 

Ces squares, puisque le nom est adopté, ont d'autres avantages : les 
jeux des enfants d'ouvriers n'auront plus exclusivement le ruisseau pour 
arène, et, ce qui est encore plus grave, le square peut reconstituer le 
quartier, que les omnibus et l'étendue toujours croissante de la ville ont 
supprimé. 

Or, voici l'importance que j'attache au quartier. 

Voici d'abord comment les squares peuvent le reconstituer. Au lieu 
d'aller prendre l'air en se promenant loin de son domicile, chacun se 
promènera et viendra s'asseoir, dans les soirées d'été, dans le jardin de 
son quartier; on y fera connaissance, et qui plus est, on s'y connaîtra, 
on saura tout de suite que cette jolie blonde est la tille d'un employé 
d'un ministère, que cette brune est la fille d'un marchand du voisi- 
nage, que sa compagne est repasseuse ou lingère, que cette femme qui 
vient avec un enfant est la femme d'un professeur du lycée, etc., etc. 

Se sachant connues, les femmes n'auront plus de raison d'adopter, 
à la grande ruine de la famille et du ménage, ces déguisements qui ne 
tromperaient plus qu'elles-mêmes; elles s'habilleront conformément à 
leur état, à leurs revenus, à leurs occupations. 

En même temps qu'on trouvera une fille jolie, on pourra savoir si 
elle est honnête et laborieuse; on se connaîtra; les mariages ne se 
feront plus sur le hasard d'une rencontre, ou d'après un mensonge 
mutuel, car un des inconvénients des grandes villes, c'est qu'en chan- 
geant de quartier, on peut changer de personnage. 

On se débarrasse en deux heures d'une mauvaise réputation, en 
quittant une rue où l'on est. Un paresseux, un ivrogne, un coquin peut 
aller dans une rue s'établir à nouveau pour quelque temps, homme 



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LES FLEUllS A PARIS 



271 



honnête et considéré. C'est quelque chose aussi de penser qu'on verra 
une belle jeune fille regarder et admirer des fleurs, au lieu de s'arrêter 
devant l'étalage et les vitrines des marchands de nouveautés et des 
bijoutiers, ces vrais miroirs à alouettes où on les prend presque rôties 
au feu de l'envie et des désirs ambitieux. 

Il est singulier que Paris ne possède pas un marché aux fleurs con- 
venable ou simplement couvert comme les halles ? Pourquoi n'y a-t-il 
pas une halle aux fleurs bien installée, comme la halle aux légumes et 
la halle aux poissons? 

Il est une autre idée que je soumets à l'édililé parisienne : puis je 
me tairai. 

Les divers châteaux royaux, impériaux, etc., possèdent un grand 
nombre d'orangers en caisses. 

Un rond sur un carré, cela pouvait paraître beau quand les Parisiens 
n'avaient jamais vu d'orangers vivants; mais aujourd'hui que, grâce 
aux chemins de fer, Nice est si près d'eux et qu'ils y viendront tous, je 
déclare qu'ils rentreront à Paris fort dégoûtés de celte magnificence si 
laide. Tous les ans on apporte ces orangers aux Tuileries et au 
Luxembourg, dans leurs caisses vertes (chose horrible déjà que de 
peindre en vert les caisses, les bancs et tous les meubles de jardin, ce 
vert minerai jurant grossièrement avec les teintes végétales), puis on 
les reporte dans des serres. 

Qui empêcherait de renverser cette opération? Par exemple de 
planter les orangers en pleine terre dans chacun de ces jardins, d'en 
faire un petit bois ou un bosquet, et, au mois d'octobre, de les en- 
tourer et de les couvrir d'une serre mobile que l'on enlèverait au mois 
de mai? 



ALPHONSE KARR 



SALON DE 1867 



SCULPTURE 



i 

Depuis le xvu* siècle, où la sculpture française s'est greiïée sur la sta- 
tuaire grecque, le caractère original et Tort de l'esprit moderne s'est in- 
cree avec un accent plein de vivacité et de grandeur dans les conceptions 
de nos .écoles. Sous Louis XV on constate une certaine déchéance, les 
grandes lignes paraissent en désuétude, mais le revirement n'est pas loin: 
les fouilles entreprises dans la villa Hudriana, a Herculanum, et dans la 
villa Tiburlina de Cassio; la formation des nouveaux musées et la descrip- 
tion des ruinesde la Grèce, publiées par Leroy, nous remettent en présence 
des plus purs modèles. Si le génie national a dormi quelques heures sous 
les cendres amoncelées par les révolutions, il s'est ravive en un signe in- 
défectible que nous retrouvons en toutes les compositions réunies dans nos 
galeries depuis les dernières reslauralions. En realite, la sculpture tend à 
s'élever dans la région idéale du vrai, dans l'expression de l'individualité 
humaine avec une vigueur progressive très-manifestement prouvée, lorsque 
la peinture se subdivise en petites localités. Ce que l'on déplore chez l'une, 
il faut l'observer en sens contraire chez l'autre ; sans trop cependant s'illu- 
sionner, car si elle est en progrès, quant à la forme, elle manque parlois 
d'inspiration. Elle a pour elle la conception de ses sujets académiques 
d'une contexture saus défaut, mais qui vous laissent froid comme une tra- 
gédie de Lamothe. D'où vient donc que le ciseau ait conserve son énergie, 
son ampleur, et quelque chose d auguste et de sévère, un cachet pn-sque 
dogmatique dans l'expression de ses plus hauts enfantements, taudis que 
le crayon et la brosse semblent etreinlspar le voluptueux engourdissement 
des puissances de l'imagination? C'est que la sculpture est plus prés de 
l'homme par son essence, elle entre en contact plus étroit, plus absolu, 
plus obligatoire, plus fervent avec lui, qui sauvegarde ses instincts et les 
développe dans toute leur portée philosophique. Les préceptes qu'elle a 
al i lie s posséderont toujours sur elle l'autorité d'une religion, qui prend a 



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273 



son tour la puissance sceptralc de l'antiquité. La sculpture, elle-même, 
est une doctrine où toutes les croyances s'enchaînent avec l'irrécusable 
logique d'une loi théorique dont les fondements s'enracinent dans la na- 
ture par delà les siècles. Le jour où son œil cessera de fixer l'individualité 
humaine dans toutes les transformations de ses phases successives, elle 
aura cessé d'être, elle aura perdu le trait lumineux qui transperce la 
statue sous les doigts de Promethée. 

En tétedes œuvres les plus caractérisées et les plus franchement accep- 
tées, il faut placer celle de M. Carrier- Bel leuse, le Messie, qui a obtenu la 
médaille d'honneur. La Vierge, vêtue d'une draperie un peu lourde, élève 
dans ses bras le désiré des nations, le rejeton de la race de David. Son 
mouvement est simple, gracieux, tendre et solennel. Il révèle une joie au- 
guste qui éclate dans la plénitude d'un triomphe sacré. L'enfunt est d'un 
dessin ferme et moelleux qui fait ressortir sa beauté naissante et austère. 
La tète, où le ciseau n'a fait saillir aucune boucle de cheveux, est admi- 
rablement portée. Dans son inclinaison souriante, on devine la force 
rayonnante et surnaturelle. C'est conçu d'un jet, dans une prompte unité, 
avec une vivacité d'inspiration qui coordonne les caractères les plus virils. 
Ce n'est pas seulement l'ampleur académique, c'est la grandeur de 
l'histoire dans son plus large cachet évangeliquc. La coupe est sévère, 
le style sobre, la structure émouvante. Les traits sont hardiment 
portés dans l'exécution. II y a de la chaleur dans cette création d'un goût 
sévère et tranchant qui révèle en certains passages les traces vives de la 
pointe ou du ciseau. 

M. Carpeaux nous offre une vraie œuvre, le buste marbre du Prince 
Impérial. La ressemblance est d'une justesse pleine d'élévation. L'har- 
monie du front enchâssé entre les lignes temporales, la direction de la 
tète, à la fois vive et résolue, la finesse du modèle qui semble avoir révélé 
toutes les délicatesses de l'organisme, l'ensemble d'une allure de style 
ferme, décide, élégante et sobre, sont d'un charme qui retient par sa sim- 
plicité d'exécution, sa clarté, son ordonnance et sa pondération. 

Le second envoi de If, Carpeaux, la Jeune Fille à la coquille, est d'un 
mouvement gracieux dans sa pose accroupie, mais il y a un peu d'insigni- 
fiance dans la figure qui ne reflète pas un caractère bien tranché. Le buste 
est d'une rondeur amoureuse dans son contour à la fois énergique et flé- 
chissant. 

Le marbre qui fait transparaître la lumière avec des reflets d'onyx, ces 
lueurs lactées qui semblent rosir les chairs, et impriment à la physio- 
nomie leur paie coloration, ne conviennent pas également à toutes les 
conceptions, et tel groupe s'enrichira de ces refluemenls du soleil dans ses 
lignes, tandis que le plâtre, aux sons plus mats, réalisera une tète dont le 
modèle prendra une apparence plus charnelle, et qui possédera une cha- 
leur de contact toute particulière inhérente à sa nature. Ainsi le buste de 
Boissy-d'Anglas, par Pierre Hébert, réalise eu plaire, est une de ces concep- 
ts 



274 



tions qui vous arrêtent au passage par leur grand air fruste, mélangé 
d'une fierté sauvage. Les yeux ont une Fixité qui vous prend de face comme 
un signe interjeclif. Sous son feutre, aux rebords plats, la physionomie est 
fouillée d'un trait agreste. Le front serre, vaste, proéminent, s'éprend 
d'une vague lueur sombre qui se prolonge en mourant sur le visage. Au 
coins de la bouche, sont deux lignes anglées qui correspondent aux mus- 
cles des joues, et paraissent la clef de toutes ces libres cachées qu'elles font 
mouvoir, retiennent ou contractent. Cela est vivant, scruté, d'une préci- 
sion d'emporte-pièce. La carrure des épaules laisse deviner le colossal de 
la stature. On sent que la voix qui pouvait s'échapper d'une pareille poitrine, 
devait avoir un volume si formidable, qu'il tonnait dans l'enceinte d'une 
Convention, de façon à renverser les orages accumules par les membres 
d'une section. La main qui a signé cette forte et curieuse création n'a-t-elle 
pas frémi sous le souffle révolutionnaire âpre, vigoureux; rasant de prés 
les choses saintes dans son vol de vautour? 

M. Ludovic Durand a mis une idée philosophique dans sa Comédie hu- 
maine, mais l'interprétation n'est pas d'un caractère aussi expressif, et le 
style est dénué de cette grâce énergique qui reluit sur une physionomie. 
Le rapprochement de ce masque illumine par la joie, de celte figure 
éplorée, était d'un beau contraste; mais pourquoi la jeune femme drapée 
à l'antique qui tient ce masque à la hauteur de son visage, fait-elle gri- 
macer la souffrance sur ses traits? Cependant il y avait des hardiesses 
dans la structure, et les rendements de la tunique possèdent une ampleur 
souteuue. On sent que l'artiste a largement taille le vêlement de son 
héroïne, et qu'il en a massé tous les plis avec une majestueuse 
prestance* 

Le buste de If, Louis Conncau fils, sculpté par M. Ludovic Durand, est 
d'une réussite trés-harmonieuse dans toutes ses parties. Le front, d'une 
coupe carrée, est d'une moyenne hauteur. Le ciseau a bien fait sentir la 
ligne sourciliere dans ce qu'elle a de chevelu. Les pommettes des joues, 
le menton accusé, le fort rayonnement de celle physionomie d'une fermeté 
rare, ces diverses qualités lui conservent un cachet de durée d'une trempe 
vigoureuse. 

Le Faune sautant à la corde, de M. Courtct, est d'un dessin et d'une exé- 
cution moelleuse dans les jointures, dont les ressorts semblent réalisés à 
nu, et d'un équilibre de jeu qui le saisit au vif de l'élan et lui imprime 
une soudaineté impulsive curieusement lancée. Cependant quelque légè- 
reté que lui communiquent les deux points d'appui, la partie supérieure 
du corps est trop entraînée en avant, et l'extrémité ne suflit pas au 
contre-poids. Il semble que le faune va se renverser et donner du front 
contre terre, tant l'attitude est penchée en deçà du centre oU elle se doit 
maintenir. Néanmoins, il y a une grande légèreté dans les jambes, d'une 
finesse d'attaches, qui viennent saillir à la surface; l'extrémité s'eflile 
comme dans la jambe de l'Apollon, dont le contour, à peine prononcé, 



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275 



exprime l'adolescence. Les genoux sont fins, les bras nerveux et légers, le 
buste s'agrandit par l'essor qui lui e>l imprimé. 

Nous regrettons que l'Andromède de M. Félon se torture dans ses liens 
d'une façon indescriptible à l'analyse. La réalisation est trop grôle pour la 
vigueur et l'amplitude nécessaires à un pareil sujet. Il n'y a point là une 
idée assez vaste et un sentiment assez mûr de la période héroïque; rien 
de palpitant dans les chairs où le sculpteur aurait pu, en empiétant sur 
l'horreur tragique de la situation, leur communiquer les contractions que 
doit ressentir l'organisme qui va éprouver l'ûcre morsure de la dent du dra- 
gon, dont les écailles se dessinent au pied du roc. La composition réclamait 
plus d'extension et ce bloc est trop étroit pour renfermer le sujet antique. 

En revanche, le prophète Urémie pleurant sur les ruines de Jérusalem, 
de M. Doumas, est plus grand que nature ; il est réalisé dans ces gigantes- 
ques proportions que l'on prête aux hommes de la Bible, à Moïse, a Ézé- 
chiel, à Isaïe. Ce puissant vieillard, au front serre entre les tempes creu- 
sées par les austérité», au crànc dénude, aux membres robustement 
charpentes, est lui-même une ruine imposante dans cette facture de des- 
sin d'une coupe athlétique. 

Le Roland furieux, de Jean Duseigneur, est d'une beauté grandiose et 
sauvage en se roulant dans ses liens. Sa bouche semble pousser un froid 
mugissement arrache au creux des entrailles. Sa poitrine est renvoyée en 
avant par la tension des muscles, qui imprime aux chairs un cachet de 
violence caractéristique d'un mouvement audacieux. Ce bloc de bronze 
est l'un des morceaux les plus romantiques de la section de sculpture. Il 
se meut avec une indicible lierté d'expression. Les jambes ont une phy- 
sionomie énergique, d'un aspect impressionnant; les fibres ont tracé 
d'énormes sillons à la surrace. Ces pieds emprisonnés ont dévoré les es- 
paces pyrénéens. La tète jette au ciel un orgueilleux défi sur ces épaules 
qui pourraient sentir crouler le ciel. II y a vraiment des beautés d'un ordre 
étrange en celte création qui rappelle un peu le Promélhée enchaîné; 
c'est une des plus curieuses, comme force comprimée* C'est bien là l'homme 
des temps héroïques, le grand pourfendeur, le neveu de « Charleraagne 
emperor à la barbe florie. » 

Si nous poursuivons le même cycle, en remontant quelques siècles, 
nous retrouvons un Hercule étouffant le lion néméen, de M. Début, vigou- 
reuse et magistrale composition. L'étreinte de l'homme et de l'animal, 
l'attouchement de cette poitrine velue contre une poitrine d'homme; les 
épaisseurs de la crinière, tout cela est d'un dessin si fier dans les lignes 
abruptes d'un accouplement saisissant que l'œil ne remarque pas au 
premier abord les défauts de la structure qui est un peu roide. L'enlace- 
ment est cependant nerveux et rapide. Le corps de Y Hercule est court et 
trapu ; les reins largement découpes supportent un buste solidement assis. 
Les épaules sont à la fois vastes et serrées, et le col énergiquement en- 
châssé entre les clavicules. 



276 LE SALON DE 1807 



On ne rencontre pas d'aussi sérieuses données dans le groupe de plâtre 
de M. Louis Desprey, Ingénie de la France sous les traits du Prince Impérial. 
Cette tète est complètement dénuée d'élégance dans sa direction. Elle 
manque de caractère, elle ne s'accuse pas dans sa précision juvénile. Le 
style s'affaisse comme les ressorts des muscles; il ne s'en échappe point 
ce fort rayonnement qui enveloppe toute une personnalité. M. Feu gère 
Des Forts est d'un style plus franc dans son Chevrier, qui souffle dans sa 
corne pour rappeler son troupeau; belle et ferme statue, hardiment posée, 
d'un développement robuste et fin, d'une coupe sobre et sévère, d'un 
mouvement plein de noblesse dans sa pétulance. C'est l'allégresse de la 
vie dans une de ces natures de race; un de ces types paysanesques édi- 
fies par Georges Sand, et que l'œil du statuaire croit encore surprendre 
dans son mirage, au fond d'une de ces lies vertes qui ont garde l'em- 
preinte de la sandale d'Apollon berger. Les épaules sont mouvantes et 
légères. La taille est encore grandissante sur les hanches déliées. Le pied 
porte fermement sur le sol qu'il semble devoir mordre a la course en dé- 
fiant les gazelles. 

M. Ltcx a deux marbres. La première est un groupe : Bacchus et 
/no, d'un sentiment plein de feu et d'une prestesse de main qui en a 
fouille Le contour avec une admirable délicatesse. La seconde e.-t le buste 
de Lablache, une belle et savante figure, un peu charnelle; mais dans la 
finesse des narines et des lèvres, dans le front hardiment tendu, dans les 
yeux bien enchâssés sous les deux arcs protubérants des sourcils, dans le 
dessin plein de noblesse, se révèle une personnalité exquise. La physio- 
nomie rappelle un peu celte royauté massive de Louis XVI ; néanmoins 
elle respire une véritable élévation, et un charme entraînant dans l'air 
de tête. 

Pourquoi le Faune de M. Démaille qui joue avec un jeune satyre, n'esl- 
il pas d'un style plus châtie, plus harmonieux, plus concis dans son en- 
jouement? La grossièreté n'a jamais été le cachet de la mythologie. On lui 
impose à tort un caractère brutal et passionné qu'elle n'a jamais possédé. 
Il y a eu de la verve dans ses ébats. Ce faune est d'une jovialité rubiconde, 
il est lourd dans son geste. L'enfant est bien venu dans ses formes gras- 
seyantes, mais la stature du groupe est pesante et sans grandeur. 

M. Trupheme a des lignes plus nourries dans sa composition en bronze 
de la fiéoerfe. C'est une femme nue, étendue sur sa couche, et la tète ren- 
versée dans sa main, tandis que son regard élevé interroge le vague de 
l'espace. Les chairs ont un moelleux qui rappelle la manière de Branzini. 
Ce bronze semble une pate pétrie avec le doigt ; aussi le modèle parait-il 
flasque. On pourrait lui reprocher de n'avoir pas la fermeté des marbres 
florentins qu'il rappelle cependant dans sa louche, mais on dirait qu'il 
trouve l'excuse de son caractère un peu mou, précisément dans celte mor- 
bidezza qui attirait te pouce de Louis XIV, sur une composition de Nico- 
las Coustou. Les mamelles de la jeune femme s'arrondissent, la taille se 



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LE SALON DE 18G7 277 



creuse, la hanche s'affermit dans son renflement, les deux jambes se fon- 
dent l'une dans l'autre, le corps entier est souple, onctueux, charmant. 
Qu'il personnifie la Madeleine au désert ou la maîtresse d'Alphonse 
d'Esté dans la Venus du Titien, il représente également deux rarissimes 
beautés dans leur chasteté tendre et voluptueuse. L'Aurore matinale de 
M. Schoenslerck dans sa svelle cambrure extérieure est d'une grâce tout 
aerianisee.Elle s'élève déterre avec un Rivant «le ligne raphaelien ; lecorps 
a des flexions serpentines, souples, amoureuses, flexions toutes syrenien- 
nes, en s'eflilant comme un corps de nymphe. 

VAmphitrite de M. Travaux vient clore toute cette série d'oeuvres de 
maîtres dont nous avons étudie leseararteres si pittoresques, qu'elles sem- 
blent appartenir au grand règne de la sculpture française. Nous n'avons 
voulu signaler que les compositions d'un ordre établi et indiscutable, en 
laissant de côté quelques faciles créations qui ne révèlent pas une force 
suffisante de tèteet de main. L'Amphitrite est une conception à jeter dans 
un massif du parc de Versailles. Les Triions un peu joufflus se groupent 
autour de la déesse avec ce vif et piquant air mutin des Cupidons qui 
vont en conquête. D'une Nature assez forte, Amphilrite personnifie fière- 
ment celle royauté des grandes eaux qu'elle parcourt sur son char mous- 
seux, fait d'une (touque de narre. Le style est tout à la bus ferme et riant. 
C'est une page du vieux rbylhme païen, et d'une grâce amoureuse qui vous 
suit dans l'imagination. Cependant la composition n'est point complète. 
Elle est trop courte, trop brève, elle n'a pas assez d'extension :on dirait 
que le ciseau l'a coupée au milieu de son développement. Les jambes pa- 
raissent trop ramassées, une attitude plus étendue eut semble plus noble 
et moins brusque. — Si les accessoires nuisent parfois à la force et à la 
gravité du sujet, ils ajoutent un trait d énergie, ils relèvent par des vi- 
gueurs, ils encadrent l'action. Leur absence dans la composition de 
M. Travaux est un défaut assez choquant dans l'ordonnance. Cependant 
la physionomie principale possède un air de grandeur qui s'imprime pro- 
fondement dans l'altitude et la direction du geste. 

Après un examen sérieux, on ne saurait constater dans la sculpture 
aucun de ces mouvements, de ces recherches inquiètes, de ces essais ori- 
ginaux qui font présumer l'éclosion soudaine de quelques personnalités 
vraiment fortes, qui suffisent à renouveler toute une phase artistique; 
rien ne trahit les sourdes préoccupations des époques d'effervescence. 
L'art est stalionnaire et alterne dans ses plus beaux moments, et cepen- 
dant une nouvelle voie doit s'entr ouvrir. Lorsque Phidias s'accoudait en 
rêvant sur les degrés de la chaire de Platon, le ciseau gisait à terre, mais 
l'àmc remuée dans ses profondeurs caressait une forme divine : Cérès, 
courbée sur ses gerbes, étreignant de ses doigts virils sa faucille d'or; 
Diane, amoureuse et sauvage, s'enfuyant comme emportant au fond du 
cœur le trait aigu qui l'a blessé; l'imposant sourire neptunien dominant 
la tempête. En s'cveillant il redevenait l'ouvrier d'un peuple avide écri- 



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278 



vant, sur les frises intérieures du temple de Thésée, les admirables com- 
bats des Centaures et des Lapithes. Aujourd'hui, après les austères tra- 
vaux et les vigoureux relrempements de l'antiquité, cette même forme qui 
se cambrait avee une si fière souplesse sous la main du sculpteur grec, 
surgit avec une vérité sans passion. Où donc est l'homme élreignant son 
Dieu, qu'il a réalisé pour le placer au sol domestique? l'engouement de 
la foi qui frappait au cœur? la virulence et l'accentuation des traditions 
qui conservaient l'armature humaine sous tel vêtement qu'il lui plût de 
revêtir? Certes on ne saurait méconnaître que la sculpture est dans une 
voie ascendante de perfectibilité. Mais la flamme seraphine, celle qui 
échauffe, remue et fait enfanter un ordre de conceptions marque d'un ca- 
ractère dominateur et imprévu, ne ravive pas encore les organisations 
modernes qui se contentent de leurs aspirations élevées, sans aller plus 
loin chercher un nouveau trait configuratif du beau. Mais quel autre 
temps que le nôtre pourrait contenir plus de promesses régemratives? Au 
fond d'une période artistique il y a des germes ignores et donnants: les 
grandes époques n'ont pas cessé de se travailler dans les mutations so- 
ciales; dans les suspensions de la nôtre, dans les points de repos qu'elle 
semble parcourir, on ne peut méconnaître que la créature enfantée est 
prête à recevoir l'étincelle du dieu. L'action est en marche; mais comme 
dans la tragédie antique, nous attendons l'instant décisif qui fait luire sur 
chaque physionomie l'éclair de sa destinée, de sa valeur, de son rôle, de 
sa désignation dans l'histoire. 

MARC DE MONTIFAUD. 



II 

Ni Jouffroy, ni Barye, ni Clesinger, ni Perraud, ni Préaull, ne figurent 
au Salon de 1867. La main charmante et noble de Marcello, M" e la prin- 
cesse Colonna, s'est pareillement dérobée. Clesinger, lui, a soti exposition 
particulière dans la rue Royale, comme Courbet et Manet dans les Champs- 
Elysées. Ce sont là trois tempéraments originaux. Clesinger fait en outre 
de la photo-sculpture sur une terrasse du boulevard des Capucines, tout à 
côté de Nadar, qui va de la photographie a l'aéroslation. 

Les portraits, les statues, les bustes, les médaillons, les camées, sont 
en grand nombre dans la galerie de sculpture. A part lesquelques œuvres 
que nous venons de passer en revue et qui témoignent de l'état annuel de 
l'art statuaire, les portraits de toutes sortes dominent dans les rangs. 
En suite des bustesdu Prince impérial parM.Carp. aux et de Louis Conneau, 
par M. Ludovic Durand, qu'on aime à voir non loin l'un de l'autre, parce 
qu'on sait que les deux modèles sont deux amis, et parce que le marbre 



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LE SALON DE 1807 279 



a su les faire également parler avec la plus attachante expression, s'éten- 
dent sur toute la ligne de l'exposition de s^eulpturedes figures historiques, 
des images plus ou moins connues, vieilles, jeunes, de tous les temps et 
de toutes les tournures. Nous les saluerons en passant, par un mot, par 
un sourire, par un souvenir, par une réflexion. L'art aurait peut-être 
beaucoup à dire sur certaines Statues et sur certains bustes, mais ici nous 
nous engagerons moins dans l'esthétique que dans la statistique. On verra 
quels sont les portraits du jour, on saura combien la statuaire s'occupe 
des personnages d'autrefois. 

Pour les fortifications d'Anvers, la statue d'Ambiorix, roi des Éburons, 
a été sculptée par M. Bouré. un artiste de Bruxelles; — et par M. Cattier 
la statue de Boduognat, chef des Nerviens. C'est la Flandre qui s'occupe 
de son histoire nationale; c'est le pays de Bubens qui veut se décorer de 
monuments gaulois. — La Belgique contemporaine est représentée ici 
par le médaillon du roi Léopold 11 et par le buste de M. Jamaer, l'archi- 
tecte de la ville de Bruxelles. 

M. Forceville, sculpteur à Amiens, a fait la statue de Bobert de Luzar- 
ches, l'architecte de la cathédrale d'Amiens. C'est une grande figure de 
l'art du moyen âge, ce Bobert de Luzarches; c'est le frère en architecture 
gothique de Jean de Chelles, l'architecte de Notre-Dame de Paris, de 
Pierre de Montereau, l'architecte de la Sainte-Chapelle, d'Ervin de Slein- 
bach, l'architecte de la cathédrale de Stra;>boiir^. La statue de Bobert de 
Luzarches, par M. Forceville, est destinée au monument que l'on consacre 
aux illustrations anciennes et nouvelles de la Picardie. 

Trois des plus grands hommes de la Renaissance ont leur image voi- 
sine : Léonard de Vinci, le grand peintre, a son buste par M. Henri 
de Vauréal ; Bernard de Palissy, le grand émailleur, a sa statue en 
marbre, qui sera placée à Saintes sn patrie; Ambroise Paré, le grand mé- 
decin, a sa statuette en bronze. — Jeanne d'Arc n'est pas loin, en statue 
équestre, avec un page pour le piédestal, par M. Armand Leveel, un sta- 
tuaire s'il en fut, l'auteur du Charlcmagne équestre du Salon de 1803, et 
du Napoléon équestre de la ville de Strasbourg 

M. Gruyère a sculpte pour les galeries de Versailles la statue en marbre 
de Dupleix, cet illustre et marquis Dupleix, qui gouverna sous Louis XV 
nos établissements français dans l'Inde. Si on eût laisse faire le marquis 
Dupleix, il eût métamorphose l'empire indien en véritable Begence; 
l'Inde serait plus française qu'anglaise; le bourreau de Paris n'aurait pas 
exécuté Lalli-Tollendal. Ce n'est pas le tout qu'un sculpteur fasse le buste 
ou la statue de Dupleix, il faudrait qu'un historien racontât son histoire 
et son règne; l'image sculptée par M. Gruyère servirait de frontispice au 
livre. 

Par M. Charles Pètre, le buste en marbre deBouchotte. le fameux Bou- 
chotlc de la Bevolution, le ministre de la guerre de 1793, destitué par 
Robespierre, et qui échappa à la guillotine pour redevenir simple habi- 



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V 



280 LE SALON DE 1867 



tant de Metz sous le Directoire. Ce buste est destiné à la ville de Metz. — 
Par M. Pierre Hébert, le buste en plâtre de Boissy d'Angles, détaché du 
monument élevé à Annonay. en 1862, au célèbre président de la Convention. 
— Par Marcellin, la statue en plâtre du grand Mirabeau; c'est un modèle 
pour la préfecture de Marseille, qui ne veut pas laisser périr les traits de 
l'auteur du Courrier de Provence, ce journal formidable où tous les histo- 
riens ont puisé à pleines mains. 

Une simple médaille de bronze de Napoléon, par M. Ferdinand Levil- 
lain, un très-bon élève de Jouflïoy. Celle figure de Napoléon se retrouve 
incessamment à tous les Salons, en sculpture, en peinture, en gravure. 
L'art du xix 6 siècle peut répeter de Napoléon ce que s écrie Victor Hugo 
dans une Orientale : 

Toujours lui I lui partout ! Ou brûlante, ou glacée, 
Son image sans cesse ébranle ma pensée! 

Le premier chirurgien et un des premiers maréchaux de Napoléon, 
Larrey et Massé na, sont en statuette et en médaillon : Larrey, médaillon 
de bronze, par M. Clère; — Masséna, statuette en plâtre, par M. Corpo- 
randi, pour un monument projeté à Nice en l'honneur de l'enfant chéri de 
la victoire. — La statue en marbre de Porlalis, par M. Cbalrousse, est 
destinée au palais du Conseil d'Etat. — Ce nom magistral de Portalisest 
porté par un sculpteurqui expose celte année un buste en plâtre de M. de 
Vatry, officier d'ordonnance de l'empereur Napoléon III. — M. Angelo 
Francia a également son buste en plâtre, le portrait de M. Théophile de 
Marcol, secrétaire des commandements de M' ,,c la princesse Mathilde. — 
Le duc de Morny est représente deux fois : en camée, par M. François 
Henry; en marbre, par M. Iselin, pour le musée de Versailles. 

Lafayette, Casimir Porter, le général Foy, sont rassemblés en bronze 
et en plâtre. La slalue en plâtre de Lafayette est de M. Chenillion, qui l'a 
déjà exécutée en pierre à l'Ilotel-de-Ville de Taris. La slalue en plâtre du 
général Foy est de M. Forceville, le même qui a fait le Robert de Luzarches 
dont nous venons de parler. Le buste en bronze de Casimir Périer est de 
M. Crauck; c'est une œuvre plus modeste que la statue monumentale du 
cimetière du Père-Lachaise et qui sied mieux à Casimir Perier, ce grand 
homme de la veille qui n'a pas eu de lendemain. 

Le portrait de M. Émile Olliviera été sculpte en buste et en bronze par 
M. SaxBernhard, un artiste russe. Le portrait de M. Rouland est aussi en 
buste et en marbre, par M. Jules Clément, de l'école des Dantan. — Les 
deux Dantan eux-mêmes ont exposé : Dantan aîné, une statue en plâtre, 
l'Heureux Age;— Dantan jeune, deux portraits, un buste du maestro 
Verdi et un buste du docteur Jules Cloquet, deux princes de l'art et de la 
science. Je me trompe peut-être : Verdi n'est pas un prince de la musique, 
c'en est le tribun. 



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LE SALON DE 1867 



281 



Wcber en marbre, par M. Charles Gauthier, encore un élève de Jouffroy, 
un statuaire médaillé deux années de suite. Vous souvenez-vous de sa 
charmante Agardans le disert, du Salon de 1865?— Le portrait de Scribe 
a été répété par M ,le Fanny Dubois, qui l'avait déjà fait en marbre il y a 
deux ans. Celui-ci est pour le foyer de l'Opéra. — Le buste en marbre de 
M me Miolan-Carvalho est signe Roland Mathieu, et il est digne de régner 
dans le foyer du Théâtre-Lyrique. 

C'est dans le marbre aussi que M. Charles Cordier, en vaillant élève de 
Rude, a taillé le buste de M. le baron Taylor. — M. Iguel, de cette même 
école de Rude, a donné le modèle du buste du peintre Joseph Court, qui 
sera inauguré à Rouen sur un monument. — M. Gourdel et M. Faulras 
sont les auteurs des bustes de M. Hippolyte Lucas, et de M. Félix Deriége, 
tous les deux critiques d'art et de littérature. — M. Cougny a fait le buste 
de M. Mazcrolle; c'est une simple petite terre cuite qui indique un talent 
de plus grand art. M. Edmond Cougny s'est déjà révélé par l'énergie du 
bronze et la grâce du marbre. Il est un des heureux émules du fécond ate- 
lier Jouffroy. 

Par M. Crauck, le buste de M. Baltard, l'architecte infatigable de la 
ville de Paris. Par M. Guillaume, le buste de Victor Leclerc, le professeur 
de la Sorbonne, mort dernièrement. Si on place le buste de Victor Leclerc 
dans la bibliothèque de la Sorbonne, on pourrait bien placer celui de 
M. Victor Baltard dans un pavillon des Halles-Centrales, qui sont le chef- 
d'œuvre parisien de M. Baltard. Le marbre de M. Guillaume et le marbre 
de M. Crauck sont deux fort belles œuvres, dignes toutes les deux d'être 
contresignées par l'Institut ; — si M. Crauck n'est pas encore académicien, 
il est déjà hors concours au Salon. 

M. Alhanase Coquerel, le célèbre pasteur protestant, a son buste par 
M. Roubaud ; et M. Megret a sculpté celui de M. Richard Cobden, le pas- 
teur delà paix. 

Le périrait, buste en terre cuite, de M. Belloc, l'ancien directeur de 
l'École impériale de Dessin, a pour auteur M. Adolphe liasse, élève de 
M. Belloc lui-même. 1 1 il ai re Belloc n'était pas seulement un excellent pro- 
fesseur, c'était aussi un excellent peintre, un peintre d'histoire, et il mé- 
rite doublement d'avoir son buste; mais ce n'est pas assez d'une terre 
cuite, ni du plâtre, ni d'un bronze : il faut un marbre, et il faut placer ce 
marbre dans le sanctuaire où le nom de Hilaire Belloc ne sera pas oublié 
de la génération. 

N'oublions pas les plus petits médaillons; ils rendent tout aussi bien 
une page d'histoire que certaines grandes statues à cheval. Le général 
Dufour, qui commande l'elat-major fédéral en Suisse, est dans une mé- 
daille de M. Antoine Bovy, un artiste de l'école et de la patrie de Pradier. 
Dans le même cadre, par M. Reverchon, le marquis de la Rochejacquelein 
et M. Désiré Nisard, montés sur un camée; un sénateur et un académi- 
cien dans la même coquille. Une médaille en bronze, signée Borrel, re- 
présente Victor-Emmanuel, roi d'Italie. 



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LE SALON DE 1867 



La sculpture, qui est jalouse de devenir populaire comme la peinture, 
tend chaque jour à devenir historique. Elle a raison pour le public et pour 
elle-même. Comme art, la dernière expression qu elle puisse prendre, c'est 
le buste, c'est le portrait. Le musée de Versailles, par exemple, est tout 
peuplé de statues en pied, de statues équestres, de médaillons de marbre 
et de bronze. Aujourd'hui la mission de la sculpture est de faire revivre 
nos savants, nos ministres, nos magistrats, nos généraux, nos poêles, nos 
hommes d'État, nos grands hommes quelconques, quand nous en avons. 
Toutes les villes de France s'adressent à la sculpture pour qu'elle leur 
rende leur gloire et leur illustration, quelques-unes leur génie. La sculp- 
ture a du travail devant elle. Elle a une vaste carrière à parcourir, dans 
une nation de quinze siècles et dans un pays de près de cent dépar- 
tements. 



GRAVURE 

Si la gravure n'existait pas, les peintres jaloux de leur immortalité 
l'inventeraient. On ne se contenterait plus aujourd'hui d'être Apelles ou 
Zeuxis, Messala ou Timomaque. II faut à nos Raphaël des Marc-Antoine, 
à nos Rubens des Bolsvert, à nos Lebrun des Edelinck, à nos Ingres des 
Calamatta. Le tableau meurt, la gravure reste. Si le burin n'est pas la 
palette, il dit au moins, comme certain arbuste : Je ne suis pas la rose, 
mais je vis près d'elle. Le graveur n'est pas le peintre, mais le peintre revit 
par le graveur. Aussi est-il des peintres qui ne veulent devoir qu'à eux- 
mêmes leur double existence; ils se gravent de leur propre main. Ont-ils 
tort, ont-ils raison? Ils ont tort, parce qu'en ce temps-là ils feraient des 
tableaux. Il ne faut pas que Rembrandt, qu'Albert Durer, que Salvator 
Rosa, que François Boucher, n'aient confiance que dans leur eau-forte. Avec 
Raphaël et Rubens, la pointe eût vole trop de chefs-d'œuvre au pinceau. 
C'est fort heureux qu'Eugène Delacroix, ce grand maître lithographe, 
n'ait pas songé à lithographier tous ses tableaux. 

Peu de nos peintres d'ailleurs exposent des gravures. Ne morcelons pas 
notre talent. Ce n'est pas non plus chose facile que de bien graver. Pour 
être un graveur de mérite, pour mériter une palme dans la gravure 
sérieuse, ce n'est pas trop de la pensée fidèle d'un homme; le caprice doit 
être moins fort que la vocation. Cette vocation, ce travail, cette occupation, 
ne mène pas à moins d'honneurs et de richesses que la peinture. J'ai 
nommé Edelinck tout à l'heure : le roi le pensionna, il fut visité par les 
princes et les ambassadeurs. Philippe d'Orléans, le régent, l'allait admirer 



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LE SALON DE 1867 



283 



le burin à la main, ce burin si exactement obéissant à la volonté de 
l'artiste que presque jamais il n'employait ni repoussoir ni grattoir, que 
très-rarement il rentrait dans tailles. Gérard Edelinck fut un magniiique de 
son époque. Sous ses estampes il mettait Edelinck eques, ou le chevalier 
Edelinck. 

La France a ses noms de grands graveurs comme ses noms de grands 
peintres. Gérard Audran est lié à Charles Lebrun par les batailles 
d'Alexandre, Claudine Stella est unie au génie du Poussin. Nanteuil, 
Dorîgny, Masson, achèvent le xvn e siècle. Les deux Drevet, le pére et le 
fils, s'avancent glorieux dans le xvui 8 : les plus beaux portraits de Rigaud 
sont gravés par un Drevet. Puis viennent Lebas et Cochin, qui gravent 
les ports de France de Joseph Yernet; Aliamet, qui se voue à Berghem, 
à Wouvermans, comme Wille se voue aux peintres hollandais. Et Ficquet, 
et Massard, etlngouf, et Bervic, ce brillant élève de Wille, qui ouvre notre 
xix* siècle. El Fauchon-Desnoyers, qui fut baron comme Gérard, comme 
David, et de qui Halévy a écrit la biographie. Et Mercuri, un romain qui 
s'est naturalisé français avec les Moissonneurs de Leopold Robert. Et 
Henriquel-Dupont qui a fait pour Paul Delaroche ce que Calamatla a fait 
pour Ingres. Tous ces burins-là s'identifient aux pinceaux, et les uns ne 
marchent pas sans les autres dans la postérité ou dans la renommée 
vivante. 

Beaucoup de nos graveurs vont d'ailleurs apprendre le dessiu chez nos 
peintres. Henriquel-Dupont va à l'atelier de Pierre Guérin avant d'entrer 
dans l'atelier de Bervic. Salmon va chez Ingres avant d'aller chez Henri- 
quel-Dupont. Achille Martinet, qui est de l'Institut, va chez Heine d'abord, 
puis chez Forster, le doyen actuel des graveurs académiciens. Avant 
d'étudier chez Forster, Bridoux étudia chez le sculpteur David d'Angers. 
Léon Gaucherel a fait ses études chez l'architecte Viollet-Leduc. Jacquemot 
a appris à la fois chez un sculpteur, Pradier ; chez un peintre, Muller, et 
chez le graveur Forster. Pollet a passé par Paul Delaroche et Richomme; 
Prévost par Regnault et Bervic: toujours le maître peintre avant le maître 
graveur. Amédée Varin et Charles Geoffroy sont sortis de l'atelier de pein- 
ture de Monvoisin. Adrien Nargeot vient de l'atelier de son père, graveur, 
et de l'atelier de Gleyre, le peintre néo-athénien. Léopold Flameng a reçu 
les leçons de Calamalta, mais ses leçons les plus intimes lui viennent des 
copies qu'il a faites de Rembrandt, à la veillée, comme dans l'atelier même 
du grand Rembrandt Van Ryn. 

A l'Exposition de 1867 au palais des Champs-Elysées, nous retrouvons 
beaucoup de nos amis, d'amis jeunes et vieux, de ceux-là môme que nous 
venons déjà de nommer dans les fastes de la gravure contemporaine. Fla- 
meng exhibe deux séries de portraits et de sujets : le Jésus bénissant les 
enfants, de Rembrandt, son vieux maître, comme je vous le disais; le 
Marino Faliero d'Eugène Delacroix, ce Delacroix qu'il sait graver comme 
s'il ne gravait pas aussi bien qu'Ingres; puis des portraits, Marie-Antoi- 



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254 



nette, Alfred de Musset, la princesse Anna Murât, M lle Clotilde de Girar- 
din, celte charmante enfant morte à six ans, dont l image gravée se re- 
trouve dans L'Artiste de 18(55 avec des vers de Théodore de Banville. 

Lelève déjà célèbre de Flameng, Frédéric La Guillermie, qui a fuit ses 
premières armes à L'Artiste, et qui vient départir à Hume avec les hon- 
neurs du grand prix, ne nous a pas quitté tout à fait; non-seulement il 
nous a promis de nous envoyer de ses éludes romaines, mais encore il ex- 
pose celte année un Portrait d'après Antouello de Messine. Rien de plus 
rare qu'une œuvre de l'illustre et vieil Antouello; on n'est pas sùr s'il vi- 
vait du temps de Van Eyek, l'inventeur de la peinture à l'huile; les bio- 
graphes ne citent que peu de morceaux de lui. Ce fut un événement de 
voir un Antonello de Messine à la vente PourtalèS, il y a deux ans; c'était 
un portrait, un simple petit cadre; il fut adjuge, de surenchère en suren- 
chère, à 115,000 francs. A qui? Ne le demandez pas. Au représentant des 
Musées Impériaux, pour la collection du Louvre. M. de Nieuwerkerke fut 
applaudi par trois fois sur cette vaillante et précieuse adjudication, comme 
il l'avait été jadis pour l'Assomption de Murillo à la vente Soult. 

C'est ce Portrait qu'a gravé La Guillermie, quand il fut une fois arrivé 
au Louvre, dans le grand Salon, ou on le plaça près du portrait d'Erasme 
par Holbein, ni plus ni moins. Et Antonello ne pâlit pas; au contraire; 
son éclat est merveilleux, le dessin est ferme et pur, c'est d'un modelé 
simple et savant, détails lins, lumière large. La Guillermie a rendu celte 
lumière, qui semble d'autant plus large que tout ce qui entoure la téte est 
noir; il a rendu l'ombre de la joue, il a noirci le menton comme dans le 
tableau, il l'a rendu transparent comme la peinture. Le musée du Louvre 
n'avait point d'Atitonello, il en a un. Notre unique tableau d'Antonello 
demandait d'être gravé à renforts de couleur : le voilà. Nous prions bien 
Frédéric La Guillermie de fouiller Rome et la Venelie, et de nous en rappor- 
ter des Antonello, s'il y en a encore. Mais les Antonello sont si vieux et si 
rares : ce portrait-ci date de 1474, total quatre cents ans. N'avoir qu'un 
quart de siècle, comme La Guillermie, et s'intéresser à des tableaux de 
quatre siècles, et les graver comme si on remontait soi-même au temps 
du peintre, ce n'est pas la un médiocre indice artistique. Notre jeune col- 
laborateur La Guillermie appartiendra, nous en sommes sûrs, à la plus 
belle légende des graveurs du xix c siècle. 

Un autre prix de Rome, de l'an dernier, Jules Jacquet, a exposé le saint 
Bruno en prière de Le Sueur, ce Le Sueur dont les œuvres viennent d'être 
cataloguées clairement dans le dernier numéro de ce journal, avec des 
documents nouveaux. Jules Jacquet ressemble à ces graveurs complexes 
dont nous parlions tout à l heure, qui vont puiser la science aux diverses 
sources du dessin; ainsi ce jeune artiste a étudie le burin chez Henriquel- 
Dupont, et il a pris la teinture du pinceau chez Laemlein et chez Pils. 

M. Tancrède Abraham aime l'eau-forte et il aime le paysage; pour la 
gravure, c'est Jules Noël qui la lui a démontrée; pour la peinture, il re- 



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LE SALON DE 1867 



285 



lève do M. Nazon. Sa Clairière en Anjou est pleine de sentiment et de 
clarté; ce n'est ni une clairière ni la nature pour rien. M. Tancréde Abra- 
ham a trouve sa patrie d'artiste dans l'Anjou, qui semble être sa vraie 
patrie d'homme. Tous les ans il nous envole de ces pures et fraiches idylles 
qui sont moins rebattues que les églogues bohèmes de Fontainebleau; on 
a tellement abuse de la foret de Fontainebleau, du Bas Brcau, de Marlotte 
et de Barbison, que je ne conseille plus l'illustre foret même à Théodore 
Rousseau, ni à Corot, ni à Diaz, au inoins pendant quelque temps; je ne 
la conseille à personne, d'ici à un regain de paysagistes; je ne la conseille 
pas surtout aux herbagistes de Barbison barbisonnants qui nous jettent à 
la téte tant de pavés de Fontainebleau. Il est des oasis en France que des 
gens sages savent découvrir, et que les artistes vraiment emus savent 
peindre. Nous ne saurions trop envier l'amour que possède M. Tancréde 
Abraham pour sa délicieuse contrée de l'Anjou, dont le nom est aussi doux 
que le ciel. 

M. Adrien Nargeot a exposé le portrait de l'Impératrice et du Prince 
Impérial, d'après Henry de Montant, page historique qui fait partie du 
Voyage, en Lorraine, livre édite par Pion, et où Meissonier a donné son fa- 
meux Delile grave par Jacquemart. — Adrien Nargeot est un de nos plus 
jeunes et de nos meilleurs graveurs; il a la science et le goût; il déploie 
le sentiment et l'idée surtout dans le portrait. Nous pourrions citer les plus 
belles figures d'Adrien Nargeot; c'est ici même qu'elles ont été publiées. 
Les historiens sauront bien les y retrouver. 

M. Eugène Gervais, à la fois graveur, peintre, poète, auteur dramatique, 
a entrepris au burin une collection de portraits d'évéques, de cardinaux, 
de princes de l'Église de France. Il prépare un voyage à Rome pour aller 
graver le pape. M Eugène Gervais saura fouler à merveille la terre ita- 
lienne, où déjà il a vécu par la métempsycose : la nature lui a donné le 
visage du Titien ù quarante ans; l'art lui a mis du Tintoret dans la ligne 
et dans la couleur. Ce qui ne lui empêche pas de graver Meissonier après 
avoir grave Véronèso. Il sait peindre aus>i des fleurs comme à l'école de 
Redoute. II écrit, entre un Walleau et un Delacroix, des comédies à la 
Marivaux et des sonnets à la Ronsard. L'homme qui a plusieurs talents 
est le plus agréable, a dit Voltaire. Il n'est pas inutile à un graveur, 
même à un graveur classique, de rimer ou de peindre comme un roman- 
tique. 

Le Lac de Lamartine est encore exposé une fois par M. Alexandre de 
Bar. Vous vous souvenez du beau livre é lite par Curmer. La Reine Marie- 
Antoinette visitant le l'etit-Triano i, est de M. Bellin, et cette gravure ar- 
rive opportunément à l'heure où le livre édite par Pion vous conduit dans 
les deux Trianons à la fois. M. Alfred Aunedouche a gravé deux jolies 
œuvres de Hugues Merle : la Demande en mariage, et la Visite des grands 
parents. Ces deux tableaux sont bien de la famille de la Primavera. 

Le portrait de M. Jules Favre, gravé par Gustave Berlinot, d'après 



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Charles Lefebvre, est très énergique et rend bien l'Hercule de la tribune, 
— je ne dis pas l'Hercule Farnèse. 

Nous avons vu beaucoup de gravures d'après Bida, Alexandre Bida 
l'illustrateur des Évangiles, édites par Curmer, et du Muiset édité par Char- 
pentier. Les peintres modernes sont très-peu gravés au Salon de 1867. Je 
vois en passant l'Invocation à laVierge.de Bouguereau, par M. Thirion, 
propre élève de Bouguereau. — Très-peu d'antiques : le Thésée etl'Ilissus 
du Parthénon, par M. Guillaume. — Beaucoup de maîtres italiens : la Ma- 
dona délia scala, d'après une fresque de Correge, par M. Gustave Biot; — 
la Lucrèce, d'après un detsin du Parmesan, par M. Paul Chenay ; — l'Im- 
maculée Conception, de Murillo, par M. Cornilliet ; la Visitation, de Sébas- 
tien del Piombo, du Louvre,, par M. Sébastien Dulocq; — la Sainte 
Famille, de Titien, eau-forte, par M. Alphonse Masson; — la Vierge de 
Naples, par Baphaël, du musée de Berlin, par M. Metzmacher. — Un 
artiste polonais, M. Bronislas Zaleski, a des eaux-fortes d'après Buysdaèl. 

Une certaine quantité de sujets d'architecture pour des livres et des al- 
bums. De M. Edouard Obermayer : le portail de l'église Saint-Nicolas-des- 
Champs, pour les Fragments d'Architecture de M. César Daly ; — le Châ- 
teau d'Anet, pour les Châteaux de la Renaissance, de M. Pfnor. — Des bois 
pour le Dictionnaire d'Architecture de M. Viollet-Leduc, par .MM. Pegard et 
Guillaumot. — Par M. Huguenet : l'hôtel d'Assezat a Toulouse, et la cathé- 
drale de Bayeux, pour les Motifs d'Architecture de M. César Daly. — 
M. Queyroy continue son histoire du vieux Vendôme à l'eau-fortc. — 
N'allons pas oublier cettre autre eau-forte, Orphée, par M. Auguste 
Lamy, d'après la belle œuvre de M. Gustave Moreau, dont un très-beau 
burin a été donné tout récemment dans L'Artiste. 

En somme, on apporte peu de gravures de peintres modernes au Salon. 
On dirait que les vieux maîtres veulent sans cesse dérober leur part de 
gloire aux maîtres nouveaux; tout semble s'effacer devant eux ; les gra- 
veurs paraissent plus sûrs d'eux-mêmes avec les Pérugin et les Correge, 
les Rubens elles Velasquez, les Poussin et les Hobbema. Ce sol terrible ne 
tremble pas sous leurs pas ; ces grands horizons ne les épouvantent point; 
ces grandes figures les appellent et les caressent davantage. Il serait ce- 
pendant bon qu'ilssongeasseut un peu plus à leurs contemporains, à leurs 
amis, aux modernes, a leur siècle. 

Quelques-uns de ces contemporains s'en consoleront, — ils s'en con- 
solent déjà, — en espérant que les graveurs de l'avenir seront pour eux 
ce que les graveurs du présent sont pour les peintres du passé. 

Mais ces elus-la qui seront graves seront rares, n'en doutons pas, quoi- 
que notre âge ait été fécond en artistes de talent, et quoique ce siècle 
soit déjà immortel par plusieurs hommes de génie. 

X. DE VILLARCEAUX. 



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POÉSIE 



UNE NOCE ANCIENNE 



Phanops, fils dation, épousait Antinome, 

Fille du riche Aclor, qu'à Pellène on renomme 

Pour ses chèvres de Crète, aux poils soyeux et longs, 

Et pour ses forts taureaux, épars dans les vallons. 

Antinome portait une blanche tunique, 

Dont le bord fut trempé dans la pourpre punique. 

Des bandelettes d'or ceignent ses pieds, chaussés 

De nattes de roseaux habilement tressés, 

Et ses cheveux, lavés dans une line essence, 

Et noués à l'endroit où le cou prend naissance , 

S'éparpillent ensuite, et volent à tout vent 

Sur son épaule souple et sur son cou mouvant. 

Quand elle parcourait les bois en amazone, 

Souvent on croyait voir la fille de Latone, 

Qui chasse au Cithéron, un arc d'or à la main. 

On dit môme qu'un jour, l'ayant surprise au bain, 

Autant que de Psyché Vénus en fut jalouse, 

Et qu'elle eut peur qu'Amour ne la prit pour épouse. 

Pour honorer l'hymen par un culte pieux, 

Phanops fait préparer un repas copieux. 

Au milieu d'un vallon les tables sont dressées, 

Les vins mêlés dans l'urne, et les chairs dépecées. 

Pendant que, dans un coin, deux habiles sauteurs 



POÉSIE 

Amusent, par leurs bonds, de nombreux spectateurs, 
Des serviteurs zélés, faisant le tour des tables, 
Placent des dos de porc devant les plus notables ; 
Et les chantres divins, ayant reçu du ciel 
L'art de dire des chants aussi doux que le miel, 
Qui mettent la gaieté dans le cœur des convives, 
El charment les héros à leurs heures oisives, 
Sur la lyre déjà cherchent les sons sacrés 
Qu'Apollon Cynthien a lui-même inspirés. 

Phanops découpe alors un quartier de génisse, 

Et le fait mettre à part pour Vénus bienfaitrice ; 

Car il avait juré que si, par son appui, 

Il recevait jamais Antinome chez lui, 

La déesse verrait s'élever en fumée 

Des génisses d'un an la graisse parfumée. 

Puis, prenant une coupe en argent, dont le bord 

Est orné de festons où pendent des fruits d'or, 

El l'emplissant du vin de ces vignes en pente 

Qui croissent dans les champs où I Isménus serpente, 

Il dit : t Pan l qui te plais sur les rives des mers, 

• Toi, par qui les roseaux modulèrent des airs, 

» Descends des froids rochers qui couronnent Cyllène, 

» Et quitte leurs frimas pour la verte Pcllcne ! 

» Dryades, qui dansez en vous tenant les mains ! 

» Toi, fils de Sémélé, qu'honorent les Thébains, 

» Dieu, qui charges de fruits, par ton regard propice, 

» Les ceps du mont Nysa, que le lierre tapisse ! 

» Venez tous, en l'honneur de la fille des eaux, 

» De la reine d'Erix, de Chypre et de Paphos, 

• Chanter : Evan I Evan ! et danser à ma noce 
' * La danse nyséenne et la danse de Cnosse I 

• Vénus, mère d'Amour, préside au doux serment, 
» Et fait entrer la vierge au lit de son amant. 

• Je ferai, chaque moi, porter à sa prêtresse 

> De deux noires brebis la toison et la graisse. > 
II dit, et se rassied sur son siège exhaussé, 
Que recouvre un tapis par des clous d'or fixé. 

Cependant Antinome, auprès de ses compagnes, 
Disait en rougissant : c 0 Vierge des montagnes, 



POÉSIE 



289 



» Ne sois point courroucée, et, de ton char d'argent, 

> Jelle sur mon hymen un regard indulgent ! 

» Ce qui te plaît surtout, c'est la chaste ceinture 
» Que d'un homme jamais ne profana l'injure, 

> Et Calisto bannie a dû fuir de tes yeux 

» Pour avoir écouté le souverain des dieux. 
» Mais que peut un mortel contre sa destinée ! 
» Le Sort avait écrit mon arrêt d'hyménée, 
» Et le fils de Vénus, au Sort obéissant, 
» Décocha contre moi son trait le plus perçant. 
» 0 Diane t ton arc a des flèches moins sûres ; 
» Même au dieu Jupiter, l'Amour fait des blessures. 
» Pardonne donc, déesse, et demain je prendrai 
» Ma ceinture de vierge à ton autel sacré. » 

Ainsi dit Antinome ; et ses jeunes compagnes 
Répétèrent en chœur : « 0 Vierge des montagnes I 
» Ne sois point courroucée, et, de ton char d'argent, 
» Jette sur son hymen un regard indulgent; 

> Et, quand le temps viendra, sois heureuse et seconde 
» Bonne Lucinc, aux fruits d'une union féconde I » 

FRANÇOIS PONSARD. 



lu 



CHRONIQUE DES BEAUX -ARTS 



,*, Tout esprit national à part, l'école française tient encore aujourd'hui le 
premier rang dans les écoles contemporaines. Elle a traversé des siècles avec 
gloire. En peinture, on l'a vue sur la brèche d'abord à Fontainebleau, et on l'a 
appelée un peu l'école de Fontainebleau quand le roytttflM tenait tout entier 
dans la personne du roi; on l'a vue avec les Fouquet sous les Valois; avec Phi- 
lippe de Ch.-tmpaigne et Simon Vouet sous Louis XIII, avec Le Sueur à Paris, 
Lebrun à Versailles, Gaule et Poussin à Home; avec Walleau, Gieuze et 
Prudhon au xvui" siècle; avec Daviil loua Robespierre; avec Gros *ous Napoléon 
et à Sainte-Geneviève; avec M. Ingres au Louvre et à l'Hôtel de-Ville; avec Paul 
Delaroche au palais des Beaux-Arts; avec Eugène Delacroix à la Chambre des 
députés et au Luxembourg. 

En sculpture, on a vu l'école française : avec Jean Goujon à la Renaissance; 
avec Sarrazin et l'uget sous Louis XIV; avec Boucha rdofl, Coustou, Allegrain, 
Clodion, au siècle de Voltaire; avec lloudon pendant et après Voltaire; avec 
Pradier, David, Rude, Clésinger. Avec qui demain f Demain apportera son Puget 
ou son Clodion, comme il apportera son Poussin ou son Prudhon. 

Les grands prix d'honneur ont été presque tous décernés à la France dans le 
concours universel de 1867 . 

Les arts marchaient en tôle à la grande distribution des prix de l'Exposi- 
tion universelle, faite par l'Empereur sous les yeux du Sultan, sous les yeux de 
l'Europe accourue, sous les yeux des quatre parties du monde émerveillées. C'est 
M. de Nieuwerkerkc, surintendant des Beaux Arts, qui conduisait le premier 
groupe à ses trophées. 

Un commandeur de l'ordre de la Légion d'honneur a été nommé : c'est M. Meis- 
sonier, peintre d'histoire. 

Les artistes sont devenus les favoris de la Légion d'honneur ; c'est là certaine- 
ment la gloire d'un pays intelligent. 

La Légion d'honneur fui créée en 1802 par le Premier Consul. Vien fut tout 
d'un coup nommé commandant, — on ne disait pas commandeur. — David ne fut 
que légionnaire; on ne disait pas encore chevalier. C'était c pendant à David 
d'être le commandant; c'était le vrai grand maure de la peinture en ce temps-là. 
Six ans plus tard, au Salon de 1808, L'Empereur donna la croix d'or d'ofllcier à 
David, et il lit légionnaires Gros, Girodet, Carie Vernet et Prudhon. 

Depuis L'Empire, combien d'artistes décorés ? Et non-seulement la France 



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291 



décore les siens, mais elle tend la croix a tous les talents de l'univers. Elle popu- 
larise ainsi la patrie française jusqu'au bout du inonde. 

,\ L'Exposition de 1867 sera aussi une date pour la gravure en médailles : 
toutes les médailles de l'Exposition universelle portent d'un côté le portrait de 
l'Empereur avec la couronne de laurier; de lauire, deux génies tiennent un 
cartouche sur lequel se trouve gravé le nom du lauréat. 

', C'est un événement, tous les ans, de savoir qui remportera la grande mé- 
daille d'honneur du Salon. 

L'an dernier, ce ne lut ni un peintre ni un sculpteur. 

Celte année, on n'a pas eu à couronner la peinture. La sculpture est la grande 
triomphatrice. 

M. Carrier-Belleuse a reçu cette suprême médaille. Toute la critique comme 
tous les arlises, ont approuvé le choix hardi du jury. Selon M. Paul de 
Saint-Victor, le jury n'a pas seulement récompensé une œuvre excellente; il a 
voulu aus>i reconnaître le grand et noble eiï »rt qu'a fait l'artiste pour élever son 
talent. Sculp:eur de mouvement et de premier jet, M. Carrier Belleusc a tous les 
dons du tempérament. Tout ce qu il louche, il ranime; la vie coule de ses mains 
et Iréuiil sous son cbaiivh.nr Le marbre et l'argile tr. rnbtent devant lui, comme 
devant Puget ; mai* on aurait voulu qu'il tremblât ausM un peu d vaut eux et 
qu il respectât davantage le plus grand ei le |ilus chasie des arts. Ces qualités de 
style et de beauté pure qui lui semblaient refusées, M. Carricr-Uelleuse vient de 
les atteindre d'emblée. On songeait à Uodioil et à Coysevox devant sa Duo hante 
et son AnijèUque, on pense à Michel-Ange et à Donatello devant son admirable 
groupe du Mettu. 

» La Vierge, assise, tient l'Enfant-Jésus des deux mains; elle l'élève au-des- 
sus de sa tète, comme pour le montrer solennellement à la terre, urbi etorbil 
Son beau visage aux traits austères, est p'ongé dans le recueillement; il respire 
une humilité religieuse et presque craintive. On dirait qu'elle vient de compren- 
dre pour la première fois que l'enfant qu'elle porte est le Dieu vivant. Elle s'ef- 
face, elle s'anéantît derrière lui; le mouvement respectueux et allongé do son 
geste semble figurer la distance qui la sépare de son Fils. On ne saurait trop 
louer le caraclèie pen-ifdc la lète, la belle formation des pieds, l'ampleUf gran- 
diose de la draperie qui la revêt de plis abondants. — L'Kufant n'est pas assez 
divin peut-être, je le voudrais moins naïf et plus majestueux. 11 lait acte de Dieu, 
puisqu ii bénit le monde. Sa puérilité devrait se transfigurer en d.vinité, — Cher- 
chez bien, c'est le seul défaut de ce groupe d'une masse imposante et d'une exé- 
cution magistrale. Jamais grande médaille ne fut mieux gagnée. 

» L'autre groupe exposé par M. Carrier-lîelleuse, et intitulé : Entre deux 
Amours, comptera aussi au nombre de ses meilleurs ouvrages. C'est une jeune 
mèreassiseentre son nouveau-né dont les doux vagissements lui prêchent ledevoir, 
et un perlïde petit Cupidon qui lui souffle à l'oreille de mauvais conseils. L'hési- 
tation de son cœur transparait sous sa physionomie troublée et rêveuse. L'idée 



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CHRONIQUE DES BEAUX-ARTS 



est peut-éïre un peu raffinée pour un motif de sculpture, mais l'exécution la fait 
si vivante qu'on ne songe pas à la discuter. La femme est charmante dans sa 
beauté forte et souple. Si l'Amour parait un peu grêle et ressemble trop, avec ses 
ailes qui bourgeonnent, à un oiseau déplumé, en revanche, le nourrisson, gras- 
sement modelé, pétri en pleine chair, est une merveille de grâce et de morbi- 
desse enfantine. » 

Ce qu'on fait à Paris : — Au Louvre, on s'occupe d'orner savamment la 
galerie des Antiques. M. Victor Biennoury, un peintre de I atelier de Drolling, ce 
qui ne veut pas dire de son école, a décoré la salle des Empereurs d'écussons et 
de dessus de portes : l'Empire Irançais en dessus de porte/ l'Empire romain en 
dessus de niche; et comme écussons de plafond, des Génies entourant les mé- 
daillons de l'Empereur et l'Impératrice. — Dans la deuxième salle, en comparti- 
ments delà voûte, l'Histoire sacrée et l'Histoire profane. — Dans la cinquième 
salle, en compartiments de la voûte, l'Étude, la Science; dessus de porte, la 
Sculpture romaine ; les voussures sont la Sculpture grecque et la Sculpture fran* 
çaise, qui sont devenues comme deux sœurs charmantes. L'alnée est aujourd'hui 
Hère de sa cadette. 

Cependant, quoi de plus beau que cette paierie des Antiques du Louvre : la 
Vénus d'Arles, la Vénus de Médicis, le Gladiateur, l'Apollon Pylhien, la Diane 
chasseresse, qui remportait le prix de beauté sculpturale avant l'arrivée de la 
Vénus de Milo ! 

11 est vrai qu'à côté nous avons la salle de Jean Goujon; sa Diane et ses 
Naïades, et Germain Pilon avec ses Grâces; et les Anguier avec leurs bustes et 
leurs statues. Et ensuite, c'est Puget avec son Milon, son Hercule, son Persée, 
ses Cariatides; Coysevox son Louis XIV, sa duchesse de Bourgogne en Diane, 
ses portraits de Bossuet, de Fénelon, de Lebrun et de Mignard. Puis la salle des 
Coustou, où sont aussi Bouchardin, Allegrain, Pigalle, Falconnet. Puis la salle 
de Houdon, où Houdon a sa Diane nue, et Pajou sa Psyché. Enfin, c'est la Toi- 
lette d'Atalantc, de Pradier, le Mercure de Hude, le Philopœmen de David 
d'Angers. 

Ne pourrait-on pas comparer un peu, s'il vous plaît, avec la Molpomène, le 
Centaure, le Pollux, l'Achille, l'Auguste, le Tibère, le Démosthène, les Fleuves, 
les Muses, les Cariatides de la galerie des Antiques? 

Au Louvre encore, cette année, on» a continué la décoration intérieure du 
pavillon Denon. M. Oliva a sculpté les bustes en pierre de Philibert Delorme, 
Jean Goujon, Nicolas Poussin, Gérard Audran. 

A l'Hôtel-de-Ville, M. Schroder est l'auteur de la reslauration des sculptures 
de la façade principale, au-dessous du nouveau campanile. L'Hôtel-de-Ville de 
Paris est aujourd'hui tout un musée. Le vieil architecte Dominique Bocador croi- 
rait entrer dans un Louvre. 

Le nouvel Opéra marche à grand orchestre. On entasse les bustes, et les 
fresques se déroulent. A la façade latérale, de nouveaux bustes, en pierre, Boïel- 



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393 



dieu, Berton, Lesueur, Hérold, Donizetti, Verdi, par M. Bruyère; Campra, Cam- 
bert, Philidor, Pacini, Paësiello, Jean-Jacques Rousseau, par M. liasse. Jean- 
Jacques au grand Opéra ! le voilà bien dépaysé des Charmettes et du petit Trianon I 

.'.Marseille a un fort bel hôtel de préfecture. M. Ponson, élève du peintre 
Loubon, qui était un chef de l'école marseillaise, a twécuié pour le monument 
préfectoral de Marseille une Vue de la résidence impériale et de l'entrée du 
vieux port, une Vue de l'entrée de la rue Impériale, le château de Borely et le 
palais de l.ongchamps. 

Au Salon de cette année nous avons vu encore une œuvre toute phocéenne, 
un bas-relief en marbre, la Fondation de la ville de Marseille, par M. Aristide 
Croisy. 

A Boulogne-sur-Mer, dans la cathédrale, une décoration à la fresque des six 
chapelles du dôme a été faite par M. Soulacroix, un compatriote de M. Cabanel. 
— Quand M. Cabanel, à son tour, fera t-il une fresque religieuse? Pour un 
peintre qui a vu et compris de près Raphaël et Michel-Ange, il nous doit une telle 
œuvre, et il se la doit à lui-même. 

.*, Versailles a un nouvel hôtel de préfecture; qui y eût songé du temps de 
Louis XIV ? M. Clère vient d'y sculpter deux frontons de pierre : la Seine et 
l'Oise, le Triomphe de Flore. Il a fait aussi quatre bustes mythologiques : Mer- 
cure, Cérès, Bacchus cl Pomone. Les dieux et les déesses seront toujours les 
bienvenus dans l'ancienne ville de Louis XIV, dans l'ancien Olympe de celui qui 
se laissait peindre en Apollon, et dont le fantôme est encore l'habitant le plus 
vivant de Versailles. 

Versailles, tu n'es plus qu'on spectre de cité : 
Comme Venise au bord de son Adriatique, 
Tu traînes lentement ton corps paralytique, 
Chancelant sous le poids do son manteau sculpte" 

• 

Quel appauvrissement, quelle caducité I 
Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique, 
Et nulle herbe pieuse, au pied de ton portique, 
Ne grimpe pour couvrir la pâle nudité. 

Comme une délaissée, à l'écart sons ton arbre. 

Tu guettes le retour de ton amant royal, 

Sur ton sein désolé croisant tes bras de marbre. 

Hélas, il est fermé le règne triomphal : 

Les eaux de tes bassins pour jamais se sont tues, 

Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues! 

.*. Un bruit rase la terre : la vente de la galerie Esterhazy. Eh quoi ! en si peu 
de temps la dispersion des plus célèbres collections de l'Europe : les collections 
Pourtalès, Morny, Pommersfelden, Salamanca, auxquelles viendrait bientôt se 
joindre la princière collection Esterhazy ! Belle méditaiion à faire sur le démem- 
brement des empiresl 



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9M 



11 a été donné à pou de personnes de visiter la galerie Esterhazy. Nous nous 
souvenons d'avoir joui autref is de ce plaisir. La galerie Liehtenstein et la 
galerie Esterhazy sont à Vienne comme deux autre- mi sées frères du musée 
impérial. Il me souvient que la galerie Lichlenstein occupait vingt-rinq grandes 
salles du palais Lichlenstein, situé dans le faubourg Lk-hlcntlial, et I on y comp- 
tait déjà quinze cents tableaux, parmi lesquels il ne manquait presque aucun 
nom à l'école flamande. La galerie Esterhazy. placée au p.ilais Esterhazy, dans 
le faubourg Mariahilf, occupait quatorze grandes salles, où étaient rangés sept 
cents tableaux, italiens, fl mands, français et espagnols. 

Parmi les œuvres immortel es de l'école italienne, une Madone de Raphaël, 
donnée à la famille Esterhazy par l'impératrice Elisabeth, mère de Marie-Thé- 
rèse; une Madone de Léonard de Vinci; d'autres Mad nés de Luini, de Franria, 
de Baroche ; d'autres Madones encore de Timoteo délia Vite, d'Inn .cenzio da 
Imoa, de Frite, de Ferrari ; un très-beau Saint Jean-Baptiste de Cesaro da pesta; 
des morceaux distingués de Carrache, de D miniqnin, de Guerchin, dWlbane; 
deux paysages de Salvalor Rosa ; plusieurs charmants Canalelti. 

Les tableaux flamands fort nombreux : une belle Hërodiade de Lucas de Leyde; 
deux Sainte-Famille de Rubens; une belle Madeleine de Van Dyck; des morceaux 
choisis de Gérard Dow, Metzu, Jeati Slein, Adrien Van Ost;«dc, Ténias; une 
grande Chasse de Wouwcrmans; un des plus grands et un des plus beaux 
paysages d'Albert Cuyp; des Ruysdaël, d' s Jean Wmants, des Pmarker. des 
Moucheron, des Berghcm ; des marines de Guillaume Van de Velde et de Hac- 
kuysen; des animaux de Paul Potier, Sneyder, Rulharls; des intérieurs de Pierre 
Neefs, des volailles de Hondekocler, des fruits de de Hum; des curiosités de 
Breughel d'Enfer; un Ecce Homo, chef-d'œuvre de Rembrandt. 

Dans les Espagnols, une très belle Vierge de Murillo, un Martyre de Saint An- 
dré par Ribéra. Dans les Français, plusieuts œuvres majestueuses de Poussin, un 
paysage charmant de Claude Lorrain, un royal échantillon de Lebrun, un éner- 
gique Valentin et un excellent Greuze, Valenlin qui a IVtti cution poétique, 
Greuze qui a la pensée domestique, Lebrun qui a l'idée académique. Poussin est 
leur grand maître à la galerie Esterhazy. comme Raphaël et Léonard y sont les 
grands maîtres des Italiens, Rubens et Rembrandt les grands maîtres des Fla- 
mands, et Muriilo le grand maitre des Espagnols. 

Un de nos collectionneurs du midi de la France, M. Robert Gower, est mort 
en son château — en son petit musée — de Repentance, aux environs de Mar- 
seille. 

Autrefois, dans les châteaux, la galerie ne se composait que de portraits, la 
plupart des portraiis de famille. Aujourdhui les seigneurs châtelains meublent 
leurs manoirs et leurs villas de toiles historiques, de paysages, de marines et de 
fantaisies. C'est grâce aux sociétés des Amis des arts, répandues par toute la 
France, que nos artistes trouvent de si bons et de si beaux acquéreurs. Nous re- 
vendiquons d'avoir été les premiers à fonder ou a seconder ces fru -tueuses 
sociétés qui ont fourni carrière à tant d'expositions honorables dans les dépar- 
tements. 



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29G 



Nous nommerons on passant quelques amateurs d'élite de notre connaissance : 
M. Odarl de Parigny, M. le baron Pichol-L'Arnabilais, M. Hérisson, M. Hugue- 
nin, M. Reboul, M. Mancscau, M do Montchenu, M"** la marquise do Nicolaï et 
la marquise de Chasiellier. On écrirait volontiers un petit livre avec les descrip- 
tions des galeries départementales et des galeries parisiennes. Pourquoi pas? Ce 
guide à travers les collections particulières expliquerait bien des lacunes de nos 
musées officiels. 

Les galeries particulières sont nombreuses à Paris. Comme elles se renou- 
vellent ou se dispersent si souvent, nous en établirons, dans quelques arlicles. 
l'état et les richesses, fortunes entières sans conicste et aussi demi-fortunes. Une 
pareille promenade serait à faire dans toute l'Europe. Qui sait? même en Amé- 
rique. L'Amérique a le temps d'attendre; nous commencerons par l'Europe. Il est 
des villes qu'on va visiter expressément pour leur musée, et à défaut parfois de 
musée officiel, pour les collections privées. Telle ville même est célèbre pour 
telle galerie particulière. 

En nommant Bruxelles, par exemple, les amateurs de notre génération nom- 
ment tout de suite les collections du prince de Ligne, du baron de Slassard, du 
baron de Viokorsloll. Louvain rappi-lle Van der Schrieck, où nous avons vu les 
fameuses Cascades de Ruysdaél. Gand rappelle la galerie d'Hane de Steen Huyze, 
dans la maison habitée par Louis XVIII en 1814. 

A Amsterdam, les collections Six Van lliilegom, Van Loon Winler, qui sont à 
Amsterdam co que Lichlenstein et Esterhazy sont à Vienne. Puis Van Brienon, 
Van Poil, Hodgson, Fodor, Jacob de Vos. Vous ne vous arracherez pas de ce 
fameux quai Kaisersgracht. El tout près de l'Académie, le musée Van der Hoopl 
Ce nom suffit. 

Leyde rappelle le cabinet de tableaux et d'antiquités du professeur Siebold, que 
nous avons visité un beau jour, après avoir traversé le bras du Rhin au bord 
duquel est le moulin de Rembrandt! 

La Haye rappelle le baron Verstolck Van Zoelen, qui ne voulait pas avoir des 
tableaux de moins de vingt mille francs; M"e Hoffmann, dont la galerie est dis- 
persée, mais dont la vente do vingt tableaux en bloc s'est payée cent mille florins 
(ÎOO.000 fr.). Le lendemain, l'acquéreur revendait un seul Hobbéma 50,000 francs 
(25,000 florins). — La Haye s'honore encore de la collection Van Steengracht, 
baron Steengracht Van OoslCapelle, où notre Decamps se mêle hardiment à Rem" 
brandi et à Brouwer. 

Rotterdam a les collections Notleboom, où sont Delaroche et Scheffer, et 
Blokhysen, pleine des anciens maîtres hollandais. 

A Dordrecht, aussi deux collectionneurs d'élite : Kat et Dupper; Dupper, qui 
a les vieux maîtres hollandais, comme les a M. Blokhysen à Rotterdam; — Kat, 
qui a, comme M. Notleboom de Rotterdam, les modernes maîtres français, Meis- 
sonier, Marilhat. Horace Vernet, Decamps, Diaz, sans préjudice de Rembrandt, 
Ruysdaël, Metsu, Cuyp, Wouwermans, Hobbéma. 

Si nous entrons en Angleterre, nous n'en finirons pas : Bridgewater, Suther- 



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296 CHRONIQUE DES BEAUX-ARTS 



i tend, Devonshire, Mathbebourg, Bedford, Lansdowne, Exeter, Bute, Pembroke, 
Cooper, Radnor, Carliste, Warwick, Shrewsbury, Scardale, Leicester, Spencer, 
Darnley, Thomas Baring, Robert Peel. L'Angleterre a des peintres, mais elle 
nous prend tous nos tableaux anciens et nouveaux. Il est bien temps que mylord 
Hertford veuille nous offrir sa splendide collection. Les dieux l'entendent! D'ail- 
leurs lord Hertford n'est-il pas autant français qu'anglais? S'il a un musée en 
Angleterre, il en a un aussi rue Laffltte, en face le musée Rothschild. 

,*. L'empereur Alexandre de Russie est le premier amateur de son empire. 
Après lui vient la grande-duchesse Marie Nicolaïevna. 
Le grand-duc héritier a aussi sa galerie princière. 

Le musée de l'Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg acquiert aussi 
beaucoup de tableaux modernes. 

Les amateurs particuliers les plus célèbres et les plus fervents, sont : le prince 
Wiasemsky, te prince Narishkine, te comte OuvarofT, le comte J. de Slenbock, 
MM. Trétiakoff, Prianischnikoff, Soldatenkoff, Kloudoff, Smirnoff, Bykofî, Bo- 
rissowsky. 

Le grand-duc Nicolas Nicolaïcvith a prêté à notre Exposition universelle un 
très-beau tableau de Soukhodolsky. De très-belles toiles de Sokoloff et de Rei- 
mers ont été prêtées par la grande-duchesse Marie. 

,% L'Italie a encore des peintres et encore des amateurs. Ne nommons aujour- 
d'hui que tes amateurs : A Milan, M. Joseph Somajni;à Turin, M.Gaétan Ferri; 
à Gênes, M. Norchi Egisippo; à Bologne, MM. Laurent Bagni et Filippelti; à 
Livourne, M. Guillaume; à Rome, à Florence, a Venise, à Naples, nous cher- 
cherons une autre fois messieurs les collectionneurs. 

Il y a toujours de grands palais et des grands seigneurs en Espagne : tes 
grands amateurs sont rares. 

Le Portugal a pour souverain un artiste, te roi dom Fernando. Il produit et il 
achète : royauté de l'art et royauté de l'argent. Dom Louis !•«■ est un autre ama- 
teur couronné. Dom Auguste est une altesse dilettante, qui a son portrait à l'Ex- 
position peint par Fonseca. Le marquis de Souza-Holstein est un des riches col- 
lectionneurs portugais. 

La Suisse qui capitalise les tableaux se divise ainsi : A Genève, l'Institut Na- 
tional, te Conseil d'État, MM. Martin Frandt, Gabriel Charhonnier, Mallet d'Hau- 
te ville ; a Neufchàtel, MM. Coulon, Desor, Menn, Favarger-Bourgeoi , Pury- 
Muralt, et te musée de Neufchàtel, car Neufchàtel a son musée comme Bàle; à 
Berne, M. Joly de Marval; à Schaffouse, M. Mooser; à Zurich, MM. Wunderli et 
Richter. — Il y a encore a Genève un collectionneur qui est artiste, le peintre 
François Vuagnat; il expose au Champ de Mars le Lac de Brienz. — L'exposi- 
tion suisse brille malgré l'absence de Calame et de Diday. 

Nous connaissons peu d'amateurs danois et suédois. Nous citerons seulement 
quelques noms norvégiens : MM. Lundgreen, Andressen, Hartmann, Torgersen. 
Saluons te roi de Suède et de Norvège, Charles XV, qui est artiste peintre et 
graveur, comme l'est le roi de Portugal. 



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CHRONIQUE DES BEAUX-ARTS % 297 



Le roi de Portugal n'a pas exposé, mais le roi de Suède a envoyé un paysago 
norvégien. 

/. Un seigneur italien qui fut prince d'Opéra, le comte Mario de Candia, qui 
débuta au théâtre par /• Comte Ory ; le joli Mario, disaient les hommes, le divin 
Mario, disaient les femmes; Mario enfin, qui vit à Paris en gentilhomme retiré 
avec ses souvenirs d'artiste, Mario a mis ce mois-ci à l'Hôtel des Ventes, tout à 
côté de ce palais de l'Opéra où il faisait les beaux soirs, sa collection de dessins, 
d'estampes, de tableaux et d'autographes. Les estampes et les dessins valaient 
la peine d'être appelés une collection ; il y avait tous les grands noms et une jolie 
foule de raretés. 

Dans les estampes, c'était à commencer par le premier graveur dans l'ordre 
des temps, le premier nielliste, dit-on, Délia Bella, avec 67 pièces; Albert Durer, 
une trentaine de pièces; Abraham Bosse., une quarantaine; Goltzius, tout autant; 
l'école italienne, Marc -Antoine, le graveur de Raphaël; l'école française, Ede- 
linck, Drevet, Nanteuil; l'école de Fontainebleau, eaux-fortes italiennes de 
Caproni, Ricci, Cantarini; les petits maîtres allemands, Penitz, Solci, Lanten- 
jack: enfin Rembrandt, Claude Lorrain, Callot.eten avançant dans l'art moderne, 
Morghen et Mercuri. Il y avait là les fameux Moissonneurs. Mais Mario conti- 
nuera sa collection de L'Artiste. 

Des dessins, aquarelle, plume, sépia, sanguine, crayons noir et rouge, mine 
de plomb, encre, gouache, miniature, toutes les écoles, italienne, allemande, 
espagnole, flamande, anglaise, jusqu'à l'école indienne : six miniatures sur 
vélin, venant du Gange ou de l'indus. 

Beaucoup de portraits, dessins et estampes, les ligures chères a Mario, les 
Gardoni, les Lablache, les Grisi. les compagnons de ses triomphes aux Bouffes 
et à l'Opéra. — Hélasl aujourd'hui l'on ne dit plus les Bouffes; on dit simple- 
ment les Italiens. Certainement, il y a encore Rossini, ce grand et sublime 
bouffe; mais l'Opéra Italien s'est fait tragique de par Verdi ; les Bouffes sont 
devenus le drame, Venladour est devenu politique. Rossini règne encore, mais 
Verdi est venu; Verdi, l'auteur û Attila, Verdi, l'Altila des Bouffes. 

Avec son timbre ravissant, sa voix tendre, douce, flexible, au charme inima- 
ginable, qui émeut, pénètre, mais enchante encore plus, Mario ne pouvait plus 
rester au théâtre des Italiens. Sa grâce n'irait plus à cet héroïsme. Comme s'il 
était besoin de mettre de la politique dans l'opéra, ou de la science dans l'esprit I 
Quelle autre science vaut la jeunesse et l'amour tout simplement? Ohl la jeu- 
nesse I oh I la fraîcheur I oh I le velouté adorable des opéras bouffes et des opéras 
amoureux d'autrefois I 

Nous regrettons la voix disparue de Mario, et nous regretterons pour M. Mario 
de Candia la dispersion de sa collection de dessins et d'estampes. Ce qui prouve 
qu'il y avait deux natures d'artistes en Mario. Il allait ainsi dans les ventes de 
toute l'Europe, et il en rapportait des dessins dont il était amoureux comme il 
était amoureux de certains airs. Il fit des choix dans les collections fameuses 
mises aux enchères, et une foule de ses dessins ont des origines de possession 



298 CHRONIQUE DES BEAUX-ARTS 



historique. Il a puisé des Baroche dans les collections Lfly, Somers, Vriès; des 
Bianchi et des Castiglione dans la collection Dimsdale; des Blocmnert et des 
Pinas dans la collection Utterson ; des Ror<tinelli et des Pnssarotli dans la collec- 
tion Home; un Boucher dans la collection Ksdaile; Carrache et Cigoli re.nonlant 
aux collections Reynolds et Mariette; des Cortoneet desCorrege de la collection 
Caylus: un Gr rmldi de la collection Lawrence; des Salvaior Rosa de la collec- 
tion Thune; deux dessins de Lesueur, de la collection Riehardson. Que vous 
diroi-je ? il atteignit ù la collection de Charles I", roi d'Angleterre, par des 
Guide, des Rembrandt, des Carnvagc. Enfin, j'ai vu des Singes de Decamps a la 
mine de plomb, et un Turc de Delacroix à l'aquarelle, dans cette collection qui 
portera à son tour un nom : la collection Mario. 

Le palais des Beaux-Art* finira par être le plus curieux et le plus instructif 
des monuments de Paris. La cour d'honneur qui précède l'entrée du superbe 
amphithéâtre de Paul Delaroehe, vient d'être embellie et transformée avec un 
grand succès. Eile est entièrement couverte d'une cage vitrée comme la galerie 
d'Orléans, au Palais Royal, et on la pave en carreaux de faïence décorée. Au 
milieu des deux principaux côtés sont des médaillons représentant : Léon X, 
François I*', Périclès, Auguste, Raphaël, Michel-Ange, Vitruve et Phidias. Sur 
la fnse du rez dé chaussée, un a i« sent en leiires gravées, rehaussées de cou- 
leur, les noms immortels de l.ysippe, MarcusLudius, Dioseoride, Polyclète, Phi- 
d as, Iclinus. Praxitèle, Z'iixis, Ruhcns, Yelaaquez, Mûri Mo, Van-Dyk, Palladio, 
André del Sarte, Lucca délia Rohbin, Corrège, Vignole, Bernard Palissy. Pisa- 
nello, Dominiqu n, Rellin, Holhein, l>urer, Fischer, Rembrandt, Inigo-Joncs. 

Enfin, au re?-de chaussée, est déposé un riche musée do sculpture et d'archi- 
tecture, à qui nous devons une plus longue visite. 

.*. A l'inauguration de la statue de Roirou, à Dreux, M. Érlouard Thierry, 
dans l'éloquent discours qu'il a si bien prononcé au pied de la statue, s'est de- 
mandé à quel moment commence Rotrou poêle dramatique. « Est-ce en 1628 ? 
est-ce avec l'Hypocondriaque? Mais, deux ans plus tard, dans la préface de Clèa- 
gtnor ft Doristltèe, qui passe pour le tro sième de ses ouvrages, il appelle celte 
comédie la cadette de trente sœurs. Quelles étaient donc ces trente soeurs? qui 
en a recueilli les titres ? où ont-elles été représentées? à Paris ou dans la pro- 
vince? le poète les avait-il signées de son nom? Questions sans réponses. » 

Deux documents nouveaux, trouvés hier dans les archives d'une étude de 
notaire à Paris, témoignent des titres de quelques pièces inconnues de Rotrou, et 
de la vente qu'il fit de ces pièces au libraire Somma ville, cet Antoine Sommaville 
qui était avec Toussaint Quinel le plus célèbre éditeur du Palais, quelque chose 
tous les deux comme le Henri Pion et le Michel Lévy de ce temps-là. — A la 
date de 1636. Jean de Roirou vend à Somma ville et à Quinet quatre pièces, les 
Minechmtt de Plante, la Célinne, la Cèlimène, l'Amitié, pour 750 livres tournois 
C'était l'année où Corneille faisait représenter le Cid. — A la date de 1637, 
Rotrou vend à Sommaville dix pièces de théâtre intitulées : la Pelierine amou- 



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CHRONIQUE DES BEAUX-ARTS 299 



reuse, CHeureux Naufrage, l Innocente infidèle, Grisante, la Filandre, la Florimonde, 
Calpède, l'AyesUaus de Colcho», les Deux Pucelksde Cervantes^ el les Svsies, moyen- 
nant la somme de 1,500 livres lourn <is. 

Les illustrateurs du temps collaborèrent aux éditions du théâtre de Rotrou. 
Claude Vignon dessina des frontispices, Michel Lasne et Jérôme David les gra- 
vèrent. 

.'. Le grand art industriel a été décoré et méd aillé ii l'Exposition universelle. 
M. Rarbedienne est nommé officier do la Légion d'honneur. 

Des médailles d'or ont été déccrnéesà MM Froment-Mourico, Odiot, Thiébnut, 
Rcquillart-Roussel-Choquel, Braquenié, Raingo, Tahan, Alexandre, Maréchal 
de Metz. 

Quatre imprimeurs de L'Artiste ont obtenu des médailles d'argent : Chardon 
aiiié, pour ses lailles-douces; Delàtre, pour ses caux-lortes; Lemcrcier et Ber- 
tauls, pour leurs lithographies. 

M. Omier-Belleuse a reçu une médaille d'or de coopéraleur dans la classe 
des fontes d'art. 

.*. On vient d'inaugurer le musée des Archives, à l'hôtel Soubise. 

Ce musée sera ouvert nu public tous le> dimanches, à partir de demain. 

Los pièces les plus intéressantes s»u point de vue de leur ancienneté ou de 
leur importance historique sont placées sous les vitrines, dans les magnifiques 
appartements de l'hôtel res'auré. 

Les papyrus mérovingiens et carlovingiens, les chartes, les actes royaux munis 
de leurs sceaux, remplissent la première salle, où l'on a placé le buste en bronze 
de Napoléon I" e t celui de Napoléon III, le buste en marbre de Daumon et celui 
de Lelronne. 

Dans la grande chambre à coucher, ornée des peintures de Besiout, <'e Vanloo, 
de Tremolière et de Boucher; dans le s-ilon octogone de la princesse de Bohan, 
sur le plafond duquel Naloire a peint l'histoire de Psyché; dans un autre salon 
contigu ont été disposées des vitrines qui renferment des pièt es d'une grande 
valeur relatives à l'histoire de la Révolution el à celle de l'Empire Parmi ces 
pièces figurent un fac-similé photographié du testament de Louis XVI, l'ordre 
de démolition de la Bastille en original, le procès-veibal de I inhumation de 
Louis XVI el le testament de Napoléon I". 

Une des curiosités du musée est la double armoire de fer construite en 1791, 
en vertu d'un décret de l'Asstmblée nationale, el où sont placées les tables en 
airain de la constitution de 1791 ; les ustensiles qui ont servi à la fabrication des 
assignats de la première émission, les clefs de la Bastille, la matrice de la mé- 
daille commémorative du Serment du Jeu de P9ume, les étalons du mèlre, du 
gramme et du décagtamme en platine, el autres reliques ou objets précieux qui 
racontent d'une façon plus saisissante encore que les documents écrils l'histoire 
de la France. 



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300 



.'. Napoléon pourrait rendre ce qui n'appartient pas à César, c'est-à-dire des 
points au jeu du génie; il pourrait d'abord lui montrer vingt volumes de Corres- 
pondance. L'éditeur Pion en est même au vingt-unième volume de la Corres- 
pondance de Napoléon /<"•. Nous n'avons parlé de celte grande œuvre politique 
qu'au point de vue des arts, et par fragments et par citations; c'e>t une grande 
étude qu'il faudra lui consacrer bientôt, au point de vue de la république des 
art* et des lettres. 

Dans le volume XXI d'aujourd'hui , les grandes questions universelles sont 
l'histoire de 1810 et de 1811; la suite de la guerre d'Espagne ; ce que Napoléon 
a fait pour éviter la guerre avec la Russie; les échanges d'amitié entre Napoléon 
et Alexandre; enfin nous sommes à la veille de la campagne de Russie. Voilà la 
politique. 

Les arts y figurent par quelques questions académiques. L'Institut de France 
est mis en cause à propos des grands prix décennaux de 1810. L'Empereur, qui 
était de l'Insiitut avant d'avoir trente ans, sait ses immortels par cœur, et le 
Pont d'Arcole l'avait mené au lutur Pont-des-Arts. Dans une note au ministre 
de l'intérieur, il s'étonne, à propos des prix proposés au concours décennal, de 
l'oubli de quatre sujets qui lui paraissent importants, enlr'autres ■ le Génie du 
Chrittianùme, par M. de Chateaubriand, ouvrage dont on a beaucoup parlé, et 
qui est à la septième ou huitième édition ; — les ouvrages du sculpteur Canova, 
qui, étant devenu Français, paraissait pouvoir être admis au concours; — le 
canal de Sainl-Quentin.de la roule du Mont Cenis ou de celle du Simplon, qui 
paraissent pouvoir être considéras comme ouvrages d'archilecîure. • 

Ainsi parle Napoléon du fond des Tuileries. Tout en s'occupant de l'empereur 
de Russie, de l'empereur d'Autriche et du roi de Prusse, il ne cesse de s'occuper 
de la grande littérature, de la grande sculpture, et de l'utile architecture. Cela 
est fort beau de la part d'un académicien. 

Deauville a déierminé l'emplacement de la statue du duc de Morny : elle 
sera érigée sur la place de Morny. 

Une commission se compose de MM. Roittelle, Dalloz, Paul Daru, Delahante, 
Paul Demidoff,Welles, de Lavalette, Reynald de Choiseul, Ollife, Castor, Jollivet, 
Thiébaut, Henry Poisson, Pasquier, Ca*tor, de Saint-André, de Franqueville, 
marquis de Salamanca. M. Breney, maire de Deauville, en est le président. 

La souscription est déjà arrivée au chiiïre d'emiron vingt-sept mille francs. 

L'Empereur a souscrit pour 3,000 francs ; — MM. Boittelle, Donon, Ollife» 
Castor, Mauger, Poisson, Delahante, DemidofT, Dalloz, Salamanca, Choiseul, 
Thiébaut, chacun pour 1,000 francs. 

Il y a des souscriptions de 500 francs, de 200 francs, de 100 francs, de un franc, 
et même de cinquante centimes. Ce qui prouve que In statue du duc de Morny 
sera un monument populaire sur celte plage aristocratique. 

PIERRE DAX. 



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HISTOIRE LITTÉRAIRE 




Dans les livres d'art, signalons en première ligne — hors ligne 
pourrait-on dire — la Grammaire des arts du dessin, de M. Charles 
Blanc. La Grammaire des arts, c'est-à-dire l'encyclopédie de la beauté, 
la technique de la peinture, de la statuaire, de l'architecture, les pro- 
cédés de la fresque, de l'eau -forte, de la gravure sur bois, de la minia-i 
ture, les lois du Beau, les paradoxes de l'esthétique, les règles du style, 
le caractère de chaque époque typique, l'histoire, la philosophie, la poé- 
tique des arts et des artistes, telle est l'œuvre dont on est redevable à 
M. Charles Blanc. C'était bien à l'auteur de l'Histoire des peintres de 
toutes les écoles qu'appartenait cette belle tâche. M. Charles Blanc a 
mis dans ce livre, qui représente trente ans de travail et de recher- 
ches, tout son talent et toute sa science des choses de l'art. Il définit 
sans aridité les procédés les plus ardus, car on ne peut rester froid 
quand on touche aux grandeurs de la statuaire et aux perfections de 
la peinture. L'élégance du style de M. Charles Blanc afïîrme bien haut 
que les œuvres de Phidias, d'Ictinus, de Raphaël, Alber Durer, sont 
traduites dans la langue qui convient à leur génie : dans la langue du 
Beau. De nombreuses gravures sur bois ornent le volume et servent de 
lumineux commentaires à la Grammaire des arts. La plume de l'écri- 
vain définit et explique, le crayon du dessinateur montre et décrit. Le 
livre de M. Charles Blanc semble destiné à combler le vide qui existe 
dans l'enseignement. Les Humanités devraient avoir pour guide le 
fameux vers de Térence : 




!" août. 



I 



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302 



Elles l'oublient trop facilement ; l'Art, chose il est vrai plus divine 
qu'humaine, est lettre morte pour l'étudiant. On lui apprend la date de 
la bataille de Paris ou de Jarnac, et on néglige de lui enseigner môme 
les noms de Corrège, de Jean Goujon, du Poussin, de Rembrandt. II 
sait que le Parthénon fut construit sous Périclès, mais il ignore le style 
du monument cl le nom de ses deux architectes. Combien de bacheliers 
ès-leltres prendraient un chapiteau dorique pour un chapiteau ionique, 
un palais Louis XV pour un palais Louis XIV, une eau-forte pour une 
gravure! Combien confondraient la ronde-bosse et le bas-relief, 
l'aquarelle et la gouache, l'ogive et le plein-cintre ! Nous espérons que 
M. Duruy, l'historien-ministre qui, infatigable à la lâche, fait les plus 
nobles efforts pour parfaire l'éducation, et qui dans ce but a déjà 
ordonné pour les Lycées les promenades dans les musées du Louvre, 
pensera à placer la Grammaire <les arts d.ms les classiques du monde 
scolaire. Dès à présent, la Grammaire des arts est un des classiques du 
monde artiste. 

De la Grammaire des arts à l'Émail des peintres, il n'y a pas loin. 
C'est remonter du tronc à la branche. L'énuiil est une des plus gra- 
cieuses branches de l'art. On connaît les beaux émaux que II. Clau- 
dius Popelin expose à chaque Salon. Tous ont apprécié la science 
et la pureté de son dessin, l'éclat et l'harmonie de sa couleur, 
le haut style de ses compositions, où la grande beauté de l'école 
grecque s'allie à l'originalité charmante des écoles de la Renaissance. 
Ces qualités de style, de science, de couleur, d'originalité, d'amour du 
Beau, que nous avons si fort appréciées dans les émaux de M. Claudius 
Popelin, nous les retrouvons dans son livre : l'Émail des peintres. Le 
maître émailleur — comme dil Théophile Gautier — n'est pas ouvrier 
si ingrat et glout de son savoir qu'il ne le veuille enseigner à hommes. 
« Mettre aux mains des hommes de bonne volonté les moyens pratiques 
de faire de l'émail, leur indiquer la voie véritable où se doit maintenir 
cet art national, c'est ce que se propose ce, petit livre; » tel est le début 
bien peu égoïste de l'Émail des peintres. M.iis ce livre n'est pas seule- 
ment un traité de l'art de l émailleur. A côté de détails techniques sur 
les métaux, l'emboutissage, les supports, la composition et la colora- 
tion des émaux, la construction des l'ours, lemailhige des plaques, on 
trouve des pages entières d érudition et de critique, d'histoire et 
d'esthétique. Si la manière d'enfourner les émaux vous intéresse peu, 
tournez quelques feuillets, revenez à l'introduction , cl éludiez avec 
M. Claudius Popelin les origines de l'émail ; suivez-le daus ses courts 
mais lumineux aperçus sur la majolique italienne, cet art des Délia 



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303 



Robbia, des Cenzio, des Xantho da Rovigo, sur la céramique de Rouen, 
de Nevers, de .Moustiers, sur l'émail de Limoges, sur les vitraux de 
Flandres et de Suisse, sur la verixellis de Venise; lisez les digressions 
éloquentes où sont peintes sous les plus vives couleurs les cours 
de Ferrare et d'Urbain, où est tracé avec vigueur le parallèle de 
Louis XIV et de François l tr ; voyez eulin cette belle apologie de l'émail 
que nous avons plaisir à citer : « L'émail des peintres renaît. C'est jus- 
tice qu'il tienne sa place en celte résurrection céramique dont nous ne 
voyons que les premiers rayons. Ainsi le ommnndent la finesse, la dis- 
tinction qui lui est inhérente, la nécessité de ne le traiter jamais 
qu'avec un style élevé plein de délicates recherches et d'élégance de 
haut bo^d. J'entends qu'il émerge de cette renaissance ainsi que le 
plus noble entre les arts du feu, parce que seul il a des applications qui 
se prélent aux plus complètes comme aux plus heureuses traductions. 
Seul il atteint à la hauteur de la peinture d'histoire, réunissant au 
même degré la science du trait perspectif, le modelé puissant des 
clairs-oh>eurs savamment dégradés, la théorie sobre et contenue du 
bas-relief. Tout cela baigné dans la belle eau des colorations transpa- 
rentes et infinies, depuis les teintes argentines des couleurs naissantes 
jusqu'aux tons les plus enflammés du prisme. Que peut-on imaginer 
d'aussi favorable aux évocations plastiques d'un ordre supérieur que 
cet émail d'un blanc de marbre, modelant avec ses albugineuses 
transparences, sur un pigment d'un noir de jais ou d'un sombre azur 
de saphir, quelque forme pure, élégante et svelle, s'élevant à la vie, 
candida candidis, dans un milieu nigrescent de haute fantaisie légère- 
ment égayé d'or? Quoi de plus propre ù exprimer cette noble conven- 
tion, éternel honneur du grand art, et qu'ont exclusivement épousée, 
bien au delà des clameurs des foules, les mâles esprits gonflés du mens 
divinior? Où réunir enfin, sur une môme palette, une plus copieuse 
moisson de couleur ? Blancs de neige, mal liai monieux des ivoires, 
deuil lustré des ailes du corbeau, noirs fuligineux des éhènes, gris des 
perles, cendres ardoisées, fraîcheur des lins et des lilas, violets pro- 
fonds, outre-mers vibrants, sombres indigos, azur, saphir, béryl, éme- 
raudes et malachites, fauve olivâtre des bronzes ensoleillés, gammes 
chromatiques des feuilles mortes, ambres et cilrins, splendeurs des 
ors, orangés de la flamme ardente, érubesccncc des cuivres, écarlate 
cramoisi de la cochenille, douce amarante, obscur nacarat, étincelle 
des vives escar boucles! Que de ressources accumulées ! Que de moyens 
réunis sous la main des personnes jalouses de relever un art aussi char- 
mant que puissant et de rattacher des noms nouveaux à la chaine brisée 



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HISTOIRE LITTÉRAIRE 



des grands émailleurs français, les Pénicaud, les Courtois , les Léonard ! » 

On le voit, M. Claudius Popelin est à la fois un savant, un artiste, 
un styliste : il connaît son art, il l'aime, il sait en parler. 



II 

« Quand le siècle devient vieux, il se fait ermite; » il tombe en 
enfance, pourrait-on dire, à la pensée de cette odieuse littérature qui 
n'a de la littérature que le nom, à la pensée de ces productions de la rue 
qui s'intitulent romans. Art de bagne et de cabaret, art de sac, de 
corde et d'échafaud; livres faits pour la cuisine et l'antichambre, qui 
se glissent dans le boudoir, livres indignes de toute bibliothèque. Aussi, 
surgit-il, au milieu de ces volumes à couvertures multicolores, un ro- 
man viril, sain, travaillé, rappelant l'époque où Balzac, Stendhal, Karr, 
Mérimée, Gozlan écrivaient encore, la critique doit applaudir et accla- 
mer. La Belle Paule, par Champflcury, est dans cette triple condition 
d'utilité, de santé et de travail. Ce livre, dont le sous-titre porte : la Co- 
médie académique, est à la fois un roman et une satire : ici le roman, La 
Belle Paule; là la satire, la Comédie académique. Ici les caractères inspi- 
rant la sympathie et l'émotion : Paule, le négociant Négogousse, le poète 
Raymon, M me Falconet, l'abbé Desinnocends; là, les types franchement 
eomiques des mainleneurs du Collège de la gaie science et des candi- 
dats aux fauteuils de l'Académie des Jeux Floraux : M. de Castel- 
Gaillard, le marquis de Peschbusque, le botaniste Escranecrabe, 
auteur d'une brochure sur le putrilage de certains champignotis dans la 
forêt de Bouconne; Laffitte-Vigordanne, dont le seul titre à l'admission 
consiste en un quatrain; Montastruc, le poêle de l'Art du tour; Castel- 
nau-Picampau, membre de l'Académie des Jeux Floraux, delà Société 
des Intrepidi de la très-ancienne ville de Cori, de la Société des Sau- 
veteurs du Midi, de la Société de la Florimontana dei Inviolati de Mon- 
teleone, de l'Académie flosalpine de Gap, de la Société des Affaticati di 
Tropea, et de tant d'autres Sociétés savantes; M. Valcabrère. qui a 
composé une épopée en vingt-quatre chants avec les mêmes dévelop- 
pements que Y Iliade, mois contenant un tiers de comparaisons de plus 
qu'Homère; enfin, le félibre Massabrac, l'illustre poêle avignonnais, 
jurant sans cesse d'annihiler ce forfantaire de Victor Hugo, ce lenguis- 
sous de Lamartine, n'estimant que la langue félibre, ne reconnaissant 
du talent qu'à trois autres poètes, félibres comme lui, et du génie qu'à 
lui seul. 



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HISTOIRE LITTÉRAIRE 



306 



M. Champfleury varie habilement les pages de son roman. La comé- 
die succède au drame, le rire à l'émotion. Nous ne voulons pas ra- 
conter les péripéties de la Belle Paule, car on ne raconte pas le Roman 
comiqm, et la Belle Paule est le Roman comique de la course au fau- 
teuil, ce qui n'est pas un mince éloge. Quand on est arrivé à la ré- 
putation de romancier que possède M. Champfleury, on risque plus 
qu'on ne peut gagner en publiant un nouveau roman ; M. Champfleury 
a eu raison d'écrire la Belle Paule, car ce livre parachève dignement 
son œuvre de romancier. 

De l'Académie des Jeux-Floraux à l'hôtel des commissaires-priseurs, 
de Toulouse à Paris, d'un roman à une fantaisie satirique et humo- 
ristique, d'un livre dédié à Victor Hugo à un livre dédié à Arsène 
Houssaye, la transition est certes difficile. Cette transition, ce sera 
M. Champfleury qui va nous la donner tout naturellement : M. Champ- 
fleury, auteur de la Belle Paule, et auteur de ['Hôtel des commissaires- 
priseurs. 

Dans ce charmant volume, où l'auteur se montre à la fois gai cari- 
caturiste et profond esthéticien, voyez les portraits si amusants et si 
vrais de l'amateur, du rêveur et du râleur, du commissaire-priseur, de 
l'expert, du crieur, du truqueur, du restaurateur de tableaux, du col- 
lectionneur marié; étudiez « le Dictionnaire à l'usage des connaisseurs 
qui ne s'y connaissent pas, » et les « soixante conseils aux collection- 
neurs; » lisez les mésaventures du crapaud de la Compagnie des Indes, 
du faux obélisque, et des trouvailles de M. Bretoncel ; voyez surtout 
« où la haine de Voltaire conduisit un collectionneur, » cet infortuné 
qui, à force d'amasser livres sur Voltaire, gravures sur Voltaire, bustes 
de Voltaire, portraits de Voltaire, autographes de Voltaire, devient 
Voltaire lui-môme. Entin arrêtez-vous au collectionneur de ciels, le cha- 
pitre peut-être le plus original entre tous ces chapitres si franchement 
originaux. 



III 

Comme il le dit lui-même dans l'auto-biographie qui précède l'édition 
définitive de ses poésies, M. Nicolas Martin est un poêle « allemand 
pour un quart, flamand pour un autre quart, et français pour le reste.» 
Dans Ariel, dans Louise, on trouve la vague mélancolie, le charme 
mystérieux, la rêveuse imagination des poètes d'outre-Rhin ; dans les 



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300 



HISTOIRE LITTÉRAIRE 



Tableaux flamands, dans certaines pages du Presbytère, il est flamand, 
flamand comme Téniers, flamand comme Ruisdaël, flamand comme 
Van Oslade, flamand comme Hobbema; dans les Cordes graves, dans 
Maryska, apparaissent les cris du (coeur, les enthousiasmes guerriers 
les mâles pensées, de la poésie française. 

En lisant les vers de M. Nicolas Martin, on sent un vrai poëte qui 
chante suivant ses inspirations, qui ne s'est pas volontairement conliné 
dans un genre et dans un style. Voit-il un paysage, il le décrit ; souffre- 
t-il, un sonnet ou un lied dit l'émotion ou la douleur; agit-il dans un 
gai tableau, le spirituel poeme réaliste du Presbytère en fixera le sou- 
venir. L'auteur d'Ariel évoque en nous la pensée, le sourire, l'émo- 
tion. On peut demander moins ; on ne peut guère exiger plus. Mais la 
meilleure manière de parler du poète est de laisser parler le poëte. 
Imitons la Jessica de Shakespeare : ■ Ecoutons la musique. > 

Il semble qu'un soupir, un éternel soupir, 
Peuple l'air embaumé d'échos mélancoliques; 
C'est un soupir qui sort de ces brillants portiques 
Qu'liabilaient seuls jadis les chants et le plaisir. 

Car Venise déjà n'est plus qu'un souvenir; 
Elle don du sommeil des vieilles républiques. 

— En vain vous attendez, vagues adrialiques, 
Le Doge ûancé qui ne doit plus venir. 

De quel royal éclat tu brillais, 6 Venise! 

Au temps où te peignait Paul Véronèse, assise 

Sur un velours d'azur tenant un sceptre d ort 

Seul, au pont des Soupirs, un poëte, à cette heure, 
Penché, vers ta beauté, réve, contemple et pleure : 

— Hélasl jamais les pleurs n'ont réveillé la mort. 

La poëte ici n'était pas le prophète : les pleurs ont réveillé Venise 
— les armes à la main. 

Nous ne voulons pas finir l'Histoire littéraire sans indiquer la vie de 
Thonaldsen, le beau début dans les lettres de M. Eugène Pion. Nous 
n'étudions pas ce livre, car Thorvaldsen est un vrai statuaire grec, 
en dépit de son origine danoise. Or, l'œuvre de Thorwaldsen est un 
sujet qui intéresse trop l'historien d'Apelles pour que nous ne laissions 
pas volontiers celte élude à M. Henry Houssaye. Disons seulement que 
nous avons parcouru le volume, et que M. Eugène Pion est digne 
de la magniflque typographie de M. Henri Pion. 



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HISTOIRE LITTÉRAIRE 



307 



Indiquons aussi l'étude sur Édouard Manet, par Émile Zola, qui forme 
une jolie brochure. Nos lecteurs connaissent cet excellent travail, au- 
quel on peut seulement reprocher quelques témérités. M. Édouard 
Manel est certes une personnalité qui mérite qu'on l'étudié ; sans doute 
cet artiste deviendra un maître ; mais il n'est encore qu'un peintre. Sa 
biographie critique était d'ailleurs un sujet bien fait pour M. Émile 
Zola, dont les hardiesses même attestent la force. 

Le tome XVIII du Shakespeare, traduit par M. François-Victor Hugo, 
vient de paraître. Il forme le troisième volume des Apocryphes. Nous 
reviendrons sur ce livre; les œuvres de Shakespeare, môme apo- 
cryphes, ne se peuvent juger à la légère. Il faut tout d abord remer- 
cier bien haut M. François-Victor Hugo de sa belle œuvre. Grâce à lui, 
l'Angleterre a à envier à la France la seule édition complète du grand 
Shakespeare. C'est un splendide monument que le traducteur a élevé 
au plus grand génie moderne , à ce dieu fait homme qui résume l'hu- 
manité tout entière, à ce poêle sublime dont les drames sont vrais 
comme la Comédie humaine et puissants comme la Divine Comédie , à 
cette intelligence suprême qui, placée entre l'agonie du moyen âge et 
la naissance des temps modernes, sut prendre au moyen âge la lueur 
sinistre, aux temps modernes la lumière intense. 

GEORGES WERNER. 



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EXPOSITION UNIVERSELLE 



LES TAPISSERIES - LA CÉRAMIQUE - LES MODES 



Les merveilles qui attirent d'abord les visiteurs à l'Exposition, ce sont les cris- 
taux de Saint-Louis, de Baccarat et de Lyon. Lorsqu'on est en face de ceux-ci, 
les yeux se purent sur un splendi le tapis allégorique, style Louis XVI, qui couvre 
dans toute sa largeur l'espace qui sépare les deux galeries. Ce chel-d oeuvre, 
exécuté a Aubusson, est signé Choequeel. Un grand ovale blanc avec rinceaux 
grisaille se dessine sur un fond cramoisi; au milieu un flambeau, cl de cbaque 
côté deux cariati.les assez admirables d'exécution pour avoir leurs places dans 
un palais. 

C'est ensuite sur le côté faisant lace à la galerie des cristaux que sont étalées 
les merveilles qui composent la superbe exposition des tapis de la maison Choc- 
queel, Recquillart et Koussel. J'y remarque un beau fauteuil en bois doré stvle 
Louis XIV, couvert en Aubusson; sur le siège, un centaure enlève une nymphe; 
un amour placé dans l'ombre met une flèche B son arc, et semble prêt à tirer. 
Sur le dossier, un faune s'empare d'une baigneuse au milieu de plantes aquati- 
ques : sur le dos d'ui.e chaise placée à côté, une vanneuse entourée de volailles, 
son sac de grain à la portée de son van, reçoit un message d'un troubadour qui 
le lui présente un genou eu terre avec un respect dù à une marquise. C'est ù 
peine si la naïve fermière a l'air de comprendre, elle est trop innocente pour 
cela. Son chapeau de pnille, son fichu et son corsage sont déposés sur la chaise. 
L'exécution est d'une vérité surprenante. J'en dirai autant de ce dos de canapé 
où le portrait de La Fontaine est peint, — car c'est de la peinture — qui pour 
être faite à l'aiguille est aussi bien réussie que si elle était faite au pinceau. Mais 
toutes les lapisseries exposées par M. Chocqueel sont des chefs-d'œuvre et ici 
nous sommes en face des beaux-arts. 

Je reviens au médaillon où se trouve le portrait de La Fontaine; sous son 
buste, ses fables représentées par deux beaux volumes; au-dessus de sa tète, des 
guirlandes de roses et des nœuds de ruban, d'où s'échappent deux branches de 
laurier. Le portrait fait en grisaille se détache au milieu des fleurs aux couleurs 
vives et riantes qui donnent le plaisir des yeux : un peu plus loin un écran aux 
teintes claires et bien fondues — on dirait une peinture de Chaplin — avec la 
comédie pour sujet, et il y a au-dessus un combat de coqs pour dos de canapé, 
et beaucoup de panneaux que j'ai déjà décrits ici, dans un précédent numéro. 
J'y reviendrai pour le reste. 

Je veux aujourd'hui adresser un point d'admiration aux émaux de M. LeGost, 
une de nos anciennes connaissances bien digne de figurer dans L'Artute. M. Le 
Gost, qui marche à pas de géant dans la voie du progrès, a exposé un beau lustre 
byzantin en bronze doré revêtu d'émaux cloisonnés.ipuisdeux superbes torchères, 
lampadaires d'un très-grand style, en bronze et émaux russes, deux lampes, 
byzantines en bronze argenté ayant au lieu d'anses des ailes en bronze émaillé. 
Elles ont beaucoup de caractère et d'originalité. Voici encore une superbe sus- 
pension en cristal montée eu bronze émaillé. Elle peut également servir d'aqua- 



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300 



rium, de jardinière ou de veilleuse, et au-dessous deux superbes cache-pots en 
onvx revêtus d'émaux russes, et avec tout cela mille fantaisies séduisantes et 
utiles que je décrirai dans un autre numéro. Je quitte aujourd'hui les émaux de 
M. Le Gost, un véritable artiste, pour la céramique des maîtres en leur genre. 

Les Parisiennes qui assistaient à la distribution des récompenses ont tenu à 
honneur de prouver aux étrangers qu'elles étaient toujours les reines de l'élc- 

Knce et de la distinction. Leurs toilettes étaient harmonieuses et splendides. 
s robes en mousseline blanche ornées d'entre-deux de guipure ou de valcn- 
ciennes alternées de broderie, ou garnies de petits volants de point de-sinant 
double jupe et manteau de cour, étaient en majorité, ('es robes sont du plus ra- 
vissant efTet posées sur transparents bleus, roses, verls ou violets, avec orne- 
ments assortis à la nuance choisie, et toujours complétées par un vêtement de 
dentelle noire, si la robe est blanche. Mais avec une robe en pout de soie brodé, 
vert nouveau, bleu turquoise, lilas, gris argent, ou mais, le vêtement doit être 
en dentelle blanche pour les toilettes très habillées. La dentelle de Bruges, l'ap- 
plication, le point d'Alençon, le point de Venise et le point a l'aiguille sont d'une 
grande richesse el d'une extrême distinction. 

M 11 *" Wuy font des mantilles en dentelle avec capuchon qui sont gracieuses et 
coquettes: une rose s'épanouit sur le côté et une autre sur les barbes de la man- 
tille qui se croisent sur la poitrine. Les mantilles resteront-elles longtemps en 
faveur à Paris? Le dou le est encore permis; elles se montrent si timidement pen- 
dant l'été, qu'elles pourraient bien se cacher tout à fait pendant l'hiver. 

J'ai vu hier dans les beaux salons de la rue Scribe toute une série de ravissants 
chapeaux, parmi lesquels j'en ai choisi deux au hasard, un chapeau en paille de 
riz orné d'une superbe plume el garni d'une blonde qui descend sur les brides 
où elle est attachée avec une rose ; le second en tulle rose frangé de perles sati- 
nées et orné d'une guirlande de verveine dont les deux bouts accompagnent les 
barbes de tulle rose qu'elles retiennent sous le menton. Les charmantes modistes 
ont créé, pour les eaux et la villégiature, toute une variété de chapeaux en paille 
de formes nouvelles el très seyantes par ni lesquelles je remarque un chapeau 
marin en paille gris argent: une guirlande de feuillage avec fruits en velours du 
même gris entoure la calotte. Ce chapeau est beaucoup plus distingué que les 
fanchons en tulle marron, dites Bismark, que je ne voudrais plus voir dans les 
salons de M"e» Wuy. 

Est-ce la princesse de M— qui a mis celte couleur à la mode ? Qui donc aurait 
eu cette audace et ce tnauvait goût ? Si la princesse manque dégoût, elle a beau- 
coup d'esprit, et elle doit bien rire des soties qui copient ses monstrueuses toi- 
lettes. L'est, je crois, pour s'amuser, qu'elle décrète depuis longtemps des toi- 
leties excentriques que les femmes distinguées n'ont jamais adoptées, mémo en 
Allemagne. 

Les femmes dont la distinction est hnée avec elles, veulent avant toul que l'art 
et la grâce président a la composiiion de leur toilette; elles se préoccupent d'abord 
de leur cor>el; elles ont parcouru toutes les galeries de l'Exposition pour recher- 
cher les formes qui leur semblaient n unir le plus d'avantages; après un mûr 
examen, elles se sont arrêtées en face de la belle vitrine de MM. Thomson, ren- 
lermant les jupes-cages et les corsets-gant Drucker, breveté. Rien qu'à voir ce 
séduisant corset, on comprend de suite avec quel art il doit se mouler sur la 
taille sans lui faire perdre sa souplesse et sa grâce naturelle ; il prend bien les 
coniours qu'il soutient sans opprimer la poitrine, il s'appuie légèrement sur les 
hanches sans paralyser la désinvolture qui est un des charmes de la femme; et 
puis ils sont si coquets les corsets de M. Drucker; l'un est en salin bleu brodé 
d'argent, l'autre est en salin blond brodé de cygne. Les jupes-cages sont aussi 
très -séduisait tes ; la première est garnie de bandes en satin bleu, brodées d'ar- 
gent ; les bandes de la seconde sont faites d'une étoffe tissée d or ; la troisième 
est en satin blanc avec housse festonnée. Je n'ai pa< besoin de dire que la jupe- 
cage est gracieuse, légère et solide; elle a fait depuis longtemps le tour du 
monde élégant sur les ailes de la renommée. Je n'en apprendrais pas davantage 
en parlant de la supériorité de la bonneterie du Grand-Frédéric; les visiteurs 
s'arrêtent pourtant étonnés et émerveillés devant sa belle exposition, étonnés du 
luxe des bas dont le pied est couvert de riche dentelle el émerveillés de la per- 



310 EXPOSITION UNIVERSELLE 



fection avec laquelle cette dentelle est appliquée par une broderie de soie. Les bas 
de soie à dentelle et les bas de soie blanche si richf ment brodes m< rilent aussi 
un point d'admiration. Il y a ensuite les bas de soie de couleur |aune à coins 
noirs, b eus et lilas à coins blancs, rouges, \erts et violets à coins noirs, puis les 
un s sans coins, et les chaussettes blanches en soie unie; tout cela est merveil- 
leux d'exécution 

Les foui rds sont aussi admis à l'Exposition. Je ne sais pas où est leur vitrine, 
mais je n'ai pas besoin de la voir, les foulards circulent parrout; ou écrirait tout 
un volume sur les dessins et les ornements des coutumes; la plupart sont Irais et 
coquets. J'aime mieux vous dire : Madame, si celte étoffe vous s> duil, écrivez à 
la Colot ie des Indes, rue de Rivoli, pour demander les échantillons de leur fou- 
lard, et vous en recevrez franco une riche collection dans laquelle vous choisrez 
à votre aise, parmi les foula rds unis, lissés double chaîne, les teintes unies ou les 
foulards à semis de fleurettes, à mille raies, à filets ou à bouquets Pompadour 
sVpanouis>ant sur des fonds : blanc, vert de lumière, vert de mer. marron doré, 
havane, mats, noir, et gris de tous les tons. Il y a ensuite les foulards du Japon, 
le crépon de Chine et le Shang-IIai lisses en toules nuances. 

Chevreuil, le grand Chevreuil, est loin de posséder une aussi grande variété 
d'étoffes, dans ses beaux ateliers du boulevard de la Madeleine, malgré sa répu- 
tation d'avoir toujours chez lui la primeur de tout ce qui se fait de beau et de 
bon en Fr..nceeten Angleterre; et pourtant il y a chez Chevreuil de quoi répondre 
aux désirs d» s plusexigean's; ne serait-ce pas de la pari de cet autocrate de la 
fashion une manière de donner raison au sexe fort qui est assez peu galant pour 
énumérer nos caprices? Nos caprices à nous, messieurs les joueurs el messieurs 
les sporlmen. ils ne peuvent être cotes au l udget \>our balancer les vol- es. 

Si ta journée des récompenses a été une belle journée pour la mode, il y aurait 
bien à dire sur le chapitre de ces mêmes récompenses. Nous nous réservons d'y 
revenir, en ce qui regarde l'art industriel Les récompenses de la classe 95, 
groupe X, nous apport r<nt sans doute plus d une heureuse nouvelle Mir le 
compte des chefs d ateliers et des dames coopéralrices. Plusieurs de nos fabri- 
cants, en toui esprit de justice el de galanterie, oui propose aux médailles et 
aux men ions leurs principaux aides masculins et féminins. Nous avons sous les 
yeux la liste de la maison d'éventails de M. Buissol, de la rue de Cléry; elle porte 
quatre noms de cooperatrices : II*** Humberl, première monteuse; Sophie 
Français, seconde monteuse; M"«* Marie Schneider, brodeuse, et Céline Giraud, 
venteuse. Prenez garde, messieurs du jury; n'allez pas commettre d'oubli; soyez 
chevaliers français : ne vous faites pas donner des coups d'éventail sur les doigts. 

Coirrttst D'ORR. 



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LE MONDE ET LE THÉÂTRE 



Juillet nous a pris le poète de la tragédie, un noble fils de l'Antiquité qui a 
donné son àme aux grands tableaux de la Révolution. 

Douloureux anniversaire! Il y a un an à la même heure, Ponsard, qui venait 
de quitter Paris pour respirer 1 air vif de sa montagne, nous envoyait do 
Vienne un fragment de ses Sourenirt intimes, sorte de Mémoires de sa vie qu'il 
se plaisait à écrire en vers quand la terrible maladie lui laissait quelques lueurs 
de rêverie et d'inspiration. * Je suis toujours bien souiïrant, disaii-il dans son 
» affectueuse lettre; le voyage m'a fait mal, et je suis arrivé si malade que j'ai 
i été forcé de rester à Vienne. Je n'ai pu encore, à mon grand regret, aller 
» chercher sur la colline que vous connaissez les ombrages du Mont-Salomon. 
• Voici cependant depuis deux jours un peu de mieux ; j'en profite pour vite vous 
> envoyer ma photographie et un fragment inédit. » 

Les vers, c'était un souvenir à la maison de Charles Reynaud. Le portrait, 
cette seule photographie dont Ponsard était content, forme le frontispice gravé 
de la Revue du xix« tiède du 1" juillet 1866. 

François Ponsard est retourné à Vienne pour toujours. Depuis quelques 
mois il était revenu à Paris, avec sa femme et son enfant; Jules Janin, son 
voisin de la Muette, voulut avoir à honneur d'être son hôte, et Janin recueillit 
Ponsard dans son chalet, comme Horace à Tibur son ami Virgile ou son ami 
Varius. Voilà maintenant qu'Horace s'écrie dans ses odes : « Nous ne saurions 
trop pleurer une léle si chère; viens, ô Muse! en aide à nos tristessesl Le voilà 
plongé dans le sommeil éternel 1 Probité, bonne foi, fidélité, digne sœur de la 
justice, austère vérité, trouverez -vous jamais un second Quintilius? Tous les 
gens de bien portent son deuil; mais pour nous cette perte est irréparable, mon 
cher Virgile! En vain vous le redemandez à ces dieux que vous honorez, ils ne 
vous l'avaient pas donné pour toujours; vous auriez la lyre du divin Orphée en. 
traînant à sa suite les chênes de Thrace, vous ne rendriez pas la vie à cette 
ombre. C'est la nécessité! mais qu'y faire? La seule résignation, 6 mon doux 



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312 LE MONDE ET LE THÉÂTRE 



Virgile, rend plus légers les malheurs que l'homme ne saurait changer. ■ Ainsi 
Janin aura fait son discours dans son cœur avec une ode d'Horace, puisqu'i' 
n'a pas eu la force de parler sur un cercueil. Nous n'avons pas osé parler plus 
haut que Janin; mais d'autres, parmi les nombreux amis de Ponsard, ont dit ce 
qu'était le poète et l'homme. 

Ils n'ont pas tout dit, quoiqu'ils aient eu de l'éloquence. Ponsard, il y a quinze 
ans, avait chanté Homère en un poème; il traduisait encore Horace et Virgile à 
son heure dernière. Il rêvait d'idylles et d'églogucs. Ses Souvenirs intimes auraient 
été ses épîtres, comme la Bourse et l'Honneur et l'argent avaient été ses satires. 
Galilée et Charlotte Corday ses drames, Lucrèce et Agnès de Mèranie ses trilogies. 
Il aimait à se rejeter maintenant sur Virgile, après s'être donne à Homère. Nous 
avons la bonne foriune de connaître de Ponsard des pièces inconnues, ce qu'un 
poète d'autrefois eût appelé lui-même des rhapsodies. Elles ne sont pas contenues 
dans les éditions do ses livres; elles sont nées et sont restées enfermées dans un 
curieux recueil d'il y a six à sept ans. 

Vers 1860, il se publiait dans une petite ville de plaisance de la Savoie un jour- 
nal qui paraissait tous les dimanches matin, intitulé les Matinées d'Aix. Paris e l 
Genève, Nice et Turin, y collaboraient un peu comme au Capitole. M. Sainte- 
Beuve y rimait en Pétrarque des tercets et des rondeaux; M. Petit-Senn donnait 
des apologues; MM. Charles Coligny, Armand Barthet, Théodore de Banville, 
des ballades, des chroniques, des romances et des histoires. Le journal avait un 
théâtre, dont un praticien était le souffleur; Sivori y jouait du violon sous le 
nom d'Artaxerce, et Van der Heyden du violoncelle sous le nom de Platon. Co- 
rinne jouait Lydie. 

Ponsard a signé dans les èlatinèes d'Aix plusieurs poésies et deux nouvelles : la 
Rose blanche el les Maianches. Je n'ai la place de citer que quelques lignes roman- 
tiques des Maianches : * Les Maianches sont de jeunes filles vêtues de blanc, qui 
i se tiennent, au premier jour de mai, dans une niche de verdure et de fleurs, 
. comme des colombes dans leurs nids. Je me rappelle qu'elle était aussi vêtue 
» de blanc, le jour qu'elle me regarda avec des yeux si tendres... Je me prome- 
» nais aujourd'hui sous l'allée des tilleuls qui borde la grande route; rien n'était 

• plus tendre que la couleur verte de leur feuillage naissant, éclairé par la lune; 
» on aurait dit une voûte d'émeraudes sous une voûte de saphirs; et la lune 
» pendait à la voûte de saphirs comme une grosse topaze. Mais je me trompe : 
■ il y avait quelque chose de plus tendre que le feuillage de ces tilleuls ; c'étaient 
» les yeux avec lesquels elle me regarda. Seulement, au lieu d'être verts, ils 

• étaient d'un beau noir, et au lieu de réfléchir la lune, ils réfléchissaient le 
i soleil. Il y avait un soleil dans le ciel, et un soleil dans chacun de ses yeux. 
» Le moins brillant des trois, c'était celui qui était dans le ciel. » — Ne dirait-on 
pas que Ponsard est Woodsworth ou Gongora? — * Les uns aiment les yeux 
> noirs mieux que les yeux bleus ; les autres aiment mieux les yeux bleus que les 
i yeux noirs. Les yeux bleus vont aux cieux. Les yeux noirs vont en purgatoire. 
» Les yeux noirs sont des Italiens qui ont toujours un stylet dans leur prunelle ; 

• et comme ils ont nécessairement à se reprocher quelque petit assassinat de 



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LE MONDE ET LE THÉÂTRE 



313 



• cœur, il n'est pas étonnant que le bon Dieu, admettant des circonstances atté- 
> nuantes, les fasse un peu cuire avant de les envoyer en paradis. Les yeux 
» bleus, au contraire, sont calmes et purs comme le lac de Genève. » 

Ensuite sont deux poèmes de Ponsard : la traduction de la première églogue 
de Virgile, Tityre et Mèlibèe; — et une Noce ancienne, qu'on dirait une imitation 
d'André Chénicr. — Ponsard a écrit dans la préface de son poème d'Homère: 
■ André Chénier est un poète qui s'est inspiré de la muse antique ; pourquoi donc, 
me dira-t-on, venir après lui? C'est qu'André Chénier a reculé devant la bruta- 
lité d'Homère. Il est gracieux; il est doux, poétique, sonore : il n'est pas simple- 
On entend d8ns le bruit de ses cadences un écho harmonieux de Virgile; l'élé- 
gance latine a passé par là, et la rudesso homérique a disparu. Tant mieux, dira- 
t-on encore, il satisfait mieux au goût français; il h su exprimer le suc grec dans 
une coupe moderne; à la fois noble et pittoresque, il s'est assimilé l'antiquité, 
tout en vivant de sa propre vie; il aurait eu grand tort de s'en faire l'imitateur 
servile. J'accorde tout cela, et môme je le pense. Mais, enfin, je vois dans Chénier 
quelque chose de Théocrite, de Virgile, d'Horace et de Chénier; je n'y vois pas 
Homère. » 

Peut-être, à notre tour, pourrions-nous dire à l'auteur d'Ulysse et d'Homère : 
Nous voyons en vous Homère, mais nous n'y voyons pas Chénier. 

Ponsard était plus facile qu'on ne pense sur le chapitre du théâtre. Il écri- 
vait encore en tète de son poème d'Homère, en 1851, quand les critiques lui 
Taisaient la guerre à propos d'Ulysse : « Quelle que suit la forme du drame ou de 
la tragédie; qu'elle procède de Sophocle, de Racine ou de Shakspeare; que l'ac- 
tion se passe dans l'intérieur d'un palais entre quatre personnages, ou sur la 
place publique au milieu du peuple mêlé au drame; qu'elle se renferme dans les 
unités ou se disperse en plusieurs pays, et se prolonge pendant des années; j'ac- 
cepte toutes ces formes si diverses; j'admets qu'elles varient selon les sujets, 
pourvu que les personnages agissent comme ils doivent agir et parlent comme 
ils doivent parler. En un mot, je ne suis point du tout exclusif; je rends justice 
au mouvement littéraire qui a redonné l'audace et la vie à notre théâtre au mo- 
ment où il se mourait de langueur, quoiqu'il y ait eu un peu de galvanisme dans 
cette résurrection. Je crois que le siècle de Molière restera toujours le >;rand siè- 
cle, parce que c'est alors seulement qu'on a réuni la force et le naturel; mais 
j'estime que M. Hugo est souvent plus près de Corneille que beaucoup de ceux 
qui prétendaient à l'honneur de défendre et de continuer les auteurs classiques; 
enfin personne n'admire plus que moi les beaux vers de M. de Lamartine, de 
M. Hugo et de M. de Musset. » 

Telle était en peu de mots la profession de foi de Ponsard. 

Ainsi on vient de l'entendre parler de Chénier, de Musset, de Hugo, de Lamar- 
tine, de Sophocle, de Racine, de Shakspeare et d'Homère. Voyons maintenant 
s'il chante aussi bien que Chénier. Des pièces inconnues de Ponsard que nous 
avons entre les mains, nous détachons ce petit poème, uns Noce ancienne, dont 
le sujet remonte au temps d'Homère. 

Outre les Poésies et les Nouvell e de Ponsard, qui ne sont pas parvenues jus- 



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qu'au seuil trop éclatant de la presse parisienne, nous connaissons encore une 
pièce de théâtre restée enfouie chez les libraires de Chnmbéry, et qui porte ce 
titre : 

MOLIERE A VIENNE 

COMÉDIE EN DEUX ACTES ET EN PROSE 

par François Ponsard 

La scène est i Vienne, dans nne auberge, en 1631. — Pertonnaga de la pièce: Molière, 
Dcpirc, Réjart, l'alné, M"» de Brie, M»' M adeleivb Bëjaht, Alaiv, garc'*n d'auberge, 
LE corrE de Macgeiion, i.e marquis de Maubec, Ancéliqce Bellbrose. — La reproduc- 
tion etl formellement interdite, et tera pourtuivie conformément à la loi. 



Avec Ponsard s'en va la tragédie et ses fantômes. C'est une architecture poé- 
tique qui sera admirée comme le Parthénon, mais dont les bas-reliefs ne descen- 
dront pas vivants dans le temple. C'en est f;til de la tragédie, comme du poème 
épique, Jean Jacques l'avait prédit il y a ccul ans. 

Ce pauvre Jean-Jacques, ce fut une tragédie qui donna le premier coup à sa 
raison. 

Le baron d'Holbach raconte ainsi le premier accès de folie de Jean-Jacques : 
< On n'imaginerait jamais la scène qui décida nuire rupture. Il dînait chez moi 
avec plusieurs gens de lettres, Diderot, Saint-Lambert, Marmontel, l'abbé Raynal 
et un curé qui après le diner nous lut une tragédie de sa façon. Elle était pré- 
cédée d'un discours sur les compositions théâtrales dont voici la substance. Il 
distinguait la comédie et la tragédie de cette manière : dans la comédie, disait- 
il, il s'agit d'un mariage, et dans la tragédie d'un meurtre. Toute l'intrigue dans 
l'une et dans l'autre roule sur celte péripétie : Épousera-t on, n'épousera-t-on 
pas? Tuera-t-on, ne luera-t-on pas? On épousera, on tueia, voilà le premier 
acte. On n'épousera pas, on ne tuera pas, voilà le second acte. Un nouveau 
moyen d'épouser et de tuer se présente, et voilà le troisième acte. Une difficulté 
nouvelle survient à ce qu on épouse et qu'on lue, et voila le quatrième acte. 
Enfin, de guerre lasse, on épouse et l'on tue, c'est le dernier acte... Nous trou- 
vâmes celte poétique si originale qu'il nous fut impossible de répondre sérieuse- 
ment aux demandes de l'auteur; j'avouerai même que moitié riant, moitié gra- 
vement, je persiflai le pauvre curé. Jeun-Jacques n'avait pas dit le mol, n'avait 
pas souri un instant, n'avait pas remué de son fauteuil; tout à coup il se lève 
comme un furieux, et s'élançant vers le curé, il prend son manuscrit, le jette à 
terre, et dit à l'auteur effrayé : Votre pièce ne vaut rien, votre discours est une 
extravagance, tous ces messieurs se moquent de vous; sortez d'ici, et retournez 
vicarier dans voire village... Le curé se lève alors non moins furieux, vomit 
toutes les injures possibles, et des injures il aurait passé aux coups et au meurtre 
tragique si nous ne les avions séparés. Rousseau sortit dans une rage que je 
crus momentanée, mais qui n'a pas fini, et qui même n'a fait que croitre depuis. 



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LE MONDE ET LE THÉÂTRE 



Diderot, Grimm et mot nous avons tenté vainement de le ramener, il Fuyait de- 
vant nous. 

> Ensuite sont arrivées toutes ses infortunes auxquelles nous n'avions de part 
que celle de l'affliction. Il regardait notre affliction comme un jeu, et ses infor- 
tunes comme notre ouvrage. Il s'imagina que nous armions le Parlement, Ver- 
sailles, Genève, la Suisse, l'Angleterre, 1 Europe entière contre lui. Il fallut 
renoncer non à l'admirer ni à le plaindre, mais à l'aimer et à le lui dire. » 



Voltaire aura sa statue à Paris. Si L'Artiste voulait bien, il prouverait par les 
dates — sans le système Sothern — qu'il a le premier, par la plume de l'historien 
du roi Voltaire, demandé cette statue quand Molière eut sa fontaine, vers 1844. 
Qu'importe, c'est là une idée que tout le monde a eue à son heure pour consacrer, 
comme a dit le môme historien, « la raison armée d esprit. » 



Lambert Thiboust est tombé avec son beau rire aux lèvres et son camélia à la 
boutonnière. 

La mort prend les comiques comme les tragiques. On a dit très- justement que 
c'était le premier chagrin que Lambert Thiboust faisait à ses amis. Son ami 
s'appelait tout le monde, et ses spectateurs l'aimaient comme ses camarades; et 
combien de spectateurs pour ses cent comédies qui courent le monde. 

C'était le philosophe du rire, mais il ne cachait pas son cœur, témoins ces vers 
charmants qui le consacrent poëte : 

Oh ! les connaissez-vous, ces jours pleins de misère 
Où le spleen vous étouffe entre deux bâillements, 
Où s'en viennent souiller sur le cœur qui se serre 
Ainsi qu'on vent d'hiver les découragements; 

Ces jours plus longs qu'un siècle où tout rire détonne, 
Où l'on est poursuivi par un air d'Offenbach ; 
Ces jours où l'on se sent plus lourd, plus monotone 
Que la Epoux Femel, par monsieur Louis Ulbach ! 

On so lève à midi, paresseux, sombre, lâche, 
Ennuyeux, ennuyé, misanthrope, énervé. 
Aucun bruit au dehors. Les oiseaux font relacbe 
Et l'on écoute l'eau tomber sur le pavé. 

Car il pleut ces jours-là pour toute la journée ; 
El, comme le valet que l'on sonne est en bas, 
Soi-même l'on remplit de bois la cheminée ; 
Le feu vous égaierait... mais le feu ne prend pas. 



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316 



On lit le Moniteur, le regard s'y promène; 
On y voit : • Monsieur X... est nommé sous-préfet. • 
Ou: • Comment finira la question romaine? . 
Et l'on se dit : « Tout ça, qu'est-ce que ça me fait I 

On est paradoxal, on devient sanguinaire, 
Et l'on découvre en soi de rouges horizons. 
Et l'on en vient jusqu'à dire de Lacenaire 
Que peut-être après tout il avait ses raisons. 

Que c'est fort ennuyeux ce million qui manque 
Et que, quand on s'en va, le gousset vide, errant, 
11 est de mauvais goût aux garçons de la Banque 
De trimballer des sacs d'un air indifférent! 

Ces jours-là, voyex-vous, c'est qu'une patte blanche 
Vous écrivit ces mois qui font le désespoir, 
Cet adieu féminin : « Mon cher, je serai franche, 
• Je vous aimais hier... Ne venez pas ce soir. • 

C est là tout son esprit et tout son cœur à ce Français du nouveau style— loin 
des écoles stériles, des clichés officiels, des académies sommeillantes. On ne 
l'oubliera pas : s'il n'est pas de ceux qu'on admire, il est de ceux qu'on aim ». 



Il y a les diamants faciles, comme il y a les amours faciles. Dans notre siècle 
vertueux et ingénieux, on a fini par tirer le diamant du strass, changer le cuivre 
en or, et les femmes n'en s<m pas moins parées dans notre nouvelle république 
qu'elles ne l'étaient sous la Régence. Elles croient que leur pierre fausse est le 
Régent. 

Pour dix écus, elles achètent un régent Ce diamant Taux, placé à leur corsage, 
jette les mêmes feux et produit le même effet. On est ébloui de ces pierres de 
feu avec lesquelles certaine* belles femmes du monde portent leur beauté, quel- 
quefois leur honneur. Après tout, pour avoir le Régent, il faut être la 
Parabère. 



I.ord Byron n'a vu Paris qu'en passant ; il y a habité quelques jours un petit 
pavillon de l'ancien château Beaujon, où il reçut la visite de M. de Chateau- 
briand, quoique ces deux hommes de génie fussent presque sur le pied de 
guerre. Mais des ennemis de cette taille se doivent des polite-ses. C'est cette 
rencontre qui, le jour où le parc Beaujon fut morcelé, donna l'idée aux proprié- 
taires d'appeler les deux rues qui se traversent : la rue Lord- Byron et la rue 
Chateaubriand. 

Depuis, Béranger aHiabité la rue Chateaubriand, et Lamennais la rue Lord- 
Byron. 



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LE MONDE ET LE THÉÂTRE 



Bn 1847, Théophile Gautier vint à son tour habiter la rue Lord-Byron, avec 
ses célèbres poneys, que peingne sa voisine Rosa Bonheur. 

Aujourd'hui, à la place même où fut le pavillon Lord-Byron, on vient de cons- 
truire un hôtel qui s'appelle Villa Lord-Byron. C'est une villa franco-anglaise 
« family hôtel, » qui sera le rendez-vous des lords et des ladies qui passent une 
saison à Paris. 

J'y ai vu une bibliothèque et un cabinet de tableaux de maîtres. 

Dans la grande salle à manger, j'y ai remarqué un beau portrait de lord Byron 
par je ne sais plus quel peintre anglais. 

Je ne doute pas que M™» la marquise de Boissy — la Guiccioli — n'aille, avant 
de publier ses Mémoires, étudier ses souvenirs dans ce portrait curieux, où il y 
a du Manfred et du don Juan. 



Les journalistes sont tous aujourd'hui comme Bayle, des Jupiters assemble- 
nuages. Ils ont singulièrement rembruni l'horizon qui s'annonçait lumineux. 
Devant toutes les catastrophes prévues par ces Nostradamus en lunettes et en 
lorgnons, l'argent se cache comme un pauvre. Paris se couvre le front de cen- 
dres. Il semble qu'il n'y ait plus une heure pour la joie. Chacun fait le bilan de 
son cœur et de sa fortune. 

Et pour parachever le tableau, Sainte-Beuve proclame que Dieu a fait son 
temps. 

Heureusement que Dieu est partout, même dans les œuvres de Sainte-Beuve, 
qui veut cacher le poète sous le philosophe. 

Heureusement que ces nuages s'effaceront bientôt, et que nous reverrons des 
jours radieux. 

Mais à cette heure on ne croit plus à rien. On semble reconnaître la veille du 
déluge. Tout le monde veut faire Charlcmagne avec le reste de l'enjeu. Le règne 
du papier est fini; entrez plutôt à la Bourse. Il n'y a plus que le papier de la Ban- 
que qui soit bien écrit. 

On va plus loin : on a peur des terres et des maisons, comme si l'incendie, les 
bourrasques, la grêle, devaient tout dévorer. On porte son argent à la Banque, 
et on attend. 

Ce sont les sages dont je parle. Aussi les sages n'ont plus de revenu. Ils at- 
tendent que la rivière ait fini de couler. 

Heureusement qu'il y a encore des fous à Paris. Ceux-là cueillent l'heure pré- 
sente, et n'ont pas peur du lendemain, parce qu'ils savent que chaque lende- 
main a son soleil. 



Voilà pourquoi le jardin Mabille, le Jardin-des-Boses, les concerts des Champs- 
Elysées, l'Opéra, gardent leur air de fête, et prouvent aux moroses que vivre au 
jour le jour c'est savoir vivre. 

Ces jolis théâtres de la vie parisienne ont été, ces derniers mois, illustrés par 



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318 



LE MONDE ET LE THEATRE 



d'auguues visites. Les rois étrangers ne veulent pas connaître Paris qui l'ennuie, 
mais Paris qui s'amuse. 

Et pourtant l'odieuse faillite a toute une semaine envahi le Jardin-des-Roses, 
qui s'était appelé le Chàteau-des-Fleurs. Le philosophe Laurent Desmurs, qui 
avait institué ce bal pittoresque, avait compté sans le mauvais temps. Aujour- 
d'hui, qui le croirait! ce sont de graves créanciers — marchands de lumières, 
marchand de roses, marchands de jambons d'York, marchands de flammes de 
Bengale, marchands de vin de Champagne, — qui dirigent ces danses éperdues 
avec la misanthropie des créanciers, mais aussi avec les mines égayées de 
gens qui touchent leurs dividendes en violons, en rires, en bouquets et en 
bocks. 



Le soir du bai des grisettcs, au Jardin-det-Rottt, un poète de notre connais- 
sance qui a une mahrcsse appelée Lili, comme la maitresse de Goethe, mais qui 
n'est pas poêle comme Goethe et préféré l'être comme Musset, a envoyé ce sonnet 
d'invitation à la vaise à mademoiselle Lili : 

Au jardin de Saddi, sonne», cor et musette I 

Les roses vont au bal en bonnet de grisette. 

Taine et B^uve y verront Karr, Diai, Ziem, Marx, Cham et Kock, 

L'ombre de Beranger y conduira Lisette. 

Vert comme une oasis et vaste comme un dock, 
Fleuri comme un roman, gai comme une gazette, 
Jardin où le plaisir n'a ni masque ni froc, 
Oû Fille de l'air boit des perles dans un bock ! 

La plus d'un diamant attend une rivière, 
Là plus d'une Lola rêve un roi de Bavière, 
Berthe veut épouser l'empereur du Maroc I 

Robe qtd fait frou frou, mais cmur qui fait tic toc, 
Viens donr, ô ma Lili, viens donc, ô ma cigale, 
Jeter ton blanc bonnet dans les feux de Bengale! 



J'aime à étudier l'exposition par les yeux des femmes. Je vois mieux par ce 
lorgnon-là que par le mien. 

Voilà pourquoi, avant de partir pour Trouville et pour Dieppe, je suis retourné 
au Champ de Mars, avec une belle provinciale un peu plus parisienne que les 
Anglaises de la place Vendôme. 

Que vont voir les lemmes à l'Exposition? - Les bijoux et les chalea. 

Le chàle est l'exposition la plus importante pour ■ la plus belle moitié du genre 
humain ; • — style du temps qu'on ne portait que des châles Ternaux. — La gaze 



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LE MONDE ET LE THÉÂTRE 



319 



s'envole, la dentelle se déchire, le soleil emporte la couleur du ruban, le velours 
perd son éclat, la soie se chiffonne, le salin se lane. Toutes ces vanités char- 
mantes ne sont à bien prendre que des vanités d'un jour. Le gant éclate sous la 
main, la plume llotlanle se brise, le chapeau de paille se déforme, la rose artifi- 
cielle languit et meurt dans les beaux cheveux noirs ou blonds, comme une rose 
cueillie de la veille, hélas I Touie cette parure de la beauté est encore plus éphé- 
mère que la beauté même. Elle passe encore plus vite que la jeunesse. La jeu- 
nesse a plusieurs printemps : la mousseline n'a qu'un jour. Seul au-dessus de 
toutes ces vanités qu'il protège, le chàle reste. Le chàle ne meurt pas. Le chàte 
est éternel. Il voit passer sans l'inquiéter toutes les mode s. Il use toutes les rohes 
nouvelles. Il est patient par la même raison que Dieu lui-même est patient, parce 
qu'il est éternel. 

Le chale est le rêve tout éveillé des femmes; c'est un long poème venu de 
l'Orient. 

Voile ou mau eau, il est le compagnon de tous les plaisirs, le conlident de tous 
les soup rs. Il est l'orgueil, il es' la vie de la femme. Une femme peut prendre au 
hasard son mari ou son amant : elle choisit son chale. 



Une femme se juge à ses bijoux autant qu'à son chàle : les pierres qu'elle 
porte sont la pierre de touche de son élégauce, dirait la comtesse d'Orr dans sa 
Gazette mondaine. 

La passion des bijoux est une des plus puissantes passions de la lemme, et 
même les reines et les rois ne peuvent s'en défendre. Clovis était aussi femme 
que Clotilde devant les bijoux, et le lier Sicambre se courbait. Un soldat avait 
non pas seulement brisé devant lui le vase de Soissons, mais une bague d'un 
Benvenuto du temps qu'il voulait donner à sa bonne et belle épouse Clotilde, 
Clovis brise le crâne au soldat d'un coup de sa framée en lui disant tout haut : 
t Souviens-toi du vase de Soissons I » et en lui disant tout bas : « Souviens-toi 
de la bague de Clotilde 1 » 

RENÉ DE LA FERTÉ. 



Le recueil des vingt gravures que L'Artiste donne à ses souscripteurs, au mois 
de juillet, format in-folio, a paru hier. 

On y trouve, entr'autres belles choses : Une Fête d'Ostade, gravée par Charles 
Jacque, — un saint Sébastien, gravé par Charles Chaplin K — deux adorables dessins 
de Gavarni, seines de bal nuuw/ué, — les Forgerons, par Léon Jacque, — des eaux- 
fortes de Queyroy. — Jean-Jacques aux Charmettes et Jean-Jacques à Montmorency, 
deux taiVes-ilouces de Huet. 

Un nouveau portrait de Raphaël sert de frontispice. Comme contraste, on y trouve 
à la /S« un nouveau portrait de Frèdèrick LemaUre. 



LE DIRECTEUR : CHARLES COLIGNY. 



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GRAVURES DU VOLUME D'AOUT 



i 

PORTRAIT DE CABANEL 

C'est Cabanel d'après Cabancl, ainsi que nous avons publié Meissonicr d'après 
Meissonicr. Donc c'est le peintre tel qu'il est; tête savante et fine, front bien habité, 
yeux chercheurs, bouche vivante; tout s'accuse en lui comme son dessin; tout 
s'harmonise comme sa couleur. 

II 

PENSEROS A 

Michel-Ange a sculpté une Penserosa : on dirait que celle-ci est une sculpture, 
tant la forme a l'élégance italienne. C'est une peinture de M. Landelle, un artiste 
qui a la grâce d'un antique et qui est passé maître dans le genre moderne. 

Cette belle Penserosa est couchée comme une odalisque; elle a des perles dans 
ses cheveux, un collier à son cou, un bracelet qu'elle secoue dans l'air parfumé; 
sa jambe droite est repliée onduleuscment sur sa jambe gauche; un de ses bras 
est tendu en l'air paresseusement; vers l'autre elle tourne son visage : c'est le nez 
de Koxane qui s'appuie sur le bras de Cléopâtre. 

III 

LA TOUR DE L'HORLOGE 

On a dit qu'il était impossible de peindre avec un sentiment du pittoresque les 
figures d'aujourd'hui avec leur costume sans caractère, M. Queyroy dit que l'art 
triomphe de tout. En effet, il se pose au coin d'une rue et fait de ce qu'il voit le 
tableau le plus vivant et le plus curieux. M. Queyroy n'est-il pas, dans ses belles 
eaux-forte?, un vrai peintre d'histoire f Peintre d'histoire pour l'archéologue, pour 
l'architecte, pour l'observateur, pour l'histoire elle-même. 

IV 

LA MORT DE SAPHO 

On se demande si l'âme des grands morts n'est pas plus vivante que celle des 
vivants. Sapho, par exemple? Tous les ans on la sculpte, on la peint, on lâchante, 
on la joue. Et il en sera toujours ainsi. C'est que depuis que les neuf Muses se 
sont effacées dans les neiges de l'Olympe, Sapho est la âgure de la Poésie grecque. 

Le tableau de M. James Bertrand, qui accuse un sentiment antique très-savant, 
a été gravé par M. Lamy. dans la gamme blonde indiquée par la peinture. 



Ut L IMPRIMERIE L. TOINOM ET C*, A S A IN T-OE • M Al N. 



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THÉRÉSA 



SONNET 



Sax des cafés-concerts et Tatti des bajars, 
Un 'Balzac, un €Murger, manque à ta renommée, 
Un Musset amoureux qui t'aurait surnommée 
La SMalibran des oflcajars. 

fMaufrigneuse f invite à ses beaux balthajars, 
Loret taille pour toi sa Galette rimée. 
Tu fais dans un talon sourire {Mérimée 
Et la morale des Puisards. 

'De la Gardcu&c d'Ours agitant la baguette, 
Un soir ta royauté fut créée en goguette ; 
Ton chambellan fut le Sapeur. 

Tar ton droit de chanson et ton droit de naissance, 
Femme à barbe, tu mets Taris en ta puissance. 
Et Viorne et Ueuillot en stupeur! 



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HISTOIRE DE L'ART 



LA CÈNE DE LÉONARD DE VINCI 

ÉTUDES — LOCUMENTS — COMMENTAIRES 



I 

Léonard de Vinci est le plus grand des peintres, parce qu'il est parmi 
les artistes le premier des penseurs. Chardin, un fin critique à ses heures 
de paresse, disait : « Quand je peins un tableau do chasse ou de pèche, 
quand je peins un violon ou une casserole, je ne suis après tout qu'un 
peintre de métier; quand je peins une figure, je suis un artiste. » Aujour- 
d'hui la critique a trop méconnu les droits de la pensée; elle a proclamé 
que la représentation exacte des surfaces visibles était l'idéal du peintre. 
L'idéal du peintre, c'est de représenter la vie, la passion, l'àme. Pour Léo- 
nard, quel admirable clavier humain que la peinture de Jésus et de ses 
douze disciples ! Toute la gamme résonne sous ses doigts inspirés et 
savants! Comme il frappe juste 1 comme il fait retentir le cœur! comme 
le sentiment tressaille sous sa main! L'harmonie naît des oppositions. 
Tous ces hommes qui seront le monde nouveau sont le mémo esprit, mais 
combien de nuances ! Ils sont tous notre image après dix-huit siècles, de- 
puis saint Paul, qui prêche l'amour, jusqu'à Judas, qui prêche la trahison. 
Ce ne sont encore que des hommes, tout pétris des passions terrestres, 
mais ils sont déjà illuminés du divin rayon de Jésus. Léonard s'est péné- 
tré de la grandeur du poème. Là où un vénitien n'eût trouvé que matière à 
festin théâtral, il n'a voulu représenter que le restin de l'esprit, a Ceci est 
mon corps, ceci est mon àme. » Aussi voyez comme la table disparaît de- 
vant les figures. J'ai passé des heures à contempler le chef-d'œuvre; je 
vois encore, après bien des années, toutes les physionomies (lui s'illumi- 
nent devant Jésus : je n'ai jamais vu ce qui était sur la table. Au contraire, 
chez Paul Véronèse, ne voit-on pas du premier regard l'eau se changer en 
vin? 



82-1 



HISTOIRE DE L'ART 



H 

La Cène, ou plutôt le Cénacle, la plus grande composition de Léonard, 
est la seule avec la Joconde dont l'authenticité ne laisse aucun doute*. Et 
ce chef-d'œuvre a presque disparu sous la main jalouse du temps et la 
main sacrilège des retoucheurs. 

La Cène fut peinte à l'huile de 1495 à 1798 sur Je mur du réfectoire 
attenant à la cuisine du couvent de Santa Maria délie Grazie, de Milan. 
Quoique Léonard fût un des meilleurs chimistes de son temps, les cou- 
leurs de cette grande création furent si mal préparées qu'il ne reste plus 
de lui que le dessin omhré au hitume. Et encore ce bitume lui-même est-il 
presque éteint. 

Lorsque Raphaël Morghen voulut graver cette splendide page, il fut 
obligé de recourir à toutes les anciennes copies qui furent faites du 
temps de Léonard, pour retrouver les indications générales que renferme 
la gravure qu'il termina en 1800. Cette gravure est belle; c'est un chef- 
d'œuvre de patience, de dessin, d'expression, mais où retrouve-t-on Léo- 
nard? Où sont celte science de la lumière, ces études variées presque à 
l'infini des mains, des pieds, et môme des cheveux de chacun des person- 
nages de la Gène ? Morghen s'est souvent substitué au grand maître, aussi 
sa gravure n'cst-elle qu'une traduction libre, ou plutôt qu'une vague imi- 
tation du style, de la grandeur et de la concision savante de l'original. 

La Cène est l'œuvre par excellence de Léonard de Vinci ; il y a épuisé sa 
science, son inspiration, son génie. Il a répandu sur cette page tout ce 
que renfermait son cœur, son esprit, son âme. Et il avait si peu mesuré 
les limites de son imagination qu'il les a dépassées avant de l'avoir finie! 
La ligure du Christ est restée inachevée, car, — disent les historiens de 
Léonard, — ayant épuisé ses forces à peindre les apôtres, il ne trouva 
plus d'expression assez digne pour représenter le Christ. 

Ne serait-ce pas plutôt qu'il jugea que la divinité voilée du Christ ne 
pouvait pas être rendue par des lignes humaines? 

Si l'on ne peut admirer la Cène telle que Léonard l'a peinte sur le mur 
de Santa Maria délie Grazie, on paut la reconstruire presque Ggure à figure 
avec les cartons qui nous en restent. 

Ce qui parait prouver que le grand artiste n'avait pas reculé d'abord 
devant la tète du Christ, c'est le carton dont parle Winkelmann, au 
chop. 1 du livre IV de son Histoire de l'Art. * Si cela parait une inno- 
» valion choquante que de représenter le Christ sans barbe, je con- 
« seillerais à l'artiste de contempler et de prendre pour modèle le Christ 

* Non pas à moi qui ai reconnu du premier regard dix tableaux do Léonard, mais aux 
criliquoj armtis de lanterne* sourdes. 



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HISTOIliK DK L'A HT ÎÏ& 



n de Léonard de Vinci ; pour moi, je n'ai pas vu de plus belle tête que celle 
de la main de ce maître, morceau admirable qui se trouve dans le cabi- 
» net du prince de Lichtcnstcin, à Vienne. Celle tète, malgré la barbe 
• (absente?) porle l'empreinte de la plus haute beauté virile, et on peut la 
. recommander comme le plus parfait modèle en ce genre. » 

On croit que c'est d'après ce carton que Mattcini a dessiné la figure du 
Christ qui a donné à Raphaël Morghen l'idée de graver la Cène. Seule- 
ment Mattcini et Morghen ont ajoute à cette figure une barbe naissante, 
telle que Vinci a du la peindre, si on s'en rapporte aux plus vieilles copies 
de la Cène. 

Stendhale dit que Mattcini s'est servi, pour son dessin, d'une tète du 
Christ au pastel qui appartenait au professeur Mussi, bibliothécaire à 
l'Ambrosienne. Il est vrai que Mussi parle de ce pastel, mais ce pastel 
de Mussi pouvait bien ne pas élre l'étude que Winkelmann avait vue chez 
le prince de Lichtenstein. H. Passavant dit à ce propos: « Il y a lieu de 
croire qu'il est plutôt question d'une étude exécutée à la pierre noire et à 
la sanguine, qui se trouve actuellement à la galerie de la Brera, i Milan ; 
elle a pour sujet une tôle également sans barbe. C'est un très-beau dessin, 
mais qui a beaucoup souffert et même a été retouché. » 

Mais là où la pensée peut reconstruire entièrement la Cène, cette mer- 
veille de l'art, c'est devant les pages dispersées du musée de la Haye, 
devant ces études originales qui servirent à Léonard pour ses carions. Lo- 
mazzo cite, au xvi e siècle, cette collection d'études, dessinées au crayon 
noir et relevées de pastel. Elles avaient déjà passé dans plusieurs familles 
italiennes, et elles appartenaient aux héritiers de la famille Sagredo, 
de Venise, lorsqu'elles furent achetées vers 17 10, - suivant M. Rigollot, 
— par un consul d'Angleterre, nommé Udney ou Odny. Ce qui dément 
l'opinion que certains ont avancée : que ces études avaient été volées, pen- 
dant la Révolution française, à la bibliothèque Ambrosienne de Milan, — 
où elles n'ont jamais été. 

En Angleterre, ces précieuses pages passèrent en différentes mains; sir 
Thomas Baring et Lawrence les possédèrent successivement. Woodburn, 
le célèbre marchand de tableaux de Londres, en achcla dix, en 183o, 
à la mort de Lawrence. Selon M. Rigollot, parmi ces dix études « se trou- 
vait la tôle du Christ, qui était d'une beauté admirable, et celles de saint 
Jacques et de saint Jean, également fort belles. » 

En parlant de ces dessins, M. Waagen dit : « Je ne crois pas que ces 
tètes aient fait partie du carton original définitif, car la partie inférieure 
du buste n'est indiquée que légèrement. Ce doivent être les études parti- 
culières de chacune des têtes de la seule composition capitale que Léonard 
ail jamais terminée. Elles ne peuvent pas être des copies faites par une 
main étrangère : la vivacité, la finesse du sentiment et la science de ces 
dessins disent qu'ils ne peuvent être que de Léonard lui-même. » 

Ce n'est qu'avec ces dessins, qui ont appartenu au roi de Hollande, que 



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le critique peut reconstituer dans sa pensée la plus magnifique page de 
l'art qui ait jamais été inscrite sur le mur d'un couvent, d'une église ou 
d'un palais. Ni la gravure de Raphaël Mongs, ni les copies de Luini, ni 
celles d'Oggiono, ni les dessins que nous en ont donnés les élèves de l'école 
de Rome, ne peuvent nous dire ce qu'a été la Cône aussi bien qu'un seul 
des dessins du musée de la Haye. La main de Léonard seule peut nous 
révéler le génie de Léonard. 

III 

Il y a un demi-siècle, on a publié en Italie et en italien un in-folio sur 
la Cène de Léonard de Vinci. 

L'auleur de cet in-loUo, le peintre Giusrppe Bossi, avait été charge en 
1807 par le vice-roi d'Italie, d'exécuter une copie de la Cène. L'original 
étant presque entièrement détruit, il se vit oblige de rechercher et d'étu- 
dier, dans tout l'œuvre de Léonard, l'idée de la composition et du travail. 

Cet in-folio est le résultai de ces recherches et de ces études. Il se di- 
vise en quatre livres. Celte division n'est pas rigoureusement logique. 
Chaque livre renferme une série de documents historiques, et des considé- 
rations critiques relatifs à un sujet donné. Ce sont plutôt quatre recueils 
aboutissant à un même objet : Léonard de Vinci et la Cène. 

Pans le premier livre, on passe en revue la plupart des écrivains qui ont 
parlé de Léonard et de la Cene ; dans le second on décrit l'œuvre originale ; 
dans le troisième on fait la description de toutes les copies connues — 
et l'auteur s'étend longuement sur la sienne. — Le quatrième livre traite 
de sujets se rapportant directement à la Cène. 

L'auteur est persuadé que c ette étude est la plus complète de toutes celles 
qui ont paru jusqu'ici. Il espère qu'elle donnera une idée exacte de l'œuvre 
principale du Vinci à ceux qui ne la connaissent point; qu'elle sera pour 
l'histoire de l'art un sérieux commentaire, qu'elle pourra faciliter les efforts 
de ceux qui essayeront une restitution plus précise de cette merveille de la 
peinture. 

Tels sont les sentiments généraux qui l'ont dirigé dans son travail. Il 
désire « en outre, en le publiant, être utile aux jeunes peintres et à ceux 
qui aiment les arts du dessin. » 

Mais c'est un peintre qui écrit et qui brouille souvent la palette du style ; 
j'ai tenté de débrouiller le chaos où il pétrit son idée. 

Il commence par la vie de Léonard de Vinci. C'est une biographie à fleur 
de vie. Nulle originalité, nulle profondeur. C'est Lomazzo et Vasari, moins 
la science et la curiosité. Les notes sont meilleures que le texte. Voici 
d'ailleurs une page de l'introduction : 

« J'ai entrepris ce travail sur la Cène peinte. par Léonard de Vinci dans 



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HISTOIRE DE L'ART M 



le couvent délie Grazie à Milan, parce que tout ce qui a clé écrit jusqu'ici 
sur ce chef-d'œuvre me semble incomplet, insuffisant pour les érudits, inu- 
tile pour les jeunes peintres. Sans doute je n'ai ni le temps ni le talent 
nécessaires pour le mener à bonne tin ; j'espère cependant être plus complet 
que les écrivains qui m'ont précédé, étant tous peu instruits des choses de 
peinture et ne connaissant pas assez bien l'œuvre du maître. Ce qui me 
fait croire que mes efforts ne seront pas vains, c'est que ce travail est le 
résultat de longues et sérieuses études de la Cène. Ces études ont été faitos 
à l'occasion d'une copie qui m'a été commandée par le vice-roi d'Italie 
(1810). L'état dans lequel j'ai trouvé l'œuvre primitive, la nécessité où j'ai 
été de substituer ou de supprimer certaines parties d'après l'examen des 
œuvres du Vinci ou d'après ses principes d'art, m'ont obligé de décrire 
non-seulement l'œuvre elle-même, mais encore toutes les copies qui en ont 
été faites; puis de présenter une description de la mienne et de rendre 
compte de tout ce qui, dans cette dernière, peut paraître nouveau ou arbi- 
traire; car ma copie est différente de toutes les autres, des dessins et des 
gravures qu'on en a donnés, et de l'original tel que les retouches l'ont dété- 
rioré. Tout ceci, et le besoin de me rapprocher le plus possible de la pensée 
du maître dans les parties de son œuvre aujourd'hui complètement effa- 
cécs, ont dirigé mes recherches sur les idées du Vinci sur les différentes 
branches de l'art, ne me servant, en cela, que de son autorité ou de ses 
œuvres. Cette description donnera de l'œuvre de Léonard, à ceux qui ne la 
connaissent point, une idée exacte, fournira à l'histoire de l'art des détails 
importants, et mettra en évidence les sources auxquelles j'ai puisé pour 
recomposer, plutôt que pour copier ce grand flambeau de la peinture. Bien 
plus, ceux qui auront occasion d'entreprendre le même travail, pourront, 
en joignant leurs efforts aux miens, arriver à une restitution de plus en 
plus parfaite de l'œuvre primitive. Tels sont les sentiments qui m'ont 
animé en publiant mon travail. Il en est un autre qui, pour moi, n'a pas 
moins d'importance : c'est d'être utile aux jeunes artistes et à tous ceux 
qui pratiquent les arts du dessin. Dans cette intention, tout en évitant le 
ton grave du traité, je me suis efforcé de leur prescrire de perfectionner 
leur manière en étudiant les œuvres d'autrui ou en composant les leurs 
propres. » 

Après avoir passé rapidement devant leshistoriens de Léonard de Vinci, 
Bossi décrit laborieusement le chef-d'œuvre du grand maître, s'efforçant 
d'être philosophe et analyste. Mais combien de pages diffuses, combien 
de phrases perdues ! Toutefoisil y a plus d'une page digne d'être recueillie. 

J'essaye de traduire quelques idées du professeur dans le flux et le re- 
flux des mots : 



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IV 

Le couvent délie Grazic de Milan, que Léonard a rendu célèbre, fut bâti 
très-pauvrement en H6i. En 1481 on étendit les dimensions de son réfec- 
toire en les portant à soixante brasses de longueur sur quinze de largeur, 
et on donna à peindre l'un des chevets à Vinci. Le sujet de la composi- 
tion, choisi ou imposé, fut la dernière Cène du Christ avec ses disciples. 
On mit à la disposition de l'artiste tout le mur du fond, dans sa largeur et 
dans la moitié de sa hauteur. Léonard -y appliqua vaillamment sa compo- 
sition : une grande table en travers ; Christ assis au milieu, et de chaque 
côté six apôtres, les derniers assis et de profil. 

Les figures sont moitié plus grandes que nature, ainsi que l'exigeaient 
les dimensions de la salle. 

Il est bon de désigner, par leurs noms, chacune des figures. On fera 
mieux ressortir ainsi le talent avec lequel Léonard a su, en opposant les 
caractères, en alternant les physionomies, en variant les effets, les atti- 
tudes, les mouvements, composer un tout équilibré et harmonique. Cette 
nomenclature n'est pas arbitraire ; elle s'appuie sur une des plus anciennes 
copies. 

L'apôtre, à la gauche du spectateur, qui se lève, en s'appuyant sur la 
table, est l'apôtre Barthélémy; — le second, Jacques le Mineur qui, la 
main droite sur l'épaule du voisin, étend la main gauche comme pour se 
renseigner sur le sens des paroles du Christ ; — le troisième, c'est l'apôtre 
André, les bras ouverts en signe de stupeur; — le quatrième, Pierre, un 
peu penché, dépassant Judas, et demandant à Jean le nom du traitre. Il 
est facile de reconnaître Judas et Jean qui terminent le groupe à la droite 
du Seigneur. A la gauche se trouvent l'apôtre Jacques, frère de Jean, ou- 
vrant les bras en signe d'horreur; — l'autre figure qui, le doigt levé, 
semble menacer le traître, c'est Thomas ; — le troisième, les mains sur la 
poitrine, Philippe; — le jeune homme qui se retourne comme s'il voulait 
répéter ce qu'il vient d'entendre, c'est Mathieu ; — le cinquième Tadée; 
— et le dernier, Simon. 

Pour mieux apprécier le caractère des figures, il convient de les étudier 
chacune séparément, en commençant par la plus importante. 

La figure du Christ est toute la composition. L'artiste l'a placée de ma- 
nière à attirer aussitôt les regards. L'œil, après avoir parcouru toutes les 
parties du tableau, est ramené forcément vers elle, et a de la peine à s'en 
détacher. 

Le cou est levé avec noblesse, la tète légèrement inclinée sur le côté 
gauche. Ses yeux sont baissés avec un air de gravité et de modestie, et la 
bouche est entr'ouverte comme si elle venait de parler. Il y a sur le front 



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HISTOIRE DK L'ART 



339 



un léger mouvement de muscles. Les bras sont ouverts et les jambes réu- 
nies. La pose est simple et habile, et révèle une attitude, un sentiment, 
une pensée individuelle, propre au caractère de la figure, et en rapport 
avec le fait représenté, avec l'homme-Dieu dans une situation morale dé- 
terminée. 

Cette situation morale est la création du génie du peintre philosophe. 
Avant lui, les artistes, qui ont traité le même sujet, ne virent, dans la 
Cène, qu'une cérémonie religieuse, un symbole, l'institution d'un sacre- 
ment. L'Évangile leur disait à tous, que Christ, ayant réuni ses élus, leur 
avait annoncé que l'un d'eux le trahirait. Ceux-ci pensèrent au fraction- 
nement du pain, ou à la bénédiction du vin ; ceux-là à une distribution de 
vin et de pain. Une pareille interprétation est bien conforme à la donnée 
religieuse, mais elle est incapable d'éveiller des sentiments variés et éner- 
giques. Son effet est faible, monotone, surtout dans une action où les per- 
sonnages principaux sont nombreux. 

Léonard conçut le sujet tout autrement. Il n'y vit pas un fait religieux, 
accidentel, mais un fait général, plus près de l'homme, plus naturel, un 
sentiment, l'amitié, et son contraire, la trahison. Il ne se contenta pas de 
satisfaire les esprits dévots. Il voulut pour lui les hommes de toutes les 
époques, de n'importe quelle religion, capables de sentir, sachant ce que 
c'est que l'amitié, le dévouement, et ayant horreur de la trahison. Il étudia, 
en lui-même la nature de ces sentiments, et leur intensité par rapport au 
personnage principal. Il se demanda comment l'homme-Dieu pouvait ai- 
mer; et il établit sa composition de telle sorte qu'en supprimant le carac- 
tère de divinité du protagoniste, le sujet n'en garde pas moins son impor- 
tance générale. 

Suivant l'Évangile, Christ avait déjà annoncé à ses amis qu'il était venu 
en ce monde pour le salut des hommes, et qu'il ne resterait pas longtemps 
avec eux. Il réunit douze de ses plus fidèles. Le voici à table. Il leur dit 
que l'un d'eux le trahira et le mènera à la mort. 

Léonard s'arrête ici. Il saisit ce moment, et cherche à rendre l'effet que 
doivent produire les paroles du Christ sur les onze amis el sur le traître. 
La diversité des tempéraments, des âges, des caractères devient pour lui 
la cause de cette grande variété qu'il a mise dans toute la composition, et 
qui lui a fait éviter la monotonie résultant de la présence de treize figures 
toutes viriles. La colère, la vengeance, l'horreur, le doute, la douleur, les 
mouvements intérieurs provenant des paroles du protagoniste, lui offrent 
une variété infinie d'expressions et d'attitudes dont les effets, différents, 
suivant le tempérament de chaque figure, mais produits par la même 
cause, sont rapportés à un mobile commun, et donnent ainsi à l'œuvre 
une unité surprenante. 

Dominé par ces idées, Léonard disposa ses personnages dans l'ordre 
indiqué plus haut. Il est difficile de décrire dans tous ses détails la tête 
du Sauveur, et d'en donner une idée à ccur qui n'ont point vu l'original ou 



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HISTOIRE DE L'ART 



une copie sérieuse. L'expression est si parfaite, les nuances sont si mul- 
tiples et si finies qu'elles échappent à toute analyse. L'auteur ne s'occupe, 
dans ce qui suit, que de tout ce qui peut contribuer à accentuer la majesté 
et l'expression de la figure. 

Une riche draperie, composée d'une longue tunique et d'un large pal- 
lium, enveloppe la figure de ses plis à la fois grandioses et simples. La 
tunique a des manches très-larges. Elle se groupe sous le cou, et sous une 
agrafe, en plis minces, très-fins, plus serrés au centre, autour de l'a- 
grafe où brille une pierre précieuse. Au-dessus de cette pierre apparaît 
une partie de Vinterula ou de Vindusio que l'on aperçoit aussi sur les 
mains. Le pallium prend la figure en échappe avec des plis larges et mous, 
de l'épaule gauche au flanc droit, et tombe sur les pieds en couvrant les 
genoux et en partie les jambes. Le pallium est azur, et la tunique rouge. 
Les pieds, chaussés de sandales, sont places parallèlement, l'un un peu 
plus avancé que l'autre, pose reproduite par le Titien dans la Cène d'Em- 
maiis, et par Gaudenzio Ferrari dans le tableau de la Passion. L'auteur 
traitera des mains, de la figure en parlant de sa copie. 

On devrait ici chercher à savoir si Léonard acheva la tète du Sauveur. 
On peut sur cette question adopter l'opinion de Vasari et de Lomazzo. 
Cette manière de voir a sa raison d'être dans les habitudes du maître, qui 
ne finissait jamais ses œuvres. Léonard avait une notion de beauté et de 
perfection telle qu'il n'était jamais sùr de pouvoir l'exprimer. 



Jean forme groupe avec les figures voisines de Judas et de Pierre. Le 
contraste résultant du rapprochement et du groupement de ces trois figures 
est historique. Personne, avant ni après Léonard, n'en a tiré parti. Léo- 
nard ne laissait é -happer aucun détail qui pouvait être utile à sa compo- 
sition. Il savait très-bien que certaines choses de peu d'importance dans 
les histoires dont on accepte l'autorité, en acquièrent une très-grande lors- 
qu'on les reproduit par l'art. Ces choses mises sous l'œil de l'observateur 
produisent un effet qui est du seulement au talent de l'artiste. 

Selon l'évangile de Jean, ce jeune apôtre était assis, à table, à côté du 
Sauveur, la tète appuyée sur sa poitrine. En entendant Christ annoncer 
une trahison, Pierre demanda à Jean le nom du traître. Jean répéta la 
question à Christ, et Christ répondit que le traître serait celui auquel, sans 
bouger de sa place, il offrirait du pain, c'est-à-dire à Judas Iscariote. 
D'après celle donnée, Léonard devait placer Jean près du Christ, comme 
marque de faveur et de prédilection, — près de Jean, Pierre, afin que ce- 
lui-ci pût l'interroger sur les paroles du Sauveur; — et Judas aussi près 
du Christ, pour que celui-ci pût lui offrir le pain dont il avait parlé à Jean. 
Interposer d'autres convives entre Christ et Judas, entre Pierre et Jean, 
aurait mis obstacle au développement de tous ces petits événements qui 
acquièrent de l'importance dans la situation posée. Du reste, Léonard 
avait réservé une seconde place à coté du Rédempteur, pour le frère de 



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331 



Jean, Jacques le Majeur. Il ne lui restait donc plus pour Judas qu'une 
place près de Jacques. Mais en 1 éloignant de Pierre et de Jean, il aurait 
coupé en deux l'attention, et perdu tout l'effet provenant du rapproche- 
ment de la lâcheté de Judas, de l'indignation franche et vive de Pierre, et 
de l'affection de Jean qui, seul, suivit son maître jusqu'au tombeau. C'est 
ainsi que Léonard a rendu naturel, et conforme à la donnée historique, 
l'arrangement de ces trois figures, les plus importantes, après celles du 
Christ, de toute la composition, et que l'art, avec les moyens qui lui sont 
propres, a su présenter distinctement. 

De ce qui précède, il est facile de se rendre compte de l'attitude de Jean. 
Jean sommeillait presque sur le soin du Sauveur, lorsque celui-ci fit la 
révélation de la trahison qui le menaçait. Cette révélation devait secouer 
l'apôtre, le retourner, et le placer dans l'attitude d'interroger le maître ou 
d'autres convives à côté du traître En ce moment Pierre, indigné, colère, 
se penche derrière les épaules de Judas, et interroge Jean. Jean tend 
l'oreille au premier des apôtres, et par un légt-r haussement d'épaules lui 
fuit comprendre qu'il ne connaît point l'homme auquel Christ fait allusion. 
En même temps le mouvement de ses sourcils, ses yeux baissés expriment 
son horreur pour la trahison, et sa profonde douleur à l'idée de la mort 
prochaine du maître aimé. Il a les mains entrecroisées, posées mollement 
sur la table, attitude qui indique le repos auquel il s'était abandonné sur 
le sein de Jésus avant l'action présentée. 

Je passe une longue dissertation théorique sur les attitudes composées, 
ou plutôt sur l'attitude d'une figure frappée brusquement, et mise en mou- 
vement par une cause morale très-vive. L'auteur décompose cette attitude 
en deux mouvements ou deux attitudes : la première indiquant la situa- 
tion antérieure à l'action, et la seconde affirmant cette action même. 

Celte représentation des effets d'un mouvement qui laisse entrevoir sur 
les figures les traces d'une précédente situation est souvent enseignée par 
Léonard dans ses écrits. Elle explique l'attitude de Jean et celle des autres 
convives. Il était nécessaire de laisser à l'altitude de Jean un souvenir du 
repos qu'il avait pris sur le sein de Jésus. Léonard l'a si bien compris, 
qu'il a posé les mains de l'apôtre mollement, sans mouvement, n'indiquant 
ni colère ni désir de vengeance. Cet état de passivité apparente ne doit pas 
étonner, bien que la situation semble porter tous les esprits à une mani- 
festation de grande activité. L'effet à réaliser est d'autant plus grand que 
le contraste de deux situations est plus accentué. Mais il ne faut pas lais- 
ser dominer le caractère de la situation précédente de manière à masquer 
l'effet de la situation qui fait l'objet principal de l'action. La chose est 
difficile à traiter, et demande un jugement exercé et très-fin. Dans la com- 
position de Léonard, cependant, l'effet varie en raison des caractères mo- 
raux des figures. Jean, le disciple de prédilection de Jésus, en entendant 
le maître parler de trahison, devait ressentir une douleur profonde plutôt 
qu'un sentiment de haine. La souffrance a toujours pour résultat la fatigue, 



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HISTOIRE DE L'ART 



l'inaction, comme la colère est cause du contraire. Le tempérament de cet 
apôtre, porté à la contemplation, aux rêves, à la solitude, tandis que celui 
des autres convives est porté à l'action, à la propagande, supprime, dans 
une composition bien entendue, tout geste violent. Dans l'attitude de Jean 
. on devait donc indiquer la situation précédente plus vivement que celle de 
tout autre apôtre. La situation nouvelle, amenée brusquement, présentée 
comme situation dominante de tout le travail, pouvait bien le remuer for- 
tement, l'affliger intérieurement, mais jamais elle ne l'aurait poussé à une 
manifestation exagérée contraire à sa nature paisible, à son caractère 
plein de modération. Il ne restait donc à Léonard que d'exprimer la tris- 
tesse et la douleur, par un faible mouvement des lèvre3 et des sourcils; et 
c'est ce qu'il fit. 

Si l'histoire nous eût montré Pierre ou Thomas, ou un autre apôtre, 
avec un tempérament brusque, ardent, vindicatif, livré au repos, au som- 
meil, et que l'artiste l'eût présenté se réveillant à la voix du maître, les 
mains paresseusement croisées, au lieu de chercher une arme pour frap- 
per, cette représentation aurait été contraire à la vérité, et aurait péché 
contre les convenances de la composition. Mais dans l'apôtre Jean, jeune 
homme dont le caractère dominant est une grande douceur, l'humilité 
môme, et qui, d'après saint Thomas, symbolise la vie contemplative, tan- 
dis que Pierre personnifie la vie d'action, ce qui chez tout autre aurait été 
un contre-sens, devient chez lui un caractère parfaitement déterminé, ori- 
ginal. La pose de cet apôtre, son attitude tranquille, indique à la fois son 
état moral et physique avant les paroles du Christ, et révèle la douleur 
qu'il dut éprouver en les entendant. En effet, la fatigue, le besoin physique 
de repos, comme une douleur profondément sentie, excluent toute activité, 
toute fatigue physique. Lorsqu'on souffre moralement, c'est comme lors- 
qu'on est assommé. Une attitude de repos exprime donc les deux états ; 
et c'est ce qui a lieu dans l'attitude de l'apôtre. La lassitude se manifeste 
dans toute la pose de la figure. Le pied de Jean que l'on entrevoit à travers 
les supports de la table n'est pas appuyé sur le sol; il y est posé avec aban- 
don. De môme les plis de la draperie, — une tunique verte et un manteau 
rouge — sont simples et mous. 

Il est impossible d'étudier tous les détails des figures, car on ne voit rien 
à ce sujet dans la composition originale, telle qu'elle est maintenant. 



A la droite de Jean est assis le traître. Il se recule en arrière, étonné de 
se voir découvert, tend la main gauche en signe destupeur, et delà main 
droite il serre une bourse de façon que celte main ressemble au poing 
fermé que montreront les avares, dit Dante, en sortant du tombeau. Dans 
son mouvement de recul, il se soutient sur le coude droit appuyé au milieu 
de la table, et renverse la salière, signe de mauvais augure pour les peu- 
ples d'alors, et aussi pour les peuples d'aujourd'hui. La pose de cette 
figure, son geste, sa physionomie, tout indique l'avarice la plus sordide, 
une profonde perversité, la fraude, le vol, la trahison. 



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HISTOIRE DE L'ART 



333 



On a reproché à Léonard d'avoir mis la bourse dans la main de Judas 
pour indiquer que c'est là le prix de sa trahison. Léonard qui, dans sa 
composition, s'en tient toujours à la vérité historique, n'a pu commettre 
une erreur aussi grossière. Il a mis la bourse dans la main de Judas parce 
que cet apôtre était le dépositaire de l'argent de l'association apostolique 
qui n'avait point de domicile, ni de résidence fixe. Il la lui fait serrer for- 
tement pour montrer sa passion pour l'argent, passion qui le ût passer du 
vol à la trahison. 

Léonard, disent ses biographes, mit longtemps son imagination à la tor- 
ture, pour trouver t une forme plastique en rapport avec le tempérament 
de Judas, et une altitude qui rendit vraisemblable sa perversité, la passion 
de l'argent qui le poussa à vendre pour quelques deniers le sang de son 
ami. C'est possible. L'histoire , là-dessus, ne lui était pas d'un grand 
secours. Comme toutes les natures bien trempées, son imagination déli- 
cate devait éprouver quelque répugnance à s'occuper de sujets morale- 
ment repoussants, de vices- ignobles comme l'avarice, l'espionnage, la 
trahison. L'art traite, il est vrai, de semblables sujets , mais à côté il 
place toujours quelque chose de noble et de grand. » Comme la tragédie 
antique, l'art fait du terrible qui émeut, jamais de l'horrible qui re- 
pousse. Léonard cependant, obligé de représenter Judas, lui donna une 
place secondaire, et fit en sorte que les regards de tous les convives se 
portassent sur lui pour s'en détourner aussitôt avec horreur. 

11 est facile, après tout ce qui vient d'être dit sur les figures précédentes, 
de se faire une idée de l'attitude de Pierre. Pierre, indigné, colère, en en- 
tendant la révélation du maître, se lève pour interroger le confident du 
Christ, l'apôtre Jean. De sa main gauche il montre le Sauveur comme pour 
demander le sens de ses paroles, et sa main droite semble s'égarer sur un 
couteau ou une petite épée. Ce mouvement doit indiquer, d'après Bossi, le 
vouloir de Pierre de venger son maître, ou son habitude à se servir des 
armes. 

L'interprétation donnée par Bianconi au sujet de ce couteau, est bizarre. 
Bianconi prétend que le couteau ne se trouvait pas dans l'œuvre primi- 
tive, et qu'il a été ajouté par le premier faiseur des retouches de la Cène, 
Bellotti. Il est étrange que Bianconi, qui a toujours vécu avec les artistes 
et qui devait connaître tout ce qui se rapportait aux arts, n'ait pas su que 
la Cène est restée intacte un siècle et demi, et que sur toutes les copies de 
celle époque le couteau y figure comme un trait distinctif de l'apôtre 
Pierre *. 

André est placé à côté de Pierre, son frère. Ce rapprochement ne suffi- 
rait pas à nous dire son nom si dans la plus ancienne copie de la Cène, 
copie de Mario da Aggiono, dans le couvent de San Barnaba, à Milan, 

* Boni n'étudie pas davantage sur cette figure. Il ajoute que la draperie qui la couvre a 
les couleurs traditionnelle* : tunique bleu clair, manteau d'un beau jaune. 



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HISTOIRE DE L'ART 



ce nom ne se trouvait écrit sur la draperie. Son attitude est le reflet du ca- 
ractère que l'histoire religieuse donne à cet apôtre. Paisible, doux, cons- 
tant dans ses affections, André fut le premier apôtre que Christ accueil- 
lit. Il garda à son maître une foi inaltérable, jusqu'au martyre qu'il fut 
heureux de subir de la même manière que Jésus. Il est assis gravement 
Frappé de stupeur en apprenant la trahison, il indique l'état de son âme en 
ouvrant les mains et en arquant les lèvres et les sourcils. Cette attitude est 
une application des principes de Léonard. Au chapitre 254 de son traité' 
de peinture, à propos de l'expression à donner à une figure qui écoute 
quelqu'un, Léonard dit : Faites que la bouche du vieillard qui entend un ora- 
teur exposer des maximes, soit fermée par la surprise, qu'elle soit tirée aux 
angles sous les plis nombreux des joues; que les sourcils soient arqués à leur 
point de jonction et forment beaucoup de plis sur le front. André, honnête 
homme, ne peut croire qu'un de ses compagnons soit capable d'une scélé- 
ratesse aussi grande que la trahison. Sûr de lui-même, l'étonnement, la 
surprise ne laissent pas en lui de place à la curiosité de savoir le nom du 
traître. Sur son visage apparaissent, dans tout leur éclat, la probité, la 
fidélité, l'amitié unie au calme de l'àmc et qui contraste très à propos 
avec l'emportement de Pierre. La façon avec laquelle le peintre a disposé 
le manteau sur les épaules qu'il couvre toutes les deux en retombant sur 
les bras, montre l'homme paisible, calme dans ses mouvements, peu dis- 
posé à faire usage de son adresse ou de sa force là où la colère ou la ven- 
geance l'exigeraient. Il diffère en cela de son frère. Pierre, emporté, fou- 
gueux, porte le manteau roulé sur l'épaule gauche de manière à avoir le 
bras droit libre, dans le cas où il aurait besoin de s'en servir. De même les 
tons, les demi-teintes de ses vêtements sont plus faibles, ont moins d'éclat 
relativement à ceux des autres ligures. Son manteau est d'un vei t clair ; 
sa longue tunique aux plis mous et très-fins est d'un Jaune rougeàtre, se 
rapprochant de la couleur de la noix. Son visage ressemble peu à celui 
de Pierre, et ce peu de ressemblance tient aux traits généraux qui indi- 
quent une commune origine. Les autres traits révèlent des sentiments 
individuels. La différence des caractères était grande entre les deux frères. 
Faire leurs visages plus ressemblants qu'ils ne le sont, aurait été une faute. 

Il est facile de reconnaître dans cette figure le fils d'Alfee, cousin de 
Jésus. Sa ressemblance frappante avec le Nazaréen, ressemblance physi- 
que et morale, est décrite dans le commentaire de Nicolo di Lira, à pro- 
pos d'un passage de Paul. Paul écrivant aux Corinthiens leur dit que 
Christ apparut, séparément, à Jacques. Et le commentateur ajoute que ce 
fut non-seulement à cause de l'amitié qui existait entre eux, mais à cause 
de leur ressemblance. Malermi, auteur d'une traduction et d'un commen- 
taire des Vile de'Santi, imprimé en 1475 par les presses de Jenson, et que 
Léonard consulta pendant qu'il travaillait à la Céne, dit au sujet de Jacques : 
t Cet apôtre passe pour le frère du Seigneur parce qu'il lui ressemble en 
tous points, si bien qu'on les prend l'un pour l'autre. Aussi les Juifs, en 



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allant arrêter le Christ, eurent besoin d'un signe de reconnaissance, le 
baiser de Judas. Judas était le familier, le serviteur du Christ, et le dis- 
tinguait parfaitement de Jacques. » Ignace, à son tour, dans sa lettre à 
Jean l'Évangéliste, confirme cette ressemblance, a Si cela m'est permis, 
je veux aller du côte de Jérusalem pour y voir le vénérable vieillard Jac- 
ques, surnommé le Juste, lequel, dit-on, ressemble à Christ par la figure, 
par sa vie, par sa manière de converser, comme s'il eût été son frère, né 
de la même mère, le même jour. Et l'on m'assure qu'en le voyant, il me 
semblera voir Jésus-Christ dans toutes les parties de son corps. • 

Léonard suivit cette tradition. On peut s'en assurer en examinant ce qui 
reste de la figure de Jacques dans l'original, et en étudiant les copies qui 
en ont été faites. Tandis que dans les copies les tètes des apôtres varient, 
celle de Jacques garde toujours plus ou moins le type du Christ. 

L'attitude de cet apôtre est très-simple : Jacques se retourne comme 
Pierre vers Jean pour s'éclairer sur le sens des paroles du Christ. Il sém- 
ble espérer que Pierre saura de Jean le secret du mailre. Un léger hausse- 
ment des sourcils, un faible écartementdes lèvres, indiquent assez l'inquié- 
tude d'un homme qui s'informe, le doute dans l ame, hésitant et atterré. 
La modération de son caractère ne permettait pas le moindre mouvement de 
colère, un geste violent quelconque. Il appuie la main droite sur l'épaule 
d'André, et étend la main gauche comme pour montrer ou pour chercher 
Pierre qui en ce moment ne veut connaître que le traître. 

La draperie aussi est d'une grande simplicité. Léonard a voulu conti- 
nuer dans les vêtements la ressemblance traditionnelle de cet apôtre avec 
Jésus. Il lui donne une tunique d une coupe et d'une couleur se rappro- 
chant de celle du Sauveur. Elle est rouge; l'autre est pourpre. Elle a des 
manches très-larges, et sur les mains apparaît une bande de l'indusio. La 
légende dit que cet apôtre s'habillait différemment des autres. L'art ne 
pouvant, soit par convenance ou pour toute autre raison, reproduire cette 
particularité, Léonard ne couvrit pas Jacques d'un manteau. Il le laissa 
avec sa tunique. Enfin, comme il elait obligé de mettre dans la même 
composition deux têtes semblables, il évita le danger, en faisant l'une de 
profilet l'autre de face, tout en maintenant au personnage principal toute 
son attitude, la pose la plus entière que les anciens ont nommée, avec rai- 
son, pose de majesté. 

La sixième place, à table, de ce côté, la dernière, est occupée par Barthé- 
lémy. On ne reconnaîtrait point cette figure sans l'inscription de la copie 
d'Oggiono. L'Évangile dit peu de choses sur cet apôtre. Plusieurs auteurs 
se demandent même s'il n'est pas Natanaii, dont parle beaucoup Jean qui 
ne nomme jamais Barthélémy, et sur lequel s'étendent les autres évangé- 
listes qui le mentionnent. Il en est qui le révent d'origine égyptienne ou 
syriaque, qui le font noble, paysan, ou laboureur. Voici ce que dit Malermi 
dans ses Vit* de'Santi, que Léonard consulta souvent. Dans la légende, le 
portrait de Barthélémy est décrit par une idole indienne, dans le corps de 



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HISTOIRE DE L'ART 



laquelle se trouve le diable. « Ses cheveux sont noirs et crépus, sa peau 
est blanche. Il a les yeux grands, le nez effilé et droit, la barbe longue, et 
peu de poils blancs. Il est vêtu d'un manteau blanc doublé de pourpre. 
Depuis vingt-six ans ses vêtements et ses chaussures ne sont ni usés ni 
sales. » L'idole ajoute que Barthélémy était servi à table par des anges; 
qu'il était fort, de joyeuse humeur, et disait la bonne aventure. 

Quant au nez et à la couleur des cheveux de cette figure, vu l'âge qu'il 
lui a donné, Léonard ne s'est pas trop éloigné de la description légen- 
daire. Quant à la couleur de la peau, il faut croire que l'idole l'appelait 
blanche par rapport à celle de ses adorateurs indiens parmi lesquels se 
trouvait Barthélémy. Léonard le fit brun et plus robuste que les autres 
figures, voulant peut-être indiquer ainsi son origine égyptienne ou son état 
de laboureur. Il s'éloigna de la légende pour les vêtements. La légende 
couvre Barthélémy d'une tunique blanche sans manches, et d'un manteau 
également blanc, orné de pourpre et de pierres précieuses. Léonard pensa 
qu'un pareil vêtement était trop peu apostolique, ou bien que Barthélémy 
l'avait usé, ou, ce qui est plus probable, que tout ce blanc, dans un angle 
du tableau, nuirait à l'ordonnance de la composition. Il lui donna, à la 
place, une tunique bleue tirant sur le violet clair, et un ample manteau 
d'un beau vert, attaché par un nœud sur l'épaule droite à la manière des 
chlamydes agrafées avec des boucles. La manche de la tunique est riche. 
Serrée par un ruban jaune là où finit le deltoïde, elle descend, avec des 
plis très-minces, et suit les contours du bras jusqu'au poignet. La tuni- 
que, comme celle des autres figures, est longue, tombe sur les talons, bien 
qu'on la distingue à peine dans sa partie inférieure masquée par la dra- 
perie du manteau et par le croisement des pieds. 

La pose de cet apôtre se distingue clairement de toutes les autres. Elle 
est en rapport avec la place qu'occupe la figure loin du Christ. L'apôtre 
voit, entre ses voisins, Jacques interrogeant Pierre, André, accablé, silen- 
cieux, Pierre interrogeant Jean. Il n'espère pas avoir d'eux le moindre 
renseignement. Doutant de ce qu'il vient d'entendre, il se lève en s'ap- 
puyant des deux mains sur la table, pour se rapprocher du Christ et 
mieux saisir ce qu'il va dire. Il était d'abord assis, les jambes croisées. 
Léonard, cherchant à accentuer, par le contraste, l'instantanéité du mou- 
vement, laisse la figure dans la même position, lui fait plier les genoux, 
et la soutenant, en lui appuyant les mains sur la table, lui donne une 
expression si juste qu'il est impossible de mieux présenter un homme 
inquiet, ne sachant pas s'il a bien ou mal entendu, et désireux d'apprendre 
des choses de haute importance. 

Cette figure, qui commence le groupe de gauche, est assise à côté de 
Jésus. Elle semble frappée d'effroi. Elle se rejette en arrière, ouvre les 
bras, et par son attitude et par l'expression de son visage, indique cette 
commotion subite qu'éprouve l'honnête homme à la vue d'une infamie 
brusquement présentée. Sa tète est penchée en arrière comme celle d'un 



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homme vivement saisi d horreur. Les sourcils sont baissés et contrac tés; 
le renard est fixe et incertain, la bouche ouverte et la poitrine soulevée. 

La légende catholique donne à cet apôtre un tempérament ardent, faci- 
lement excitable, porte à la colère, non à celte colère brutale qui inspire 
à Pierre des sentiments de vengeance, mais à cette colère que ressent 
l'homme honnête à la vue d'un crime, qui, sans le pousser a prendre une 
arme, trouble sa conscience. Guidé parcelle donnée, Léonard a différencié 
cette figure de celle de Pierre et de Thomas qui représentent l'emporlcment 
et la menace. 

Quelques écrivains, Gallarati, Coehin, la Lande, ont prétendu que cette 
figure avait un double petit doigt à la main gauche. Voici l'explication la 
plus rationnelle de celte main à six doigts : 

L'apôtre, en ouvrant les bras, élend la main gauche sur la table, et cou- 
vre en partie la main d'un apôtre voisin. Ces deux mains sont placées de 
telle façon que leurs doigts suivent la même direction. On voit cependant 
le dos de l'une et la paume de l'autre. Celle seconde main n'est pas bien 
visible. D'abord elle est recouverte, presque totalement, par l'autre; puis 
elle se trouve comme isolée au milieu des draperies des personnages qui 
pressent et enveloppent presque la figure à laquelle elle appartient. On ne 
voit rien du coude. Le mouvement esl d'accord avec l'attitude de la figure, 
mais la main n'a ni bras ni draperie de rappel. Le temps, l'ignorance du 
premier retoucheur de la Cène ont fait, peu a peu, disparaître celte main 
peu appareille, et n'ont laissé subsister que le petit doigt. 

Sur cette main à six doigts, il n'existe aucun document. Les écrivains de 
l'époque de Léonard n'en disent rien. A la dernière relouche de la Cène, 
le sixième doigt a disparu. Dans les gravures modernes, ce doigt et celle 
main ne sont pas indiqués. On les retrouve dans les gravures de la Cène 
faites entre la première retouche et la dernière. Cependant, en regardant 
l'original de bien près, — l'auteur s'est servi d'une loupe très -forte, — on 
finit par découvrir, à travers l'empalement des retoucheurs, une croûle 
légère, ayant la couleur de la chair, et indiquant que là il a dù y avoir 
une main. Il n'est donc pas question d'une main à six doigts, mais d'une 
main appartenant à une figure, et qui a été supprimée. 

Il ue faut pas s'étonner de ne point trouver, dans les copies modernes de 
la Cène, cette seconde main. Sa présence serait un défaut. Sa pose, parfai- 
tement logique, trouble l'esprit. On s'arrête sur cette main, un moment, 
ne sachant à quelle figure elle appartient. Cet arrêt de ( attention, ce doute 
provenant d'une altitude équivoque, ou de la pose bizarre d'un membre 
non assez apparent, doit être évité avec soin. Il n'y a rien qui détruise 
mieux l'effet moral d'un tableau que l'incertitude dans laquelle on laisse 
l'observateur sur la conformation physique des figures. Léonard n'a pu 
échapper à ce défaut. La chose était très-difficile. Il avait à rendre compte 
non-seulement de la place occupée par la figure, mais aussi de son expres- 
sion et surtout de son équilibration. Puis, dans une scène de tumulte, de 



338 



UISTOIUK DR L'ART 



désordre d'effets, les groupes se multiplient, les mouvements sont très- 
variés. Il est impossible, dans des conditions semblables, d'accentuer toutes 
les parties d'une figure. Le peintre doit Taire la part de la difficulté, mais 
ne sacrifier jamais à une représentation de détails l'effet de l'ensemble, 
surtout en ce qui regarde l'expression. 

La tête de Jacques le Majeur ressemble à celle de Jacques le Mineur et 
du Christ. A la page 102 de l'in-folio, l'auteur donne la gravure d'une belle 
téte du Christ traîné au Calvaire, d'après un dessin original du Vinci. 
Cette téte ressemble, par l'expression générale des traits, la forme du nez 
et de la bouche, à celle de Jacques le Majeur. 

La figure de Thomas se penche derrière celle de Jacques le Majeur. Se 
trouvant plus près du Christ, elle lève le doigt de la main droite en signe 
de menace. La main gauche tient encore à la table et semble saisir vive- 
ment un couteau. 

Son caractère est le même que celui de Pierre. 

La tradition religieuse ne parle guère do Philippe. Léonard parait s'être 
inspiré, dans sa composition, du Philippe de la Messiade de Giacomo Zigno. 
La figure exprime la plus grande douceur, une amitié profonde, une abné- 
gation absolue. Elle rappelle le caractère de Jean, mais avec plus de déve- 
loppements, plus de ne lté te. En entendant les paroles du maître, Philippe 
reçoit une vive commotion, se lève en appliquant ses mains sur sa poitrine 
et, par toute son attitude, proteste de sa foi et de son dévouement. 

D'après la plupart des écrivains, la figure tournée de profil vers les deux 
derniers convives, avec ses mains tournées vers le Clirist, représente l'apô- 
tre Mathieu. Cette attitude est double et très-habile. Elle établit un lien 
entre les différents éléments du groupe de gauche, et n'empêche nullement 
la figure d'être en rapport avec le personnage principal, l'idée de la com- 
position. 

Les vêtements de l'apôtre sont variés. La tunique est d'un bleu clair 
tirant sur le gris; le manteau azur avec doublure d'un jaune un peu fané. 
La manche de la tunique, ample a la naissance du bras, est serrée au 
coude, et va, en se rétrécissant, le long du bras, dans la manière de celle 
de l'apôtre Barthélémy. 

L'ensemble de la ligure révèle un homme d'un esprit cultivé et d'une 
condition toute autre que la condition apostolique. 

A propos de la figure de Tadée, l'auteur se livre à une longue critique 
bibliographique et historique sur le nom de cet apôtre et sur sa parente 
probable avec Jacques le Mineur et Simon. Il met ensuite en opposition 
son caractère avec celui de Philippe et en déduit son altitude et son 
expression. 

Philippe, obéissant à la dominante de son tempérament, fait des pro- 
testations de dévouement. Tmlee a une attitude qui indique la consterna- 
tion, une incertitude douloureuse. Il est quelque peu tourné vers son 
voisin, son frère. Par le mouvement de la main droite, par la manière de 



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aa9 



poser la main gauche sur la table, par la direction du regard en sens op- 
posé à celui de la tète et en lui faisant baisser les angles de la bouche, 
Léonard a su donner à cette ligure une attitude originale, et bien en rap- 
port avec l'ensemble de la composition. Il en est peu qui disent mieux que 
celle-ci ce qu'elle sent et ce qu'elle pense. 

Cette figure a été trés-altcrée par le temps et les relouches. Aujourd'hui 
il est impossible d'en découvrir quelques traces sur l'original. Mais son 
expression a été si nettement rendue et avec tant de vigueur que tuutes les 
copies la présentent avec un grand relief. 

L'apôtre Simon est assis gravement à l'autre bout de la table, en face 
de Barthélémy. Ces deux figures sont les seules que l'on voit dans leur 
entier, étant placées de profil aux deux extrémités de la table. 

Barthélémy, croyant avoir mal entendu, se penche en avant comme 
pour demander à être éclairé. Simon, parfaitement renseigné sur le sens 
des paroles du Christ, reste immobile, tout entier à sa douleur et à sou 
incertitude sur le nom du traître. Cette douleur et cette incertitude sont 
clairement indiquées par l'attitude de lu figure, et d'une manière con- 
forme au caractère de l'apôtre. Un large pallium enveloppe la figure et le 
siège sur lequel elle est assise. L'apôtre se couvre de la draperie avec la 
main droite, les bras et toute la partie inférieure du corps, et avec la main 
gauche il la rejette sur l'épaule, derrière laquelle elle retombe [en gros 
plis. La couleur de l'étoffe est jaune dans les parties éclairées et d'un 
rouge brun dans les parties ombrées. La tunique est blanche avec des 
manches riches et larges, pas aussi larges que celles du Christ et de 
Jacques le Majeur. 



Léonard place son action dans une grande salle qu'il présente dans 
le sens de la longueur. Le plafond est soutenu par des poutres qui se 
coupent à angles droits et s'appuient sur une architrave à double rouleau. 
Les murs latéraux sont tendus île tapisseries appliquées sur des panneaux 
— quatre de chaque côté— et laissant entrevoir des ouvertures dont il est 
difficile de déterminer la destination. Ces ouvertures sont effacées dans 
l'original. Dans le fond, au milieu, une porte avec des pieds-droits et deux 
fenêtres sans ornements. Ou voit un ciel pur et des montagnes qui se 
perdent au loin, à l'horizon. Les tapisseries sont couvertes d'arabesques 
rouges sur fond vert. Le parquet est longe de bandes suivant la direction 
des poutres et dans le sens de la longueur de la salle. Ces bandes, d'un 
jaune clair, se détachent sur le parquet rouge ocre. Les murailles et le 
plafond ont une teinte cendré clair que les ombres et les reflets n'altèrent 
point. 

L'architecture est d'une grande simplicité. Elle n'a rien d'un triclinium 
grec ou romain. L'ornementation des tapisseries rappelle l'éclat oriental 
et la richesse du maître du lieu. Ici, comme pour toutes les figures de la 
composition, Léonard a été d'une grande originalité. Cette salle a un ca- 



340 



ractère individuel, presque une personnalité que rien ne peul lui enlever. 

Les aulres détails sont traites avec une extrême sobriété contrairement 
à ses préceptes de peinture. Le ciel, entre les pieds droits de la porte, est 
large et sert de fond à la ligure principale qu'il rend ainsi plus nette. La 
table, placée dans le sens de la largeur, laisse un grand espace entre les 
personnages et la porte qui donne vue sur des lieux déserts, sans arbres, 
sans habitations, pleins de silence, ainsi que l'exigeait le sujet de la com- 
position. Tout respire ce calme que Jésus cliercbait à Sion, et qui lui fit 
choisir ce lieu pour la célébration de ses principaux mystères. 



Les figures de la Céne sont représentées assises sur des sièges et non 
couchées sur des lits, comme le veut l'histoire religieuse. Les accessoires 
sont tous modernes. 

A propos de cet oubli de la vérité historique et de la couleur locale, 
l'auteur présente de longues considérations théoriques sur le beau, le vrai 
idéal — notion de vérité ayant pour point de départ un fait naturel, mais 
exagéré, faussé par l'idée ou par l'imagination. — Vrai réel, ou le fait 
naturel, tel quel. Il déduit de là l'existence de deux séries de types — 
notions de formes plastiques — types naturels, types artificiels ou de tradi- 
tion. Il fait ensuite un résumé rapide de l'évolution artistique en Italie, 
montre ces deux séries de types se développant inégalement, les types de 
tradition religieuse, c'est-à-dire ce qui est contraire à la nature, au fait 
réel, s'imposanl à l'esprit public et forçant les artistes à (escompter dans 
leurs compositions. Il conclut de là, d'une manière absolue, que l'artiste 
doit souvent se soumettre à l'opinion générale, et cherche à justifier Léo- 
nard de s'y être soumis, quant aux accessoires de ses compositions. 



V 



Et, après avoir ainsi parlé de la Cène, Giuseppe Bossi commença la 
copie de ce chef-d'œuvre pour le vice-roi d'Italie. C'était en 1807; il la 
termina en 1810. Trois années, comme pour l'original. 

Selon lui, ce n'est ni une copie ni une imitation, mais tout simplement 
une tentative de reconstruction de l'œuvre primitive, telle qu'elle devait 
être en sortant des mains de Léonard. 

Bossi écrivit une très-longue histoire de toutes les phases de son travail. 
En voici quelques extraits. Je traduis presque littéralement. 

t Je repris mon travail par l'apôtre Barthélémy. Je fis cette figure, 
d'après la copie Ambroiiana, la bouche légèrement ouverte, comme celle 
d'un homme qui entend quelqu'un parler devant lui. Cette expression est 
si naturelle, si conforme uux préceptes de Léonard, que je négligeai la 



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841 



copie d'Oggiono, où la figure e:t représentée la bouche fermée. Dans l'ori- 
ginal, l'apôtre Barthélémy a disparu. Aussi la gravure de Florence (celle 
de Morghcn) reproduit simplement la tête de la copie de Castellazzo. Les 
draperies sont telles qu'on les voit dans toutes les copies; seulement, j'ai 
indiqué plus vivement la teinte verte du manteau et l'azur de la tunique. 
La main gauche a les doigts serr. s et non ouverts, comme dans la gravure 
et dans quelques copies. La main droite s'appuie et s'attache à la table, 
qui est sans nappe, comme dans l'original. Les pieds de la figure sont 
quelque peu soulèves, ainsi que l'exigeait son attitude momentanée. 

» La figure qui suit, Jacques d'Alfée, pour le ion général, est conforme 
à celui des copies et de l'original. Elle a des draperies rouges, et ressemble 
à celles du Christ. Je suis d'accord ici avec toutes les copies Pour les con- 
tours, j'ai suivi la copie de Bianchi (copie Ambrosiana). accentuant là où 
l'artiste avait été faible. La main gauche est dans l'altitude de désigner 
quelqu'un. Les pieds sont supprimes, comme dans la plupart des copies. 
La longue tunique rouge de la figure tombe sur le parquet. 

» La figure d'ANDiié est traitée toujours d'après la copie de Bianchi. Elle 
a les cheveux gris, le front ridé, les lèvres légèrement arquées, comme 
Léonard lui-même l'indique sur une figure de vieillard écoulant quel- 
qu'un. La couleur de la tunique est à peu près semblable à celle des 
copies. J'ai donné au manteau, sur la couleur duquel les copies varient, 
une teinte vert clair, froid, différent des autres verts de la composition. Un 
seul pied de la figure est en évidence. 

» Je travaillai à l'apùtre Pierre. Le jaune vif du pallium et l'azur clair de 
la tunique sont les mêmes que dans la plupart des copies et dans l'original. 
Les pieds ne sont point de profil, mais ils sont poses de façon qu'ils indi- 
quent que Pierre était d'abord assis, et qu'il s'est levé subitement. » 

Au sujet de la ligure de Judas, les copies donnent dilTérentes interpréta- 
tions. Marco d'Oggiono ne l'a jamais faite de la môme manière. La tète, 
d'après la copie de Bianchi, exprime non-seulement la lâcheté et les 
mauvaises passions, mais aussi le faux air de calme indiquant la peur 
d'être découvert. Elle exprime en outre la seclu re?se de cœur, la perfidie, 
l'entêtement. Bossi a froncé les rides du front, fait la barbe rare, les che- 
veux crépus, d'un rouge fauve, et le visage brun. La tunique de dessus 
est grise, celle de dessous jaune brun, avec une cchancrure bordée, 
comme dans toutes les copies, d'un ruban azur. Il adopta le ton gris pour 
la tunique de dessus, parce que celte couleur signifie misère, haine, deses- 
poir; et le ton jaune fauve pour la tunique de dessous, parce que celte 
couleur signifie trahison, fatigue, angoisse. Pour les mêmes raisons, le 
manteau est couleur perse foncé. 

L'apôtre Jeu* a le manteau rouge et la tunique verte. Bossi a reproduit 
la téte de la copie de Bianchi, où elle a un air de noblesse qu'on ne re- 
trouve nulle part; seulement il donna plus de relief aux bosses du front, 
afin de la rendre plus virile. Je me suis servi d'une élude de Battista 



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:n» HISTOIRE DE L'ART 



da Saloino, une tête de jeune homme, retouchée peut-être par Léonard. 
Les bosses du front sont en relief, bien que la téte ait une forme délicate, 
presque féminine. Ces reliefs du front indiquent un esprit profond, de 
la mémoire et de l'imagination. Je me gardai bien de présenter les 
muscles trop rules. Je suivis les préceptes de Léonard, et je fis en sorte 
que les jours, très-doux, allassent se fondre dans les ombres, d'où naît la 
grâce et la beauté. Dans cette ligure, les pieds, les mains, les draperies, 
tout est noble, a un mouvement, une attitude tranquilles. Une grosse 
perle sur l'agrafe de la tunique symbolise, d'après Lomazzo, la canleur 
de cet ami de prédilection de Jésus. 

Au groupe de droite il donna à la téte de Jacques le Majeur quelque peu 
de la physionomie du Christ. Sa tunique a un ton plus clair que dans 
toutes les copies. Cette figure a été diversement interprétée. Tantôt elle a 
l'expression d'un homme qui regarde attentivement un objet, tantôt c'est 
un homme en proie à une grande douleur et sur le point de crier. Léonard 
a voulu simplement représenter Jacques accablé par ce qu'il vient d'en- 
tendre, et indiquer en lui sa ressemblance avec la famille du Christ. 

Bossi essaya de représenter dans l'apôtre Thomas le dévouement, une 
indignation menaçante. L'apôtre appuie la main gauche sur la table, 
et semble vouloir saisir un couteau. Il ne peut y avoir de discussion 
sur l'attitude de cette figure. Elle se trouve indiquée de cette manière dans 
les fragments de l'original, dans les plus vieilles copies, dans celle de 
San Vincenzo, et dans le bas-relief de Sarono. Sur le bras droit de 
l'apôtre est roule le manteau qui tombe sur le pied gauche, comme pour 
bien démontrer que ce pied appartient à cette ligure. Dans les copies, ce 
pied est si vaguement indiqué, qu'on le rapporte souvent à la figure voi- 
sine. Le manteau a une couleur composée de laque, de blanc et d'outre- 
mer, couleur qui, d'après Lomazzo, signifie élévation de caractère, mort 
par amour \ 

On a déjà parlé de l'attitude donnée à Philippe par Marco deOggiono, 
attitude contraire aux idées de Léonard, et à la vérité. La partie infé- 
rieure de la figure ayant disparu de l'original, l'erreur de Marco a été re- 
produite par les autres copistes. Les mains sont traitées fort mal. Comme 
le ton des draperies est le même partout, je n'ai pas hésité à le reproduire. 

Bossi rappelle que dans toutes les copies, les draperies de Mathieu son 
comprises diversement. On s'accorde généralement à leur donner un ton 
azur. Quelquefois on double le manteau d'une étoffe jaune; et la dou- 
blure apparaît dans la bande du manteau retournée sur le bras gauche. 
La copie de Castellazzo présente cette figure couverte de draperies bleu 
foncé, tunique et manteau. On remarque à la jonction de la manche de 
l'indusie avec le reste de la tunique, autour du deltoïde, un repli qui la 

* Tontes ces puériles significations des couleurs n'entraient pas dans le système de Léo- 
nard, qui était trop penseur pour chercher plus loin que la pensée. 



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HISTOIRE DE L A UT 



diversifie de toutes les autres. Je me suis tenu, pour la couleur de ces dra- 
peries, aux quelques fragmentsqui en existent dans l'original, et à la copie 
de Bianchi, où la figure est le mieux entendue. Elle y est belle, digne, et 
a une forte expression. * L'expression de cette tète me laissa quelques 
doutes. Mais en revoyant les dessins de Léonard et de son école, j'y remar- 
quai une téte dessinée d'après nature. Bien que son attitude soit diffé- 
rente, elle ressemble, par la physionomie, à l'apôtre Mathieu, et fait penser 
que le môme modèle a dû poser pour les deux tètes. • Toutes les copies ne 
présentent pas la figure suivante de la môme manière. Dans les unes la 
main gauci est estropiée, dans les autres le cou est disloqué. On ne voit 
rien de semblable dans l'original. La tète y est grave, et a un caractère de 
grande modération. 

Môme analyse, et même critique pour la dernière figure, l'apôtre Simon. 

Bossi aborda enfin cette belle et éloquente figure du Christ. Selon lui, 
à l'époque du Vinci, l'art pouvait exprimer avec force eU vérité les con- 
ceptions de l'imagination. La notion de la forme plastique et des états mo- 
raux de l'homme étant plus nette, ce sentiment de fierté, et celte sévérité 
d'expression de la figure du Christ qui s'imposaient aux artistes des épo- 
ques précédentes, pouvaient être maintenus comme éléments d'un type de 
perfection... Léonard a dû accepter ce type, et le développer. Il a dû com- 
biner dans son Christ la beauté de la forme, et la force de l'expression. Il 
a pensé que l'élément divin se mêlant à l'élément humain devait avoir une 
action sur la nature physique de Jésus, et en sublimer la forme. Du reste, 
il savait que la première des qualités morales à montrer dans Christ était 
la force, la puissance, et que les autres qualités n'étaient qu'accessoires. 
Apres avoir conçu la figure d'après toutes les règles de la beauté plas- 
tique, il lui a fait exprimer d'abord la puissance, puis les autres états mo- 
raux secondaires : l'amour, la résignation, la douceur, et, ayant égard 
au côté humain du Christ, il a cherché à voiler l'expression générale sous 
un air de grande résignation... Dominé par ces idées, Bossi tenta, dans 
son travail, un Christ qui eût une physionomie indiquant, d'une manière 
générale, comme attributs naturels et permanents, la puissance et la gran- 
deur, et comme attributs accidentels, les qualités paisibles, et ces états de 
] ';i me amenés par la situation. « Je dois dire quelque chose encore sur lu 
pose des mains de Jésus, et sur le reste du travail. La main gauche n'offre 
pas de difficulté. La pose de la main droite est un peu forcée. En abais- 
sant le doigt indicateur, Léonard voulait peut-être donner aux paroles du 
Christ le sens qu'elles ont dans l'évangile de Mathieu : qui intingit me- 
cum manum in paropside, ou bien désigner le traître. Quoi qu'il en soit, 
dans les copies de quelque valeur, cette main a une pose forcée. Bien 
que de semblables attitudes de mains soient rares en fait ou peu remar- 
quées, on ne les rencontre pas moins, très-souvent, dans les œuvres de 
Vinci et de ses élèves. J'ai cherché à donner à celte main la pose la plus 
naturelle d'après le contour de l'original et de la copie de Bianchi. Quant 



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HISTOIRE DE L'ART 



aux accessoires, j'ai suivi l'original loutes les fois que j'ai pu y découvrir 
des fragments. — Une assielle, du pain et un verre pour chaque convive ; 
— une grande assiette vide devant Christ; des flacons pleins d'eau de 
forme commune; deux grandes assiettes, et sur chacune d'elles la moitié 
d'un agneau rôli. J'ai eu recours au Traité de Peinture, pour l'étude du 
champ maladroitement supprimé à la dernière retouche. Je me suis servi 
de l'original pour l'ornementation des tapisseries. Quant aux ouvertures 
latérales, complètement disparues de l'œuvre primitive, j'ai pris pour 
guide la copie de Castellazzo. » 

Et avec toute sa théorie, Bossi ne fit qu'une médiocre copie du Cénacle. 

L'œuvre du maître, toute ruinée qu'elle soit par le temps et les mains 
profanes, triomphe des copies comme le Parthénon de tous nos temples 
néo-grecâ. 



Yl ' 

0 tristesse des grandeurs de ce monde ! Quand les Dominicains, pour 
agrandir la porte de leur réfectoire, firent couper les jamhes de Jésus et 
des apôtres les plus proches, ce ne fut pas là le plus cruel outrage que de- 
vait subir le tableau des tableaux; il lui restait à supporter les restaura- 
tions de Belloti de Mazza I En 17iH>, malgré les ordres du général Bona- 
parte, le réfectoire des Dominicains devient une écurie pour nos dragons, 
qui s'amusent à jeter des briques a la tôle des apôtres. Si on sent encore 
une émotion religieuse en entrant dans la salle de ce chef-d'œuvre, c'est 
parce qu'on ce trouve en présence de quelque chose de grand qui est mort. 
Tout le drame divin de la Passion a été là vivant. Saint Barthélémy se levait 
pour voir le traître, saint Jacques le Mineur le désignait à saint Pierre, 
saint Mathieu répétait à saint Simon épouvanté les paroles du Christ, 
et saint Tadée prenait saint Mathieu à témoin ; saint Simon hésitait et 
ne pouvait croire au crime indicible; saint Philippe, le plus jeune des 
apôlres, prolestait ingénument de son innocence. Un de nous, Seigneur, 
demandait au doux maître, en élevant un doigt de sa main droite, saint 
Thomas qui venait de quitter sa place. Et lui, le Sauveur, avec la résigna- 
tion adorable de celui qui doit racheter tous les crimes, baissait les yeux, 
et par son geste seulement, plein de fermeté et de tendresse, continuait 
les paroles qu'il venait de dire. A dater de ce tableau supr ime, le Drame, 
s'il est permis d'employer à propos d'un sujet sacré ce mot tout profane, 
le drame venait d'être conquis à la peinture. Les personnages vivants, 
si varies dans l'unité, tous occupés de la même action, et tous selon leur 
caractère, en proie à la curiosité, à l'épouvante, à l'indignation, à l'amour. 
Et désormais la peinture existe, non plus seulement comme un moyen de 
décoration subordonne à l'architecture, mais comme un art complet, qui 



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31Ô 



tire de lui-même toutes ses ressources et qu i reproduit à la fois les ac- 
tions et les aspirations de l'homme, toute sa vie et toute son âme. 

Quelques historiens, Vasari, Venturi, Libri, interprétant certains pas- 
sages des manuscrits de Léonard, font de lui un philosophe cherchant la 
vérité au delà ou en deçà du christianisme. Comme tous les grands 
esprits, Léonard avait soif de lumière; mais après avoir couru les péril- 
leuses aventures de la libre recherche, après tes heures de doute où on 
vient se pencher tout abattu cl tout désorienté sur l'abîme du néant, il re- 
prenait pied sur la terre ferme du chemin des apôtres. Le Cénacle a été 
son Portique ; il avait mangé le pain et bu le vin de Jésus Christ. 

Le Vinci, tout en disant à la nature : « Épanouis-toi sous le soleil de 
Dieu, » demeure un peintre intime, voilé, mystérieux, méditatif, le peintre 
de la pensée et du sentiment. A ses heures nocturnes, l'inspiration est 
plus profonde et plus lumiiicuse, comme s'il entrouvrait les portes dorées 
du monde invisible. 

La Renaissance a ramené les grâces païennes, la Révolution a semé 
l'ivraie de l'athéisme dans la semaille d'or; mais l'art reste le sentiment, 
même chez les artistes philosophes, même chez les artistes athées. Léo- 
nard de Vinci avait beau être un savant, c'elail toujours un chrétien ; à la 
grandeur de la pensée il alliait la foi de l'âme : l'âme, c'est le seul génie 
dans les arts. La science n'est pas un esprit si profond qu'on le pense, 
c'est un chercheur armé d'une loupe qui trouve toujours parce qu'il ne 
trouve jamais. Léonard, subtil et inquiet, savait bien que ses découvertes 
scientifiques seraient tout aussitôt dépassées, que son esprit ne ferait 
plus loi que par écho, mais que son sentiment, c'est-à-dire sa foi divine, 
durerait comme un monument dans ses œuvres. 11 était dans l'esprit de 
Dieu, tout en courant les aventures du libre examen. 

Quel aigle religieux n'a eu ses instants de doute, ses heures de recher- 
che, parfois ses couplets de fronde? Rossuet a bien eu ses anglicanismes. 
On serait mal venu de dire que Rossuet n'est pas un Père de l'Église. 

Léonard, peintre philosophe et peintre chrétien, — peintre moderne,— 
ne cherchait pas le beau dans les figures de l'Olympe déjà retrouvé. Il 
était l'homme de son temps, l'homme de demain et non d'hier. En ses 
heures de distraction, la caricature était un de ses moyens de critique : 
elle lui servait à ramener les hommes à l'idéal. Pascal n'u écrit ses Pro- 
vùiciaUs que parce que Dieu seul est grand devant les hommes comme 
devant lui-même. 

Le Reau de Léonard de Vinci c'était celui de Platon; la divinité tenait 
ces deux mains divines. Au siècle de Léonard, Platon fût resté Platon, 
mais il aurait reconnu que si Léonard était universel comme le philosophe 
Aristole, il voyait et entendait comme Socrate. 

Léonard n'a vu ni Phryné ni Lais dans ses madones et ses vierges; 
Léda môme est une chrétienne et une évangelique, tant l'artiste songeait 
à son sentiment et l'homme à son évangile. On dirait que les figures de 



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346 



femmes de Vinci s'appellent toutes Marie ou Marie-Madeleine; moins tenté 
que Raphaël, Léonard n'a pas peuplé son ciel de l'éternelle Fornarina. 
Et d'ailleurs quand les Fornarina et les Joconde vous ramènent à la grâce, 
on peut dire en souriant que c'est à la grâce de Dieu ! 

La mâle onction de Léonard est peinte dans tous ses tableaux ; la foi de 
Vinci est d'autant plus sensible qu'elle part d'un esprit superbe, qui 
aurait pu être un esprit dangereux : en ce temps-lâ, on passait facilement 
du camp des croisés au camp des infidèles, de la flamme catholique au feu 
huguenot. Léonard de Vinci ne s'est pas brûlé vif à la nouvelle lumière; 
la philosophie ne l'a pas emporté loin des sereines et célestes qui lui 
étaient plus naturelles encore que le naturalisme; il avait toute l'étoffe 
d'un grand penseur, mais tout le cœur d'un grand croyant. A force de 
s'éloigner de Dieu, on y revient : Léonard n'eut jamais besoin d'y revenir; 
il ne le quitta jamais. Ses toiles sont ses confessions. Son testament a été 
pour Dieu. On a parlé de son repentir à l'heure dernière; je voudrais 
connaître les péchés de Léonard de Vinci. 

Ce ne sont pas ses tableaux. Quand il y mesurait l'idée de Dieu , c'était 
par la grandeur et la soumission, comme dans le Cénacle. Il a pour parler 
de Dieu le recueillement et la majesté; la ferveur est moins divine dans 
l'enthousiasme que dans la méditation. Léonard est un docteur de la foi et 
un Père de l'Église. Grand patriarche de la peinture chrétienne, il a osé 
mettre la Science devant la Foi, mais son testament prouve que ceci n'a 
pas tué cela. Pour Léonard de Vinci, la Science a éclairé l'image de Dieu 
d'une lumière à jamais éclatante. La terre ne nie pas Dieu, elle l'explique. 

ARSÈNE HOUSSAYE. 

La suit* prochainement. 



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UN MARIAGE D'AMOUR 




Laurent, dons le coin sombre dV la voiture publique qui le ramena à 
Paris, acheva de mûrir son plan. Il était presque certain de l'impunité, 
et une joie sauvage, la joie du crime accompli, l'emplissait. Arrivé à la 
barrière de Clichy, il prit un fiacre, il se fit conduire chez le vieux Mi- 
chaud, rue de Seine. Il était neuf heures du soir. 

Il trouva l'ancien commissaire de police à table, avec Olivier et Su- 
zanne. Il venait là, pour chercher une protection, dans le cas où il serait 
soupçonné, et pour s'éviter d'aller annoncer lui-même l'affreuse nouvelle 
à M m,, Raquin. Cette démarche lui répugnait étrangement; il s'attendait à 
un tel désespoir qu'il craignait de ne pas jouer son rôle avec assez de 
larmes; puis la douleur de cette mère lui était lourde, bien qu'il s'en sou- 
ciât médiocrement au fond. 

Lorsque Michaud le vit entrer avec des vêtements grossiers, trop étroits 
pour lui, il le questionna du regard. Laurent fit le récit de l'accident, 
d'une voix brisée, comme tout essoufflé de douleur et de fatigue. 

— Je suis venu vous chercher, dit-il en terminant, je ne savais que 
faire des deux pauvres femmes si cruellement frappées... Je n'ai point osé 
aller seul chez la mère. Je vous en prie, venez avec moi. 

Pendant qu'il parlait, Olivier le regardait fixement, avec des regarda 
droits qui l'épouvantaient. Le meurtrier s'était jeté, téte baissée, dans 
ces gens de police, par un coup d'audace qui devait le sauver. Mais il ne 
pouvait s'empêcher de frémir, en sentant leurs yeux qui l'examinaient; 
il voyait de la méfiance où il n'y avait que de la stupeur et de la pitié. 
Suzanne, plus frêle et plus pâle, était près de s'évanouir; Olivier, que 
l'idée de la mort effrayait et dont le cœur restait d'ailleurs parfaitement 
froid, faisait une grimace de surprise douloureuse, en scrutant par habi- 
tude le visage de Laurent, sans soupçonner le moins du monde la sinistre 
vérité. Quant au vieux Michaud, il poussait des exclamations d'effroi, de 

• La première partie n paru dans le volume d'août. 




ROMAN * 



XII 



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m UN MARIAGE D'AMOUR 



commisération, d'étonnemcnt ; il se remuait sur sa chaise, joignait les 
mains, levait les yeux au ciel. 

— Ah ! mon Dieu, disait-il d'une voix entrecoupée, ah! mon Dieu, 
l'épouvantable chose!... On sort de chez soi, et l'on meurt comme cà, tout 
d'un coup... C'est horrible... Et cette pauvre M me Raquin, cette mère, 
qu'allons-nous lui dire ?... Certainement, vous avez bien fait de venir 
nous chercher... Nous allons avec vous... 

Il se leva, il tourna, piétina dans la pièce pour trouver sa canne et son 
chapeau, et, tout en courant, il fit répéter à Laurent les détails de la ca- 
tastrophe, s'exclamant de nouveau à chaque phrase. 

Ils descendirent tous quatre. A l'entrée du passage du Pont-Neuf, Mi- 
chaud arrêta Laurent. 

— Ne venez pas, lui dit-il ; votre présence serait une sorte d'aveu 
brutal qu'il faut éviter... La malheureuse mère soupçonnerait un malheur 
et nous forcerait à avouer la vérité plus tôt quo nous ne devons la lui 
dire... Attendez-nous ici. 

Cet arrangement soulagea le meurtrier qui frissonnait à la pensée d'en- 
trer dans la boutique du passage. Le calme se fit en lui, il se mit à 
monter et à descendre le trottoir, allant et venant en toute paix. Par 
moments, il oubliait les faits qui se passaient, il regardait les boutiques, 
il sifflait entre ses dents, il se retournait pour voir les femmes qui le cou- 
doyaient. Il resta ainsi une grande demi-heure dans la rue, retrouvant 
de plus en plus son sang-froid. 

Dans la boutique, une scène déchirante se passait. Malgré toutes les 
précautions, toutes les phrases adoucies et amicales du vieux Michaud, il 
vint un instant où M mC Raquin comprit qu'un malheur était arrivé à son 
fils. Dès lors, elle exigea la vérité avec un emportement de désespoir, une 
violence de larmes et de cris qui firent plier son vieil ami. El, lorsqu'elle 
connut la vérité, sa douleur fut tragique. Elle eut des sanglots sourds, des 
secousses qui la jetaient en arrière, une crise folle de terreur et d'an- 
goisse; elle resta là, étouffant, jetant de temps à autre un cri aigu dans 
le grondement profond de sa douleur. Elle se serait traînée à terre, si 
Suzanne ne l'avait prise à la taille, pleurant sur ses genoux, levant vers 
elle sa face pâle. Olivier et son père se tenaient debout, énervés et 
muets, détournant la léte, comprenant qu'il n'y avait aucune consolation 
possible. 

Et la pauvre mère voyait son fils roulé dans les eaux troubles de la 
Seine, le corps roidi et horriblement gonfle; en même temps, elle le 
voyait tout petit, dans son berceau, lorsqu'elle chassait la mort penchée 
sur lui. Elle l'avait mis au monde plus de dix fois, elle l'aimait pour tout 
l'amour qu'elle lui témoignait depuis trente ans. Et voilà qu'il mourait 
loin d'elle, tout d'un coup, dans l'eau froide et sale, comme un chien. 
Elle se rappelait alors les chaudes couvertures au milieu desquelles elle 
l'enveloppait. Que de soins, quelle enfance tiède, que de cajoleries et 



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d'effusions tendres, tout cela pour le voir un jour se noyer misérablement ! 
A ces pensées, M n,e Raquin sentait sa gorge se serrer ; elle espérait qu'elle 
allait mourir, étranglée par le désespoir. 

Le vieux Michaud n'avait plus, rien à faire dans la boutique. Il laissa 
Suzanne auprès de la mercière, et revint avec Olivier chercher Laurent 
pour se rendre en toute hâte à Saint -Ouen. 

Pendant la route, ils échangèrent à peine quelques mots. Ils s'étaient 
enfoncés chacun dans un des coins du (lacrequi les cahotait sur les pavés. 
Ils restaient immobiles et muets au fond de l'ombre qui emplissait la voi- 
ture. Et, par instants, le rapide rayon d'un bec de gaz jetait une lueur 
vive sur leur visage. Le sinistre événement qui les réunissait, mettait au- 
tour d'eux un accablement lugubre. 

Lorsqu'ils arrivèrent enfin au restaurant du bord de l'eau, ils trouvè- 
rent Thérèse couchée, les mains et la tète brûlantes. Le traiteur leur dit 
à demi-voix que la jeune dame avait une forte fièvre. La vérité était 
que Thérèse, se sentant faible et lâche, craignant d'avouer le meurtre 
dans une crise, avait pris le parti d'èire malade. Elle gardait un silence 
farouche, elle tenait les lèvres et les paupières serrées, ne voulant voir 
personne, redoutant de parler. Le drap au menton, la faceè. moitié dans 
l'oreiller, elle se faisait toute petite, elle écoutait avec anxiété ce qu'on 
disait autour d'elle. Et, au milieu do la lueur rougeàlre que laissaient 
passer ses paupières closes, elle voyait toujours Camille et Laurent lut- 
tant sur le bord de la barque, elle apercevait son mari, blafard, horrible, 
grandi, qui se dressait tout droit au-dessus d'une eau limoneuse. Cette 
vision implacable activait la lièvre de son sang. 

Le vieux Michaud essaya de lui parler, de la consoler. Elle fit un mou- 
vement d'impatience, elle se retourna, et se mit de nouveau à sangloter. 

— Laissez-la, Monsieur, dit le restaurateur, elle frissonne au moindre 
bruit... Voyez-vous, elle aurait besoin de repos. 

En bas, dans la salle commune, il y avait un agent de police qui ver- 
balisait sur l'accident. Michaud et son fils descendirent, suivis de Laurent. 
Quant Olivier eut fait connaître sa qualité d'employé supérieur de la Pré- 
fecture, tout fut terminé en dix minutes. Les canotiers étaient encore là, 
racontant la noyade dans ses moindres circonstances, décrivant la façon 
dont les trois promeneurs étaient tombes, se donnant comme des témoins 
oculuires. Si Olivier et son pere avaient eu le moindre soupçon, ce soupçon 
se serait évanoui, devant de tels témoignages. Mais ils n'avaient pas 
doute un instant de la véracité de Laurent; ils le présentèrent au con- 
traire à l'agent de police comme le meilleur ami de la victime, et ils eurent 
le soin de Taire mettre dans le procès-verbal que le jeune homme s'était 
jeté à l'eau pour sauver Camille Raquin. Le lendemain, les journaux 
racontèrent l'accident avec un grand luxe de détails ; lu malheureuse 
mère, la veuve inconsolable, l'ami noble et courageux, rien ne manquait 
à ce fait-divers qui fit le tour de la presse parisienne et qui alla ensuite 
s'enterrer dans les feuilles des départements 



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UN MARIAGE D'AMOUR 



Quand le procès-verbal fut achevé, Laurent sentit une joie chaude qui 
pénétra sa chair d'une vie nouvelle. Depuis l'instant où sa victime lui 
avait enfoncé les dents dans le cou, il était comme roidi, il agissait méca- 
niquement, d'après un plan arrêté longtemps à l'avance. L'instinct de la 
conservation seul le poussait, lui dictait ses paroles, lui conseillait ses 
gestes. Il ressemblait à une machine qu'un ressort faisait mouvoir. Main- 
tenant, devant la certitude de l'impunité, le sang se remettait à couler 
dans ses veines avec des lenteurs douces. La police avait passé à côté de 
son crime, et la police n'avait rien vu ; elle était dupée, elle venait de l'ac- 
quitter. Il était sauvé. A cette pensée, il eut tout le long du corps des 
moiteurs de jouissance, des chaleurs qui rendirent la souplesse à ses 
membres et à son intelligence. Il continua son rôle d'ami éploré avec une 
science et un aplomb incomparables. Au fond, il avait des satisfactions de 
brute ; il songeait à Tlnrèse qui était couchée dans la chambre, en haut. 

— Nous ne pouvons laisser ici celle malheureuse jeune femme, dit-il à 
Hichaud. Elle est peut-être menacée d'une maladie grave, et il faut la 
ramener absolument à Paris... Venez, nous la déciderons à nous suivre. 

En haut, il parla, il supplia lui-même Thérèse de se lever, de se laisser 
conduire au passage du Pont-Neuf. Quand la jeune femme entendit le son 
de sa voix, elle tressaillit, elle ouvrit ses yeux tout grands et le regarda. 
Elle était hébétée, frissonnante. Péniblement, elle se dressa sans répon- 
dre. Les hommes sortirent, la laissant seule avec la femme du restaura- 
teur. Cinq minutes après, elle était sur le seuil de la porte, pâle et chan- 
celante. Elle monta dans le fiacre, soutenue par Olivier. 

Le voyage fut silencieux. Laurent, avec une audace et une impudence 
rares, glissa sa main derrière les jupes de la jeune femme et lui prit les 
doigts. Il était assis en face d'elle, dans une ombre flottante ; il ne voyait 
pas sa ligure qu'elle tenait baissée sur sa poitriue. Quand il eut saisi sa 
main, il la lui serra avec force et la garda dans la sienne, jusqu'à la rue 
Mazarine. Il sentait cette main trembler ; mais elle ne se retirait pas, elle 
avait au contraire des caresses brusques. Et, l'une dans l'autre, les mains 
brûlaient ; les paumes moites se collaient, et les doigts, étroitement pres- 
sés, se meurtrissaient, à chaque secousse. Il semblait à Laurent et à Thé- 
rèse que le sang de l'un allait dans la poitrine de l'autre en passant par 
leurs poings unis ; ces poings étaient comme un foyer ardent où leur vie 
bouillait. Au milieu de la nuit et du silence navré qui traînait, ce furieux 
serrement de main était comme un poids écrasant jeté sur la tête de Ca- 
mille pour le maintenir sous l'eau. Désormais, les deux amants s'apparte- 
naient; ils n'avaient plus qu'à attendre. 

Quand le fiacre s'arrêta, Michaud et son (Us descendirent les premiers. 
Laurent se pencha vers sa maltresse, et, doucement : 

— Sois forte, Thérèse, murmura-t-il... Nous avons dix-huit mois à at- 
tendre... Souviens-toi... 

La jeune femme n'avait pas encore parlé. Elle ouvrit Jes lèvres pour la 
première fois depuis la mort de son mari. 



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UN MARIAGE D'AMOUR 



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— Je me souviens... j'attendrai, dit-elle d une voix légère comme un 
sou me. 

Olivier lui tendait la main, l'invitant à descendre. Laurent alla, celte 
fois, jusqu'à la boutique. M ne Raquin était couchée, en proie à un 
violent délire. Thérèse se traîna à son lit, et Suzanne eut à peine le temps 
de la déshabiller. Rassuré, voyant que tout s'arrangeait à souhait, Lau- 
rent se retira et gagna lentement son taudis de la rue Saint-Victor. 

Il était plus de minuit. Un air frais courait dans les rues désertes et 
silencieuses. Le jeune homme n'entendait que le bruit régulier de ses pas 
sonnant sur les dalles des trottoirs. La fraîcheur le pénétrait de bien-être ; 
le silence, l'ombre lui donnaient des sensations rapides de volupté. Il 
flânait. 

Enfin, il était débarrassé de son crime. Il avait tué Camille. C'était là 
une affaire faite dont on ne parlerait plus. Il allait vivre tranquille, en 
attendant de pouvoir prendre possession de Thérèse. La pensée du meurtre 
l'avait parfois étouffe ; maintenant que le meurtre était accompli, il se 
sentait la poitrine libre ; il respirait à l'aise, il était guéri des souffrances 
que l'hésitation et l'épouvante mettaient en lui. 

Au fond il était un peu hébété, la fatigue alourdissait ses membres et 
ses pensées. Il rentra et s'endormit profondément. Pendant son sommeil, 
de légères crispations nerveuses couraient sur son visage. 



XIII 

Le lendemain, Laurent s'éveilla frais et dispos. Il avait bien dormi. L'air 
froid qui entrait par la fenêtre fouettait son sang alourdi. Il se rappelait à 
peine les scènes de la veille, et, sans la cuisson ardente qui le brûlait au 
cou, il aurait pu croire qu'il s'était couché à dix heures, après une soirée 
calme. La morsure de Camille était comme un fer rouge posé sur sa peau ;. 
lorsque sa pensée se Tut arrêtée sur la douleur que lui causait celle en- 
taille, il en souffrit cruellement. Il lui semblait qu une douzaine d'aiguilles 
pénétraient peu à peu dans sa chair. 

Il rabattit le col de sa chemise et regarda la plaie dans un méchant mi- 
roir de quinze sous accroché au mur. Celte plaie faisait un trou rouge, 
large comme une pièce de deux sous ; la peau avait ete arrachée, la chair 
se montrait, rosâtre, avec des taches noires; des filets de sang avaient 
coulé jusqu'à l'épaule, en minces traînées qui s'écaillaient. Sur le cou 
blanc, la morsure paraissait d'un brun sourd et puissant; elle se trouvait 
à gauche, au-dessous de l'oreille. Laurent, le dos courbé, la tête tendue, 
regardait, et le miroir verdàtre donnait à sa face une grimace atroce. 

11 se lava à grande eau, satisfait de son examen, se disant que la bles- 
sure serait cicatrisée au bout de quelques jours. Puis il s'habilla et se ren- 



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352 UN MARIAGE D'AMOUR 



dit a son bureau, tranquillement, comme à l'ordinaire. Il y conta l'acci- 
dent d une voix émue, et, lorsque ses collègues eurent lu le fait-divers qui 
courait la presse, il devint un véritable héros. Pendant une semaine, les 
employés du chemin de fer d'Orléans n'eurent pas d'autre sujet de con- 
versation; ils étaient tout fiers qu'un des leurs se fût noyé. Grivet ne ta- 
rissait pas sur l'imprudence qu'il y a à s'aventurer en pleine Seine, quand 
il est si facile de regarder couler l'eau en flânant sur les ponts. 

11 restait à Laurent une inquiétude sourde. Le décès de Camille n'avait 
pu être constaté officiellement. Le mari de Thérèse était bien mort, mais 
le meurtrier aurait voulu retrouver son cadavre pour qu'un acte formel fût 
dressé. Le lendemain de l'accident, on avait inutilement cherché le corps 
du noyé ; on pensait qu'il s'était sans doute enfoui au fond de quelque trou , 
sous les berges des îles. Des ravageurs fouillaient activement la Seine, 
pour toucher la prime. 

Laurent se donna la tâche de passer chaque matin par la Morgue, en se 
rendant à son bureau. Il s'était juré de faire lui-même ses affaires, et, mal- 
gré les répugnances qui lui soulevaient le cœur, maigre les frissons qui le 
secouaient parfois, il alla pendant plus de huit jours, régulièrement, 
examiner les visages de tous les noyés étendus sur les dalles. 

Lorsqu'il entrait, une odeur fade, une odeur de chair lavée l'écœurait, 
et des souffles froids couraient sur sa peau ; l'humidité des murs semblait 
alourdir ses vêtements, qui devenaient plus pesants à ses épaules. Il allait 
droit au vitrage qui sépare les spectateurs des cadavres; il collait sa face 
pùle contre les vitres , il regardait. Devant lui s'alignaient les rangées de 
dalles grises. Çà et là, le long des dalles, des corps nus faisaient des taches 
vertes et jaunes, blanches cl rouges; certains corps gardaient leurs chairs 
vierges dans la rigidité de la mort, d'autres semblaient des tas de viandes 
sanglantes et pourries. Au fond, contre les murs, penduient des loques la- 
mentables, des jupes et des pantalons qui grimaçaient sur la nudité du 
plâtre. Laurent ne voyait d'abord que l'ensemble blafard des pierres et des 
murailles, taché de roux et de noir par les vêtements et les cadavres. Un 
bruit d'eau courante chantait. 

Peu à peu il distinguait les corps. Alors il allait de l'un à l'autre. Les 
noyés seuls l'intéressaient : quand il y avait plusieurs cadavres gonflés et 
bleuis par l'eau, il les regardait avidement, cherchant à reconnaître Ca- 
mille. Parfois, les chairs de leur visage s'en allaient par lambeaux, les os 
avaient troué la peau amollie, la face était comme bouillie et désossée. 
Laurent hésituit; il examinait les corps, il tâchait de retrouver les mai- 
greursdesa victime. Mais tous les noyés sont gras; il voyait toujours des 
ventres énormes, des cuisses bouffies, des bras ronds et forts. Il ne savait 
plus, il restait frissonnant en face de ces haillons verdâtres qui semblaient 
le railler avec des grimaces horribles. 

Un matin, il fut pris d'une véritable épouvante. Il regardait depuis quel- 
ques minutes un noyé, petit de taille, atrocement déllguré. Les chairs de 



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UN MARIAGE D'AMOUR 



353 



ce noyé étaient tellement molles et dissoutes que l'eau courante qui les la- 
vait, les emportait brin à brin. Le jet qui tombait sur la face, creusait un 
trou, à gauche du nez. Et, brusquement, le nez s'aplatit, les lèvres se dé- 
tachèrent, montrant des dents blanches. La tôle du noyé éclata de rire. 

Chaque fois qu'il croyait reconnaître Camille, Laurent ressentait une 
brûlure au cœur. Il désirait ardemment retrouver le corps de sa victime, 
et des lâchetés le prenaient, lorsqu'il s'imaginait que ce corps était devant 
lui. Ses visites à la Morgue l'emplissaient de cauchemars, de frissons qui 
le faisaient haleter. Il secouait ses peurs, il se traitait d'enfant; il voulait 
être fort, et, malgré lui, sa chair se révoltait, le dégoût et l'effroi s'empa- 
raient de son être, dès qu'il se trouvait dans l'humidité et l'odeur fade de la 
salle. 

Quand il n'y avait pas de noyés sur la dernière rangée de dalles, il res- 
pirait à l'aise; ses répugnances étaient moindres. Il devenait alors un sim- 
ple curieux et prenait un plaisir étrange à regarder la mort violente en 
face, dans ses altitudes lugubrement bizarres et grotesques. Ce spectacle 
l'amusait, surtout lorsqu'il y avait des femmes étalant leur gorge nue. Ces 
nudités brutalement étendues, tachées de sang, trouées par endroits, l'at- 
tiraient et le retenaient. Il vit, une fois, une jeune femme de vingt ans, une 
fille du peuple, large et forte, qui semblait dormir sur la pierre; son corps, 
frais et gras, blanchissait avec des douceurs de teinte d'une grande déli- 
catesse; elle souriait à demi, la tète un peu penchée, et tendait la poitrine 
d'une façon provocante ; on aurait dit une courtisane vautrée, si elle n'avait 
eu au cou une raie noire qui lui mettait comme un collier d'ombre; c'était 
une mie qui venait de se pendre par désespoir d'amour. Laurent la regarda 
longtemps, promenant ses regards sur sa chair, absorbédans une sorte de 
désir peureux. 

Chaque matin, pendant qu'il était là, il entendait derrière lui le va- 
et-vient du public qui entrait et qui sortait. La Morgue est un spectacle 
à la portée de toutes les bourses, que se paient gratuitement les passants 
pauvres ou riches. La porte est ouverte, entre qui veut. Il y a des ama- 
teurs qui font un détour pour ne pas manquer une de ces représentations 
de la mort. Lorsque les dalles sont nues, les gens sortent désappointés, 
volés, murmurant entre leurs dents. Lorsque les dalles sont bien garnies, 
lorsqu'il y a un bel étalage de chair humaine, les visiteurs se pressent, se 
donnent des émotions à bon marché, s'épouvantent, plaisantent, applau- 
dissent ou sifflent, comme au théâtre, et se retirent satisfaits, en décla- 
rant que la Morgue est réussie, ce jour-là. 

Laurent connut vite le public de l'endroit, public mêlé et disparate qui 
s'apitoyait et ricanait en commun. Des ouvriers entraient, en allant à leur 
ouvrage, avec un pain et des outils sous le bras; ils trouvaient la mort 
drôle; parmi eux se rencontraient des loustics d'atelier qui faisaient sou- 
rire la galerie en disant un mot plaisant sur la grimace de chaque ca- 
davre; ils appelaient les incendiés des charbonniers; les pendus, les 

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UN MARIAGE D'A M()U II 



assassinés, 1rs noyés, les cadavres troués ou broyés, excitaient leur verve 
goguenarde, et leur voix qui tremblait un peu, balbutiait des pnrases 
comiques dans le silence frissonnant de la salle. Puis venaient do petits 
rentiers, des vieillards maigres et secs, des flâneurs qui entraient par 
désœuvrement et qui regardaient les corps avee. des yeux bûtes et des 
moues d'hommes paisibles et délicats. Les femmes étaient en grand nom- 
bre; il y avait de jeunes ouvrières toutes roses, le linge blanc, les jupes 
propres, qui allaient d'un bout à l'autre du vitrage, lestement, en ouvrant 
de grands yeux attentifs, comme devant l'étalage d'un magasin de nou- 
veautés; il y avait encore des femmes du peuple, hébétées, prenant des 
airs lamentables, et des dames bien mises traînant nonchalamment leur 
robe de soie. 

Un jour, Laurent vit une de ces dernières qui se tenait plantée à quelques 
pas du vitrage, en appuyant un mouchoir de batiste sur ses narines. Elle 
portait une délicieuse jupe de soie grise, avec un grand mantelet de den- 
telle noire; une voilette lui couvrait le visage, et ses mains gantées pa- 
raissaient toutes petites et toutes lires. Autour d'elle, traînait une senteur 
douce de violette. Elle regardait un cadavre. Sur une pierre, eu face d'elle, 
était allonge le corps d'un grand gaillard, d'un maçon qui venait de se 
tuer net en tombant d'un échafaudage ; il avait une poitrine carrée, des 
muscles gros et courts, une chair blanche et Qne; la mort en avait fait 
un marbre. La dame l'examinait, le retournait en quelque sorte du re- 
gard, le pesait, s'absorbait dans le spectacle de cet liomme. Elle leva un 
coin de sa voilette, regarda encore, puis s'en alla. 

Pif moment?, arrivaient di s bandes de gamins, des enfants de douze à 
quinze ans, qui couraient le long du vitrage, ne s'arrétant que devant les 
cadavres de femmes. Us appuyaient leurs mains aux vitres el promenaient 
des regards effrontés sur les poitrines nues. Ils se poussaient du coude, ils 
faisaient dos remarques brutales, ils apprenaient le vice à l'école de la 
mort. C'est a la Morgue que les jeunes voyous ont leur première maîtresse. 

Au bout d'une semaine, Laurent était écœure. La nuit, il rêvait les 
cadavres qu'il avait vus le malin. Cette souffrance, ce dégoût de chaque 
jour qu'il s'imposait, huit par le troubler a un tel point qu'il résolut de ne 
plus faire que deux visites. Le lendemain, comme il entrait à la Morgue, 
il reçut un coup violent dans la poitrine: en face de lui, sur une dalle, 
Camille le regardait, étendu sur le dos, la tète levée, les yeux entr'ouverls. 

Le meurtrier s'approcha lentement du vitrage, comme attire, ne pou- 
vant détacher ses regurds de sa victime. 11 ne soulîruit pas; il éprouvait 
seulement un grand troid intérieur el de légers picotements à fleur de 
peau, il aurait cru trembler davantage. Il resta immobile, pendant cinq 
grandes minutes, perdu dans une contemplation ineotiseienlc, gravant 
maigre lui au fond de sa mémoire toutes lis lignes horribles, toutes les 
couleurs sales du tableau qu'il avait s<>us les yeux. 

Camille était ignoble. Il avait séjourné quinze jours dans l'eau. Par un 




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UN MAIUAGK D'AMOÎJU 



hasard étrange, sa face paraissait encore forme et rigide; les traits 
s'étaient conservés, la peau avait seulement pris une teinte jaunâtre et 
boueuse. La tète, maigre, osseuse, légèrement tuméfiée, grimaçait; elle 
se penchait un peu, les cheveux colles aux tempes, les paupières levées, 
montrant le globe blafard des yeux; les lèvres tordues, tirées vers un des 
coins de la Louche, avaient un ricanement atroce; un bout d